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Emilia Perez : Quand la Transidentité s’efface pour un film de cartel

À 72 ans, Jacques Audiard s’aventure dans un défi d’une rare audace : une comédie musicale qui raconte l’épopée d’un narcotrafiquant mexicain, chef redouté d’un puissant cartel, désireux de devenir femme, celle qui naîtra sous le nom d’Emilia Perez. Une entreprise singulière, certes… Mais pour dissiper les doutes des sceptiques, rappelons que cette histoire trouve ses racines dans un roman de Boris Razon, lui-même inspiré de faits réels. Pour Audiard, c’est là un véritable pari artistique : concilier la rigueur de la réalisation musicale, la densité d’un scénario foisonnant, et insuffler à l’ensemble une âme qui captivera le spectateur. Ce projet, d’abord conçu comme un opéra, a finalement trouvé son incarnation au cinéma, mais hélas, le film semble en souffrir, comme étouffé par un trop-plein d’idées et d’excès mal maîtrisés. Quand l’abondance ne mène nulle part, c’est qu’un mal plus profond s’y dissimule.

Rita Moro Castro (Zoe Saldana), avocate mexicaine travaillant dans l’ombre de son patron, voit s’ouvrir devant elle une porte inespérée vers une fortune nouvelle, offerte par le chef d’un des plus puissants cartels du Mexique, Juan Manitas Del Monte (Karla Sofia Gascon). Sa mission est singulière : orchestrer la transformation de Juan Manitas en celle qu’il a toujours rêvé d’être, Emilia Perez. Après un périple autour du globe à la recherche des plus grands maîtres de la chirurgie plastique, Rita est libérée de ses obligations. Juan Manitas, quant à lui, est officiellement déclaré mort aux yeux du monde entier, y compris pour sa propre famille — son épouse Jessi (Selena Gomez) et leurs deux enfants. Ainsi, ce qui sommeillait dans sa chair depuis toujours prend enfin forme, donnant naissance, en ce moment même, à Emilia Perez.

Voilà qui marque la fin de la première partie du long-métrage, ainsi que du traitement de la transidentité. Le réalisateur n’approfondira pas davantage ce thème, laissant le personnage d’Emilia Perez évoluer sans que sa transidentité ne soit réellement explorée par la suite. Après une ellipse de quatre ans, Emilia réapparaît dans la vie de Rita pour lui demander un ultime service. Bien qu’elle n’ait jamais été aussi heureuse depuis sa transformation et son affirmation publique, le manque de ses enfants la ronge. Elle supplie alors Rita de concevoir un plan pour les ramener près d’elle, tout en préservant le secret de son passé. Désormais, Emilia se ferait passer pour une tante éloignée, une figure discrète mais proche, cachant aux yeux de tous qu’elle fut autrefois leur père.

Bien que la partie comédie musicale soit indéniablement bien produite, elle n’apporte que peu de profondeur aux émotions des personnages. Ce sont souvent de longues séquences esthétiques, certes plaisantes à l’œil, mais sans véritable impact sur le récit. Comme pour le thème de la transidentité, Audiard semble en rester à la surface, sans véritablement l’exploiter. Une question alors se pose : la représentation de la transidentité, surtout lorsqu’elle occupe une place aussi centrale dans la première partie du film, est-elle devenue aujourd’hui si banale qu’on peut se permettre de ne pas la regarder en face, de ne pas la confronter, de n’en faire rien de plus qu’une toile de fond ? D’une certaine manière, montrer qu’un personnage trans n’exige pas un traitement particulier pourrait être perçu comme un progrès significatif pour la cause. Pourtant, ce n’est pas la voie qu’emprunte Audiard dans sa première partie. Jamais il ne revient sur cette dimension, jamais nous n’assistons aux réflexions intérieures d’Emilia Perez sur sa transformation, ni à la manière dont son changement d’identité est perçu par le monde extérieur. La démonstration de cela est le choix de Rita comme personnage principal. Le film semble déconnecté du réel, laissant ces questions cruciales en suspens, sans jamais les adresser ni les approfondir.

Il y a toute une partie où Emilia Perez se donne pour mission de retrouver les personnes disparues au Mexique, sans doute victimes des cartels. La première recherche, qui déclenche la création d’une fondation entière, concerne une personne vraisemblablement assassinée par les membres de l’ancien cartel de Manitas. Pourtant, jamais Emilia Perez n’affronte cette réalité. Elle ne prend aucune responsabilité pour ces crimes passés, comme si elle était dénuée d’empathie, incapable de faire le lien entre les disparus et ses propres exactions d’autrefois. Aucune remise en question ne vient troubler son esprit ; son passé semble balayé, réduit à une ombre insignifiante. Ce qui importe désormais, c’est de se donner un nouvel objectif, de faire parler d’elle… Et si cela pouvait être interprété comme un trait de caractère, une forme d’aveuglement volontaire, c’est l’absence totale de réflexion imposée par Audiard qui interpelle. Emilia Perez ne traverse aucun moment d’introspection avant de devenir la présidente de cette fondation. Cela nous amène à questionner le choix d’Audiard de confier ce rôle à une actrice transgenre et de créer un personnage transidentitaire. Que signifie ce choix ? Suggère-t-il que ce personnage n’a pas à se confronter à son passé ? En refusant de nuancer le personnage, en ne lui permettant pas de s’interroger, Audiard ne la dépeint même pas comme un monstre assumé, mais plutôt comme une figure figée, sans profondeur. Il lui refuse le droit à l’introspection, à la complexité, la reléguant à une simple caricature, dénuée de toute humanité ou rédemption.

Pour conclure, puisque c’est la question que le film lui-même semble poser, que resterait-il si l’on retirait l’aspect transidentitaire du récit ? Probablement rien de plus qu’un énième film sur les cartels, bourré de clichés, se terminant par une énième procession dans les rues… Et c’est bien là que réside le problème. Les séquences de comédie musicale, bien qu’esthétiques, restent déconnectées du récit et n’expriment pas suffisamment l’évolution émotionnelle des personnages. Quant à l’exploration de la transidentité, elle s’arrête brutalement après une heure, laissant place à un film de cartel classique, sans grande originalité. Et pour couronner le tout, le film se perd dans une conclusion qui s’enlise, s’embourbant dans ses propres contradictions et manquant cruellement d’impact. On finit parce qu’il faut finir…

Le film propose une multitude d’idées, mais n’en explore aucune jusqu’au bout. Les deux heures passent assez rapidement pour qu’on en sorte en se demandant : « Qu’ai-je vraiment vu ? » Mais après quelques instants de réflexion, rien de tangible ne nous vient à l’esprit, seulement des embryons de pistes éparses. Audiard, malheureusement, ne parvient pas à convaincre avec ce nouveau long-métrage. Il n’aborde pas son sujet avec la profondeur nécessaire, le laissant s’étioler sans susciter le moindre véritable intérêt.

Bande-annonce : Emilia Perez

Fiche technique : Emilia Perez

Réalisation : Jacques AUDIARD
Scénario : Jacques AUDIARD
Directeur de photographie : Paul GUILHAUME, AFC
Directeur Artistique : Virginie MONTEL
Son : Erwan KERZANET
Création Costume : Andrea Martollet Quintana
Montage : Juliette WELFLING
Musique Original : Clément DUCOL et Camille
Producteur : Olivier THERY LAPINEY
Société de production : WHY NOT PRODUCTIONS, PAGE 114, SAINT LAURENT BY ANTHONY VACCARELLO, PATHE, FRANCE 2 CINEMA
Société de distribution :  PATHÉ
Pays de production : France, Mexique
Langue originale : Espagnol
Genre : Drame
Date de sortie : 21 aout 2024

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2

Anzu, chat-fantôme : entre deux mondes

De la Quinzaine des Cinéastes au Festival d’Annecy, Anzu, chat-fantôme arrive enfin sur nos écrans. Endeuillée de sa mère, abandonnée par son père, une jeune fille doit confronter leur absence et faire équipe avec cet Anzu, un esprit aussi farceur qu’un félin et aussi malotru qu’un humain. À la force d’une esthétique qui rappelle Mes voisins les Yamada et d’une ribambelle de personnages secondaires séduisants, le film s’embourbe malheureusement dans une narration si étirée qu’on perd de vue les enjeux initiaux.

Synopsis : Karin, 11 ans, est abandonnée par son père chez son grand-père, le moine d’une petite ville de la province japonaise. Celui-ci demande à Anzu, son chat-fantôme jovial et serviable bien qu’assez capricieux, de veiller sur elle. La rencontre de leurs caractères bien trempés provoque des étincelles, du moins au début…

La rotoscopie constitue une denrée rare dans le paysage cinématographique, car son processus en deux étapes distinctes reste éminemment chronophage. Les studios Disney en ont fait leur fer-de-lance depuis Blanche-Neige et les Sept Nains et la première adaptation du Seigneur des anneaux en 1978 est également passée par là. Ce concept n’a donc jamais cessé de revenir pour casser les codes vers une animation qui souhaitait mêler plusieurs tons, réalités ou temporalités dans le même plan. Cela n’aurait pas été possible avec une simple caméra et c’est pourquoi cette technique a souvent servi de levier pour explorer au-delà du réalisme et des codes de notre monde (Valse avec Bachir, A Scanner Darkly, Téhéran Tabou, Sky Dome 2123).

Adapté du manga éponyme de Takashi Imashiro, la technique d’animation employée s’est rapidement imposée comme un défi pour les co-réalisateurs. Nobuhiro Yamashita a ainsi supervisé les prises de vue réelles avec des acteurs de chair et de sang, tandis que l’équipe de Yoko Kuno s’est chargée d’y superposer le trait caractéristique de l’œuvre originale. Cette audacieuse combinaison a pour but de mieux capter les expressions faciales sur les visages, même si le personnage d’Anzu et d’autres créatures fantastiques tiennent plus du cartoon. La fluidité des images témoigne ainsi d’une fructueuse collaboration dans cette production franco-japonaise, reste à savoir si le récit tient la route de son côté.

L’amitié contre l’espérance

Ce qui ressemble à un voyage commémoratif tourne rapidement à une étude sur le deuil du point de vue d’une enfant. Lorsque Tetsuya revient dans sa ville provinciale natale pour résoudre ses problèmes de dettes, il laisse seule sa fille Karin entre les griffes d’un matou atypique. Il marche sur deux pattes, conduit une mobylette, effectue des massages, flatule sans gêne et urine à la vue de tous dans le premier buisson du coin. N’oublions pas qu’Anzu reste un chat par nature. Il reste libre et imprévisible dans ses actions. Son comportement transgressif ne manque pas non plus de susciter de vives réactions. Le duo de cinéastes en profite donc pour jouer sur ce décalage pour en tirer des railleries enfantines. Cependant, et contrairement aux œuvres d’Hayao Miyazaki, cet humour reste en grande partie dédié au jeune public, dont on cherche à stimuler leur approche des Yōkai, des créatures surnaturelles issues du folklore japonais. Anzu en fait également partie, même son aspect et son caractère s’éloignent des monstrueux « chats-fantômes » (Bakeneko) dont on s’inspire librement. En effet, ce dernier incarne davantage une figure positive et agit comme le grand frère ou le parent (plus ou moins) responsable que Karin n’a pas eu la chance d’avoir dans son enfance, d’où son impertinence caractéristique.

Dans un monde où des esprits en tout genre cohabitent avec les humains, rien ne surprend Karin, constamment pourchassée par des enfants et par le Dieu du malheur en personne. Son parcours est ainsi jalonné de plusieurs étapes qui mènent à la rédemption. Elle se perd dans une forêt, une grotte, et finit par s’ouvrir aux autres. Attristée et en colère, la jeune fille est ensuite amenée à quitter la campagne pour la capitale pour enfin prendre sa revanche sur le deuil qu’elle traverse. Cette dernière se repose ainsi sur une amitié inattendue pour conjurer le sort et enfin se relever de cette situation qui la conditionnait à une attente sans fin. Déterminée à chasser ses fantômes et à se relever, Karin s’arme ainsi de son aura positive et de son Yōkai poilu comme guide pour se lancer vers l’inconnue, probablement la plus grande aventure de son adolescence. Dommage qu’il n’y ait que le dernier tiers qui lui soit consacré. Dès l’instant où un portail vers l’au-delà est traversé, c’est un déluge et une débauche de personnages qui se compilent dans ce un « carnaval » des enfers. La démonstration esthétique vaut bien le détour, même s’il sacrifie une approche émotionnelle du dénouement.

Solaire et sans pour autant manquer de ludisme, Anzu, chat-fantôme souffre toutefois d’un sérieux problème de rythme. En effet, ça ronronne tellement fort dans la première heure qu’on finit par se perdre dans les aléas du présent et dans une banalité qui ne justifie pas qu’on y stagne aussi longtemps. Dégraissé de ses longueurs et en canalisant mieux l’énergie et la bienveillance des Yōkai, le film aurait pu constituer un fabuleux court-métrage. Reste que la quête initiatique de l’héroïne offre une bonne porte d’entrée pour les spectateurs qui n’espèrent rien de plus que de partager un sourire sincère en sa compagnie.

Bande-annonce : Anzu, chat-fantôme

Fiche technique : Anzu, chat-fantôme

Titre international : Ghost Cat Anzu
Réalisation : Yoko Kuno, Nobuhiro Yamashita
Scénario : Shinji Imaoka
Histoire originale : Takashi Imashiro
Direction artistique : Julien De Man
Montage : Toshihiko Kojima
Musique originale : Keiichi Suzuki
Production : Shin-Ei Animation (Japon), Miyu Productions (France)
Pays de production : Japon, France
Distribution France : Diaphana Distribution
Durée : 1h34
Genre : Animatio, Drame, Fantastique
Date de sortie : 21 août 2024

Anzu, chat-fantôme : entre deux mondes
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3

Alien: Romulus – un 7ème passager efficace, mais sans surprise

La saga Alien, on ne la présente plus. Initiée par Ridley Scott en 1979, l’œuvre de science fiction portée par Sigourney Weaver a su marquer durablement les esprits. Histoire fascinante aux thèmes multiples, génie de mise en scène, approche de la menace qui n’est pas sans rappeler celle d’un certain Jaws, introduction de mythes, un nouveau monstre de cinéma était né. Mieux encore, Aliens : Le retour, réalisé par James Cameron, est aujourd’hui encore considéré comme l’une des meilleures suites de l’histoire du cinéma. Si les films ne se valent pas tous, l’aura du Xénomorphe reste particulièrement forte dans l’univers cinématographique. Alors, sept ans après un Alien: Covenant particulièrement décrié par les fans, que vaut cette nouvelle virée cauchemardesque ?

Sept films furent forgés

Quelque chose démarque particulièrement la saga Alien. Certains diraient que c’est l’une des rares (si ce n’est la seule) sagas de toute l’histoire à ne compter aucun mauvais film à son actif. Mais, certains ont cet avis sur Fast and Furious, ou Star Wars, alors ne prenons pas un avis subjectif en considération. En revanche, il y a un point objectif que peu de personnes semblent remarquer, un détail qui fait toute la richesse de cette saga inouïe. Chaque film est différent. De Scott à Cameron, en passant par Fincher et  Jean-Pierre Jeunet avant de réaterrir entre les mains de son créateur, chaque film Alien à su proposer quelque chose de nouveau. Nouveaux thèmes, nouvelles menaces, nouveaux styles cinématographiques, horreur, drame voire thriller, la saga s’est constamment renouvelée. Oui, Prometheus et Alien : Covenant ont été boudés par une partie des fans, mais impossible d’ignorer la richesse de certains thèmes et idées de ces projets. Pire, ils restent deux films sublimes et très solidement réalisés.

Alien: Romulus se situe entre les deux premiers volets de la franchise, en 2142. Vingt ans après le crash du Nostromo, trente-sept ans avant le réveil d’Ellen Ripley. Le personnage de Sigourney Weaver (un temps envisagée pour un retour dans la saga) laisse sa place à Rain Carradine, une jeune minière tentant par tous les moyens de quitter la planète aux conditions de vie difficile ou elle vit. Elle n’est pas seule. Accompagnée de son androide Andy et de cinq amis, elle décide d’explorer une station spatiale à l’abandon, à proximité. Si vous découvrez l’univers d’Alien avec ces lignes, vous vous demandez surement ce qui la retient de s’enfuir, elle qui peut si facilement quitter la planète. Tout simplement car les voyages sont longs, très longs et nécessitent aux voyageurs de se placer en cryosommeil. Et, miracle, la station abandonnée en contient des capsules. Vous vous en doutez, celle-ci n’est pas abandonnée pour rien et les choses vont très vite partir en sucette.

Je ne mentirai pas sur vos chances de survie…

Si l’on devait résumer cet Alien : Romulus, ce serait en quelques mots : efficace mais sans grandes surprises. Fede Alvarez, grand fan de la saga, a voulu honorer le plus de choses possibles, quitte à se disperser. Si chaque film se différenciait jusqu’ici, qu’il s’agisse des thématiques, du genre ou encore du style même de la narration, Romulus va piocher dans chacun d’eux, sans chercher à apporter quelque chose de bien nouveau.  Pire, il le fait en moins bien. Déjà, difficile de réellement s’attacher à tous les personnages principaux. A l’exception de Rain et d’Andy, ils ne sont absolument pas développés ou bien introduits. Dommage, dans la mesure où la caractérisation des protagonistes dès la première scène fut l’une des forces de la saga (même dans Prometheus). De même pour les thématiques, revues ou peu exploitées et utilisant des ficelles trop connues de la saga. Pas de quoi fouetter un xénomorphe, l’histoire se suit malgré tout avec plaisir et le scénario est globalement réussi. Seulement in-fine, on se demande fatalement ce que le film apportait à l’univers. La réponse blesse : trop peu. Alien : Romulus confirme certaines théories liées aux projets scientifiques sur les créatures, pose tous les pions pour une suite avec ou sans les protagonistes, mais reste trop en surface de ses idées.

L’autre souci, c’est qu’il semble incapable d’assumer clairement une direction et bafoue même sa bestiole à de rares occasions. Nous citerons comme exemple une scène ou les protagonistes affrontent désarmés une armée de Facehuggers. Oui, une armée, quand dans les films précédents, un seul spécimen suffisaient à déclencher un joli carnage, de par leur force et leur agilité. Mais, là ou le vaisseau blesse, c’est sur le manque de frayeur et de menace réelle que représentent les Xénomorphes. Romulus les présente, comme toujours, comme la forme de vie ultime. Malheureusement, si l’alien va effectivement causer un joli carnage, on ne ressent que trop peu cette intelligence froide et hors du commun si caractéristique dans les précédents opus. Le film n’est jamais effrayant, sauf à quelques très rares moments ou il réussit à créer une véritable tension. Quelques jumpscares fonctionnent, malgré tout. On se retrouve face à un bon film d’action, mais il manque quelque chose pour réellement le qualifier de très bon film Alien.

… mais vous avez ma sympathie.

Car, pour le reste, on se retrouve face à un superbe film de science-fiction. Doté d’un budget de 80 millions de dollars (il faudrait sérieusement fouiller dans les affaires de Disney pour comprendre pourquoi leurs films du MCU à 300 millions sont aussi immondes), le bébé de Fede Alvarez reprend les codes de la saga pour le pire, mais aussi pour le meilleur. Quelques apparitions du xénomorphe, bien que parfois trop portées sur le fan service sont réellement bien foutues. L’équipe technique a voulu utiliser le plus d’effets pratiques possibles et on le ressent réellement à l’écran. Bon, 2024 sous Disney oblige, on n’échappe pas à quelques effets CGI hideux, mais c’est l’époque qui le demande. Tout dépend, encore, de quel film le réalisateur s’inspire. Difficile de ne pas remarquer son admiration sans limite pour le tout premier, tant cette partie est plus maitrisée. On ne voit que peu la bestiole et savoir qu’elle rode quelque part rend la menace inquiétante. La réalisation, accouplée à un joli mixage son et une magnifique photographie, donne lieu à de sublimes séquences. Dommage que le changement de ton, plus proche d’un Aliens: le retour, gâche une partie du plaisir. Moins maitrisé dans sa narration mais restant irréprochable dans sa direction artistique, le deuxième acte souffre de quelques longueurs et facilités scénaristiques déconcertantes. Puis, en bon héritier de la saga, Alvarez propose un superbe climax, certes aux codes déja vus, mais diablement efficaces ! Et, contrairement à Covenant qui proposait un superbe climax qui n’a jamais débouché sur une suite, l’intrigue est ici conclue à la fin du long-métrage.

Alien: Romulus est-il un bon film ? Oui, indéniablement. Est-il un bon film Alien ? Aussi. Les amateurs adoreront surement, bien qu’ils manqueront une grande partie des références visuelles ou narratives. D’ailleurs, le film fait le choix surprenant et à la moralité douteuse de reproduire numériquement un acteur décédé depuis plusieurs années, sans raison scénaristique valable autre que pour le fan service. On le qualifierait presque comme le Star Wars VII de la saga, de par son manque d’originalité et son absence de prise de risque. Qui a dit que c’était devenu la marque de fabrique de Disney ? Si suite il y a, espérons qu’elle saura approfondir les idées et themes restés en suspens. Et, tant qu’on y est, laissons à Ridley Scott l’occasion de finir sa carrière avec un ultime film. Non ?

Bande-annonce – Alien : Romulus

Fiche Technique – Alien : Romulus

Réalisation : Fede Alvarez
Scénario : Fede Alvarez / Rodo Sayagues
Musique : Benjamin Wallfisch
Casting : Cailee Spaeny / David Jonsson / Archie Renaux / Isabela Merced
Décors : Naaman Marshall
Prodution : 20th Centuty Studios et Scott Free Productions
Distribution : 20th Century Fox
Durée : 119 minutes
Genre : Science fiction / Horreur
Sortie : 14 aout 2024 en salles

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3.5

Karoo, le Saul pleureur

Dans son genre, Saul Karoo est une sorte de magicien vénéré dans le milieu du cinéma, pour sa capacité à donner vie à un film malade. En contrepartie, Saul est un malade protéiforme.

Même s’il ne s’agit pas d’une maladie à proprement parler, le principal souci avec Saul Karoo, c’est sa façon compulsive de mentir. Voilà probablement ce que son ex-femme Dianah a fini par trouver insupportable. Ce qui ne les empêche pas de se retrouver régulièrement au restaurant pour ce qu’ils appellent leurs dîners de divorce, où Dianah lui donne toujours du chéri malgré tous les reproches qu’elle lui adresse. A l’occasion, ils discutent de leur fils Billy, grand échalas étudiant en première année à Harvard. Autre souci essentiel de Saul, il ne sait pas comment se comporter vis-à-vis de Billy. Le tête-à-tête le met tellement mal à l’aise qu’il s’arrange systématiquement pour obtenir la présence d’un tiers quand son fils est là. S’il y a une raison à ce malaise, elle est bien vague, car Billy est demandeur et Saul aime son fils.

Billy

La vraie raison est peut-être à chercher du côté des origines de Billy. En effet, celui-ci n’est pas le fils biologique de Saul et Dianah qui l’ont adopté à sa naissance. Ne parvenant pas avoir d’enfant, le couple s’était entendu avec un avocat spécialiste en la matière et qui s’était chargé de tout. A la naissance de l’enfant, la mère naturelle (quatorze ans !) avait juste demandé un entretien téléphonique avec la famille adoptive. Avec Saul au bout du fil, elle avait obtenu les assurances qu’elle attendait : la situation financière florissante de Saul assurait un bel avenir au garçon. Finalement Saul n’évoqua jamais cet entretien téléphonique avec Dianah. Pour ce petit cachotier de Saul, la pratique du mensonge par omission relève du réflexe.

Saul au travail

Connu comme le Doc dans son milieu professionnel, Saul a le talent pour transformer en objet commercialisable quelque chose de complètement bancal. Parfois il s’agit d’un film dont il propose un nouveau montage. Le plus souvent, c’est un scénario qu’il reprend de fond en comble. Jeune il ambitionnait de devenir écrivain, mais il a fini par comprendre qu’il manquait du talent nécessaire. Par contre, remanier ce que les autres pondent maladroitement, voilà son domaine. Cette activité le met régulièrement en relation avec Jay Cromwell, producteur hollywoodien qu’il déteste. En effet, tout en le flattant avec son discours mielleux, Cromwell le considère comme son esclave. Malheureusement, malgré son intention de l’envoyer balader, Saul n’arrive jamais à passer à l’acte. Probablement Cromwell s’en rend-il compte et en joue-t-il avec perversité. Alors, régulièrement, Cromwell convoque Saul à son bureau et lui glisse discrètement dans une enveloppe jaune d’épaisseur variable ce qu’il voudrait que Doc arrange. Parfois c’est une cassette vidéo, parfois un paquet de feuilles. L’objet du moment est particulier, puisqu’il s’agit du dernier film de monsieur Houseman, réalisateur légendaire mais vieillissant. Or, quand Saul visionne la cassette en question, il a deux chocs. D’abord, le film est à ses yeux un chef d’œuvre, en quelque sorte l’œuvre testamentaire de Houseman. Et puis, en une serveuse qui apparaît fugitivement à l’écran lors d’une scène, il identifie la mère de Billy qu’il n’a pourtant jamais vue…

Saul le démiurge

Cette situation inattendue combinée à sa personnalité de menteur à tendance manipulatrice, embarquent Saul dans une situation infernale. Pourtant, avec sa faculté de corriger ce que font les autres et sa manie de jouer les cachotiers, Saul agit comme s’il était Dieu en personne. En effet, créer un univers de toutes pièces, c’est se comporter en Dieu pour toutes les créatures qui le peuplent, même si ces créatures ne sont que des vues de l’esprit. C’est la magie de l’art (le cinéma comme la littérature, notamment) de créer un univers que le spectateur perçoit comme quelque chose de vivant dans son cerveau, pour peu que l’œuvre le touche. Ici, Saul a l’immense pouvoir de modifier une œuvre pour la rendre populaire et par la même occasion de modifier (en bien, dans son esprit) les vies d’une mère et de son fils. En effet, il n’a aucun mal à remonter la piste de Leila, la mère de Billy, avec le prétexte qu’il travaille sur le film où elle joue. A cette serveuse anonyme en mal de reconnaissance, il fait miroiter la révélation de son talent. Il projette (terme éminemment cinématographique) de dire la vérité à Billy et Leila le jour de l’avant-première du film, à Pittsburgh où ils comptent se retrouver, puisque tous trois s’entendent à merveille.

Steve Tesich

Bien entendu, tout cela va se retourner contre Saul qui pensait que le mensonge lui permettrait de contourner éternellement les soucis. D’autre part et c’est l’essentiel, Saul a beaucoup trop longtemps et à de multiples reprises, agi en démiurge. Bien entendu, le véritable démiurge ici, c’est Steve Tesich, l’auteur – originaire de l’actuelle Serbie – de ce roman inclassable et foisonnant. A noter qu’il n’écrira pas grand-chose d’autre. D’ailleurs, Karoo ne fut publié qu’à titre posthume, l’auteur étant mort en 1996.

Multiplicité des thèmes

Maintenant, ce roman n’est pas que celui d’un personnage ayant cru pouvoir arranger la vie des autres selon son inspiration, parce qu’ayant la conviction que c’est ce qu’il fait de mieux (conviction probablement renforcée par le fait que cela lui rapporte beaucoup d’argent). Sauf que pour cela, il n’officie pas dans la réalité et qu’il se fait lui-même pas mal manipuler par Cromwell. Alors, puisque celui-ci lui demande d’arranger le film d’Houseman, le cynisme l’emporte et Karoo entre dans ce jeu en sacrifiant un potentiel chef d’œuvre pour l’adapter (encore un terme très cinématographique) à ses plans personnels. Sinon, ce roman se montre fascinant également par tous ses à-côtés qui sont particulièrement nombreux. Le thème de la famille est très présent et apporte de multiples pistes de réflexion. L’autre thème fondamental est celui du destin, celui qui s’avère inéluctable, implacable, mais aussi celui qu’on tente d’infléchir. Le thème qui émerge progressivement est celui de la culpabilité, celle de Saul vis-à-vis de son fils (et un peu vis-à-vis de Dianah, et puis ensuite vis-à-vis de Leila), une culpabilité sans doute aussi vis-à-vis de tout l’argent qu’il gagne dans son métier et qui le fait reculer éternellement devant son envie d’y renoncer. On peut penser que sa culpabilité multiple (en tant que menteur par exemple) fait de lui le malade protéiforme que nous connaissons. Les relations sentimentales constituent également un thème majeur de ce roman. Et puis, nous avons tout un tas de thèmes qu’on pourrait qualifier d’accessoires mais qui pourraient faire l’objet d’un roman à eux seuls. Le premier c’est Saul et les femmes, puisque nous le voyons face à Dianah, mais aussi face à Leila, mais aussi face à une radiologiste à la poitrine avantageuse, ainsi qu’accompagné à un dîner par une toute jeune fille de dix-sept ans qu’il connaît depuis sa plus tendre enfance. Précisons quand même que Saul est un alcoolique notoire qui a pris beaucoup de ventre et qui passe des examens en vue d’obtenir une assurance santé, alors même que vivre sans l’assurance santé résiliée par sa négligence, lui procure une certaine excitation. Pourtant, son agent le tarabuste, le trouvant complètement irresponsable. On peut avancer qu’aux yeux de Saul, le mensonge remplace avantageusement l’assurance santé dont il ne bénéficie plus. C’est sa façon à lui de vivre dangereusement, tout en minimisant ses multiples points faibles. Quant à la description du milieu hollywoodien, autour de la figure de Cromwell émerge celle de son assistant qui change régulièrement mais a toujours le même physique de jeune dynamique et le même prénom, Brad (logiquement, on imagine Brad Pitt jeune).

A la poursuite de Dieu

Le foisonnement de thèmes et de situations que ce roman met en scène justifie donc largement son épaisseur (604 pages). On peut certes se demander où on va avec un début en apparence anecdotique où les participants à une soirée commentent la chute de Ceausescu en s’appliquant sur la prononciation des noms roumains, alors que Saul se débat entre sa réputation d’alcoolique et l’inévitable confrontation avec Dianah qui l’incite à se rapprocher de Billy. Quant à la dernière partie, c’est celle de l’expiation. Pour s’être vu l’égal d’un Dieu, Saul paie pour l’éternité et il n’a plus que ses yeux pour pleurer. Sa chute l’entraine loin, jusque dans un délire où, dans sa tête, se met en place le roman qu’il n’a jamais été en mesure de coucher sur le papier, ce qui est fort compréhensible, car ce qu’on en découvre s’avère franchement « impubliable », avec un Ulysse de Science-Fiction à la poursuite de Dieu. La conclusion c’est que seul Doc pourrait arranger cela, mais il apparaît évident que s’il voit parfaitement comment arranger les œuvres des autres, il en est rigoureusement incapable pour les siennes.

 

Karoo, Steve Tesich

Monsieur Toussaint Louverture : sorti (France) le 2 mai 2019

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4

« Olive » : l’intégrale à découvrir aux éditions Dupuis

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L’intégrale de la série Olive, signée par le tandem Véro Cazot et Lucy Mazel, paraît aux éditions Dupuis. L’œuvre, qui se déployait à l’origine en quatre tomes, offre une immersion dans l’univers complexe et poétique d’une adolescente atypique. Elle aborde les thèmes de l’introspection, de la résilience et des liens invisibles qui unissent les êtres humains. 

Dès le premier tome, le lecteur est plongé dans le monde intérieur d’Olive, un espace mental unique où les couleurs et les formes défient les lois de la réalité. Lucy Mazel crée un univers visuel impressionnant, où chaque élément semble refléter l’état émotionnel de l’héroïne. Ce monde imaginaire, composé de lacs salés aux teintes flashy, de cieux orangés et de créatures fantastiques, est pour Olive un refuge contre un quotidien qu’elle trouve difficilement supportable. La représentation graphique de ce monde intérieur est à la fois captivante et déstabilisante, marquant le contraste entre l’imagination débridée d’Olive et la rigidité du monde réel.

Cependant, cet équilibre fragile est perturbé par deux événements majeurs : l’apparition d’un mystérieux astronaute dans son univers intérieur et l’arrivée de Charlie, une colocataire imposée par sa mère. Si l’astronaute remet en cause le contrôle qu’Olive exerce sur son monde imaginaire, Charlie bouleverse sa routine quotidienne. Bavarde, extravertie, Charlie est tout ce qu’Olive n’est pas, rendant leur cohabitation difficile. Ces tensions traduisent le malaise adolescent, un thème central de la série, tout en jetant les bases d’une intrigue complexe qui se déploiera au fil des tomes.

Dans le deuxième tome, Olive commence à s’ouvrir au monde extérieur, poussée par la nécessité de retrouver l’astronaute Lenny Popincourt, dont la présence énigmatique hante son esprit. La relation entre Olive et Lenny est complexe : bien qu’il semble être un intrus dans son univers, Lenny partage avec elle des éléments de son monde intérieur, suggérant un lien profond et mystérieux entre eux.

Cette quête de Lenny devient un catalyseur pour Olive, la poussant à interagir davantage avec Charlie, qui devient un soutien indispensable. La dynamique entre les deux adolescentes évolue, tout en maintenant une certaine tension due aux difficultés sociales d’Olive. Ce tome approfondit également le passé d’Olive, révélant des secrets familiaux qui viennent éclairer certains des mystères posés dans le premier tome. La richesse visuelle des planches, toujours aussi éclatante sous le trait de Lucy Mazel, continue de sublimer ce récit entre réalité et fiction.

Le troisième volet de la série pousse Olive à sortir de sa zone de confort de manière encore plus drastique. Pour sauver Lenny, elle doit entreprendre un voyage périlleux en Sibérie, un environnement hostile où le froid et les dangers naturels mettent à l’épreuve sa détermination. Ce voyage représente une métaphore du dépassement de soi, un thème récurrent dans la série.

Loin de ses repères habituels, Olive montre une force insoupçonnée, déterminée à secourir celui avec qui elle partage un lien inexpliqué. Ce tome marque également un tournant dans l’amitié entre Olive et Charlie, leur relation atteignant une nouvelle profondeur. Les paysages enneigés de la Sibérie sont magnifiquement rendus par Lucy Mazel, qui parvient à capturer la beauté froide et impitoyable de cette région du monde, tout en conservant la poésie et la chaleur des planches dédiées au monde intérieur d’Olive.

Le quatrième et dernier tome conclut avec brio cette série en offrant des réponses aux mystères qui ont jalonné le parcours d’Olive. Les révélations sur Lenny Popincourt sont poignantes et éclairent d’un jour nouveau les événements des tomes précédents. Ce dernier acte est aussi celui de l’acceptation : Olive, qui a dû affronter tant d’épreuves, parvient à s’ouvrir véritablement aux autres, notamment à Charlie, dont l’amitié s’avère être une source de force inestimable.

Olive, dans son intégralité, est bien plus qu’une simple série de bandes dessinées sur l’adolescence et ses défis. C’est une exploration sensible et nuancée de l’identité, de l’amitié et de la quête de soi. Véro Cazot et Lucy Mazel ont su créer un univers où le fantastique se mêle à la réalité, avec une telle fluidité qu’il devient difficile de distinguer l’un de l’autre. Cette série, remarquablement écrite et illustrée, est à découvrir sans attendre. Cette intégrale en est l’occasion. 

Olive, l’intégrale, Véro Cazot et Lucy Mazel 
Dupuis, août 2024, 224 pages

Le Roman de Jim : concentré de tendresse

3.5

Dans Le Roman de Jim, les frères Larrieu s’emparent d’un roman comme taillé à leur image avec un personnage d’une tendresse infinie, campé par un Karim Leklou expressionniste. Ils délaissent un temps la fantaisie d’un Tralala pour atteindre l’épure, l’image parfaite teintée d’une nostalgie omniprésente.

Aymeric est « gentil » dit-il, sans se forcer parce qu’il pense que le monde est rempli de gentils, même si ses histoires avec les filles sont toujours compliquées, du moins se terminent brutalement. Il en garde toujours des souvenirs en photos qui l’accompagnent, même non développées. On voit les négatifs se dévoiler à l’écran, la couleur viendra plus tard. La vie d’Aymeric est ainsi : celle d’un observateur, d’un amoureux qui capte les plus beaux instants. Karim Leklou prête ses traits à ce personnage tiré du roman de Pierre Bailly, qui est à l’origine de cette idée d’adaptation. L’acteur y promène sa dégaine, son air détaché et sincère à la fois, bon enfant, tout du long. On le voit être, sans broncher, le jouet du destin. Chaque fille qu’il rencontre prend d’instinct le pouvoir, il les regarde et ce regard les illumine, les rend plus fortes, peut être. Chaque rencontre est l’occasion d’une scène travaillée, riche en contrastes et en regards. Lorsqu’il rencontre Olivia, c’est dans la lumière d’une soirée techno, Sara Giraudeau danse et hypnotise, comme dans la photo parfaite. Aymeric se laisse ainsi porter au fil de l’eau, de la vie. C’est Florence qui l’aborde un soir, avec toute son extravagance, sa certitude de plaire. Elle le félicite ensuite d’être assez gentil pour coucher avec une femme enceinte d’un autre, qui n’assume pas. C’est donc avec un naturel déconcertant qu’Aymeric devient le père de Jim, le premier père, celui qui l’élève sans rien attendre en retour que l’épanouissement d’un lien sans loi.

C’est alors que le début d’un mélo pointe le bout de son nez : soudain, le « vrai » père de Jim, Christophe, revient. Il veut une place dans la vie de Jim. Or, pour Jim, Aymeric est son père après les petits déjeuners, les journées d’école, les moments partagés ensemble dans la nature du Haut Jura depuis sa naissance. Christophe fait d’abord un peu peur à Jim avec sa déprime et son air de fantôme. Pourtant, sans qu’Aymeric ne se méfie vraiment, il prend peu à peu sa place et, à la faveur d’un océan traversé, Aymeric perd Jim. Là encore, sa colère ne s’exprime pas vraiment et il reprend le fil d’une vie faite de petits boulots, jusqu’à ne presque plus exister comme le prétend Olivia, la seule qui le laissera exister un peu auprès d’elle. Les deux frères réalisateurs filment cette histoire d’amour paternel avec une simplicité et une épure qui tranchent après la pépite fantaisiste qu’était Tralala. Pourtant, la question de la filiation – une mère décidait de trouver son fils disparu sous les traits d’un troubadour qui passait par là –  est une nouvelle fois prégnante, du choix qu’on fait d’être présent dans la vie d’un enfant, même quand c’est l’enfant des autres. Cette simplicité n’est pas exempte de cruauté. On la découvre à travers la voix off d’Aymeric, qui donne autant d’importance à une Twingo venue le récupérer à sa sortie de prison, qu’à la trahison de Florence. La lumière du Jura inonde le film et pourtant chaque scène semble emprunte d’une nostalgie qui vient s’ajouter, telle une fine pellicule, sur  l’instant présent.

Le drame se joue et se noue avec une simple petite larme sur la joue d’Aymeric, impeccable Karim Leklou encore une fois, sans que le drame soit clairement dit, jamais hurlé. On pourrait être chez Kore-Eda dans Tel père, tel fils ou Still Walking. Tout se joue dans la vie qui s’étire et le monde qui s’écroule sans signes annonciateurs, sans une once de vraie méchanceté. La bonté du personnage principal, qui va aimer et se résigner dans un même geste d’une infinie tendresse, le mène tout de même vers la lumière, vers la couleur qu’il offre à ses photos en les développant enfin. On les voit se révéler à  l’écran comme pour nous rappeler les instants de bonheur et donner l’espoir de tous ceux à venir, dans une dernière scène aussi banale que déchirante

Le Roman de Jim : Bande annonce

Le Roman de Jim : Fiche technique

Synopsis : Aymeric retrouve Florence, une ancienne collègue de travail, au hasard d’une soirée à Saint-Claude dans le Haut-Jura. Elle est enceinte de six mois et célibataire. Quand Jim nait, Aymeric est là. Ils passent de belles années ensemble, jusqu’au jour où Christophe, le père naturel de Jim, débarque… Ça pourrait être le début d’un mélo, c’est aussi le début d’une odyssée de la paternité.

Réalisation : Arnaud Larrieu, Jean-Marie Larrieu
Scénario : Arnaud Larrieu, Jean-Marie Larrieu d’après l’œuvre de Pierric Bailly
Interprètes : Karim Leklou, Laetitia Dosch, Sara Giraudeau, Bertrand Belin, Noée Abita
Photographie : Irina Lubtchansky
Montage : Annette Dutertre
Distributeur : Pyramide Distribution
Durée : 1h41
Date de sortie : 14 août 2024

Blue Jay : du risque des mémoires

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Réalisé avec un budget minimal, Blue Jay fait partie de ce cinéma des bonnes surprises. Subtilité, fraicheur, casting réduit, intimité retrouvée, le tout dans un contexte de comédie romantique qui déjoue les codes du genre.

Blue Jay est caractéristique du cinéma mumblecore (tourné en sept jours, budget minimal, caméra numérique, etc.) Le petit récit, d’une simplicité rare, évoque tout en interstices, en demi-mots, en insinuations, sans flashback, malgré des cassettes audios du passé qui seront les seules capsules temporelles avec un journal intime et une lettre plus ou moins énigmatique. La rencontre hasardeuse entre deux anciens tourtereaux qui vont vivre une journée ensemble rappelle la trilogie des Before. Ici, c’est l’histoire d’un acte manqué. C’est à lui qu’elle avoue qu’elle est sous antidépresseur, et non à son mari. C’est à lui aussi qu’elle avouera qu’elle n’a jamais vécu quelque chose d’aussi créatif et intense. Elle n’arrive plus à pleurer depuis plus de cinq ans, mais avec lui, ce sera possible. Le destin semble vouloir les réunir. La focale sur des moments intimes où chacun essaye, sur un fil, de tester, jauger, d’appréhender l’autre, en se risquant à la confidence, permet de ne pas se disperser et d’amplifier l’authenticité de l’instant présent, en vue d’un futur hypothétique. Ils n’auront pas besoin de se réapprivoiser. Le coup de cœur sera instantané. Aucun étiolement ne se manifestera, rien ne s’effilochera, malgré une cassure, un contraste soudain, car il y aura évidemment des comptes à régler, une ancienne époque à mettre en lumière, quelque chose à réparer. L’œuvre raconte peu de choses, mais semble le dire mieux que personne. Le tout contient seulement deux acteurs, mais leurs reparties, leurs improvisations font systématiquement mouches. Ils mettent en scène la féerie d’antan dans un jeu dangereux, et sont remarquables dans leurs différents comportements, leurs attitudes, leurs gestuels, leurs langages corporels particulièrement éloquents. Leurs expressions/leurs expressivités sont souvent légères et jamais dans le surjeu, la théâtralité, l’exagération malgré l’euphorie, la jubilation de la plupart des scènes. L’ensemble opte surtout pour la générosité : ils donnent ce qu’ils ont en eux de façon crédible et le spectateur finit par tout prendre avec beaucoup de plaisir, dans ce qui est parfois un chavirement à sensations fortes. La personnalité des deux amoureux se retrouve transcendée quand ils sont unis, comparativement à leur état dans leur vie respective. Chacun est pour l’autre l’amour de sa vie, ce qui ne semble pas forcément suffisant. Mais le printemps renouvellera peut-être la situation, construira de nouveaux enjeux sentimentaux, une nouvelle page amoureuse. Il s’agit donc d’un film sur les intuitions et les mémoires, quand elles sont partagées, réinitialisées, le tout, dans un noir et blanc soyeux. Ce dernier pose la question de la valeur d’un souvenir, dans l’absolu, mais aussi dans le contexte de sa transmission, de comment le chérir, le préserver, malgré des circonstances d’altérations, consécutives à une expérience a posteriori, qui peut générer le rejet et l’abrogation. Le tout s’achève en trois points de suspension…

Bande-annonce : Blue Jay

Fiche Technique : Blue Jay

Synopsis : Réunis par hasard quand ils retournent dans leur petite ville natale en Californie, deux anciens amoureux réfléchissent sur leur passé partagé.

  • Titre : Blue Jay
  • Réalisation : Alexandre Lehmann
  • Scénario : Mark Duplass
  • Musique : Julian Wass
  • Montage : Christopher Donlon
  • Costumes : Stacey Schneiderman
  • Pays d’origine : États-Unis
  • Langue de tournage : anglais
  • Format : noir et blanc
  • Genres : Romance et drame
  • Durée : 80 minutes
  • Dates de sortie : États-Unis : 7 octobre 2016 ; France : 6 décembre 2016
  • Distribution :
  • Mark Duplass (VF : Guillaume Lebon),  Jim Henderson
  • Sarah Paulson (VF : Laurence Dourlens) : Amanda
  • Clu Gulager : Waynie
Note des lecteurs6 Notes

4

Borderlands d’Eli Roth : space opé(ras) du sol…

Dans la longue tradition des adaptations de hits vidéoludiques financées et saccagées par le tout Hollywood, j’appelle Borderlands. Ou l’histoire d’une misfit contrainte de s’acoquiner avec une bande de weirdos pour retrouver un fabuleux trésor sur une planète aux airs d’enfer sablonneux. Ça vous rappelle quelque chose, non ? C’est normal…

Un jour, il faudrait vraiment que l’on se penche sur cette malédiction entre Hollywood et les jeux vidéo. Puisque s’il y a bien un « mariage » qu’on aurait cru synonyme de succès garanti, c’est bien celui de l’inventivité du 10ème art, couplé à la débauche de moyens de l’Oncle Sam. Et pourtant, dieu sait qu’ils ont essayé. Super Mario Bros., Tomb Raider, Uncharted : tous ont vu leur imaginaire saccagé sous la coupe d’exécutifs qui n’ont manifestement toujours pas compris que dans le terme « jeux vidéo », il y a aussi le mot « jeu ». Résultat, tous les films susnommés accouchent années après années du même problème : leur incapacité à restituer le ludisme (gameplay) inhérent aux jeux.

Tout au plus pourrait-on reconnaitre au mal-aimé Assassin’s Creed (2016) sa propension à avoir donné corps à ce qui faisait la base du hit signé Ubisoft : celle de voir littéralement un homme jouer à être un autre homme, sans pouvoir avoir son mot à dire ni pouvoir influer sur ses actions. Mais bon, pas question d’Ezio ici mais bien de Lilith ; figure familière des aficionados du jeu puisque c’est avec elle que le film démarre, non sans lâcher une bonne grosse dose d’exposition à coup de trésors perdus, planète pourrie, passé refoulé et lassitude teintée de jurons dans la voix. Une bien maigre caractérisation qui peut se lire autant comme une volonté de faire connaître le lore du jeu au grand public (on est loin de la popularité d’un GTA) qu’un cruel aveu de faiblesse de la part des scénaristes qui, conscients de ne pouvoir transposer la sève résolument -18 ans du jeu, s’entêtent à croire que balancer quelques injures de temps à autre suffirait à rendre le film raccord avec sa verve subversive.

Plus les choses changent, plus elles restent les mêmes…

Car voilà, le jeu Borderlands et sa ribambelle de suites sont en effet réputés pour les hordes de monstres et autres joyeux lurons échappés de Mad Max que le joueur sera sommé de poutrer bien salement à coup d’armes à feux et de couteaux. Ça saigne, ça suinte, ça démembre sous un soleil de plomb et pourtant à l’arrivée… on ne voit rien. Aucune saillies gores (pourtant justifiées par le récit), aucun démembrement ou pic de sauvagerie totalement assumée par Eli Roth. Aucun souci de fidélité à l’œuvre, tant le film pioche dans les différents opus du jeu sans cohérence ni respect : il suffit de voir le personnage de Roland, ex-militaire d’élite sans pitié et dont la sauvagerie va croissante à mesure que les jeux avancent, ici campé par le frêle et insupportable Kevin Hart. Mais surtout, aucun respect pour l’univers mis en image : des étendues sablonneuses, normalement, c’est facile à rendre à l’écran. Pourtant ici, tout pue le CGI à peine finalisé et on peine ne serait-ce à deviner la part réelle des décors arpentés par notre joyeuse équipée et celle venant tout droit du studio bulgare dans lequel tout ce bazar a été tourné.

Tout respire alors l’inconséquence et le désintérêt le plus total ; si bien que quand le film essaie de développer son arc principal – ici une chasse au trésor teintée d’une quête mémorielle -, ni le casting ni l’enchainement des péripéties ne parviennent à susciter le moindre début d’investissement émotionnel de la part du spectateur. Une ignominie à peine rattrapée par ce qui cristallise peut-être le réel raté du film : son manque criant d’originalité. Ici, la réunion de têtes brulées au détour d’un objectif commun rappelle Marvel avec sa team des Gardiens de la Galaxie ; la prétendue sauvagerie de leur épopée tend à ressembler à la fine équipe de la Suicide Squad (DC), quand la populace rencontrée au fil de leur voyage évoque au choix Star Wars, Mad Max et dans une certaine mesure Blade Runner, etc… De facto, on navigue en terrain connu et on arrive pourtant à se sentir largué face aux germes de cet univers pourtant vendu comme mirifique. Un paradoxe incompréhensible à la hauteur de celui d’avoir pris à la réalisation Eli Roth, chantre de l’horreur et donc probablement la personne la moins qualifiée pour le job, tant le ton général du métrage et la promotion ont mis en avant… l’humour.

Long, laid et laborieux, Borderlands rejoint hélas la ribambelle d’œuvres vidéoludiques saccagées par Hollywood. Son manque d’entrain, de passion, mais surtout de compréhension des rouages de l’histoire qu’il adapte en font un divertissement éminemment impersonnel et timoré qui satisfera peut-être les fans peu regardants du genre (et encore), mais en aucun cas ceux du jeu.

Borderlands : Bande-Annonce

Borderlands : Fiche Technique

Réalisateur : Eli Roth
Scénariste : Joe Crombie et Eli Roth
Casting : Cate Blanchett (Lilith), Kevin Hart (Roland), Edgar Ramirez (Atlas), Jamie Lee Curtis (Patricia Tannis), Ariana Greenblatt (Tiny Tina), Florian Munteanu (Krieg), Janiva Gavankar (Commandant Knox), Jack Black (ClapTrap),
Musique : Steve Jablonsky
Photographie : Rogier Stoffers
Montage : Julian Clarke
Production : Avi Arad et Erik Feige
Sociétés de production : Lionsgate, Arad Productions, Picturestart, Gearbox Studios et 2K Games
Sociétés de distribution : Lionsgate (États-Unis), SND (France)
Budget : 115 000 000 $

Etats-Unis – 2024

La Mélancolie : le temps de vivre

La patience est une vertu pour certains et un facteur de mélancolie pour d’autres. Remarqué à la dernière édition du Festival des 3 Continents, Takuya Kato nous délivre une œuvre intimiste sur le couple au Japon. Sans être un mélodrame conventionnel sachant le sujet, maintes fois exploré et remanié, il y a de quoi se laisser prendre au petit jeu d’une résilience, symptomatique d’une société qui ne jure que par la bienséance. Ce film tombe astucieusement les masques des individus qui la peuplent et dont le premier réflexe est de dissimuler leurs sentiments.

Synopsis : Après la perte brutale de son amant, Watako retourne discrètement à sa vie conjugale, sans parler à personne de cet accident. Lorsque les sentiments qu’elle pensait avoir enfouis refont surface, elle comprend que sa vie ne pourra plus être comme avant et décide de se confronter un à un à tous ses problèmes.

Lorsque certains couples jouent de la distance pour alimenter la flamme de leur amour, d’autres en profitent pour s’éloigner définitivement d’une emprise passionnelle. La Mélancolie prend soin de peindre les sentiments des protagonistes, confus dans les choix qu’ils ont faits ou vont faire. Pour son deuxième long-métrage, Takuya Kato convoque un lot de personnages qui sont conditionnés à intérioriser leurs pensées et à dissimuler leur douleur. Tout l’intérêt est d’en évaluer son intensité et d’observer les réactions envisageables. Le cinéaste japonais ne s’éloigne donc pas trop de sa précédente réalisation, Grown-ups, qui mettait en scène un couple d’universitaires qui questionnait leur responsabilité sur leur possible enfant à naître. Sans avoir à traîner une telle incertitude de ce côté-ci, Kato use suffisamment de pragmatisme pour analyser les rouages d’une relation conjugale déroutante.

À voix basse

Au milieu d’un décor qui cloisonne la vie à deux dans une fausse idée de la perfection, le printemps des amours semble s’achever pour Wakato (Mugi Kadowaki) et Fuminori (Kentaro Tamura). C’est au petit matin que la femme mariée se volatilise d’un appartement, où règne un climat hivernal et silencieux. La citadine étouffe dans cette atmosphère et saute dans le prochain train pour décompresser dans un glamping. De quoi nourrir et valider les inquiétudes d’un écosystème en péril, comme décrites dans Le mal n’existe pas de Ryusuke Hamaguchi. Ce lieu, par définition contre-nature, évoque la trahison et la chute programmée d’une femme qui est venue retrouver son amant, Kimura (Shôta Sometani). Lorsque ce lien de réconfort lui est ôté, cela alimente une mélancolie qui l’empêche irrémédiablement de surmonter le deuil de son refuge et de son mariage.

Commence alors un pèlerinage improvisé dans lequel elle se trouve confrontée à la réalité, celle qui ne la laissera quittera plus du regard. Ce traitement reste cependant plus abouti dans Drive my car, qui partage le même type de résilience. La culpabilité pousse toutefois l’épouse à ouvrir des portes qu’elle a longtemps laissé fermer au sein de son couple, car Fuminori maintient une emprise sur Wakato. Cette dernière est contrainte de respecter les motivations de son mari, qui a déjà eu un enfant d’une précédente union. Sa paternité est cependant remise en cause, lorsque les ficelles manipulatrices qu’il a posées sur elle gagnent en visibilité. Ses formules de politesse orientent ainsi les réponses de sa femme, piégée par les apparences.

Interférences destructives

Toute l’intrigue parvient habilement à tirer dessus pour qu’on les remarque avec une impuissance aussi nette que celle de Watako, plongée dans un monde tellement silencieux qu’elle finit par devenir un spectre parmi les autres, une anonyme dans la multitude de cas similaires. Elle erre souvent seule dans des plans fixes et disparaît dans un décor qui l’aspire ou qui la maintient en captivité. De même, des flashbacks sont si astucieusement et discrètement intégrés que la protagoniste ne cesse de rebondir entre les temporalités. C’est ainsi que l’on constate avec désarroi qu’elle s’est enfermée dans le carcan de la servitude volontaire, une vie sans issue. Peut-elle vraiment prétendre au bonheur ? À quel prix, dans le cas échéant ?

Il s’agit donc de dépasser cette notion, plus toxique que la relation qu’entretient Watako avec son mari. Ce sont dans les murmures et les silences qu’elle interroge les fondements de la bienséance, pour qu’elle puisse enfin se libérer de ses émotions refoulées. Ce qui empêche chaque personnage de s’exprimer pleinement vient alors du déni, entretenu avec suffisamment de complaisance qu’on finit par perdre le sens des responsabilités. La Mélancolie réunit les causes et conséquences d’un mariage désenchanté et les expose dans une vitrine sur une société japonaise en mal de communication. Sans juger ses personnages et en à peine 80 minutes, Takuya Kato réussit ainsi à redéfinir l’amour, dans toutes ses promesses et ses imperfections.

Bande-annonce : La Mélancolie

Fiche technique : La Mélancolie

Réalisation et Scénario : Takuya Kato
Photographies : Shota Nakajima
Lumières : Taiki Takai
Décors : Keisuke Maeyashiki
Direction artistique : Yui Miyamori
Son : Hirokazu Kato, Manabu Kagara
Montage : Mototaka Kusakabe, Sylvie Lager
Musique originale : Eiko Ishibashi
Assistant réalisateur : Hirofumi Kagawa
Coiffure : Mika Kondo
Costumes : Ayuko Takagi
Production : Nagoya Broadcasting Network & Bitters End, Film Makers Inc., Comme des cinémas
Producteurs délégués : Yuhiro Matsuoka, Yuji Sadai
Producteurs : Yasuhiko Hattori, Tatsuya Matsuoka, Shinya Miyazaki, Masa Sawada
Pays de production : Japon, France
Distribution France : Art House Films
Durée : 1h24
Genre : Drame
Date de sortie : 14 août 2024

La Mélancolie : le temps de vivre
Note des lecteurs2 Notes

3

Batman : Le Justicier masqué qui fait régner le noir sur Amazon

Une nouvelle saison pour revisiter la mythologie de Batman, la série animée ? Sans-façon pour Bruce Timm, co-créateur avec Eric Radomski, qui ne souhaitait plus renfiler la cape. Œuvre culte du petit écran, elle a perpétué l’héritage de Tim Burton, mariant romantisme gothique et polar noir pour envoûter le jeune public entre 1992 et 1999. Finalement, tout bascule lorsque la Warner (via HBO) propose une série originale à l’animateur américain, au côté de Matt Reeves et J.J. Abrams à la production. Une suite spirituelle qui se veut plus mûre, intense et cavalière, comme l’a rapporté son showrunner à The Wrap.

Critique de Batman : Le Justicier masqué, un petit joyau d’animation fragmenté sur Amazon Prime Video.

Batman le justicier masqué
© Amazon Content Services LLC

Synopsis : Bienvenue à Gotham City, où les criminels sévissent et les incorruptibles vivent dans la peur permanente. Forgé dans le feu de la tragédie, Bruce Wayne, riche mondain, devient une créature plus ou moins humaine : BATMAN. Sa croisade pour la justice attire des alliés inattendus, mais ses actions ont des conséquences mortelles et imprévisibles.

Série Noire 

Sauvé in extremis par Amazon durant sa pré-production, Le Justicier masqué était l’un des projets d’animation les plus réjouissants de HBO Max. Dès les premiers jets d’écriture, l’ambition était claire : s’affranchir des limites imposées par le public familial. Si Batman, la série animée se réfrénait pour s’adresser aux plus jeunes (tout en soignant son atmosphère sombre et délicate), Caped Crusader (le titre originale) allait pouvoir explorer de nouveaux territoires, ceux de l’horreur, de la brutalité et de la mort. Un écho au long-métrage d’animation mésestimé Batman contre le Fantôme Masqué, qui avait su s’autoriser une noirceur tragique. In fine, cette nouvelle itération du Chevalier noir, complexe et malfaisante, séduit. Elle se permet même un nouveau regard sur ses antagonistes emblématiques, tout en introduisant des figures méconnues de l’univers.

Le Justicier masqué accroît l’esthétique du film noir héritée de La Série animée, en s’appropriant pleinement ses codes originels. Gotham, avec son architecture écrasante et son aura impénétrable, semble tirée des années 30, ressuscitant l’atmosphère d’Assurance sur la mort de Billy Wilder. Bien que cette version de Gotham puisse paraître quelque peu dépeuplée — où sont les citoyens ? —, le corps policier et municipal évoque l’œuvre rude et moraliste de Fritz Lang. En embrassant ces références, Bruce Timm invoque l’esprit de Bill Finger, co-créateur du vengeur avec Bob Kane, en le dépeignant comme un détective de roman noir. Pour souligner ce patrimoine, Bruce Wayne arbore un costume inspiré de sa première apparition dans le Detective Comics n°27 en 1939.

Chauve-qui-peut

Le premier épisode s’ouvre sur un classicisme familier et a priori nostalgique. La superbe palette graphique (limitée par son monochromatisme) et le style nerveux, entre 2D et 3D, électrisent nos souvenirs d’enfance. Toutefois, Bruce Timm, en collaboration avec Christina Sotta (Justice League Dark: Apokolips War) et Jase Ricci (L’Étrange Noël du petit Batman), bouleverse subtilement les bat-conventions. Ainsi, la frontière entre la pègre et la police se brouille sur le yacht Iceberg Lounge, dirigé par une chanteuse de cabaret, mère tyrannique et incarnation déconcertante du Pingouin. Quant à Batman, il s’éloigne radicalement de l’interprétation sage de La Série animée. En vingt minutes, En Eaux Troubles amorce une transformation habile de la mythologie. Pourtant, la frustration de quitter Oswalda Cobblepot trop tôt se fait sentir, d’autant que Le Justicier masqué s’attarde sur un antagoniste à chaque épisode, répartis sur dix petites aventures interconnectées (avant un double final qui frôle l’acte manqué).

En réalité, Batman : Le Justicier masqué regorge de détails et d’inspirations pour un résultat parfois enchevêtré. Catwoman, à titre d’exemple, porte un costume inspiré de l’âge d’or des comics, tandis que sa personnalité mêle plusieurs incarnations du personnage. Le tout est sublimé par le thème musical Beautiful Stray de l’allemand Frederik Wiedmann, un hommage à Elfman, Zimmer et Giacchino, pour une apparition aussi brève que fugace de la féline (un comble pour une intrigue non-anthologique). À l’arrivée, c’est bien Harvey Dent — au design qui évoque le trait brutal d’Eduardo Risso — qui pâtit le plus de cette écriture compacte. Et ce malgré sa présence dans 8 épisodes, dont le final.

Batman Monsters

Au cœur des années 90, la série culte était, par petites touches, un véritable puits de références (essentiellement cinématographiques). Elle a rendu hommage à plusieurs classiques de l’horreur et de la science fiction américaine, notamment L’Île du docteur Moreau et La Fiancée de Frankenstein. Ici, Bruce Timm va plus loin, surtout dans le deuxième (et sans doute meilleur) épisode réalisé par le storyboarder Matt Peters (The Killing Joke) et scénarisé par le brillant Greg Rucka (Gotham Central).

De facto, … Et n’être qu’un scélérat réunit toutes les vertus de cette suite spirituelle en s’immergeant dans l’âge d’or d’Hollywood, les Universal Monsters et le studio Hammer. En consacrant un épisode entier à ces influences — des motifs aux personnages comme le maquilleur Jack Pierce et l’acteur Lon Chaney, jusqu’à l’utilisation ludique de Gueule d’argile — Batman : Le Justicier masqué passionne en déconstruisant le glamour holywoodien dans une enquête digne du plus grand détective du monde. Cette intelligence d’écriture se reflète également dans la nouvelle interprétation d’Harley Quinn, psychiatre le jour et anti-héroïne la nuit. Une version audacieuse et plus fidèle à la vision originale de Bruce Timm pour La Série animée (rejetée par Warner en raison de son ambivalence morale). Une belle manière de revisiter un personnage, co-créé avec Paul Dini, qui a connu de nombreuses adaptations fastidieuses.

En fin de compte, l’approche novatrice de la série laisse une forte impression. Malgré une rigueur narrative parfois inégale, notamment dans l’intégration du fantastique et la trajectoire de Double Face, Batman : Le Justicier masqué remanie brillamment un univers au pouvoir narratif inépuisable. Reste à voir ce que la deuxième saison, déjà en préparation chez Amazon, nous réserve.

Bande Annonce — Batman : Le Justicier masqué

Fiche Technique — Batman : Le justicier masqué

Titre original : Batman : Caped Crusader

Réalisation : Christina Sottaen, Matt Peters, Christopher Berkeley
Scénario : Bruce Timm, Jase Ricci, Greg Rucka, Ed Brubaker, Adamma Ebo, Halley Gross, Marc Bernardin

Production : Bruce Timm, Matt Reeves, J.J. Abrams, Ed Brubaker, Sam Register, James Tucker

Musique originale : Frederik Wiedmann
Distribution : Amazon Prime Video
États-Unis – 2024 – 10 épisodes d’environ 25 mns

Avec Hamish Linklater, Jason Watkins & Krystal Joy Brown (Voix originales)

Avec Laurent Blanpain, Daniel Lafourcade & Déborah Claude (Voix françaises)

Sortie le 1er août 2024

Note des lecteurs0 Note

3.5

Full River Red : enquête sous intimidation

Que ce soit pour proposer un divertissement épique comme Creation of the Gods I et le diptyque The Wandering Earth, une œuvre plus allégorique comme Only the river flows ou Le Royaume des Abysses un film d’animation aussi spectaculaire qu’émouvant, le cinéma chinois continue de s’exporter dans nos salles. Il n’est donc pas très courtois de décliner l’invitation d’un vétéran sur la scène locale et internationale. Zhang Yimou nous a habitué à des fresques lyriques, où les mots valent autant que les armes blanches qui virevoltent dans les wu xia pian. Ne dérogeant pas à la règle, Full River Red assemble les codes d’un film d’enquête, d’espionnage et un pamphlet sur le pouvoir de la corruption (et quasiment en temps réel) dans un huis clos plutôt alléchant sur le papier.

Synopsis : Chine, XIIe siècle. Dans quelques heures va se tenir une rencontre diplomatique de la plus haute importance entre Qin Hui, Chancelier de la dynastie Song, et une délégation Jin de haut niveau. Or, voilà que le diplomate Jin dépêché sur place est assassiné et la lettre destinée à l’Empereur dérobée. Le Chancelier demande alors au caporal Zhang Da, escorté par le commandant en second Sun Jun, de ramener la précieuse missive avant le lever du soleil. Au fil de leurs recherches, des alliances vont se former et des secrets seront révélés…

Aux premiers abords, il s’agit d’un brillant mélange entre un whodunit qu’une Agatha Christie n’aurait pas renié et un jeu de pouvoir loufoque qui rappelle le Kubi de Takeshi Kitano. En attendant de découvrir ses vertus en salle ou dans son salon, Zhang Yimou ambitionne de jongler avec des tons singuliers, où la comédie s’invite presque spontanément dans le déroulé d’une enquête pour meurtre. En effet, l’assassinat d’un émissaire Jin, autrefois ennemis jurés de l’empire Song, rabat les cartes dans les négociations diplomatiques dans les quelques heures à venir. Le film prend pour pilier un célèbre poème patriotique que le conquérant de la dynastie Song, Yue Fei, aurait écrit afin d’affirmer sa loyauté envers la couronne et les siens. Une course contre la montre est lancée pour éclaircir les zones d’ombres entourant la mort de ce héros nationale, car son allié, le chancelier Qin Hui (Jiayin Lei), l’a fait condamner à mort cinq ans plus tôt.

La mémoire dans le sang

À l’aube d’une rencontre au sommet, un avant-poste militaire connaît donc une crise sans précédents. Appréhender le ou les meurtriers devient une priorité pour le chancelier, dont la cruauté n’égale que son autorité. Un duo inattendu se forme alors pour explorer ce lieu régi par le principe de l’omerta, où le silence est de rigueur. Les secrets y sont tout aussi tranchants que les lames que l’on retourne contre leur propriétaire. La première partie du film joue alors sur la dualité entre Zhang Da (Teng Shen), un soldat plutôt lucide sous la menace, et Sun Jun (Jackson Yee), un officier adroit avec ses armes mais un peu moins avec les mots, jusqu’à ce que l’on ne différencie plus lequel des deux est Laurel ou Hardy. Nous sommes plongés avec eux dans le dédale de décors connectés par de nombreux couloirs, que l’on emprunte avec le sentiment de se rapprocher un peu plus de la vérité. Yimou en profite pour y superposer des interludes musicaux où le compositeur Han Hong mêle des sonorités contemporaines (rap, électro, punk) avec des instruments traditionnels. Ce gimmick possède de quoi rythmer la chasse aux indices et autres interrogatoires un peu virulents, mais finit par épuiser à la longue, car tous les enjeux ne se valent évidemment pas.

La mise en place prend du temps, mais lorsque l’on sort enfin des sentiers balisés, où la paranoïa s’empare des protagonistes, c’est là que le jeu devient vraiment intéressant. Exit des combats aériens. Mieux vaut éviter la confrontation directe lorsqu’on ne connaît pas encore l’identité de son ennemi. Le doute peut cependant suffire à générer des situations cocasses et en tension pour que l’étau se resserre habilement sur le duo. En brassant tout un tas de personnages qui vont peu à peu justifier le lien entre eux, l’intrigue s’embourbe cependant un peu trop vite dans une première vague de révélations. Yimou nous avait déjà convaincu avec la narration de Hero, qui misait tout sur son climax renversant. Ici, on finit par prendre de la distance avec le récit, surchargé en personnages et en sous-intrigues qui sont mis en suspens jusqu’à la dernière demi-heure. Ce qui est assez frustrant quand on connaît les qualités et le pedigree d’un cinéaste aussi vertueux dans l’exercice de la cohérence.

Full Filter Fake

L’autre point noir que l’on ne peut contourner, c’est bien le parti-pris esthétique des décors et des paysages. Zhang Yimou avait pour lui cette qualité unique et indispensable qui alimente les symboles et le sens de ses propos. Il faut le voir pour y croire, car les images promotionnelles ne possèdent pas une retouche de nuit américaine, entre le gris et le bleu sombre. Elle a beau être légère, elle ne brûle pas moins nos rétines après deux heures de visionnage intense, contrairement à Shadow, qui jouait déjà sur la prédominance d’un gris brumeux. La caméra a beau passer par des plans zénithaux ou des travellings survitaminés, la photographie ne joue pas toujours en faveur des histoires de complots et de trahison qui se jouent devant nous. N’en déplaise à Zhao Xiaoding, qui a fait des merveilles pour insuffler une aura surréaliste dans une forêt de bambous ou dans des séquences enneigées.

Les enjeux s’essoufflent également dans l’utilisation excessive d’effets sonores, faisant ressurgir toute la théâtralité du récit. Malheureusement, le décalage est trop brut et assez mal dosé pour que ça fasse mouche à tous les coups. Il faut donc s’accrocher pour ne pas se faire éjecter d’une intrigue assez exigeante et pour ne pas perdre une miette du peu de souffle émotionnel qui s’en dégage. Les interprètes se démènent magnifiquement pour effacer certaines imperfections citées plus haut et la force du film réside bien là, dans le concret, dans la fatalité qui enterre les personnages dans l’anonymat ou qui les élève dans leur prise de conscience, collective et individuelle.

Hommage aux damnés

Ayant consacré une majeure partie de sa filmographie à brosser le portrait des femmes (et leur malheur) au sein de la culture chinoise (Ju Dou; Épouses et Concubines; Qiu Ju, une femme chinoise; Vivre !; Happy Times), Zhang Yimou les a ensuite entrainées dans des films de sabre indémodables (dont Le Secret des Poignards Volants). Quand bien même, il était déjà possible de détecter des relents nationalistes dans ses œuvres, ça ne fait que quelques années que le cinéaste s’applique davantage à investir l’Histoire de la Chine. Il rend ainsi hommage aux héros qui servent de soutien moral et de guide spirituel au peuple.

Sortie le jour du nouvel an chinois 2023 et sans avoir quitté la tête du box-office local dans l’année, Full River Red parvient toujours à honorer une respectable fresque sur la loyauté, dont on assume le devoir de mémoire jusqu’au bout du programme. Reste qu’il n’y a pas à bouder son plaisir dans ce huis clos récréatif, si l’on est prêt à y accorder 2h37 de son temps. À côté du piège à cinéphiles de M. Night Shyamalan, qui a essentiellement bâti son identité cinématographique sur des twists, Yimou compile les révélations dans un enchaînement indigeste dans sa dernière ligne droite. Mais quitte à choisir son camp, on navigue mieux dans le fleuve rouge, abreuvé du sang des martyrs, que dans une salle de concert où l’euphorie est de courte durée.

Bande-annonce : Full River Red

Fiche technique : Full River Red

Titre original : Manjianghong
Réalisation : Zhang Yimou
Scénario : Zhang Yimou, Chen Yu
Musique : Han Hong
Son : Yang Jiang, Zhao Nan
Photographie : Zhao Xiaoding
Montage : Li Yongyi
Décors : Lu We
Costumes : Chen Minzheng, Qin Xilin
Chorégraphie des combats : Sang Lin
Supervision des effets visuels : Samson Wong
Producteur : Pang Liwei
Producteurs délégués : Liang Yu, Li Lin
Sociétés de production : Médias Huanxi
Pays de production : Chine
Distribution France : Carlotta Films
Durée : 2h37
Genre : Drame, Historique
Date de sortie : 31 juillet 2024

Full River Red : enquête sous intimidation
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3

Eat the Night : Mange la violence du monde et regarde le feu

Film à la forme mutante, empreint d’écriture hybride, cyberpunk, mélancolique et fiévreuse à la Maurice G.Dantec (Les Résidents), Eat the Night de Caroline Poggi et Jonathan Vinel résonne avec rage et lueur de toutes les dissonances du monde.

Présenté à la Quinzaine des cinéastes en mai dernier, Eat the Night est une œuvre à l’écriture difficilement( et c’est tant mieux) classable dans un genre (le faut-il à tout prix!), en résonance avec les ombres d’un monde âpre et tragique, tentant le pari urgent d’une histoire d’amour et de sororités, de pactes romantiques et de sexualités lyriques par delà l’apocalypse, par delà les errances, les fins de jeux vidéo, les gangs, la drogue, le néant et la violence inanimée.

La vitalité brûlée, brusque et sauvage, tels des éclats fauves dans la lune, éclairent le beau Eat the Night.

Frère et sœur Apoline et Pablo vivent leurs solitudes, leurs désirs, révoltes et luttes à la marge du monde. Apo se réfugie dans Darknoon le jeu vidéo qui est sa vraie maison, le lieu refuge qui l’a vue grandir et dont la fin annoncée scande le rythme et la tonalité du film. Pablo lui a son cocon au milieu des bois: c’est là qu’il échappe au monde en fabriquant de  l’ecstasy. Tabassé lors d’un de ses deals, Pablo (l’intense Théo Cholbi) est secouru par Night (le doux ataraxique Erwan Kepoa Falé).

Alors que la fin du serveur de Darknoon jette le film dans la tragédie nerveuse et son décompte syncopé, Pablo et Night s’aiment et arrachent à l’hostilité des petits mafieux des gangs leurs gestes crus et intimes.

Ce qui est envoûtant et presqu’hypnotique dans Eat the Night ce sont ses climats : sa Vitesse. Sa Brûlure. Son Intensité. Sa Brusquerie. Son Romantisme. Son Noir Avide. Ses Hétérotopies rauques et dressées. La somptuosité et langueur gothique du jeu vidéo Darknoon.

Les personnages de Pablo, Apo et Night dans leur asocialité, dans leur contestation sourde et mutique, sensible et épidermique font rage et échafaudent des espaces autres, des triades dissidentes et fragiles, des amours et amitiés loin des normes sociales, ancrés dans les forêts irréelles de Darknoon et les ailleurs stratosphériques des ports du Havre.

Caroline Poggi et Jonathan Vinel réussissent un film dark à la fulgurance scintillante, à la noirceur vibrante, un film à part, puissant et intimiste dont les marges sont des brèches, des Free Zone ardentes et libres.

Bande-annonce : Eat the Night

De Caroline Poggi, Jonathan Vinel | Par Caroline Poggi, Jonathan Vinel
Avec Théo Cholbi, Erwan Kepoa Falé, Lila Gueneau
17 juillet 2024 en salle | 1h 47min | Drame, Thriller