Servant, de Tony Basgallop : Dorothy’s baby

La chaîne Apple TV + sait démarrer avec un programme choc, varié et fourni au niveau des séries. En voici un nouvel exemple avec cette première saison de Servant, une série fantastique qui sait créer le malaise.

Par bien des aspects, cette première saison de Servant rappelle fortement le fantastique gothique.

La première des qualités de la série, c’est de savoir implanter une ambiance. Dès le début, on plonge dans une situation qui fleure bon le bizarre. Le scénario part d’un fait qui est presque devenu un lieu commun depuis Le Tour d’écrou, de Henry James (le fameux roman qui a donné le film de Jack Clayton Les Innocents) : une jeune femme est engagée pour faire la nounou d’un bébé, dans une famille de la bonne bourgeoisie de Philadelphie. Jusque là, nous sommes en terrain connu : on dorlote le nouveau né, on le chouchoute, on lui change la couche et la grenouillère. Bref, toute l’attitude gâteuse des parents auprès de leur petit bébé…

Jusqu’à ce qu’un plan nous dévoile que celui-ci n’est qu’un vulgaire poupon en plastique. Mais un poupon auprès duquel on agit comme s’il était un véritable nouveau-né. Là déjà, on sent la réalité vaciller, et ce n’est qu’un début.

Car, pour cette bizarrerie, on a une explication (et ce sera bien le seul mystère qui nous sera expliqué pendant cette première saison). Le petit Jericho est mort à l’âge de 13 semaines. Pour éviter à sa mère, journaliste télé populaire, de sombrer dans la folie, le mari et le frère de madame ont décidé d’employer ce subterfuge. Donc, devant la mère, tout le monde se comporte comme si ce bout de plastique était un véritable bébé. Y compris Leanne, la nouvelle nounou, qui s’acquitte tellement bien de sa tâche qu’elle s’occupe du poupon même en l’absence de la mère. Comme un vrai.

C’est là que se glisse les premières touches de frayeurs. Subtilement, la réalisation, au fil des épisodes, va jouer sur la peur que tous les parents ont ressentie, cette peur de perdre son enfant par un des innombrables accidents qui peuvent survenir n’importe quand. Le discours du grand-père, dans le dernier épisode, insiste sur cette extrême précarité, cette grande fragilité de la vie d’un nouveau-né confronté à tant de dangers. Les escaliers, une fenêtre ouverte, ou simplement un instant d’inattention alors qu’il est sur sa table à langer, et l’accident arrive. La réalisation sait insister sur ces moments de dangers, et nous tient ainsi en haleine.

Le principe d’incertitude

Par petites touches, la réalité va glisser lentement vers l’absurde, le non-sens. Et c’est de ce glissement progressif que va naître l’angoisse qui baigne la saison. Plus on avance au gré des dix épisodes qui constituent cette saison, plus les mystères vont s’accumuler (que l’on ne va pas dévoiler ici, il faut bien vous laisser la surprise) ; et même lorsque, au dernier épisode, certaines réponses sont données, elles ne font qu’épaissir le mystère. Le but : faire perdre aux spectateurs tout rapport avec le réalisme. La série nous entraîne sur un terrain qui est le sien, le terrain le plus instable et dérangeant qui soit : celui de l’hésitation, du doute. Celui qui voit s’écrouler les certitudes. Tout est fait pour mettre les spectateurs mal à l’aise. Chaque fois que l’on croit comprendre quelque chose, un nouvel événement vient tout chambouler.

La réalisation porte une grande part de responsabilité dans cette réussite. Au sujet de Servant, on mentionne souvent le nom de M. Night Shyamalan, qui réalise deux des dix épisodes (le 1er et le 9ème), et il faut bien avouer que c’est sans doute là sa plus grande réussite de réalisateur. Ainsi, cet épisode 9 (sans trop en dévoiler, ne vous inquiétez pas) va jouer habilement sur la temporalité, embrouillant la chronologie au point qu’on ne saura plus vraiment à quelle période on se situe. Et voici les spectateurs un peu plus dans leurs petits souliers…

Cette décision de nous laisser dans l’incertitude est un des moteurs essentiels de l’angoisse née de Servant. Une incertitude qui va toucher tous les personnages : le bébé, Leanne sa nounou, les parents, l’oncle (interprété par un excellent Rupert Grint), et même d’autres personnages qui feront leur apparition au fil de la saison. Pour chacun, on en vient à se demander s’il est sain d’esprit ou non, et surtout qu’a-t-il à cacher ? Le soupçon touche tout le monde et contribue à déstabiliser le spectateur, d’autant plus que les épisodes jouent souvent beaucoup sur le point de vue d’un personnage.

House

Outre cette histoire de nounou (bizarre) et du bébé (étrange), l’autre élément qui rapproche Servant du fantastique gothique, c’est le lieu où elle se déroule. Certes, ici, nous n’avons pas le manoir ancestral perdu dans la lande britannique, mais cependant cette maison joue un rôle important dans l’ambiance de la série. D’abord, la quasi totalité de l’action se joue en intérieur, comme si nous étions coupés du monde extérieur. La seule connexion avec le reste du monde (notre monde réel ?) est la télévision (et, de temps en temps, une tablette). Sinon, on reste confiné dans cette maison que finalement, on ne connaît pas tant que ça, une maison qui paraît vite labyrinthique. Chaque recoin semble cacher un danger potentiel, que ce soit dans le hall d’entrée, les escaliers ou la chambre de Jericho. Repliée sur elle-même, cette maison semble agir selon ses propres lois physiques et temporelles, des lois différentes de celles du monde réel.

L’un des lieux essentiels reste la cuisine. Le père du bébé est un de ces cuisiniers populaires qui apparaissent dans des émissions télé, et il passe son temps à préparer des plats. Des plats pour lesquels il n’hésite pas à dépecer une anguille sans vraiment s’assurer qu’elle soit morte. Certains de ces plats, au fil des épisodes, paraîtront suspects. Et que dire du tas de viande qui pourrit sur la table ? Et de la garniture des choux dans le dixième épisode ?

L’une des réussites de Servant tient aussi à son rythme. La série sait prendre son temps pour créer une ambiance bien angoissante, qui s’alourdira au gré des épisodes. Le rythme est donc lent, mais les épisodes ne sont jamais ennuyeux, grâce à leur brièveté. Chaque épisode fait entre 28 et 35 minutes, et ce format très court permet de prendre son temps et de complexifier l’intrigue sans pour autant lâcher les spectateurs en cours de route.

En bref, tout est réuni pour faire de Servant une petite réussite du genre, bien écrite, réalisée avec minutie et interprétée avec soin.

Servant saison 1 : bande annonce

Servant saison 1 : Fiche Technique

Créateur et scénariste : Tony Basgallop
Réalisateurs : M. Night Shyamalan, Alexis Ostrander, John Dahl…
Interprètes : Lauren Ambrose (Dorothy Turner), Toby Kebbell (Sean Turner), Nell Tiger Free (Leanne Grayson), Rupert Grint (Julian Pearce).
Musique : Trevor Gureckis
Photographie : Mike Gioulakis, Jarin Blaschke
Montage : Brett M. Reed, Harvey Rosenstock, Luke Doolan
Production : Larissa Michel
Sociétés de production : Blinding Edge Pictures, Escape Artists
Société de distribution : Apple TV+
Nombre d’épisode : 10
Durée d’un épisode : entre 28 et 35 minutes
Genre : fantastique
Diffusion du premier épisode : 28 novembre 2019

Etats-Unis- 2019

Note des lecteurs1 Note
3.5

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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