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Mon parfait inconnu : mon bel insolite !

Mon Parfait Inconnu de Johanna Pyykkö propose un film surprenant et troublant aux multiples twists, une œuvre profondément originale tant dans son scénario que dans sa mise en scène.

C’est avec Ebba une jeune norvégienne d’à peine 18 ans, tantôt ingrate, tantôt séduisante, faisant le ménage près du port d’Oslo que s’ouvre cet objet insolite, premier long-métrage de la réalisatrice finno-suédoise.

Des les premières images, transparaît  dans le visage  très mouvant  de l’actrice (passionnante Camilla Godø krohn) le nerf scénaristique du film, sa dynamique narrative: la solitude folle, la recherche d’amour et la labilité de son personnage. En effet, c’est la grande qualité de Mon parfait inconnu, le film donne sans cesse l’impression qu’il s’invente avec les instabilités, les décisions aléatoires et les délires de son personnage. Cette façon de faire crée pour le spectateur un vertige de plus en plus prenant au fur et à mesure de l’intrigue. 

Ebba donc recueille un homme blessé à la tête près du port d’Oslo, voyant très vite qu’il ne se souvient de rien, elle décide de se faire passer pour sa petite amie et de lui construire la fiction d’une vie à deux.

Johanna Pyykkö offre alors toutes en  subtilités et pistes inattendues  une riche et complexe réflexion sur ce que la violente solitude et le besoin d’amour peuvent générer. Manifestement son personnage Ebba n’est pas folle mais victime d’un sentiment d’exclusion ou d’inappartenance, exilée dans son propre pays et déjà déclassée. En prenant soin de cet homme amnésique, en décidant d’en faire son amoureux, elle choisit de vivre avec sincérité, désir et curiosité ce qu’elle crée de toute pièce: le roman de ses amours. Et nous sommes témoins de cette création hasardeuse autant que l’est son nouvel amoureux.

La force du film est alors de suivre Ebba sans jugement sans surplomb dans la construction chaotique et totalement déroutante de sa propre  mystification.

On la voit convaincre malaisément puis de plus en plus fermement  cet homme amnésique, qu’elle renomme et à qui elle insuffle tous les rudiments de leur pseudo histoire d’amour. On voit l’hébétude de cet homme qui certes a le souvenir de comment fonctionne le monde mais sans se souvenir de « son moi » dans ce monde, on voit sa difficulté à s’approprier ce récit d’un amour tout entier fruit des mensonges vrais d’Ebba. Puis on le voit subtilement se laisser apprivoiser par ce qui lui arrive. Déjà cela suffit à transformer Mon Parfait Inconnu du drame social qu’il aurait pu seulement être en un thriller psychologique à la tension permanente et à la narration toujours étonnante.

Et c’est cela qui nous trouble : la force véridique de la croyance de cette jeune femme à sa duperie, la vérité de son mensonge et l’ambivalence du spectateur face à l’avancée du récit.

À partir de là, le film déroule les bifurcations insoupçonnées et soudaines auxquelles la mythomanie de l’héroïne peut conduire. Les parti-pris sont risqués et tenus, nous sommes tellement plongés dans la quête identitaire de Ebba qui cherche les traces du passé de son amoureux que nous comprenons qu’elle l’a sans doute sauvé d’une vie beaucoup plus indigne que ses propres mensonges.

Mon Parfait Inconnu tout à la fois maîtrisé et étonnant s’augmente d’un vrai thriller inventif, chevillé à l’imaginaire borderline de son personnage, entraînant l’amant sur son rivage vénéneux et pur.

Par une mise en scène ouverte et aventureuse, n’hésitant pas à basculer dans l’incertitude onirique pour revenir plonger dans l’audace de ses propres choix ambigus (voir la scène avec la voisine),  Johanna Pyykkö s’inspire de la causticité  de son compatriote Kristoffer Bogli et du très impressionnant Sick of Myself. Preuve s’il en est que le cinéma norvégien se renouvelle avec sophistication et singularité, brio et culot. 

Mon Parfait Inconnu : Bande-annonce

Titre original Min fantastiske fremmede
De Johanna Pyykkö | Par Johanna Pyykkö, Jørgen Færøy Flasnes
Avec Camilla Godø Krohn, Radoslav Vladimirov, Maya Amina Moustache Thuv…
24 juillet 2024 en salle | 1h 47min | Drame
Distributeur : Pyramide Distribution

Trap : idée géniale pour nanar improbable !

Il faut le voir pour le croire. Et c’en est presque rageant à moins de prendre ce nanar au dixième degré ! Si ce n’est le revenant Josh Hartnett qui s’en tire avec les honneurs d’un rôle de serial killer intéressant, ce Trap nous renvoie au pire de Shyamalan, à la fin de son adoubement des débuts et après une période de renaissance riche en bons films. L’idée était intrigante – voire même excitante – mais l’exécution est purement et simplement catastrophique. Une gigantesque blague où les invraisemblances et les incohérences s’enchaînent, acte après acte, jusqu’à saturation. Le scénario est tellement sans queue ni tête qu’on se demande comment les producteurs ont pu financer un projet pareil. Et le cinéaste ose, de surcroît, faire une promotion sans gêne de ses deux filles, assortie d’une musique pop de mauvais goût. Un cas d’école et son plus mauvais film !

Synopsis : 30 000 spectateurs. 300 policiers. Un tueur. Cooper, père de famille et tueur en série, se retrouve pris au piège par la police en plein cœur d’un concert. S’échappera-t-il ?

L’idée, comme souvent chez le roi du twist final, était pour le moins alléchante et originale. Piéger un serial-killer à un concert alors qu’il y accompagne sa fille, et le suivre alors qu’il tente désespérément de trouver une échappatoire… Voilà un postulat pour le moins peu commun et intrigant ! Et quand on connaît la malice du cinéaste depuis son inoubliable Sixième sens pour nous faire passer des vessies pour des lanternes, on peut dire que l’excitation avant de rentrer dans la salle était à son comble. Malheureusement, on en sera d’autant plus déçus et en totale hallucination devant le film qui va défiler sous nos yeux ahuris !

Comment des producteurs ont-ils pu valider un tel script ? Comment Shyamalan a-t-il pu gâcher un pitch comme celui-ci avec une exécution aussi ridicule ? Comment a-t-il pu nous pondre des situations toutes plus improbables les unes que les autres ? Les questions pleuvent à la vue de ce naufrage total qui sent bon le nanar. À la limite, si on n’en attend rien, Trap peut se voir comme un navet du samedi soir à regarder entre potes au dixième degré, mais peu probable que l’intention première du cinéaste soit celle-ci. C’est clairement le pire film du réalisateur, même le mal-aimé La jeune fille de l’eau ou le raté After Earth passeraient pour des pièces d’orfèvrerie à côté de cette avalanche de non-sens défiant la logique et insultant notre intelligence.

Pourtant, après des débuts tonitruants qui ont vu le réalisateur enchaîner un quartet de films cultes au scénario méticuleux et aux retournements de situation incroyables (Sixième sens donc, puis Incassable, Signes et Le Village), il avait connu une traversée du désert avec des échecs critiques et publics en plus de se planter au box-office avec Le dernier maître de l’air, Phénomènes et les deux opus cités plus haut. Après une pause, le réalisateur était revenu sur le devant de la scène depuis dix ans avec des œuvres moins coûteuses mais diablement efficaces et malignes. On a même eu droit à deux petites bombes dont le magistral et mémorable Split (suivi d’un Glass un petit peu moins pertinent mais qui, collé à Incassable, formait une trilogie inattendue et cohérente) ou le récent et génial Knock at the Cabin. De le voir passer juste après à ce truc est clairement incompréhensible.

C’est à se demander si l’auteur n’avait pas pris des hallucinogènes quand il a écrit ce script et de nouveau quand il l’a mis en scène. C’est bien simple : on ne compte pas les incohérences, les invraisemblances et les facilités narratives que comptent le film. Une fois les prémisses posées, plus rien ne va ! Rien que le fait que la police choisisse un concert bourré de monde pour coincer un tueur en série ne tient pas debout. Mais soit. Parfois, il faut laisser la logique au placard pour apprécier un film, notamment ce genre de thriller. Mais, ensuite, c’est un carnaval de décisions débiles, de réactions sans queue ni tête et de personnages qui ne tiennent pas la route et agissent en dépit du bon sens. Le vendeur de t-shirt, on en parle ? Les flics et le FBI sont-ils tous complètement demeurés ? Et lorsque démarre la seconde partie avec la starlette où on sort de la salle de concert, on pense que ça va devenir moins tarabiscoté et illogique mais non, Trap pousse les curseurs encore plus loin !

Un autre souci un peu gênant dans ce long-métrage sous LSD est la manière dont M. Night Shyamalan promeut ses filles. Entre une affiche clin d’œil pour Les Guetteurs de son aînée à la limite amusant, il nous serine des chansons pop vide d’intérêt qui nous feraient passer Aya Kanamura pour Tina Turner tellement c’est mauvais. Des sucreries musicales qui agressent les oreilles pour toute personne qui n’est pas adepte de ce type de musique commerciale et générique. Et comme sa fille joue un des rôles principaux, on a également droit à sa prestation de qualité très approximative. Du népotisme cinématographique un peu gênant, surtout que le concert et l’abus de musique nous déconnecte de la tension nécessaire à un tel thriller.

On termine tout de même sur quelques petites notes positives. Il fait plaisir de revoir l’acteur Josh Hartnett qui a connu une longue traversée du désert de plus de dix ans lors de la décennie 2010 et qui revient depuis quelques années grâce aux films de Guy Ritchie et qu’on a également vu dans Oppenheimer. En tête d’affiche, il excelle et c’est encore plus dommage de voir un rôle bien écrit et un acteur qui lui rend honneur évoluer dans un navet. Espérons malgré tout que le film ait du succès de manière à ce que l’acteur prometteur de Pearl Harbor puisse rester sur le devant de la scène. Papa aimant ou psychopathe meurtrier, il est impeccable. Enfin, un micro-rebondissement permet de rattraper quelques énormités et s’avère assez surprenant, mais il est déjà trop tard et la cinquantaine de coquilles inacceptables vues avant ne permet pas de rattraper la chose. Surtout qu’à la dernière minute, Trap se permet une énième pirouette sans queue ni tête. Encore une fois, il faut le voir pour le croire !

Bande-annonce – Trap

Fiche technique – Trap

Réalisateur : M. Night Shyamalan
Scénariste : M. Night Shyamalan
Production : Warner Bros
Distribution: Warner Bros France
Interprétation : Josh Hartnett, Ariel Donoghue, Saleka Shyamalan, Hayley Mills, Alison Pill…
Genres : Thriller
Date de sortie : 7 août 2024
Durée : 1h45
Pays : USA

Note des lecteurs2 Notes
1.5

« San Francisco 1906 » : chaos et intérêts mafieux

San Francisco 1906 : La Part du feu, de Damien Marie et Fabrice Meddour, poursuit le récit entamé dans le premier tome, qui nous entraînait dans une ville de San Francisco en proie au désastre après le célèbre tremblement de terre du 18 avril 1906. Cet album, publié par les éditions Bamboo, est ancré dans une reconstitution historique documentée et explore des thèmes universels tels que la corruption, le danger et la lutte pour la survie.

Au Palace Hotel, l’incendie est sur toutes les lèvres. Les conduites de gaz défaillantes, le vent changeant et les incendies se propageant des quartiers industriels vers les structures en bois des maisons créent une situation désastreuse et particulièrement anxiogène. La mort du chef des pompiers dans l’effondrement de sa caserne vient encore accentuer l’ampleur du chaos. La ville, en ruines, doit faire face à une crise sans précédent, avec des prisons endommagées et la nécessité de libérer les petits délinquants tout en regroupant les plus dangereux à San Quentin. Pendant ce temps, ce qu’il reste de la ville est en proie aux pillages… 

Les autorités, débordées, reçoivent l’appui de 1700 militaires. Des mesures drastiques sont envisagées, telles que l’utilisation d’explosifs pour dynamiter certains bâtiments afin de freiner l’avancée des flammes. Le maire ordonne à la police de tirer à vue pour réprimer les actes criminels et prévenir la violence qui s’intensifie. Les forces de l’ordre ont pour consigne d’abattre sans sommation toute personne suspectée de pillage. L’approvisionnement en gaz et en électricité est coupé pour éviter de nouveaux départs de feu. 

Judith, l’héroïne de l’histoire, se retrouve toujours impliquée dans une conspiration complexe autour d’un tableau de Gustav Klimt. Encombrée par cette œuvre précieuse, elle est obstinément poursuivie par les mafias italienne et chinoise. La tension culmine lorsque la pègre chinoise parvient à s’emparer du tableau sous le nez des Italiens. Malgré le danger, Judith refuse de fuir, déterminée et désireuse de se sortir de ce pétrin. Mais les choses sont peut-être un peu plus complexes qu’attendu et des jeux de pouvoir se trament dans les coulisses… 

San Francisco 1906 vaut en premier lieu pour son réalisme : Damien Marie et Fabrice Meddour dépeignent parfaitement une ville en déchéance accélérée, soumise aux ruines, aux incendies et à la criminalité. L’incendie finit par détruire 80 % de San Francisco, faisant 3000 morts parmi les 400000 habitants et laissant 300000 personnes sans abri. L’album expose également le racisme ambiant, notamment à travers le traitement des Italiens par les militaires, surnommés « spaghetti » et abattus froidement. Cette tension raciale exacerbe le climat de violence et de désespoir qui règnent dans la ville.

L’album se termine sur une note historique avec un dossier pédagogique détaillant l’incendie de San Francisco, ainsi que des références à l’œuvre de Gustav Klimt (qui apparaît occasionnellement dans ce second tome), enrichissant ainsi la compréhension du contexte et des enjeux de l’époque. San Francisco 1906 : La Part du feu donne ainsi lieu à une immersion passionnante dans une période charnière de l’histoire de San Francisco, portée par une reconstitution visuelle très réussie et un récit mené avec talent.

San Francisco 1906 : La Part du feu, Damien Marie et Fabrice Meddour
Bamboo/Grand Angle, septembre 2024, 56 pages

« Miou-Miou, la noblesse des humbles » : les valses d’une comédienne

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Miou-Miou, la noblesse des humbles, de Dominique Choulant, est publié par les éditions LettMotif. Biographie passionnée de l’actrice française Sylvette Herry, plus connue sous son pseudonyme Miou-Miou, cet ouvrage nous plonge dans la carrière et la vie privée d’une figure emblématique du cinéma français des années 1970.

Née en 1950 dans un milieu modeste, Miou-Miou, de son vrai nom Sylvette Herry, a gravi les échelons du cinéma français grâce à un talent indéniable et une détermination sans faille. Issue du quartier des Halles, elle découvre tôt les difficultés de la vie, ce qui forge son caractère et son ambition, bien qu’elle rechigne à en parler. Le livre de Dominique Choulant détaille comment, après ses débuts timides au Café de la Gare, elle réussit à se faire un nom dans le milieu du cinéma. 

Sa rencontre avec des personnalités comme Coluche, qui lui attribue son célèbre surnom, et Bertrand Blier, qui lui offre un premier rôle iconique dans Les Valseuses, constitue des tournants décisifs dans sa carrière. « Comme j’étais dans une tristesse molle à cette époque-là, c’est Coluche qui m’a dit : “T’es toute gnan-gnan, t’es toute miou-miou”. Et puis, voilà. C’était réglé. Tout le monde m’appelait Miou-Miou. »

De La Dérobade à Coup de foudre en passant par La Lectrice, l’actrice s’est imposée comme engagée et versatile dans ses rôles. Son refus du star-system et son désir de rester fidèle à elle-même, loin des paillettes et des projecteurs, se traduisent par ailleurs parfaitement dans cette biographie : « Le paraître ne l’intéresse pas : « Je tourne des films, et c’est tout. Je ne tiens pas à rester dans ce tout petit milieu qu’est le cinéma où vous êtes très vite “superstar”… même si vous n’avez pas fait grand-chose ! Je préfère garder les pieds bien sur terre et regarder bien en face les réalités de la vie, même si parfois elles ne sont pas très drôles, que de me vautrer dans une célébrité uniquement professionnelle… »

Dominique Choulant revient longuement sur les collaborations artistiques qui ont émaillé – et conditionné – la carrière de Miou-Miou, mais aussi son approche personnelle du métier d’actrice. « J’ai aimé la dimension hors normes du métier de comédienne, le fait de ne jamais faire la même chose. Chaque rôle est une aventure qui dure deux mois et puis on change. Il y a aussi un côté “entrer par effraction”, qui me plaît beaucoup. » La dimension humaine et affective des relations nouées dans le métier est mise en exergue, tout comme l’importance de ses rencontres avec Bertrand Blier, Claude Miller, Georges Lautner, Patrick Dewaere ou Gérard Depardieu. 

Si Les Valseuses en 1974 est un jalon majeur, propulsant Miou-Miou, Dewaere et Depardieu au rang de stars, la comédienne a ensuite enchaîné les rôles marquants, de La Dérobade, pour lequel elle remporte le César de la meilleure actrice en 1980, à Milou en mai, en passant par des films comme F… comme Fairbanks et La Lectrice. Chaque rôle s’appréhende comme une nouvelle aventure, et Miou-Miou parvient à se réinventer constamment. Sur le film de Bertrand Blier, l’auteur écrit : « C’est comme ça qu’au printemps 1974 un vent nouveau de liberté a soufflé sur la France. Le duo Dewaere-Depardieu étant d’une évidence absolue et Miou-Miou d’un naturel confondant. »

Miou-Miou a toujours cultivé une certaine discrétion sur sa vie privée, pourtant marquée par des relations amoureuses fortement médiatisées, comprenant des histoires avec Patrick Dewaere, Julien Clerc, avec qui elle a une fille, Jeanne Herry, elle-même réalisatrice, et enfin avec le romancier Jean Teulé. La comédienne se caractérise aussi par ses engagements politiques et sociaux, notamment pour les droits des femmes, une cause qui lui tient particulièrement à cœur. Miou-Miou n’a jamais hésité à prendre position, comme en témoigne sa participation à la manifestation contre le projet de Code de la nationalité en 1986.

Malgré une filmographie décrite comme inégale ces dernières années, Miou-Miou continue occasionnellement de surprendre et de séduire le public. Ses récentes apparitions dans Larguées (2018) et Pupille (2018), réalisé par sa fille, montrent qu’elle n’a rien perdu de son talent. Elle incarne aujourd’hui une certaine idée du cinéma français, authentique et sans artifice. Elle reste une figure libre et indépendante, une actrice populaire et appréciée du public pour sa sincérité et son naturel parfois désarmant.

Miou-Miou, la noblesse des humbles de Dominique Choulant rend un hommage appuyé (peut-être trop ?) à une actrice-phare du cinéma français. En plus de retracer son parcours depuis son enfance modeste jusqu’à son statut de célébrité, l’ouvrage dévoile une personnalité riche et complexe, faite de simplicité et de sincérité, qui continue discrètement son bonhomme de chemin. Et qui inspire toujours autant : « Ce que j’ai aimé dans le succès, c’est la reconnaissance et l’identification : j’ai rencontré des femmes très disparates, pour lesquelles certains de mes films ont été primordiaux. »

Miou-Miou, la noblesse des humbles, Dominique Choulant
LettMotif, juin 2024, 294 pages

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3.5

« Damn Them All » : conclusion tout en muscles

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Le deuxième tome de Damn Them All, signé Simon Spurrier et illustré par Charlie Adlard, offre une conclusion plutôt satisfaisante, et très dense, à cette mini-série réussie. Le récit de Spurrier, conjugué au talent graphique d’Adlard, nous entraîne dans une aventure mêlant horreur, suspense et révélations étonnantes. Ellie Hawthorne, armée de son marteau, poursuit sa quête pour « exorciser » les démons, mais son parcours est semé d’embûches et de surprises…

Dans ce second tome, la quête d’Ellie pour libérer Londres des démons prend des tournures quelque peu imprévues. Femme de caractère, forte en gueule, au passé complexe, elle tient la dragée haute dans un récit qui ne se contente pas de suivre les codes classiques du genre. C’est arrimé à ce personnage que Simon Spurrier parvient à construire une histoire solide, bien que parfois trop prolixe et dense. 

De son côté, Charlie Adlard excelle dans la création d’une atmosphère sombre. Son trait efficace et sa mise en page soignée, ainsi que les scènes d’horreur parfois gores, laissent une impression tenace. Damn Them All explore des thèmes variés, recourt aux anges et démons, se délecte à épaissir ses mystères et sa dimension spirituelle, avec en sous-texte une critique pertinente de la société actuelle.

Ce deuxième tome conclut de manière satisfaisante cette mini-série. Les nombreuses révélations maintiennent le lecteur en haleine jusqu’à la dernière page. La richesse de l’univers créé par Simon Spurrier et Charlie Adlard, bien que parfois écrasante, et le personnage d’Ellie Hawthorne demeurent deux des principaux motifs de satisfaction du récit.

Damn Them All s’impose finalement comme un diptyque de qualité, certes exigeant mais efficace. Le soin apporté aux dialogues, souvent drôles et fleuris, apporte une touche particulière à l’ensemble, non sans rupture de ton. Les fans de Hellblazer et les amateurs de récits ésotériques trouveront ici une lecture à la hauteur de leurs attentes. 

Damn them all (T.02), Simon Spurrier et Charlie Adlard
Delcourt, juillet 2024, 176 pages

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3

« Au nom du pain » : une conclusion en demi-teinte

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Dans ce troisième et dernier tome de la série Au nom du pain, Jean-Charles Gaudin et Steven Lejeune nous transportent en 1955, une époque marquée par la reconstruction et les ambitions croissantes des familles boulangères mises en vignettes. 

L’histoire commence en éventant la complexité qui entoure les dynamiques familiales et amoureuses dans la région. La guerre est certes révolue, mais les rivalités et tragédies ne sont pas pour autant derrière les habitants du village. Henri, ambitieux et déterminé, cherche à étendre son activité en rachetant une boulangerie dans un village voisin. Mais il subira la concurrence d’Etienne. C’est acté, la guerre commerciale formera l’enjeu principal de ce troisième et dernier tome. 

Avec un effet manifeste : l’intensité dramatique apparaît moindre par rapport aux opus précédents. Là où l’Occupant allemand occupait une place de choix et constituait une menace permanente, ce volume va plutôt mettre en lumière les défis économiques et les stratégies de survie dans la France d’après-guerre. La rivalité entre Henri et Etienne symbolise à cet égard les luttes pour gagner des parts de marché et étendre ses activités commerciales. Cela passe par des recettes volées et copiées, ainsi que les ambitions de plus en plus grandes, qui illustrent en seconde intention la transition vers une économie plus compétitive et probablement moins artisanale.

Au nom du pain clôture avec ce troisième tome une saga familiale riche en émotions et en rebondissements. Quelque peu décevant, ce dernier épisode n’en demeure pas moins intéressant quant à la reconstruction d’une France en pleine mutation et les drames que s’infligent des familles rivales, sur fond de commerce de baguettes et de brioches. Car la concurrence mène parfois à l’échec, l’échec au désespoir, et le désespoir à la tragédie…  

Au nom du pain (T.03), Jean-Charles Gaudin et Steven Lejeune
Glénat, juillet 2024, 56 pages 

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3

L’humour de L’Abbé et d’Aristide Renault : une parodie du quotidien chez Fluide Glacial

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De l’absurdité des situations quotidiennes aux parodies de grands mythes, les bandes dessinées de L’Abbé et d’Aristide Renault, publiées par Fluide Glacial, offrent un regard humoristique et décalé sur notre société. Ces récits, courts et punchy, font montre de créativité et d’un humour décapant.

3-cases-pour-1-chute-tome-03-avisL’Abbé maîtrise incontestablement l’art du strip en trois cases. Ses histoires, courtes et efficaces, abordent des thèmes aussi variés que les problèmes de voisinage, le racisme, les loisirs ou le sexe. Chaque récit se termine sur une chute inattendue appelée à surprendre et surtout amuser le lecteur.

L’Abbé parodie également de grands héros comme les Spartiates ou Batman. Il brode autour d’une érection problématique dans un train, de cheveux blancs arrachés jusqu’à en devenir chauve, du Magicien d’Oz, revisité de manière impertinente, ou d’un vieillard qui visite des sites pornographiques et demande de l’aide à son petit-fils pour augmenter le son… c’est référencé, joyeux, parfois scabreux.

Le style graphique est parfaitement adapté et ce troisième tome s’inscrit sans rougir dans une série qui a fait ses preuves.

Quasichroniques-tome-01-avisDe son côté, Aristide Renault fait une entrée remarquée avec ses Quasichroniques. L’album entend revisiter des événements historiques ou culturels en y injectant une double dose d’absurdité et de parodie. Les dinosaures se seraient auto-détruits en jouant, la reine d’Angleterre aurait été remplacée par un robot et l’empire Disney aurait planifié une conquête du monde. Chaque histoire, de Charles Darwin à Taylor Swift, pousse le lecteur à questionner la réalité et à envisager des perspectives alternatives, complètement décalées.

Renault transforme l’Histoire avec une créativité sans borne, intégrant des références historiques, cinématographiques et télévisuelles. Son style narratif accrocheur et son humour bon enfant, souvent désopilant, font de Quasichroniques une lecture aussi divertissante qu’instructive.

L’Abbé, avec un dessin simple mais expressif, se concentre sur l’efficacité de la narration en trois cases. Il maîtrise les ellipses et joue avec l’imagination du lecteur, quand Renault, de son côté, propose un trait peut-être plus conventionnel mais tout aussi efficace, mais surtout une narration plus ambitieuse et dense, riche en jeux de mots et en parallèles factuels.

Les albums se présentent dans un format idéal pour les vacances. Compacts et légers, ils se transportent facilement et peuvent offrir une parenthèse ludique bienvenue. À travers leurs parodies et leurs réinterprétations, ils nous invitent à voir le monde sous un angle différent, léger et drôle, tout en conservant une réflexion critique sur notre société.

Quasichroniques : La Presque Histoire de l’humanité, Aristide Renault
Fluide glacial, juin 2024, 96 pages

3 cases pour 1 chute : Reloaded, L’Abbé
Fluide glacial, juin 2024, 96 pages

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3.5

Chronologies visuelles de la nature : une encyclopédie pour démystifier notre environnement

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L’encyclopédie Chronologies visuelles de la nature, parue dans la collection jeunesse des éditions Gallimard, revient sur l’histoire fascinante de notre planète et invite à découvrir les nombreuses merveilles du monde naturel. À travers quelque 140 chronologies thématiques richement illustrées, l’ouvrage nous conduit depuis la formation de la Terre jusqu’aux espèces animales et végétales les plus insolites et remarquables. 

Chronologies visuelles de la nature se distingue avant tout par sa capacité à rendre accessible une quantité impressionnante d’informations sur la nature, grâce à des illustrations détaillées et des explications claires, adaptées au public cible, c’est-à-dire les enfants. L’encyclopédie couvre une large gamme de sujets, de la naissance des étoiles géantes et la formation du système solaire aux mystères géologiques comme le Grand Canyon et l’Himalaya, en passant par les grandes régions écologiques comme le bassin de l’Amazone et le désert du Sahara. Chaque section est conçue pour révéler les cycles de vie et de formation, ainsi que les adaptations souvent fascinantes à l’œuvre, et notamment dans le chef des différentes espèces. Les lecteurs peuvent ainsi suivre le rythme des grands biotopes tels que les déserts, les forêts et les récifs coralliens tout en découvrant l’évolution remarquable des plantes et des animaux.

Cet outil éducatif précieux éveille la curiosité tout en stimulant l’émerveillement. Il permet non seulement de comprendre la nature et ses cycles, mais aussi d’apprécier la beauté et la diversité du monde vivant, en offrant une exploration tant visuelle qu’intellectuelle de notre environnement. L’univers se révèle à travers son expansion, l’apparition des particules élémentaires, la formation des atomes et la nucléosynthèse. Le cycle de vie des agrumes est appréhendé de la germination des graines à la maturation des fruits. Les auteurs retracent également l’évolution des plantes depuis les premières algues microscopiques jusqu’à la diversité actuelle, avec des visuels et des explications sur des concepts comme la photosynthèse, la colonisation des terres et l’apparition des premières fleurs. 

La dérive des continents, la vie dans le temps ou encore l’ère des dinosaures cohabitent avec des thématiques plus spécifiques, comme les figuiers étrangleurs, qui se développent autour des arbres hôtes pour y prélever les nutriments nécessaires à leur croissance, ou la phalène du bouleau en Angleterre, qui permet de mettre en exergue les changements induits par la révolution industrielle et la sélection naturelle. La guêpe émeraude est quant à elle un exemple fascinant de comportements parasitaires. Les auteurs montrent comment la guêpe manipule sa proie, une blatte, dont elle contrôle le comportement pour nourrir ses larves. Castors, oiseaux, chimpanzés : de nombreuses autres espèces, insectoïdes ou animales, sont elles aussi étudiées dans ces Chronologies visuelles de la nature.

L’encyclopédie, conçue sur base de doubles pages abondamment illustrées, aborde avec exhaustivité les différents concepts attachés à la nature : le lecteur prend notamment la pleine mesure des effets du temps, de l’évolution et de l’adaptation sur elle. Les auteurs se sont attaché, avec un souci de pédagogie évident, à organiser l’information de manière visuelle et chronologique, facilitant la compréhension des lecteurs de tous âges. Tous ces aspects rendent l’ouvrage à la fois pratique, pertinent et engageant. 

Chronologies visuelles de la nature, ouvrage collectif
Gallimard, juin 2024, 288 pages 

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4

Deadpool & Wolverine : à deux c’est toujours mieux !

Dire que le Marvel Cinematic Universe traverse une phase compliquée tient de l’euphémisme. Films et séries à la qualité de plus en plus médiocres, immenses problèmes de production en interne, reports, absence flagrante de ligne directrice, rien ne va. En revanche, Disney et Kevin Feige ont bien compris que faire de bons films n’était plus une priorité. Pourquoi s’embêter à faire de bonnes choses quand il suffit d’aligner quelques caméos qui feraient passer un projet catastrophique pour le meilleur film de super héros de la décennie ? Malheureusement, pour son arrivée dans un univers au plus bas, Deadpool & Wolverine n’est pas épargné et souffre des pires maux qui rongent celui-ci depuis 2018. Et, pourtant, le troisième volet des aventures du mutant le plus irrévérencieux se révèle fort sympathique, sauvé par le cœur mis dans le projet.

Deadpool : No Way Home of the Mutliverse of Madness

Jusqu’ici et depuis 2000, il ne vous est pas inconnu que les films X-Men appartenaient à la Fox. Pourtant, ce Deadpool & Wolverine fait office de 34ème film de l’Univers Cinématographique Marvel… chez Disney. Rien de bien illogique, quand on sait que le géant aux grandes oreilles a racheté la 21st Century Fox en 2019. Mais alors, tous les événements survenus depuis le premier X-men se déroulaient-ils dans le MCU ? Absolument pas. Pour rendre le tout cohérent, ce troisième opus survient au meilleur moment, en plein arc du multivers. Et, quand on connait un peu le personnage, on se doute que de délicieuses vannes ou remarques sur ce changement d’univers attendent le spectateur. Bingo, on va en avoir pour notre argent !

Avant toute chose, il est important de préciser ceci : Deadpool & Wolverine reste une comédie d’action destinée aux fans du personnage et de Marvel. En l’état, le scénario est terriblement plat. Pire, in fine, il ne fait que très peu avancer l’arc du multivers, ne se contentant de jouer sur des possibilités ouvertes avec la série Loki. Oui, quelques pions sont placés ici et là pour la suite, mais globalement, ce projet reste un stand-alone sans grand impact, dans la même veine qu’un Thor : Love and Thunder. Là où le projet tient tout son intérêt, c’est que pendant 2h, on s’amuse bien. Oui, ce troisième film est parfaitement conscient de ne plus rien raconter et va se contenter de tirer verbalement sur tout ce qui bouge, jonglant entre les envies des fans et les petits plaisirs de Ryan Reynolds (toujours très attaché à l’écriture et au respect du personnage). Le but ici, c’est de faire plaisir, en proposant des caméos attendus ou inattendus, bien plus utiles à l’histoire que Spider-Man : No Way Home et moins insérés au chausse pied en reshoots comme Multivers of Madness. Ouf !

 I will always love Huuuugh

Là où l’on attendait d’entrée cet épisode, c’est surtout pour la réunion tant attendue et désirée entre Deadpool et Wolverine. Réclamé autant par les fans que par Deadpool lui-même lors des deux premiers films, le duo rouge/jaune fait des merveilles. L’alchimie entre Reynolds et Jackman est magique, rendant les interactions incroyablement sincères, drôles et touchantes. Parfaitement conscients que les fans se demanderaient à quel point ce retour impacterait la superbe conclusion initiale du personnage dans Logan, le film s’ouvre immédiatement sur cette question. Rassurez-vous, aucun spoiler ne vous expliquera les tenants et aboutissants, mais sachez que cela mène à l’une des meilleures scènes d’introduction de tout le MCU, si ce n’est la meilleure.

Quant à Wolverine, il s’agit bien d’une autre version de celui que nous avons suivi pendant près de deux décennies. Hugh Jackman campe encore avec grand brio un Logan meurtri par ses propres démons, mais dans un style très différent du film de 2017. Dommage que les révélations qui suivent soient décevantes, quand l’on apprend enfin ce qu’il s’est passé dans son univers. Qu’importe, chaque seconde du duo à l’image transpire l’amitié et la complicité que les deux acteurs se portent et ça fait un bien fou. Bien qu’encore une fois, avec Deadpool & Wolverine on sait pertinemment qu’il n’est pas bien écrit, du moins, pas pour son histoire.

META Cagoule, mon Wolvi chéri !

Le côté meta, trash, gore et totalement irresponsable du personnage est resté intact. Oui, Disney a autorisé Reynolds à pousser les curseurs au maximum. Non, Deadpool & Wolverine n’est pas aseptisé, loin de là. Plus que jamais, le 4ème mur en prend pour son grade et tout le monde y passe. Le spectateur, la fox, Disney, Hugh Jackman, même l’état du Marvel Cinématic Universe et le désastre actuel qu’est la saga du multivers, rien n’est épargné. On apprécie l’auto-dérision, en espérant que cela serve réellement à quelque chose pour la suite de l’univers et que tout ceci ne soit pas qu’une fausse remise en question.

Car, pour le reste, disons-le franchement… C’est le néant. Rien de bien alarmant, puisque c’est ce que propose Marvel depuis quelque temps déjà. Les décors sont d’une pauvreté absolue. l’image est immonde et d’un gris d’une tristesse infinie. La mise en scène de la majorité des combats est illisible, sauvée par un montage d’images efficace et une bande-son irréprochable. Restent la formidable scène d’intro et un faux-plan séquence final génialissimes. Alors, oui, on pourrait sortir l’excuse que la majeure partie de l’intrigue se situe dans le Néant, mais Loki a démontré que même une zone fantôme pouvait proposer de belles choses. Dommage. On sort finalement de ce 3ème épisode assez satisfaits, rassurés face à la catastrophe narrative et artistique qu’il aurait pu être. On est bien face à une cagastrophe artistique (quoique, les attentes n’étaient pas bien élevées) mais le cœur mis dans le projet lui offre une telle authenticité qu’il serait dommage de s’en priver.

Bande-annonce : Deadpool & Wolverine

Fiche Technique : Deadpool & Wolverine

Réalisation : Shaun Levy
Scénario : Rhett Reese / Paul Wernick / Zeb Wells / Ryan Reynolds / Shaun Levy
Casting : Ryan Reynolds / Hugh Jackman / Emma Corrin / Matthew Macfadyen
Production : Marvel Studios
Distribution : Walt Disney Studios Motion Pictures
Genre : Super-héros / comédie / action
Durée : 127 minutes
Sortie : 24 Juillet 2024 en salles

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3

Robot Dreams : le cercle des amis disparus

Riche en réflexion et en émotions, Robot Dreams (Mon Ami Robot) déroule une fable sur les limites d’une amitié, fragilisée avec le temps. Ce film d’animation met tout en œuvre pour que son dispositif, sans dialogue, reste aussi communicatif que possible. Difficile de ne pas tomber en amour pour un chien solitaire et son robot de compagnie. À destination des plus jeunes et des plus nostalgiques, ce bijou de douceur révélé à Cannes et Annecy 2023, puis célébré de tout part en Espagne, sera disponible en DVD et Blu-ray dès ce 24 juillet.

Synopsis : DOG, vit à Manhattan et la solitude lui pèse. Un jour, il décide de construire un robot et ils deviennent alors les meilleurs amis du monde ! Par une nuit d’été, DOG avec grande tristesse, est obligé d’abandonner ROBOT sur la plage. Se reverront-ils un jour ?

Après Torremolinos 73, Blancanieves et Abracadabra, il n’est pas étonnant de retrouver Pablo Berger aux commandes d’un nouveau conte sur lequel il peut explorer et développer sa matière stylistique et parfois surréaliste. En revanche, lui-même était loin de se douter qu’il ouvrirait les portes de l’animation pour donner un second souffle au roman graphique de l’américaine Sara Varon. La particularité de l’ouvrage est qu’il n’y a aucun dialogue pour préciser les actions, les pensées ou les émotions des personnages. Cet exercice n’est pourtant pas inconnu au cinéaste espagnol, passionné de Buster Keaton, de l’art muet en général, à la mise en scène de George Méliès et qui a cuisiné Blancanieves dans le même moule.

Beware the lonely dog

Et dans ce « silence », nous découvrons la fragilité de Dog, un anonyme dans le paysage de la Grosse Pomme. Mal dans sa pause, complexé par sa physicalité et sa nature introvertie, il se commande alors un Amica 2000 pour conjurer la solitude qui le ronge au quotidien. Ce robot est doté d’intelligence, mais il a tout à apprendre de ce monde où il naît. Commence alors une amitié qui les emmènera vers une route semée d’embûches et de contretemps en tout genre. Mais laissons d’abord place à l’euphorie du moment, un premier émoi qui opère entre les deux inséparables qu’ils sont. Dog et Robot ne se quittent plus et vadrouillent au cœur d’un New York très animé, pop et coloré. Dog retrouve le sourire et revit enfin, tandis que Robot est de nature observateur et curieux. Son mimétisme dans les rues est touchant et donne lieu à des maladresses souvent amusantes.

Sans nécessairement hériter d’un design « élaboré », seuls quelques lignes sur les visages des personnages suffisent à capter leurs sentiments dans le vif. Wes Anderson s’y était déjà essayé avec son Île aux chiens dans un jeu de regard pertinent. Gints Zilbalodis, avec Ailleurs et prochainement avec le sublime Flow, a également démontré que ce dispositif, a priori minimaliste, renferme beaucoup de richesses et notamment dans la matérialité du décor et des corps. Le film joue d’ailleurs sur la masse du Robot, coincé sur le sable froid d’Ocean Beach. Le pauvre Dog, incapable de venir en aide à son ami, doit alors évoluer dans l’attente de pouvoir le récupérer un jour.

Wake me up when september ends

Le temps passe et Dog n’a plus que ses souvenirs pour se rapprocher de Robot, toujours étendu entre la plage et un pays imaginaire assimilable à celui du Magicien d’Oz pour s’évader. Pablo Berger et son équipe façonnent donc toute la thématique de la mémoire, avec beaucoup de lyrisme et notamment à travers la chanson « September » du groupe Earth, Wind and Fire. Sans invoquer une énième outrance nostalgique aux années 80, le tube agit davantage comme une madeleine de Proust et un leitmotiv qui mute au fil des saisons. Elle rappelle ce New York des eighties du cinéaste, tout en gardant l’esthétique et le ton du roman graphique. On peut également penser à l’âge d’or du cinéma de Woody Allen, qui a cristallisé cette époque de Manhattan à Coney Island. Il ne s’agit donc pas de singer Zootopie, qui jouait plutôt sur la dualité bestiale des personnages. Ici, il est bien question de deuil, d’une absence, d’un vide à combler, autant pour Dog que le Robot qui se cherchent l’un et l’autre.

La seconde partie du récit nous donne assez de matière afin de sonder la psyché du Robot, qui finira tout de même de se relever de cette mauvaise passe. On s’attarde alors un peu moins sur ses facultés d’observation et davantage sur d’acceptation d’une séparation. Il doit grandir pour lui, en autonomie et en adéquation avec de nouvelles valeurs qu’il prendra le temps de nuancer. Un peu comme la créature de Frankenstein ou avec le conte de Pinocchio, ce robot est perpétuellement en quête d’apprentissage, tel un enfant qui rêve de devenir un être doté d’un cœur et d’une conscience. On nous rappelle cependant qu’il s’agit bel et bien d’un produit commercial, dont la dépendance et les limites ont subtilement été traité dans Her. Il peut être défectueux et, à court terme, remplaçable.

Ce n’est qu’au terme de ce voyage tourmenté que l’on découvre la beauté et la finesse de Robot Dreams, comme une douce extension de la nouvelle éponyme d’Isaac Asimov. Une ingénieuse utilisation du split screen nous bouleverse dans le climax, jusqu’à ce qu’on remette en perspective la notion du coup de foudre qu’il y a eu entre ces deux amis. À la force de tout un tas de séquences musicales et de situations burlesques, il en résulte un vibrant hommage à tous les amis que l’on a perdus et à ceux que l’on récupère en chemin.

Les bonus

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ROBOT DREAMS © 2023 Arcadia Motion Pictures, Lokiz Films, Noodles Production, Les Films du Worso | Robot Dreams

Pablo Berger nous raconte comment l’amitié de Dog et de Robot lui rappelle le duo de Casablanca, qui possède également sa musique phare et nostalgique. De même, il expose des thématiques qui peuvent atteindre n’importe quel public, pourvu qu’il soit ouvert à son expérience sensorielle.

L’édition blu-ray, contenant deux cartes postales exclusives, regroupe suffisamment de témoignages pour prolonger notre excursion dans monde enchanté et désenchanté de l’autrice. Même avec un support aussi fourni que le roman graphique de Sara Varon, il a fallu donner vie, insuffler une âme à Robot Dreams, car « c’est tout un univers qu’il a fallu recréer » selon Yuko Harami, la coordinatrice musicale. Elle a suivi tous les projets de Pablo Berger jusqu’à ce film d’animation, dont le défi était de recréer l’ambiance sonore de New York dans les années 80. Elle nous raconte la démarche de documentariste qu’elle a dû adopter, tout en repérant les lieux emblématiques qui ont servi de base pour que l’échelle des bâtiments soit respectée.

Au-delà des animaux qui se promènent tout le long de l’intrigue, il est bon de rappeler à quel point la matérialité du décor nous plonge dans un univers assez proche du nôtre. On revient sur le processus qui a permis de passer de la prise de vue réelle à l’animation, avec beaucoup de passion et d’élégance. Vous l’aurez compris, New York est un élément central dans l’intrigue. L’ensemble des personnages qui peuple Manhattan et ses alentours constitue ainsi le cœur battant de cet univers, plus vivant que jamais. La magie se cache donc dans les détails et le film regorge de tout un tas d’individus en arrière-plan qui ont également leur propre histoire. Le jeu de piste ne s’arrête donc pas au premier visionnage, car nous aussi reviendrons chercher ce qui nous a manqué.

Bande-annonce : Robot Dreams

Fiche technique : Robot Dreams

Réalisation et Scénario : Pablo Berger (d’après le roman graphique de Sara Varon)
Directeur artistique : José Luis Ágreda
Directeur de l’animation : Benoît Feroumont
Directeur de production : Julián Larrauri
Concepteur des personnages : Daniel Fernández Casas
Montage : Fernando Franco
Compositeur : Alfonso de Vilallonga
Sound designer : Fabiola Ordoyo
Montage son : Yuko Harami
Mixeur : Steven Ghouti
Producteurs : Ibon Cormenzana, Ignasi Estapé, Sandra Tapia, Pablo Berger, Ángel Durández
Coproducteurs : Jérôme Vidal, Sylvie Pialat, Benoît Quainon
Production : Arcadia Motion Pictures, Lokiz Films, Noodles Production, Les Films du Worso
Pays de production : Espagne, France
Distribution France : Cinéart
Durée : 1h42
Genre : Animation, Comédie
Date de sortie au cinéma : 27 décembre 2023
Date de sortie VOD : 26 juillet 2024
Date de sortie DVD/Blu-Ray : 24 juillet 2024
Éditeur : Wild Side

Les Belles Créatures de Gudmundur Arnar Gudmundsson : les enfants des toits

Le réalisateur islandais Gudmundur Arnar Gudmundsson, caméra braquée sur l’âge adolescent, nous livre un deuxième long-métrage traversé de bruit et de fureur, mais aussi d’une immense tendresse cachée.

De courts-métrages (Le Fjord des Baleines, 2013, Ártún, 2014) en longs-métrages (Heartstone – Un Eté islandais, 2017), Gudmundur Arnar Gudmundsson (25 février 1982, Reykyavik – ) n’a de cesse de revenir vers l’enfance et d’explorer, plus précisément, le délicat tournant que celle-ci doit négocier avec l’adolescence. Le réalisateur et scénariste islandais, ici également coproducteur exécutif, ne craint pas d’aborder des sujets âpres, comme dans son premier court-métrage qui affrontait le thème de la tentation du suicide, ou encore dans ce deuxième long-métrage, Les Belles Créatures(2022), dont il n’est toutefois pas assuré que le titre soit si antiphrastique qu’on pourrait le croire au premier abord.

La thématique et le traitement ne sont pas sans évoquer le réalisme hypersensible de certains films allemands, qu’il s’agisse de Le Temps des rêves (2015), d’Andreas Dresen, qui suivait, mais sur un laps de temps plus long, une petite troupe d’amis, ou, plus encore, de Nous sommes jeunes. Nous sommes forts (2015), de Burhan Qurbani, qui illustrait la chute dans la violence raciste d’un groupe de très jeunes gens dont aucun, pris isolément, ne tenait d’un monstre. Les Belles Créatures, tout en suivant le destin d’un groupe et des quatre membres qui le composent, examine également la complexité, la subtilité, mais aussi la réversibilité toujours possible de sa cohésion : comment l’un, Balli (Áskell Einar Pálmason), pourra passer du statut de victime harcelée à celui de membre, voire, à son tour, de harceleur ; comment le supposé chef, Konni (Viktor Benóny Benediktsson), sera travaillé et fragilisé par les lézardes qui le fissurent ; comment l’un, plus doux, mesuré et réfléchi, Addi (Birgir Dagur Bjarkason), pourra passer du rôle de témoin un peu passif, si ce n’est complice, à celui d’acteur tentant d’infléchir le cours des choses ; comment l’autre, enfin, Siggi (Snorri Rafn Frímannsson), plus en retrait, pourra explorer les positions de victime, de harceleur, de complice, tantôt actif, tantôt réfractaire. Jusqu’à l’éclatement final.

Les quatre personnalités sont finement dépeintes, à la fois dans leur typicité mais aussi jusque dans leurs marges, ou même leurs contradictions. Une telle approche crée une œuvre constamment en mouvement, constamment imprévisible et comme toujours en équilibre instable au-dessus du vide. Cette position revient d’ailleurs à de nombreuses reprises, le groupe d’adolescents affichant une prédilection pour les toits, qui leur offrent à la fois un point de vue dominant mais aussi un flirt dangereux avec la pesanteur, en même temps que la métaphore spatiale de leur être entre deux mondes, entre le ciel et les nuages de l’enfance, d’une part, le concret et la dureté du sol occupé par les adultes, d’autre part. Des adultes qui, au-delà de leur âge effectif, ne le semblent pas tant que cela, soit fermement enracinés dans le monde enfantin des rêves et des croyances, soit à jamais enfermés dans un rôle de victime sans doute très précocement endossé, soit tout autant enfermés dans un recours très immature à la force, la violence et l’intimidation, voies condamnées à l’impasse.

Le montage, vif, tonique, mais laissant toutefois aux scènes le temps de se développer, épouse au plus près l’énergie de ces jeunes gens, accompagne leurs sautes d’humeur, leur impulsivité, le chaos qui structure parfois leur pensée encore en formation. La photographie de Sturla Brandth Grøvlen saisit le monde que découvrent ces amis avec toute l’intensité d’une jeunesse intransigeante et passionnée, qui perçoit avidement la beauté, aussi bien que la platitude ou la laideur. L’élément aquatique offre régulièrement une belle respiration, soit onirique, soit réaliste, mais toujours ressourçante. Dans cette exploration du réel, le son n’est pas oublié et se voit même traité avec beaucoup d’attention par Jan Schermer, chargé du design sonore qui rendra compte des différentes expériences perceptives auxquelles se risqueront les adolescents.

Des adolescents qui, au fil des 123 minutes du film, apprendront à devenir plus adultes que les adultes. À les observer, on mesurera non sans quelque étonnement qu’il est sans doute plus aisé, pour un groupe de jeunes garçons, de faire montre de pulsions agressives, sadiques, violentes voire meurtrières, que d’assumer une recherche de tendresse, ou simplement d’amitié. Un accès à soi, et à l’autre, qui permettra à certains de ces personnages de devenir de « belles créatures ».

Bande-annonce : Les Belles Créatures

Fiche Technique : Les Belles Créatures

Titre : original Berdreymi
De Gudmundur Arnar Gudmundsson | Par Gudmundur Arnar Gudmundsson
Avec Birgir Dagur Bjarkason, Áskell Einar Pálmason, Viktor Benóný Benediktsson
Distributeur : Outplay Films
25 septembre 2024 en salle | 2h 03min | Drame

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Imelda ou l’énigme des origines

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Ce court roman (150 pages) commence par un bref échange de correspondances qui nous donne une idée générale, bien compliquée, de la famille Agnew et de sa résidence séculaire du cottage de Lemington. C’est la fille d’Imelda qui sonde un héritier pour tenter de faire la lumière sur ses propres origines. Outre quelques photographies, elle aura droit à deux manuscrits qui constituent des formes de témoignages, malheureusement contradictoires.

Arrivée à Lemington alors qu’elle était âgée de 8 ans, Imelda fut présentée comme orpheline (et parente éloignée) par son tuteur qui l’accompagnait. Cet homme qui venait s’installer à Lemington était le frère de la maîtresse de maison, elle-même mariée à Charles, homme assez faible de caractère, tous deux étant les parents d’Hubert l’aîné et Frank son cadet. Ayant le même âge qu’Hubert, Imelda fut rapidement considérée dans les esprits comme lui étant destinée. Hubert présentait l’avantage d’une bonne éducation, d’une bonne famille et donc d’un avenir assuré. Hubert, Frank et Imelda vécurent donc une partie de leur enfance puis leur adolescence à Lemington où, rapidement, l’oncle Affleck (le tuteur d’Imelda) prit l’ascendant sur toute la maisonnée. Parmi les points à retenir, il reste à parler de la mort d’Hubert, survenue à Lemington alors qu’il poursuivait ses études universitaires de philosophie et qu’il était fiancé à Imelda. Un soir, sa digestion le fit souffrir plus qu’à l’accoutumée. La digestion était son point faible depuis toujours, au point qu’il était affligé par des productions gazeuses importantes et qu’il souffrait d’un ulcère. Il fut admis que son ulcère s’était brusquement ouvert, jusqu’à provoquer sa mort. L’autre point incontestable, c’est qu’Imelda était alors enceinte et qu’elle s’éloigna de Lemington pour accoucher d’une fille, celle qui s’inquiète de ses origines.

Beaucoup d’incertitudes

Le point le plus délicat est donc la question du père de l’enfant d’Imelda. D’après Frank (premier témoignage se présentant à notre lecture), ce serait lui, selon ce qu’Imelda lui aurait affirmé. Mais, d’après le témoignage de l’oncle Affleck, le père serait Hubert, toujours selon les dires d’Imelda. Il apparaît donc qu’au moins un des trois a menti. Et puis, on comprend par une intervention du narrateur après le deuxième témoignage que l’oncle Affleck s’arrangerait pour cacher ce qui le gênerait profondément. On comprend qu’il entretenait une relation trouble avec son homme de confiance arrivé avec lui à Lemington, le dénommé Johnny Restorick, homme longtemps craint par Frank à cause de sa main remplacée par un crochet. Et si la question du père reste posée, celle d’un éventuel assassinat d’Hubert se pose également. D’après Frank, Johnny Restorick l’aurait empoisonné en lui servant des champignons toxiques. Une thèse plausible puisque Frank occupait son temps à rédiger un traité sur le sujet… aidé par Johnny Restorick. On imagine bien le motif de Frank. Mais celui de Johnny Restorick reste bien vague, surtout qu’il ne s’en serait probablement pas caché auprès de l’oncle Affleck.

Entre folie et raison

Les deux témoignages apportent donc deux versions différentes de la grossesse d’Imelda. Le souci, c’est qu’on ne dispose d’aucun moyen de vérification ou de recoupement. On ne peut même pas savoir si Imelda a bien prononcé ces deux affirmations contradictoires. Et si tel est bien le cas, il resterait à savoir pourquoi. La version de Frank laisse entrevoir une raison. Mais, dans ce cas, on peut également se demander pourquoi Frank a sombré dans la folie. On peut même imaginer que sa famille l’ait fait interner pour l’écarter et le discréditer définitivement (de tels cas existent). La seule solution serait l’analyse ADN, mais il n’en est pas question ici.

La force des mots

Ce que John Herdman pose ici, c’est qu’avec la littérature, il peut jouer avec nos esprits comme il le veut. Sa force, c’est qu’avec ses mots et une réelle économie de moyens, il nous amène à échafauder toutes ces hypothèses. Cela veut dire qu’il a réussi à créer une atmosphère originale et des personnages qui, dans nos têtes de lecteurs, ont pris vie avec la description des relations entretenues avec leur entourage. Les conflits d’intérêt cités et sous-entendus y participent et les possibilités d’interprétation s’avèrent incroyablement nombreuses, de la plus simple à la plus complexe. Herdman jour même avec le langage et la façon dont on le perçoit, ce que la postface explique, rendant les choses encore plus complexes pour nous français qui devons nous débrouiller avec une traduction.

Chaque détail compte

A remarquer également que le témoignage de Frank arrive en premier et qu’il est deux fois plus long que celui de son oncle Affleck. Bien évidemment, le deuxième est beaucoup plus précis et dénué d’affect. C’est lui qui situe l’arrivée d’Imelda à Lemington en 1950. Après un témoignage clair et plus concis, quel crédit accorder à celui de Frank ? On note par exemple que les deux hommes ne donnent pas le même nom au chien de la famille, mort dans des conditions douteuses. Quant à l’oncle Affleck, même par écrit, il ne désigne quasiment jamais Frank par son prénom, préférant le surnom de Superbo qu’Imelda lui donnait, dit-il, ironiquement. Ce qui ressort des deux témoignages, c’est l’antagonisme entre Frank et son oncle Affleck. Dans ces conditions, il apparaît évident que chacun présente l’autre de façon partiale. Charge au lecteur d’évaluer la crédibilité de chaque détail, pour tenter de justifier ce qui constituera son avis.

Imelda, John Herdman
Quidam éditeur : sorti le 15 mai 2006

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