Bruno Antony, l’assassin méthodique de « L’Inconnu du Nord-Express »

Il est à la fois hitchcockien, luciférien, machiavélique, maniaque et ironique. Il s’accroche à vous comme une moule à son rocher. Il a une idée fixe – un double meurtre parfait – et des névroses familiales à ne plus savoir qu’en faire. Bruno Antony est ce « mal » qui, selon Alfred Hitchcock et conformément à notre cycle de janvier, contribue à bonifier le cinéma.

« Il est clairement un psychopathe. » Au cours de ses célèbres conversations avec François Truffaut, Alfred Hitchcock employa ces termes pour qualifier le personnage de Bruno Antony. Si le crime parfait, motif récurrent du maître, a fait l’étoffe de La Corde et donné son titre français à Dial M for Murder, il s’inscrit également au frontispice de L’Inconnu du Nord-Express. Le film s’articule autour d’un marché machiavélique : « Chacun tue un parfait inconnu. Vous commettez mon crime, je commets le vôtre. » C’est précisément cet échange de meurtres que le « psychopathe » Bruno Antony propose à Guy Haines, un célèbre tennisman rencontré par hasard dans un train. L’absence apparente de mobile est censée tuer dans l’œuf tout soupçon.

François Truffaut disait que « tout le monde admire beaucoup l’exposition de Strangers on a Train ». Difficile de lui donner tort : pour symboliser un mal venant inopportunément contaminer l’existence de Guy Haines, Alfred Hitchcock filme des chaussures foulant le sol, puis se heurtant dans le compartiment d’un train, mais aussi des voies ferrées s’enchevêtrant comme le feront bientôt les destins du tennisman et d’un sociopathe trop materné. Ce dernier point mérite d’être développé. Hitchcock dira de la mère de Bruno Antony qu’elle est « au moins aussi folle que son fils ». Elle perçoit ses actes les plus condamnables comme des « plaisanteries » de « garnement » et s’inquiète davantage du teint pâle ou du manque de vitamines de son fils que de ses projets de « faire sauter la Maison-Blanche ».

La famille, cet incubateur de la névropathie

Fusionnelle ? Surprotectrice ? Malsaine ? Aucune étiquette ne suffit à traduire avec satisfaction la relation qu’entretiennent Bruno et sa mère. Au début du film, le psychopathe justifie ainsi la pince à cravate clinquante qu’il porte : « Vous trouvez ça tape-à-l’œil, mais c’est un cadeau de maman… » Plus tard, cette dernière confiera, au sujet de son fils, à Anne Morton, fille de sénateur et maîtresse de Guy Haines : « Je ne devrais pas dire cela à une étrangère, mais parfois, il est totalement irresponsable, il fait toutes sortes de frasques. » Cet usage perpétuel de l’euphémisme, cette incapacité à prendre la pleine mesure de la sociopathie de Bruno caractérisent une « maternité hélicoptère » fondée sur le déni. En retour, le fils sait se montrer très respectueux : « Je ne vais pas vous tuer, ça réveillerait maman. » Les rapports liant Bruno à son paternel paraissent par ailleurs tout aussi problématiques, l’hostilité en plus : « Mon père… il me déteste. Avec tout l’argent qu’il a, il veut que je prenne le bus le matin pour aller pointer je ne sais où et vendre je ne sais quoi. » Ce à quoi le père, lucide, répondra en différé : « Je veux empêcher ce garçon de nuire. » Il ne pense pas si bien dire, puisque l’assassinat que Bruno cherche obstinément à intervertir a pour cible ce géniteur honni !

Le profil familial de Bruno Antony est un incubateur à ne pas négliger. Il ne dit toutefois rien de la manière dont Alfred Hitchcock tisse, fil par fil, son personnage. Il s’introduit de la façon la plus banale qui soit : « Vous êtes bien Guy Haines ? » Il se montre ensuite particulièrement curieux et insistant, déclare avoir le projet de « tout faire avant de mourir », se présente comme « un bon à rien » attiré par « la boisson et le jeu » et finit par exprimer ce regret hypocrite : « Ça y est, j’ai encore été trop familier. Je le suis toujours avec ceux qui me plaisent. » Hitchcock, en bon virtuose, offre une stature idoine à Robert Walker, l’acteur qui interprète Bruno Antony. Il le cadre élégamment, en costume, chapeau sur la tête et cigare aux lèvres. Il traduit toute l’étendue de son caractère inquiétant au cours d’un match de tennis où il est le seul, parmi une foule pléthorique, à ne pas suivre les échanges, mais à fixer obstinément Guy Haines. Bruno est partout : au téléphone, sur votre route, devant chez vous, errant dans les établissements que vous traversez ou glissant un mot sous la porte de votre appartement…

Le meurtrier donneur de leçons

Alfred Hitchcock avançait ceci à propos de L’Inconnu du Nord-Express : « Le point de départ, c’est que si vous serrez la main d’un fou furieux, vous vendez peut-être votre âme au diable… » Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’avec Bruno Antony, l’enfer est tout sauf pavé de bonnes intentions. On s’esclaffe avec malveillance devant un « portrait » du père. On étrangle une inconnue dans une fête foraine avant de chercher à en rejeter la responsabilité sur un innocent. On entre en transe en mimant une strangulation. Dans le « Tunnel of Love », Hitchcock utilise les ombres pour exprimer la menace que représente Bruno. Quelques instants plus tard, il immortalise son meurtre à travers les verres d’une paire de lunettes. Le cinéaste britannique leste de bout en bout son méchant d’une ironie noire. Il vilipende la « froideur » d’un juge partisan de la peine de mort, remarque presque à regret que « peu de criminels sont arrêtés » et lâche un « Drôle de façon de gagner de l’argent ! » à un forain lui annonçant que les affaires vont mieux grâce aux curieux, depuis le meurtre de Mme Haines.

Résumons. Famille hautement dysfonctionnelle, obsession pour le meurtre, ironie glaçante, esprit retors et machiavélique, capacités d’ubiquité, absence de remords : Bruno Antony a tout du psychopathe finement caractérisé et Alfred Hitchcock emploie divers motifs et dispositifs de mise en scène pour que L’Inconnu du Nord-Express se mette à son diapason. Rarement un méchant, aussi réussi soit-il, aura pu se gargariser d’une telle emprise sur un film.

Bande-annonce : L’Inconnu du Nord-Express

Festival

FFCP 2026 : People and Meat, l’appétit des oubliés

"People and Meat" suit trois retraités de Séoul, deux ramasseurs de cartons et une marchande de légumes, qui s’attablent au barbecue pour mieux décamper sans payer. Une comédie tendre et douce-amère sur la vieillesse oubliée en Corée du Sud, portée par Park Geun-hyung, Jang Yong et Ye Soo-jung.

FFCP 2026 : The Journey to Gyeong-Ju, une famille à recoudre

"The Journey to Gyeong-ju", c’est une vengeance en famille, maladroite et douloureuse. Une mère et ses trois filles kidnappent le meurtrier de la cadette et filent vers Gyeongju. Kim Mi-jo mêle rires, larmes et suspense, avec un beau quatuor d’actrices, mais sans toujours trancher.

FFCP 2026 : Ideal and Weird Family, l’art de se séparer ensemble

Deux mères au bord du divorce, deux adolescentes sommées de choisir, un mariage en ligne de mire. Avec "Ideal and Weird Family", Kim Ji-hyun signe un premier film queer tendre et drôle sur une famille que la Corée refuse de reconnaître. Un road movie attachant, inégal, tourné avec les moyens du bord.

Programme de la 30ème édition du Festival du film francophone « Les Œillades » d’Albi

Du 17 au 22 novembre, le Festival du film francophone « Les Œillades » d'Albi soufflera ses trente bougies, en présence de trois invités d’honneur : le réalisateur marseillais Robert Guédiguian, le cinéaste franco-grec Costa-Gavras et l'actrice belge Natacha Régnier. Au programme de cet anniversaire marquant : 30 avant-premières prestigieuses réparties dans les trois salles albigeoises Arcé, Lapérouse et Cordeliers, dont 10 longs-métrages en compétition pour le Prix du Public, 10 séances « Reprises » pour redécouvrir les films coups de cœur de l'année, mais aussi la traditionnelle compétition de courts-métrages, une soirée consacrée à Jacques Tati, génie du burlesque moderne, une "petite nuit du cinéma" reconduite et un ciné-concert de clôture. Aperçu des festivités d'une 30ème édition qui s'annonce d'ores et déjà comme le rendez-vous incontournable de l'automne cinématographique tarnais.

Newsletter

À ne pas manquer

Gojira, l’enfant des cendres #02 – Le Projet G

En avril 1954, la Tōhō perd un film et en gagne un autre. D’une idée griffonnée par Tomoyuki Tanaka dans un avion naît le « Projet G », classé secret. Entre Ishirō Honda, Eiji Tsuburaya et Shigeru Kayama, découvrez comment Godzilla prend forme en six mois, de l’auberge de Shibuya au premier clap.

Gojira, l’enfant des cendres #01 – Le soleil couchant de l’empire

Né en 1954 des bombes et de la peur atomique, Godzilla est aussi l’histoire d’un pays. Des navires noirs de Perry en 1853 à l’essai de Bikini, en passant par l'ère Meiji, la guerre du Pacifique, Hiroshima et l’Occupation américaine, retrouvez le contexte qui a donné naissance au roi des monstres.

Moulin : l’étoffe d’un héros

Avec Moulin, László Nemes s'écarte des règles du biopic pour livrer une réflexion sur le statut du héros et sur le combat que se livrent l'obscurité et la lumière. Un geste de mise en scène qui n'égale certes pas celui du remarqué Le Fils de Saul mais donne un film plastiquement somptueux, servi par l'interprétation très juste de Gilles Lellouche et Lars Eidinger.

Sanguine : époques sanguines

Avec son premier long métrage féroce "Sanguine", Marion Le Corroller, évadée du monde la finance, injecte une dose de body horror survitaminé dans le cinéma français. Scènes choc, plastique ensanglantée, geste carnassier, "Sanguine" saigne fort l'époque et tous ses symptômes violents, quitte à s’essouffler sous le trop-plein d’idées dans sa dernière demi-heure.

Ulya, le très beau film de Viesturs Kairišs : quand on cherche du côté de chez soi

Dans la Lettonie soviétique, une adolescente issue d’une famille russe de Vieux-Croyants découvre le basket comme une sortie possible hors de son isolement. Avec Ulya, Viesturs Kairišs imagine le chemin intérieur qui mène Ouliana Semionova vers elle-même.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Gojira, l’enfant des cendres #02 – Le Projet G

En avril 1954, la Tōhō perd un film et en gagne un autre. D’une idée griffonnée par Tomoyuki Tanaka dans un avion naît le « Projet G », classé secret. Entre Ishirō Honda, Eiji Tsuburaya et Shigeru Kayama, découvrez comment Godzilla prend forme en six mois, de l’auberge de Shibuya au premier clap.

Gojira, l’enfant des cendres #01 – Le soleil couchant de l’empire

Né en 1954 des bombes et de la peur atomique, Godzilla est aussi l’histoire d’un pays. Des navires noirs de Perry en 1853 à l’essai de Bikini, en passant par l'ère Meiji, la guerre du Pacifique, Hiroshima et l’Occupation américaine, retrouvez le contexte qui a donné naissance au roi des monstres.

Le cinéma dans la peau, de l’écran à la plume

Le cinéma est un langage construit, 24 mensonges par seconde, et écrire sur lui est une manière de prolonger cette fabrication tout en se découvrant soi-même. Que représente le cinéma ? Comment le traduire par des mots ? Qu’est-ce que l’exercice révèle de soi ? À travers ces témoignages personnels, les rédacteurs du Mag du Ciné explorent leur relation intime à l’écriture critique, entre perception, émotion et identité.