Capture d'écran. Crédits : AMC

« The Walking Dead » : l’espace en contre-emploi

Une prison, une communauté villageoise reproduisant la vie d’avant : la saison 3 de The Walking Dead interroge l’espace et les résidus d’un passé à jamais révolu. Que retenir de ces espaces perçus comme protecteurs ? Que disent-ils du monde post-apocalyptique et des attentes nouvelles qu’il porte en son sein ?

Le Centre national de ressources textuelles et lexicales définit la prison comme un « établissement […] clos aménagé pour recevoir des individus condamnés par les tribunaux à une peine les privant de liberté ». C’est aussi, plus prosaïquement, un « lieu dans lequel quelqu’un est retenu prisonnier, enfermé ou séquestré ». Un « bâtiment souvent austère et sombre, dans lequel on se sent à l’écart de la vie normale ». Condamnation, captivité, privation de liberté, exclusion de la société constituent ainsi quelques-uns des dispositifs fondamentaux des établissements pénitentiaires. L’incarcération s’explique partout – officiellement – par le besoin de protéger une société donnée de ses éléments les plus nuisibles, de ceux qui ne respectent pas les lois en vigueur et, par conséquent, portent atteinte à la collectivité et/ou préjudice aux individus la constituant.

Dans une fiction post-apocalyptique, il n’est pas rare que les codes régissant la vie en société se voient remis en cause, voire renversés. Dans le roman La Route de Cormac McCarthy, une régression sociétale aboutit à la prolifération des meurtres et des actes de cannibalisme. Déjà à travers La Peste écarlate (1912), de Jack London, nous apparaissait un monde en voie de décrépitude : « Partout régnaient le meurtre, le vol et l’ivresse. Des millions de personnes avaient déjà déserté New York, comme les autres villes. Les riches, d’abord, étaient partis, dans leurs autos, leurs avions et leurs dirigeables. Les masses avaient suivi, à pied, ou en véhicules de louage ou volés, portant la Peste avec elles à travers les campagnes, pillant et affamant sur leur passage les petites villes, les villages et les fermes qu’elles rencontraient. » Les Fils de l’homme, long métrage d’Alfonso Cuarón adapté d’un roman éponyme de P.D. James, met en images un monde presque éteint, où les naissances ont disparu (à une exception près) et où les immigrés sont traités comme des animaux indésirables. Dans tous ces récits, mais aussi dans la plupart des créations dystopiques (avec en pointe avancée 1984 ou Fahrenheit 451), la culture n’a plus voix au chapitre, ou seulement à doses homéopathiques. Une fois mises à mal ou placées sous le joug du totalitarisme, les sociétés se retranchent définitivement, jusqu’à se cantonner à la satisfaction de leurs besoins primaires…

Quand Rick et son groupe décident d’investir une prison

Comme chacun le sait, The Walking Dead est une série télévisée prenant pour cadre un monde post-apocalyptique envahi par les « rôdeurs » (des zombis). On y suit les pérégrinations de Rick Grimes, un ancien adjoint de shérif reconverti en chef de bande. Ce dernier s’échine à préserver un cercle de survivants des nombreuses menaces qui le guettent : famine, maladie, épuisement des ressources, morts-vivants, bandes rivales… Rick est entouré de sa famille, de son coéquipier Shane, mais aussi d’inconnus qui viendront peu à peu se greffer à son groupe et se lier d’amitié avec lui.

Cette communauté est régie par des dynamiques spécifiques : malgré des personnalités et des convictions parfois très disparates, tous les membres du groupe se sentent redevables vis-à-vis de Rick (notamment pour leur protection) et tous, ou presque, dans un environnement particulièrement hostile, se doivent mutuellement la vie. Il n’est ainsi pas rare d’entendre un personnage déclarer au sujet d’un autre : « Je ne peux pas l’abandonner ; il m’a sauvé la vie un nombre incalculable de fois. »

Dans ce monde sujet à une pluralité de dangers, Rick a proclamé unilatéralement la mort de la démocratie. Si ses compagnons d’infortune veulent se faire entendre, c’est avec leurs pieds, en se séparant du groupe et en tentant leur chance, seuls, sur la route. L’ancien policier n’est pas un tyran à proprement parler ; il paraît en revanche de plus en plus convaincu que les hésitations, notamment éthiques, amenuisent les chances de survie de ses proches. Cela ne l’empêche pas de prendre occasionnellement conseil auprès de ses amis, et notamment d’Hershel, un ancien vétérinaire campant désormais la figure du sage septuagénaire. Ce « despotisme éclairé » n’en constitue pas moins un renversement des normes, produit par un contexte post-apocalyptique.

Au début de sa troisième saison, The Walking Dead prend le parti de placer ses personnages devant un éden inattendu : une prison de haute sécurité. La surveillance panoptique chère au philosophe britannique Jeremy Bentham (« voir sans être vu ») devient un outil précieux au service des survivants : ce qui servait auparavant à contrôler les détenus permet aujourd’hui à Rick et ses amis de veiller sur les abords d’une zone sécurisée. Les miradors offrent ainsi un point de vue idoine pour s’assurer que personne, ni les zombis ni les rivaux, ne cherche à pénétrer dans l’enceinte de la prison. Les murs, blindages, grillages et barbelés qui constituaient autrefois autant de symboles de réclusion et de domination prennent désormais des atours protecteurs. La liberté n’est plus à chercher au-dehors, mais bien à l’intérieur d’un établissement pénitentiaire où des installations jadis perçues comme rudimentaires – cellules, cantine, espaces verts – arborent soudainement un luxe insoupçonné. Dans l’ancien monde, une brèche aurait été synonyme d’espoir d’évasion pour les détenus ; avec un territoire entièrement peuplé de morts-vivants, une telle faille de sécurité serait désormais, au contraire, annonciatrice d’une possible mort prochaine. Les perceptions ont volé en éclats. Les aspirations aussi. Dans Oz, évoquant le quotidien derrière les barreaux, un prisonnier annonçait que « la routine, ça finit par vous tuer ». Cette sentence sera effeuillée et vérifiée durant les cinquante-six épisodes de la série de Tom Fontana. Dans The Walking Dead, la routine s’apparente en revanche à un besoin irrépressible. Dans un monde où les menaces demeurent multiples et permanentes, le ronron le plus lénifiant se voit érigé en bien inestimable.

Besoins fondamentaux, besoins accessoires

Quand ils pénètrent pour la première fois à l’intérieur de la prison, les amis de Rick se félicitent de pouvoir disposer à leur guise d’autant d’espace. Ce qui faisait autrefois figure de lieu clos, austère et exigu leur semble désormais trop beau pour être vrai. Faire pousser des légumes, dormir sur des matelas sous la protection de barreaux sécurisants, vivre en communauté à l’abri des zombis : voilà une forme de plénitude dans un monde qui en a oublié la signification. « Je sacrifierai tous les survivants du monde pour récupérer l’un des nôtres » : cette déclaration de Glenn, le deuxième ami que Rick rencontre dans cette seconde vie, montre à quel point le groupe interne revêt désormais plus d’importance que le monde extérieur. À cet égard, la prison n’a définitivement plus rien d’une peine ; c’est une chance, de survie individuelle et de pérennité pour le groupe.

Comme dans la littérature de Jack London, Cormac McCarthy ou Richard Matheson (Je suis une légende), The Walking Dead présente une communauté dont les seules préoccupations relèvent de besoins primaires : se nourrir, dormir, se soigner, auquel s’ajoute le fait de vivre en paix avec ses proches. La chercheuse américaine Virginia Henderson a identifié en 1947 quatorze besoins fondamentaux : respirer, boire et manger, éliminer, se mouvoir, dormir, éviter les dangers, communiquer, agir selon ses valeurs… Dans une très large mesure, ces actions élémentaires recoupent celles auxquelles aspirent Rick et ses amis. Le monde post-apocalyptique a détruit les besoins accessoires tels que décrits par les penseurs critiques et pionniers de l’écologie politique André Gorz et Agnes Heller. Certes, Glenn s’est amusé quelque temps avec une Dodge Challenger rouge sang, mais la réalité s’est aussitôt rappelée à lui : chouette bolide, mais trop bruyant. En fait, si l’on s’en réfère à la pyramide des besoins du psychologue américain Abraham Maslow, on peut constater que les considérations physiologiques, sécuritaires et familiales, soit les trois premières bases, sont les seules à demeurer pertinentes – les besoins d’estime et d’accomplissement faisant office de vœux pieux dans un monde ravagé par les zombis.

Sauf que… À quelques encablures de la prison se trouve le village de Woodbury. Là-bas, des résidents coupés du monde n’ont toujours pas fait le deuil de la vie d’avant. Ils continuent à simuler une existence paisible dans un village Potemkine. L’idéal auquel ils se conforment est pourtant rendu caduc, au-delà de la menace zombie, par une administration des lieux tenue pour partie secrète. Ce que chacun peut observer, c’est que le Gouverneur règne sur Woodbury d’une main de fer. Peu d’habitants ont toutefois conscience que leur « communauté paisible » repose sur des secrets inavouables. Un couvre-feu a été instauré et des gardes armés jusqu’aux dents contrôlent les allées et venues. Officiellement, cet arsenal a été découvert dans des lieux désertés, ou prélevés sur des morts. Officieusement, vols et assassinats méthodiques font partie intégrante de la stratégie de subsistance du Gouverneur. On peut entrer dans la communauté sous certaines conditions, mais la quitter revient peu ou prou à signer son arrêt de mort. Des arrestations et opérations clandestines sont menées au mépris de la bienséance et des guerres peuvent être déclarées sous des motifs fallacieux. Même si elle demeure en apparence, la vie « normale » est indiscutablement passée par pertes et profits.

Quid de la démocratie ?

Rick et ses amis se sont confrontés à la réalité plus d’une fois : leurs attentes en sont ressorties altérées, diminuées, recentrées sur quelques besoins essentiels. Si la prison leur paraît une issue heureuse, ou en tout cas sécurisante, c’est parce qu’ils ont eu l’opportunité de prendre la pleine mesure des dangers extérieurs. Woodbury, a contrario, continue à porter des œillères. Les villageois ignorent – ou minimisent – la gravité de la menace zombie. Ils demeurent dans leur extrême majorité incapables de manier les armes et de se défendre. Le Gouverneur, fort d’un charisme wébérien, constitue un paratonnerre idéal : il est, pour reprendre la définition proposée par le Centre national de ressources textuelles et lexicales, « celui qui protège et détourne le danger ». Aussi, derrière l’usage de l’espace, se niche une question de maturité : à Woodbury, les apparences sont sauves, mais la population n’en est que plus infantilisée, privée de volonté propre comme de capacités d’expression ou de moyens de défense. Si la démocratie est morte dans The Walking Dead, c’est précisément là où le Gouverneur règne en maître absolu : obéissance stricte et aveugle à des règles décrétées sans délibération, opacité ou communication mensongère, assassinats et « recrutements » arbitraires, mobilité contrôlée…

Rick et ses amis nettoient la prison…

Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées.
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