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Les Deux Orphelines, au cœur de la tempête révolutionnaire

Dernier des grands films fondateurs du pionnier américain David W. Griffith, Les Deux Orphelines nous offre une leçon de mise en scène et de montage qui parvient à faire oublier les nombreux défauts du scénario.

Au sujet de David Wark Griffith, l’écrivain et scénariste James Agee (qui a signé le scénario de La Nuit du chasseur, entre autres) a écrit :

« Quand on se penche attentivement sur son œuvre, on a l’impression d’assister à la genèse d’un chant ou à la première utilisation consciente du levier ou de la roue, d’être témoin de l’apparition, de l’organisation et des débuts du langage et de la naissance d’un art. » 

Sergueï Mikhailovitch Eisenstein, le réalisateur du Cuirassée Potemkine, affirme quant à lui qu’il lui doit tout.

De fait, de nos jours, Griffith jouit d’une réputation très ambivalente : il est à la fois reconnu comme un des pionniers du cinéma, inventeur formel sans qui le cinéma n’aurait peut-être pas connu le destin qui est le sien aujourd’hui (rappelons qu’Auguste Lumière lui-même ne croyait pas à l’avenir du cinématographe). Mais lorsque l’on mentionne ses films, une gêne s’installe immédiatement : Naissance d’une nation est un film ouvertement raciste faisant l’apologie du Ku Klux Klan. Par la suite, il tournera Intolerance, aujourd’hui considéré comme un classique incontournable de l’histoire cinématographique, mais qui fut, à sa sortie en 1916, un échec commercial retentissant dont Griffith ne se relèvera jamais vraiment.

Le mélodrame

Adapté d’un roman français qui connaîtra un grand succès, Les Deux Orphelines est le dernier des grands films de Griffith. On peut y voir deux projets distincts.

Le premier est un mélodrame. Le film raconte l’histoire de deux jeunes femmes prises dans le tourment de l’aristocratie débauchée, puis de la violence de la Révolution Française. Tous les ingrédients du gros mélo bien lourd sont présents ici : un enfant abandonné à la naissance, une jeune aveugle, un kidnapping, des gens méchants prêts à abuser de jeunes femmes innocentes, des séparations tragiques, etc. A cela s’ajoute le jeu d’acteur si spécifique au cinéma muet, avec des expressions sur-jouées (surtout de la part des acteurs secondaires ; les deux sœurs Gish, Lilian et Dorothy, qui tiennent les rôles-titres, sont extraordinaires).

La révolution… bolchévique ?

L’autre projet est d’ordre politique. L’emploi invraisemblable du terme « bolchévique » pour qualifier la Révolution française en dit long sur l’état d’esprit de Griffith quand il réalise Les Deux Orphelines. Nous sommes en 1921, deux révolutions ont successivement abattu le trône impérial russe et porté au pouvoir un gouvernement bolchévique, et c’est sans doute de cela que parle réellement Griffith dans son film.

Parce que, sur le plan historique, la présentation qu’il fait de la Révolution française fait doucement sourire. Nous avons droit à l’éternelle opposition entre un Danton gentil et humaniste et un Robespierre froid, intrigant et insensible ; d’ailleurs, pour bien faire comprendre au public américain de qui on parle, Danton est présenté dans les intertitres comme « the French Abraham Lincoln ». Cela en dit long sur les facilités et les raccourcis historiques qui peuplent le film. D’un côté, nous avons une aristocratie décadente et enfoncée jusqu’au cou dans la débauche, comme si elle n’était peuplée que de Marquis de Sade. Les nobles sont oisifs, cruels et méprisants, sûrs de leur supériorité. Face à eux, le peuple des révolutionnaires « bolchéviques » est un peuple de gueux, sale, mais surtout il ne vaut moralement pas mieux que les aristocrates.

Si cette présentation n’était qu’un procédé scénaristique permettant de prendre en étau les deux héroïnes, ce serait déjà suffisamment caricatural. Mais Griffith va plus loin, n’hésitant pas à émettre l’idée que seul le gouvernement américain est un bon mode de gouvernement, et que tout ce qui s’en éloigne est dangereux.

L’art du réalisateur

Alors, résumons : un mélo plutôt lourd et sans grande originalité, et un film politique caricatural. Mais alors, pourquoi regarder encore Les Deux Orphelines de nos jours (du moins la version Griffith ; on pourrait privilégier celle réalisée par Maurice Tourneur ou la très belle version du grand Ricardo Freda) ?

Parce qu’une fois de plus, Griffith y fait un travail technique exceptionnel. Ici, c’est principalement sa science du montage qui est mise en avant. Cela s’illustre de façon magistrale dans deux scènes.

Dans la première, les deux sœurs, séparées, sont très proches l’une de l’autre, prêtes à se retrouver, mais les événements (là encore décidés par la méchanceté des hommes) en décidera autrement.

L’autre scène est à la fin du film, et pour des raison évidentes nous ne dévoilerons rien ici. Mais elle constitue le sommet du film.

Griffith, plus que jamais, affine sa science du montage et montre que celui-ci ne sert pas uniquement à coller des scènes les unes à la suite des autres. Le réalisateur américain fait du montage une des étapes essentielles de l’écriture d’un film.

Et finalement, tous les défauts du film, tous ses raccourcis historiques, tout ce qui nous avait paru ridicule jusque là, est simplement balayé par la force de la mise en scène, par la qualité technique de l’ensemble, par un cinéaste qui ne se contente pas de nous parler de la Révolution mais nous fait vivre ce tourbillon insensé. Griffith nous montre quelle est la force du cinéma.

Les deux Orphelines : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=NWGGvu_mG8o

Les Deux Orphelines : fiche technique

Titre original : Orphan of the storm
Réalisateur, scénariste et producteur : David Wark Griffith (scénario signé sous le pseudonyme de Gaston de Tolignac)
Interprètes : Lilian Gish (Henriette), Dorothy Gish (Louise), Joseph Schildkraut (Vaudrey), Monte Blue (Danton), Sidney Herbert (Robespierre).
Photographie : Paul H. Allen, G. W. Bitzer, Hendrik Sartov
Montage : James Smith, Rose Smith
Société de production : D. W. Griffith
Société de distribution : United Artists.
Genre : mélodrame
Durée : 150 minutes

États-Unis – 1921

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4

« Le Salaire de la peur » : un Clouzot haletant et post-colonial

Parmi les grands classiques du cinéma français, Le Salaire de la peur s’arroge une place de choix, bien en vue, en jouant sur plusieurs tableaux : un spectacle étourdissant, des thèmes avant-gardistes, des personnages finement caractérisés. Avec sa critique acerbe du colonialisme, des multinationales et de la misogynie, le film d’Henri-Georges Clouzot apparaît en outre d’une actualité brûlante.

Au vu de la longue introduction anti-américaine du Salaire de la peur, on devine aisément pourquoi le film d’Henri-Georges Clouzot fut remanié et amputé de quarante-cinq minutes avant d’être projeté aux États-Unis. Sise en 1952 dans un pays semi-colonisé d’Amérique centrale, l’intrigue montre des routes non asphaltées, des gamins crasseux, des buildings continuellement en chantier, des mendiants insistants et des « cochons d’étrangers » désœuvrés, vivant de « combines », chaque jour attablés aux mêmes bistrots pour ressasser le même désespoir. « Ici, y en a pas un qui a un job », voilà la ritournelle accablante qui rythme les journées caniculaires de Las Piedras. Pas de réseau routier, pas de chemins de fer et des billets d’avion à prix prohibitif : les baroudeurs européens qui échouent ici sont condamnés à y rester, malgré un désenchantement lancinant, exprimé en un montage-séquence mémorable.

C’est une prison à ciel ouvert que les décorateurs du film ont entièrement reconstituée en Camargue, à vingt-cinq kilomètres de Nîmes. Exploitant la détresse de quatre Européens (deux Français, un Italien et un Scandinave) avec tout le cynisme d’une multinationale pétrolière, la compagnie états-unienne SOC va les embaucher pour transporter 900 kilos de nitroglycérine sur 500 kilomètres de pistes branlantes, trouées d’ornières, parsemées d’embûches et bordées de panneaux macabres. « Pour la prime, ils iraient là-bas à cloche-pied, la charge sur le dos. » Les Américains, non contents de « coller tout sur le dos des victimes » d’une explosion de poche de gaz, savent très bien que ces Européens misérables n’ont que trois options devant eux : l’indigence, le suicide ou ce travail périlleux, correctement rémunéré, consistant à transporter, peut-être au prix de leur vie, de quoi éteindre un incendie déclaré sur un puits de pétrole. « Je me charge de la presse. Des témoins aussi. » Circulez : là où les pétroliers sont rois, il n’y a rien à voir ! « Ils achètent tout », résumera d’ailleurs l’une des protagonistes.

Un spectacle trépidant

Celui qui commença par prendre en charge la supervision artistique d’opérettes allemandes et la transcription de pièces à succès pour le compte de la firme Osso mérite amplement son surnom de « Hitchcock français ». Henri-Georges Clouzot filme une odyssée au long cours, haletante et spectaculaire, sublimée par trois séquences parmi les plus réussies de l’histoire du cinéma français : une escapade sous tension sur un pont en bois chancelant, le dynamitage improvisé d’un rocher obstruant une route et la traversée tumultueuse d’un lac de pétrole… « On n’est pas des morts qui marchent ? », demanderont de manière quasi prophétique les héros du Salaire de la peur, conscients des dangers encourus mais incapables de se résoudre à une existence douloureuse d’expatriés va-nu-pieds.

Pendant leur périple, Le Salaire de la peur alignera les clairs-obscurs, les travellings adossés aux camions, les inserts destinés à souligner les moments de tension, les plans serrés sur leurs visages éreintés et, enfin, en bout de course, un montage alterné parmi les plus célèbres jamais tournés : pendant que Linda danse joyeusement à Las Piedras dans l’attente du retour de Mario, ce dernier, qui écoute dans son véhicule la même mélodie du Beau Danube bleu de Johann Strauss, connaît un accident mortel, que Clouzot avait préfiguré par des segments alternés aux axes de caméra toujours plus écartés.

Ces prouesses techniques interviennent après une introduction déjà des plus remarquables : objectif plaqué au sol ou sur un barillet ; plan-séquence mouvant partant d’une danse en pleine rue, s’arrêtant sur deux personnages conversant, pour finalement aboutir à l’intérieur d’un bar ; arrière-plans composés de femmes nues se douchant à la vue de tous ou comportant des murs tapissés de photographies de charme avoisinant une croix christique (aux États-Unis, le code Hays proscrit la nudité et le blasphème) ; sexualisation de la femme – décolleté plongeant, positions lascives, commentaires osés – très en avance sur l’époque ; humour noir aussi permanent que peut l’être l’état de détresse des quatre héros…

Un propos plus osé qu’il n’y paraît

En filigrane, plusieurs thématiques affleurent sans que l’époque ne permette de les explorer plus avant. L’amitié virile entre Mario et Jo, leurs corps éprouvés, la scène où trois des quatre héros urinent conjointement, les commentaires ambigus d’un opérateur pétrolier pourraient constituer autant d’allusions formant ensemble une représentation feutrée de l’homosexualité, pourtant réprouvée par le conformisme des années 1950. La relation entre Mario et Jo, scrutée et mouvante tout au long du métrage, fait par ailleurs état de rapports de domination s’inversant progressivement : le premier admire ouvertement le second jusqu’au moment où celui-ci fait étalage, durant leur périlleuse expédition, d’une lâcheté encore insoupçonnée.

La misogynie que subit Linda au quotidien, ainsi que le harcèlement dont elle fait l’objet de la part de son patron, questionnent quant à eux la place des femmes dans une société rétrograde et phallocratique qui leur refuse toute dignité. Enfin, comment ne pas songer à la (mauvaise) plaisanterie de Jo devant un groupe de femmes noires : « Elles tombent tout droit du cocotier celles-là… » N’est-ce pas là le racisme le plus primaire que l’on assigne en place publique ? Ces libertés scénaristiques n’empêcheront pas Henri-Georges Clouzot de récolter plusieurs distinctions internationales : BAFTA du meilleur film, Ours d’or, prix d’interprétation masculine et Palme d’or (encore intitulée « Grand Prix » à l’époque) à Cannes… Jean Gabin, qui se rétracta par crainte que le rôle de Jo ne nuise à son image, dut sans doute amèrement regretter de ne pas figurer au générique de cette adaptation de Georges Arnaud. Le succès fut tel que William Friedkin réalisa un remake du film en 1977.

Un tournage cauchemardesque

Clouzot a un jour dit du Salaire de la peur qu’il était « une épopée dont l’accent majeur porte sur le courage et son antithèse ». Il y a injecté des personnages à la fois pathétiques et héroïques (Yves Montand, Charles Vanel, Peter van Eyck, Folco Lulli, tous admirables). Il y expose une noirceur et une cruauté devenues inexpiables, déjà aperçues dans Le Corbeau et bientôt prolongées dans Les Diaboliques. La photographie d’Armand Thirard rend l’ensemble tellement cinégénique qu’on en oublierait presque les nombreux aléas rencontrés au cours du tournage.

Car si Le Salaire de la peur n’est pas Apocalypse Now ou Fitzcarraldo, dont la réalisation fut en tout point cauchemardesque, ses imposants décors subirent néanmoins les effets prolongés des rafales de vent et des pluies diluviennes, ce qui occasionna leur destruction partielle, ainsi que d’importants dépassements de délais et de budget (de 102 à 197 millions de francs, avec de nouveaux coproducteurs à la clé). Le tournage sera même suspendu durant sept mois : Clouzot se casse la cheville, sa femme Véra tombe malade et les figurants gitans, s’estimant sous-payés, entrent en grève. « Pour faire un film : premièrement, une bonne histoire ; deuxièmement, une bonne histoire ; troisièmement, une bonne histoire. » Henri-Georges Clouzot aurait pu ajouter : beaucoup de patience et autant d’abnégation.

Bande-annonce : Le Salaire de la peur

Synopsis : En Amérique Centrale, une compagnie pétrolière américaine propose une somme d’argent considérable à qui acceptera de conduire deux camions chargés de nitroglycérine à travers plus de 500 kilomètres de pistes branlantes. Il faut de toute urgence éteindre un incendie déclaré dans un puits de pétrole. Quatre hommes à la situation financière délicate se lancent dans un périple des plus périlleux.

Fiche technique : Le Salaire de la peur

Titre : Le Salaire de la peur
Réalisation : Henri-Georges Clouzot
Adaptation et Dialogues : Henri-Georges Clouzot et Jérôme Geromini, d’après le roman homonyme de Georges Arnaud, Éditions Julliard, octobre 1950, 203 pages.
Photographie : Armand Thirard
Photographe de plateau : Lucienne Chevert
Production : Raymond Borderie et Henri-Georges Clouzot pour Vera Films, CICC, Filmsonor (France) ; Fono Roma (Italie)
Distributeur : Cinédis
Musique : Georges Auric
Montage : Madeleine Gug, E. Muse et Henri Rust
Pays d’origine : Italie, France
Langue : français, espagnol, anglais, italien, russe
Genres : drame, aventure
Durée : 142 minutes
Format : 35  ; 1,37 : 1 ; noir et blanc

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4.5

« Jack le Magnifique » : un Américain à Singapour

Une nouvelle fois, Peter Bogdanovich fait étalage de tout son métier. À une réalisation élégante et sophistiquée se greffent le monde de la prostitution, une charge politique impitoyable et un personnage principal ambivalent. Jack le Magnifique est à redécouvrir en Blu-ray. De toute urgence.

Entre Paul Theroux, Roger Corman et Orson Welles, Peter Bogdanovich a été plutôt bien encadré. Le premier est l’auteur du texte sur lequel s’appuie Jack le Magnifique. Le second a produit le film. Le dernier conseilla à l’architecte de Paper Moon et de La Dernière séance de se pencher sérieusement dessus. Tout fut filmé en décors réels, mais au prix de mensonges audacieux. Pour ne pas éveiller les soupçons des autorités singapouriennes, plutôt circonspectes, Peter Bogdanovich et son équipe arguèrent qu’ils voulaient mettre en images une histoire tout à fait innocente, à mille lieues de ce portrait de proxénète italo-américain gérant des maisons closes dans la cité-État insulaire. En définitive, « un bordel est toujours un bon placement », la libération sexuelle bat son plein et le héros n’est rien de moins qu’un maquereau angélisé – vétéran de la guerre de Corée et ancien étudiant boursier en littérature.

Sur Singapour se pose un regard incrédule. La brigade mondaine n’intervient dans les bordels que lorsque la corruption est à l’arrêt. La pègre chinoise rôde en permanence de manière menaçante. Jack Flowers travaille sous parrainage parce qu’il a des problèmes de visa. Les autorités américaines s’en sortent à peine mieux : les soldats de l’Oncle Sam démobilisés du Vietnam fréquentent les bordels – des « exutoires sexuels » – et y font preuve de violence envers les prostituées. La CIA, personnifiée par Peter Bogdanovich en personne, engage Jack en vue de comploter contre un élu démocrate devenu gênant. Il s’agit de le piéger afin de prendre quelques photographies compromettantes.

« On fait l’amour pour des raisons idiotes. Pourquoi pas pour du fric ? » Jack le Magnifique est une œuvre absolument décomplexée. Et souvent très amusante : walk and talk potache, séquence absurde où est âprement négocié un moyen de transport, conversation déroutante sur le squash, « bullshit » qui fait débander, blague scabreuse sur les massages thaïlandais… Jack Flowers lui-même porte un nom d’une ironie mordante, puisqu’il se fera tatouer des fleurs sur le corps après avoir été kidnappé par ses rivaux chinois et peinturluré d’insultes. Le sous-texte se veut toutefois plus sérieux : nous sommes en 1971, six ans après l’indépendance de Singapour, et la main corruptrice des Américains est à la manœuvre partout – aussi omniprésente que le Coca-Cola.

La qualité des dialogues, l’élégance de la mise en scène, la précision du découpage, l’habileté des plans-séquences, les performances convaincantes de Ben Gazzara et Denholm Elliott : tout contribue à faire de ce voyage exotique dans un Singapour altéré une expérience cinématographique d’ampleur… biblique. C’est en tout cas ce que laisse suggérer le Saint Jack du titre original. Car, oui, on peut être proxénète, lâche et un peu banal, et se voir malgré tout gratifié du titre honorifique de saint.

BONUS

Une fois encore, le spectateur est gâté. Outre les photographies témoignant de l’évolution des lieux de tournage à travers le temps, on retrouve de longues interviews de Peter Bogdanovich et de son équipe. Le cinéaste raconte la genèse du film, l’acquisition des droits d’adaptation, la manière dont il échappa au contrôle sourcilleux des autorités singapouriennes, le succès relatif de Saint Jack (surtout en Europe) ou encore la tendresse qu’il éprouve envers son œuvre.

Bande-annonce : Jack le Magnifique

Synopsis : Dans les années 1970, l’Américain Jack Flowers ouvre une maison close à Singapour. Il espère faire fortune, mais la pègre chinoise se montre hostile à son activité. La guerre du Vietnam et la CIA vont bientôt bouleverser son quotidien…

Fiche technique : Jack le Magnifique

Titre français : Jack le Magnifique
Titre original : Saint Jack
Réalisateur : Peter Bogdanovich
Scénario : Peter Bogdanovich, Howard Sackler et Paul Theroux, d’après la nouvelle Saint Jack de Paul Theroux
Direction artistique : David Ng
Décors : Lucius Wong
Casting : Agnes D. Chia et Sally Tunnicliffe
Montage : William C. Carruth
Photographie : Robby Müller
Producteurs : Hugh Hefner, Edward L. Rissien
Société de distribution : New World Pictures
Langue originale : anglais
Genre : comédie dramatique

Carlotta Films. BD 50 – Master Haute Définition – 1080/23.98p – Encodage AVC
Version originale DTS-HD MA 2.0 / Version française DTS-HD MA 1.0
Sous-titres français – Format 1.78 – Couleurs – 115 min.

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4

« Scénaristes de cinéma : un autoportrait » : la face cachée du septième art

Les scénaristes de cinéma ont un goût prononcé pour les bonnes histoires. C’est pourtant la leur qu’ils narrent dans cet ouvrage collectif. Comment travaillent-ils ? Dans quelles conditions salariales ? S’estiment-ils valorisés au sein du cinéma français ? Ces questions, accompagnées de beaucoup d’autres, servent à structurer un portrait panoptique d’un métier difficile, mais exaltant.

Passion, lassitude, frustration. Voilà sans doute les maîtres-mots d’un autoportrait de scénaristes à multiples facettes. Basé sur un questionnaire auquel ont répondu plus de soixante professionnels du cinéma et de la télévision, cet ouvrage collectif repose sur trois états de fait : les scénaristes se déclarent unanimement passionnés par leur métier ; leur activité s’inscrit cependant en pointillé ; leur travail apparaît rarement reconnu à sa juste valeur. Tout, des confessions aux descriptions, concourt à corroborer ces postulats quelque peu dépareillés.

Comme un symbole, le livre s’ouvre sur un témoignage fictionnalisé. Rédigé comme un script, il présente les difficultés inhérentes à la profession de scénariste : travail au long cours, réécritures régulières, paiements tardifs et souvent conditionnés à la mise en production, à-valoir non indexés au budget des films, clauses d’adjonction et de substitution… Cela mène naturellement à des formes de précarisation dégradantes et parfois à un sentiment de dépossession auquel les auteurs ont du mal à s’accommoder. Si elle paie généralement mieux, la télévision connaît des travers similaires au septième art et un nivellement vers le bas des conditions de travail et de rémunération.

La protection procurée par le statut de scénariste est quasi nulle : pas de chômage, pas de congés payés, des cotisations sur les droits d’auteur de l’ordre de 27% (contre 3,1% seulement pour l’employeur), un régime d’assurance-vieillesse coûteux et peu efficace, une absence de mutuelle à coûts partagés, contrairement aux intermittents du spectacle… Pourtant, ce n’est un secret pour personne, le scénario est le principal détonateur de tout projet : il sert à initier les films, à appâter les commissions, à convaincre les producteurs et les comédiens. Qu’importe, en France, la part du budget global dévolue à rémunérer les scénaristes s’élève à environ 1%… contre 10% aux États-Unis.

Ce métier, les scénaristes continuent pourtant de l’aimer. L’émulation, la créativité, le plaisir de voir une histoire prendre forme à force d’abnégation apparaissent presque sans équivalent. Même s’ils se savent peu reconnus, voire négligés, dans un pays où le réalisateur demeure l’auteur sacralisé par excellence, ils ne peuvent s’empêcher de coucher leurs idées et obsessions sur papier, de donner vie à des personnages et corps à des intrigues. Même si la critique oublie fréquemment leurs noms, même s’ils doivent mener plusieurs projets de front pour espérer des revenus suffisants et réguliers, les scénaristes n’abandonnent pas pour autant la partie : le cinéma leur colle à la peau, avec ses satisfactions et ses injustices, aussi importantes les unes que les autres.

Dans sa dernière partie, l’ouvrage s’intéresse aux ateliers et résidences d’écriture, ces endroits où cinéastes et scénaristes, souvent débutants, peuvent avancer dans leurs projets en profitant des conseils – pas toujours bienveillants ! – de professionnels rompus à l’exercice. Ces lieux de dialogue et d’apprentissage font-ils gagner du temps à ceux qui les fréquentent ? Permettent-ils d’élever la qualité du travail réalisé ? Les avis sont loin d’être unanimes… C’est d’ailleurs l’un des constats qui ressort de cette lecture : au-delà de quelques constantes – statut, travail harassant, passion –, les auteurs ont des expériences, trajectoires et vues qui divergent énormément selon l’interlocuteur. En conséquence, on touche en quelque sorte à la moelle du métier, dans ses évidences comme dans ses contradictions.

Fiche technique

Editeur Anne Carrière Eds
Date de parution 01/03/2019
EAN 978-2843379406
ISBN 2843379407
Nombre de pages 244
Prix : 17 euros

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3

Mon bébé, la jolie fresque familiale

Après son célèbre LOL qui avait fait plus de 3 millions d’entrée au Box Office, la réalisatrice Lisa Azuelos revient avec son septième film. Mon bébé déjoue les pièges d’une comédie trop facile pour proposer une belle histoire sur les liens réciproques entre une mère et ses enfants.

Une chose est sûre, Liza Azuelos est douée pour raconter les femmes. Que ce soit en prenant Sophie Marceau comme mère modèle, ou presque, dans LOL puis ensuite dans Une Rencontre, ou en dressant un portait collectif de quatre femmes dans Comme t’y es belle et enfin dernièrement avec un biopic sur Dalida, la réalisatrice connaît les femmes, en est une et a des choses à leur faire dire. Les comédies faites par des hommes sur des femmes, on en voit tous les jours et elles proposent rarement des rôles intéressants qui reflètent la réalité, mais la cinéaste, elle, creuse le sujet de manière plus véridique et délicate, balaye les clichés pour offrir une vision entière de ce qu’est une femme. En somme, un être normal capable de ressentir les choses à l’excès, ou pas, d’être fragile, puissante, sensuelle et surtout assumée. « Déculpabiliser les femmes », c’est ce qu’elle aime dire quand elle raconte le but de ses films, et c’est bel et bien devenu important aujourd’hui qu’une femme puisse prendre la parole en instaurant des personnages féminins qui lui ressemblent ou en tout cas qui se veulent porte parole de la majorité d’entre elles. À l’heure où l’identification aux personnages féminins dans les films est devenue assez bancale, la vision féminine d’Azuelos fait du bien au cinéma français, comme la voie que prend cette nouvelle génération de réalisatrices, fraîche et spontanée, qui propose une représentation décomplexée et bien plus vraie que l’image véhiculée par les nombreuses comédies où les femmes ne sont que « femme de » ou « mère de ».

Après avoir été éclatante dans Pupille, Sandrine Kiberlain campe un nouveau rôle qui lui colle à la peau. Elle improvise, rigole comme si elle ne jouait pas, joue comme si c’était elle et la caméra tourne sans couper. Lisa Azuelos met dans ce film son expérience de mère, elle y fait d’ailleurs jouer sa propre fille dans le rôle de Jade, et Kiberlain y ajoute la sienne pour dresser un portrait le plus juste possible. Mis en musique par la douceur de Yael Naim, la sensibilité et l’humour qui s’en dégagent font de cette comédie mature un vrai moment de tendresse et de vérité. Questionnant les rapports précieux entre une mère et sa fille, en particulier la petite dernière, le scénario tient la route dans les réflexions qu’il propose sur l’époque où les enfants quittent de plus en plus tôt le cocon familial. Accepter que les enfants deviennent des adultes et leur faire accepter que leur mère est aussi une femme, c’est toujours le délicat équilibre vers quoi ces relations tendent et dans lequel le film se glisse avec un charme délicat. Passer de la confidente à la figure d’autorité, c’est aussi le défi que pose celui d’être une mère et que l’actrice principale expose avec un naturel assez convaincant. On retrouve en Kiberlain un peu de Sophie Marceau à l’époque de LOL, mais il semble que cette maman ait grandi avec ses enfants et appris de sa vraie vie de mère pour offrir une histoire complète où la mère n’est pas qu’une mère et où les femmes, qu’elles soient ados ou adultes, sont passionnantes et rayonnantes.

Non exempt de défaut, notamment dans sa façon de traiter la jeunesse de manière un peu trop raccourcie et tout en facilité, Mon bébé ne paie pourtant pas de mine avant la séance mais se trouve être une jolie fresque familiale à la française. Indicateur et révélateur d’une société en mouvement et d’une jeunesse qui bouge comme La Boum a pu l’être en 1980, le film de Lisa Azuelos est une franche réussite. Le cinéma sensible et drôle des comédies françaises réussies, c’est ce que Lisa Azuelos sait faire de mieux.

Mon bébé : Bande-Annonce

Mon bébé : Fiche Technique

Réalisation : Lisa Azuelos
Scénario : Lisa Azuelos
Interprétation : Sandrine Kiberlain, Thaïs Alessandrin, Yvan Attal, Arnaud Valois, Patrick Chesnais, Victor Belmondo, Kyan Khojandi
Photographie : Antoine Sanier
Musique : Yael Naïm
Producteur(s): Jérôme Seydoux, Lisa Azuelos, Julien Madon
Société de production : Love is in the air, Pathé, France 2 Cinéma, C8 Films, Chaocorp, CN8 Productions
Genre : comédie dramatique
Distributeur : Pathé Distribution
Durée : 87 minutes
Dates de sortie : 13 mars 2019

Basil Poledouris : l’épique ou rien

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Loin d’être aussi connu qu’un John Williams ou un Howard Shore, le compositeur américain d’origine grecque Basil Poledouris n’en reste pas moins l’un des plus talentueux musiciens ayant officié dans le 7ème art. Si sa vaste filmographie comporte quelques navets mettant en scène Steven Segal ou des bluettes kitschs des années 80 comme Le Lagon bleu, on y trouve également de belles pépites d’une portée épique sans égale. Il est donc temps de rendre à César ce qui est à César et de (re)découvrir l’apport du grand Basil Poledouris au monde du cinéma.

Né en 1946, Basil Poledouris voit très vite le cinéma comme le médium de sa génération et le meilleur moyen de révolutionner la musique. Il se lance alors dans des études de cinéma à l’université de Los Angeles. Par ce moyen, il fait la connaissance de plusieurs futurs cinéastes qui seront décisifs dans sa carrière. On y compte Randal Kleiser, pour lequel il offrira une partition riche en émotions alliant parfaitement le côté romantique et aventure exotique du film Le Lagon bleu qui propulsera Brooke Shields au rang de sex-symbol. Poledouris viendra lui prêter main-forte à trois autres reprises, notamment sur son adaptation du roman de Jack London, Croc Blanc. Mais la rencontre qui apportera le plus au cinéma est bien entendue celle avec John Milius.

L’Art de la Guerre

Le co-scénariste d’Apocalypse Now va en effet faire de Basil Poledouris son compositeur attitré, collaborant avec lui sur pas moins de cinq films (sur les sept réalisés par Milius). À vrai dire, cette collaboration débute dès leurs études où Poledouris va écrire le score du court de fin d’étude de Milius, The Reversal of Richard Sun. Deux artistes qui vont être réunis autour d’un thème similaire tout au long de leur carrière, celui de la guerre. C’est en effet dès Big Wednesday, film traitant d’une amitiés entre surfeurs qui va être mise à mal par la guerre du Vietnam que les qualités lyriques des compositions de Poledouris vont ressortir. Poledouris accompagnant les affrontements entre les surfeurs et les vagues par des musiques où cordes, percussions et instruments à vent font ressortir toute l’intensité du combat. Mais bien évidemment, ce n’est pas pour le bande-originale de Big Wednesday que le nom de Basil Poledouris va forcément marquer les esprits. Il s’agissait juste ici de préparer le terrain pour ce qui est certainement l’un des scores les plus épiques du cinéma. Vous l’aurez deviné, on parle bien sûr de Conan le barbare, deuxième fruit de l’union Milius/Poledouris.

Sorti en 1982, le film qui aura fait de Arnold « Monsieur Univers » Schwarzenegger une star, dispose en effet de l’une des compositions les plus impressionnantes qui soit. En enrobant de ses saillies martiales les aventures du plus connu des cimmériens, Poledouris grave son nom dans l’histoire du cinéma. Il ne faut d’ailleurs pas attendre très longtemps pour découvrir la puissance de ses compositions. Le morceau Riddle of Steel accompagnant la discussion entre Conan enfant et son père sur le dieu Crom suffit à poser, à l’aide de ses bois, l’atmosphère merveilleuse du film. Un voyage dans un monde lointain, tout en offrant un moment de communion entre un père et son fils avant une tempête qui ne sera que plus redoutable. Car quand les cuivres se mettent à sonner, que les tambours battent, que les chants guerriers en latin commencent à retentir, le ciel s’obscurcit. Débute ainsi l’inénarrable Riders of Doom accompagnant le terrible massacre du village de Conan par les hommes de l’effroyable Thulsa Doom, un morceau d’une force brute, résumant à elle seule l’adjectif épique. En seulement quinze minutes, Poledouris démontre toute la portée opératique de son œuvre. Quelque chose qu’il va cultiver tout au long du film, enrobant les scènes d’action par des morceaux tous plus belliqueux les uns que les autres, tout en sachant convoquer une aura héroïque dans des séquences plus intimistes, en témoigne la découverte de l’épée de l’Atlante.

Si le point culminant de la paire Milius/Poledouris a été atteint avec Conan, il ne faut pas pour autant dénigrer les autres pierres de l’édifice. Toujours dans le thème militaire propre à John Milius, qui lui vaudra d’être taxé de cinéaste fasciste, on retrouve le très Reaganien, L’Aube Rouge. Le film met en scène une invasion communiste aux États-Unis et montre comment une troupe d’ados va mener la combat en mode guérilla. Un étrange mélange de Breakfast Club et de Rambo qui termine sur une marche militaire aux roulements de tambours des plus patriotiques. Autre film où le conflit joue un rôle important, L’Adieu au roi où Nick Nolte déserteur de la Seconde Guerre mondiale se voit devenir le leader d’une tribu d’indigènes sur l’île de Bornéo. L’occasion pour Poledouris d’offrir à nouveau des thèmes de batailles d’un certaine lyrisme très exaltant où les cuivres répondent à des bois offrant une sonorité des plus anglaises pour bien marquer les racines de son héros. Restant dans ce domaine martial, Poledouris fait au début des années 90 une petite incartade à ce cher John Milius pour retrouver un autre grand metteur en scène d’action, John McTiernan. Pour son adaptation de Tom Clancy, À la poursuite d’Octobre Rouge, McTiernan a compris qu’il fallait quelqu’un de la trempe de Poledouris pour accompagner cette partie d’échecs entre sous-marins soviétiques et américains. Cette fois-ci, il fait la part belle aux sonorités russes, convoquant des chants patriotiques tout aussi grandiloquents que ceux en latin de Conan. Le plus bel exemple est un titre qui porte extrêmement bien son nom, Hymn to Red October, renvoyant à la fois au nom du sous-marin Typhoon dernière génération mais également à l’un des moments clés de l’histoire de l’URSS, les Révolutions d’Octobre. Rien de mieux pour insuffler un peu de fierté de la Mère Patrie au long-métrage. Après cela, Poledouris collaborera une ultime fois avec Milius pour un film mineur qui s’inscrira toujours dans la même veine, Flight of The Intruder.

De Detroit à Klendathu

Parce que Milius n’est pas le seul à avoir su détecter le talent de Poledouris pour l’homérique, le musicien a pu au détour de trois films contribuer à l’œuvre du hollandais violent, Paul Verhoeven. D’ailleurs, leur première association pour La Chair et le Sang renvoie à Conan le barbare. Autre époque certes, délaissant l’Antiquité pour le Moyen âge mais gardant cette fureur guerrière. Force est de constater que les percussions résonnent encore dans ce chef d’œuvre de Paul Verhoeven. En y insufflant des mélodies plus médiévales, Poledouris concocte une nouvelle fois une partition d’une ardeur aussi bouillonnante que Jennifer Jason Leigh dans son bain face à Rutger Hauer. Derrières ces envolées, il montre également qu’il est aussi capable d’offrir des moments d’un romantisme certain comme en témoigne le sublime Martin and Agnes Love Theme. Malgré la grande qualité de cette soundtrack, là où le tandem Verhoeven/Poledouris va bénéficier d’une plus grande reconnaissance, c’est grâce au blockbuster Robocop.

Poledouris entre alors dans un tout autre univers. Lui qui avait imposé sa patte au travers de fresques historiques, il se retrouve ici propulsé dans le monde de la science-fiction. On quitte également les grands espaces du Moyen-Orient, de l’Indonésie ou du Colorado pour plonger dans la crasse d’un Detroit dystopique où le crime règne en maître. La violence reste omniprésente, tout comme la tonalité épique de la partition. Sauf qu’au lieu d’offrir des petites variations plus folkloriques ou médiévales, ici Poledouris injecte le côté mécanique, robotique de la métropole américaine, reconnue à l’époque pour son industrie automobile. Résultat, ce sont les cuivres qui se font ici plus féroces, conférant un côté métallique à l’ensemble. Le thème principal de Robocop avec son rythme entêtant fonctionne en ce point à merveille et permet d’icôniser directement la nouvelle identité d’Alex Murphy. À la manière de Bill Conti pour Rocky, Poledouris offre un véritable hymne à Robocop, un morceau qui résonne encore aujourd’hui dans nos têtes à la seule mention du flic 50% humain 50% robot.

C’est au cours de la 3ème collaboration avec Verhoeven que Poledouris va pouvoir mettre en place une véritable synthèse de son œuvre. Pour Straship Troopers, Verhoeven va convoquer la fibre combattante de son compositeur dans un film au point de départ ressemblant à L’Aube Rouge, sauf qu’ici les communistes sont des insectes et que le message est à l’opposé d’être pro-militaire (ce qui n’a pas empêché Verhoeven d’être lui aussi taxé de fasciste, une récurrence dans les collaborations de ce cher Basil). Verhoeven n’abandonne pas non plus la science-fiction, laissant cette fois-ci les rues insalubres de Detroit pour l’espace et des planètes grouillant d’invertébrés plus dégoûtants les uns que les autres. L’occasion donc pour Poledouris de revenir à cette verve héroïque tout en s’inscrivant dans une dimension space-opera. Résultat : un mix des sonorités épiques de Conan, couplées à un caractère martial présent dans bon nombre de ses œuvres et un aspect futuriste hérité de Robocop. Avec Straship Troopers, et notamment son morceau culminant Klendathu Drop, Poledouris s’installe définitivement sur les toits de l’epicness musicale. Tous les ingrédients caractéristiques de la carrière du compositeur, des roulements de tambours aux cuivres tonitruants en passant par les cordes qui s’emballent, atteignent ici leur apogée.

Si finalement, la carrière de Poledouris n’aura pas connu la longévité et la reconnaissance de celle d’un John Williams, la faute à une mort prématurée en 2006 notamment, le musicien d’origine grecque aura marqué le cinéma d’une empreinte indélébile, au travers de plusieurs pièces monumentales faisant encore aujourd’hui hérisser les poils et développer les muscles de quiconque les écoute.

« La Dernière séance » : transitions au Texas

Voilà qui devrait ravir tous les cinéphiles : La Dernière séance sort en Blu-ray et en version restaurée Director’s Cut. Avec, en prime, un entretien avec Peter Bogdanovich et un documentaire de plus d’une heure sur la préparation, le tournage et la postérité du film.

La Dernière séance occupe une place à part dans l’histoire du cinéma. Chez Peter Bogdanovich, le film est confortablement installé entre les chefs-d’œuvre La Cible et Paper Moon. On a connu pire destin. Dans le Nouvel Hollywood, il a la réputation d’être le dernier métrage de facture classique, mais aussi la pointe avancée du pessimisme chez les néo-cinéastes (barbus ou pas) qui émergent à l’aube des années 1970. Pour tous ceux qui se montrent sensibles aux protagonistes entrant dans l’âge adulte ou aux villes érigées en personnages à part entière, c’est un open bar post-Code Hays, donc affranchi de tous les carcans du puritanisme.

Filmé en noir et blanc, porté par une tripotée de comédiens talentueux – Ben Johnson, Cybill Shepherd, Cloris Leachman, Jeff Bridges, Ellen Burstyn – La Dernière séance place le spectateur face à une géographie dont la typologie n’est autre que celle du désespoir : la ville d’Anarene n’a rien à faire valoir, si ce n’est un modeste bistrot, un vieux cinéma et un café-restaurant. C’est donc en toute logique que les jeunes la fuient sans se retourner, ou y tuent le temps en s’adonnant, de manière inconséquente, aux plaisirs de la chair. « La ville est bien trop petite pour quoi que ce soit », et c’est peut-être la raison pour laquelle l’adultère y a pignon sur rue et que les expéditions au Mexique – prémisses du road movie – constituent à la fois un événement et une cuisante déception.

L’Amérique rurale mise à nu, la jeunesse étudiée par la voie du désespoir, il restait à Peter Bogdanovich à évoquer ce qu’il connaît le mieux : le cinéma. C’est chose faite avec une salle de quartier progressivement dépeuplée, car incapable de faire face à la montée en puissance de la télévision. Là encore, un pessimisme mâtiné de pathétisme vient s’immiscer au cœur du propos. En plus de redécouvrir un monument du Nouvel Hollywood en version restaurée HD, cette édition Blu-ray permet d’en apprendre davantage sur le tournage du film, sur le recrutement des acteurs et sur ce que La Dernière séance représente pour l’équipe qui l’a façonné, grâce à des bonus pour le moins généreux – dont un documentaire indispensable de Laurent Bouzereau.

Bande-annonce : La Dernière séance

Synopsis : Dans une petite ville du Texas, au début des années 1950, les distractions se limitent à un café et un cinéma, qui appartiennent au vieux Sam. Sonny, Duane et leurs petites amies tuent le temps comme ils le peuvent et parfois tombent amoureux. Sam semble être le seul adulte capable de comprendre ces jeunes en proie au désœuvrement, et déjà en quête existentielle. Sa mort vient rompre un équilibre fragile. La café et le cinéma ferment, les relations se tendent et chacun emprunte un parcours différent…

Fiche technique : La Dernière Séance

Titre original : The Last Picture Show
Réalisation : Peter Bogdanovich
Scénario : Peter Bogdanovich et Larry McMurtry
Musique : Phil Harris
Photographie : Robert Surtees
Montage : Donn Cambern
Société de distribution : Columbia
Durée : 1h58
Genre : Drame
Date de sortie : 22 octobre 1971

BD 50 – Master Haute Définition – 1080/23.98p – Encodage AVC
Version originale/version française DTS-HD Master Audio 1.0 – Sous-titre français
Format 1.85 respecté – Noir et blanc – 126 min.

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Musique de films : La nouvelle vague de compositeurs

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Qui sont les plus grands compositeurs du cinéma ? Spécialiste ou non, vous citeriez sûrement Ennio Morricone ou le grand John Williams. Cette majestueuse génération que nous avons la chance de connaître n’est malheureusement pas éternelle. Mais ne vous en faites pas, car une flopée de nouveaux talents, apparus au cours de cette dernière décennie, chamboule la hiérarchie. Retour sur sept d’entre eux, dont les morceaux n’ont pas fini de nous étonner.

Steven Price, le mélomane

Né au Royaume-Uni en 1977, Steven Price attire rapidement l’attention d’Howard Shore après des études de musique et se retrouve immédiatement plongé dans l’industrie en travaillant comme monteur musique sur la trilogie Le Seigneur des Anneaux (2001-2003) de Peter Jackson. Il travaille ensuite, toujours en tant que monteur, sur Batman Begins (2005) composé par Hans Zimmer puis Scott Pilgrim (2010) aux côtés de Nigel Godrich. C’est alors qu’il rencontre Edgar Wright. Celui-ci, après l’avoir vu à l’œuvre, lui demande de composer la bande originale pour Le Dernier Pub avant la fin du monde (2013), le film qui clôt la trilogie Cornetto du réalisateur. Il compose alors un « feel good soundtrack » qui tonifie l’humour par sa totale contradiction avec le sujet du film, tout en s’adaptant à la recette du réalisateur : un subtile mélange de composition originale et de morceaux célèbres.

C’est la même année mais pour une autre œuvre que Steven Price obtient la reconnaissance mondiale : Gravity. Sous la direction d’Alfonso Cuaron, l’immersion totale, qui opère autant au niveau du son que des images, est sublimée par des morceaux parfois grandioses, parfois riches en émotions. Le film est maintes fois récompensé, le travail de Steven Price également (avec un Oscar notamment).

S’il a pu récemment, à nouveau, collaborer avec Edgar Wright sur Baby Driver en 2017 (malgré le fait qu’on retienne surtout de ce film l’utilisation de classiques comme Dave Brubeck ou tant d’autres), ses compositions ont, entre temps, figuré dans Fury (2015) et Suicide Squad (2016). Il sera prochainement aux crédits de The Tax Collector, un thriller avec Shia Labeouf, au synopsis inconnu.

Justin Hurwitz : le parcours sans faute

Il est certainement le plus célèbre de cette sélection car il est déjà devenu une référence, pourtant Justin Hurwitz n’a travaillé que sur trois films. Compositeur américain, attitré à Damien Chazelle dès 2014, il ne s’est pas encore aventuré auprès d’un autre réalisateur mais tout leur réussit pour l’instant. Les deux anciens colocataires, diplômés d’Harvard, débutent tous les deux avec Whiplash. La musique y est centrale et les nombreux morceaux de jazz cadencent ce film au rythme infernal.

Si ce premier chef d’œuvre révèle Damien Chazelle autant que son compositeur, la reconnaissance ultime a lieu deux ans plus tard. Repopulariser la comédie musicale ? C’est possible avec La La Land, l’ovni de 2016 qui conquiert public et critiques. La musique, une nouvelle fois essentielle au récit, permet alors à Justin Hurwitz de s’imposer parmi les grands. Deux Oscars et deux Golden Globes lui sont décernés pour son travail.

Certains compositeurs ont des styles très distinctifs, mais Hurwitz se démarque justement par cette capacité à proposer des morceaux aux influences très variées. Après le jazz et la comédie musicale, il nous livre en 2018 de l’épique et confirme son statut de virtuose avec la bande originale de First Man. Son travail a été injustement ignoré cette année aux Oscars, mais il est d’une évidence que le morceau The Landing, qui sublime la scène de l’alunissage, deviendra à lui-seul une œuvre culte. Il n’y a aucune honte à le dire, Justin Hurwitz est l’un des meilleurs compositeurs de cette décennie et l’on souhaite que ses collaborations avec Damien Chazelle ne se terminent jamais.

Ramin Djawadi, le compositeur à spectacle

S’il s’est pour l’instant consacré à la télévision, et ce avec brio, en travaillant depuis près de dix ans pour le phénomène qu’est Game of Thrones, mais également Westworld avec des superbes adaptations de morceaux pop à la sauce western, Ramin Djawadi a déjà pu composer pour quelques films.

Avec lui, les coups de génie ne se comptent plus. Après sa révélation en 2005 pour la superbe bande originale de la série Prison Break, il parvient à intégrer l’industrie du cinéma et se fait réellement connaître à la suite du succès d’Iron Man en 2008. Lancé sur la dynamique des blockbusters, il enchaîne les projets comme Le Choc des Titans (2010), Pacific Rim de Guillermo del Toro (2013) ou Warcraft : le Commencement et La Grande Muraille en 2016.
Ces choix de la part du génie iranien peuvent étonner, mais le temps consacré chaque année au mastodonte qu’est Game of Thrones peut expliquer son manque d’ambition.

Voilà pourtant que la production de cette série déjà culte est terminée, Ramin Djawadi va désormais pouvoir se consacrer à des projets plus importants, même si rien n’est acté pour l’instant.

https://www.youtube.com/watch?v=hsdoUqqDbTA

Nicholas Britell : entre Adam Mckay et Barry Jenkins

Seulement âgé de 38 ans, Nicholas Britell a su s’associer aux bons réalisateurs. Il ne se fait connaître qu’en 2015 avec The Big Short (pour un revirement de carrière du directeur Adam Mckay), mais sa progression sera rapide puisque dès l’année suivante, il est loué pour son travail sur Moonlight, de Barry Jenkins, qui obtient des nominations à tous les festivals.

Après une année assez vide durant laquelle il ne travaillera que sur Battle of the sexes, il revient en force, avec deux compositions en 2018, deux retrouvailles. D’un côté Mckay pour Vice, de l’autre Jenkins pour If Beale Street Could Talk. Si les deux sont des succès critiques, le travail de Britell est surtout marquant sur la deuxième œuvre. La bande originale lyrique, parfois romantique, parfois tragique, nous berce avec une douceur inouïe et définit la singularité de ce film.

Actuellement, Nicholas Britell travaille sur Carmen, une adaptation de l’opéra de Bizet, dont le tournage sous la direction de Benjamin Millepied devrait bientôt commencer, de quoi explorer de nouvelles capacités chez le compositeur.

Trent Reznor & Atticus Ross : le duo électro

Ces deux compositeurs sont les plus âgés de la sélection, mais leur révélation a été tardive. L’un est né en 1965, l’autre trois ans plus tard. Ils se connaissent depuis plus de vingt ans, notamment car Atticus  a produit quatre albums du groupe de metal Nine Inch Nails, dont Trent est le fondateur. Ce dernier rentre progressivement dans l’industrie en écrivant quelques morceaux pour Se7en de David Fincher (1995) ou Lost Highway de David Lynch (1997) mais sans parvenir à réellement se distinguer. Il continue à composer quelques morceaux au début des années 2000 (Destination Finale ; Lara Croft : Tomb Raider ; Resident Evil), mais se consacre principalement, tout au long de cette période à son groupe qui sort régulièrement de nouveaux albums. En dehors du cinéma, il a également écrit Hurt, la célèbre chanson de Johnny Cash régulièrement utilisée dans des long-métrages.

Fincher, qui l’a repéré sur le tournage de Se7en, l’approche alors pour son prochain projet : The Social Network. Trent Reznor s’associe à Atticus Ross, avec qui il compose l’une des meilleures bandes originales de la décennie. Les récompenses aux Golden Globes puis aux Oscars en 2011, devant Inception, semblent en attester et signent le début d’une longue collaboration avec le réalisateur. Les sons si particuliers obtenus par un synthétiseur, distinguent considérablement cette bande originale, pourtant très fidèle à l’atmosphère du film, et définiront désormais le style de nos deux compositeurs.

Après ce premier succès, le duo compose pour Fincher les bandes originales de Millénium : Les hommes qui n’aimaient pas les femmes (2011) puis Gone Girl (2014) obtenant, à chaque fois, une nomination aux Golden Globes. Malgré l’abandon de World War Z 2, reste à voir si les trois hommes comptent, à l’avenir, continuer de coopérer.

Plus récemment, leur travail nous a été proposé dans Bird Box, le thriller sorti l’an dernier sur Netflix. Sa bande sonore simple et lente, aux instruments acoustiques accompagnés de sons naturels, participe avec une importance capitale au développement de la tension tout au long du film, mais nous montre également que l’électro, toujours présente, a sa place dans tous les genres.

A ce jour, hormis quelques projets solos (Atticus Ross vient de composer la bande originale de Watchmen, la future série HBO), le duo n’a aucun autre projet de cinéma prévu.

Rich Vreeland, alias Disasterpeace

Si un style semble émerger avec cette nouvelle génération de compositeurs, c’est bien la musique électronique. Né en 1986, Rich Vreeland exploite le « chiptune » (ou musique 8-bit), des sons très synthétiques qui rappellent les anciens jeux-vidéo. Très attaché à ce style, il parvient pourtant à proposer sur It Follows (2014), son premier film, dirigé par David Robert Mitchell, une ambiance très anxiogène et effrayante pour une des bandes sons les plus angoissantes de ce début de siècle.

Cela ne fait que contribuer au succès du film qui permet à Mitchell et Vreeland, quatre ans plus tard, d’attaquer un nouveau projet. En 2018 sort Under The Silver Lake. Pour ce film mystérieux et loufoque, Disasterpeace compose une bande sonore assez atypique, entre pop et rock, blues et psychédélique. Si le film déçoit globalement le public et ne connaît pas le succès escompté, les compositions n’en sont pas moins mémorables tant elles apportent à l’atmosphère du récit.

Après ces deux films sous la direction de David Robert Mitchell, notre compositeur s’est récemment lancé dans de nouveaux projets. Il a notamment signé pour Triple Frontière, le film Netflix avec Ben Affleck et Pedro Pascal sorti ce mercredi 13 mars.

Serenity, de Steven Knight : plein soleil 2.0

Dans Serenity, le thriller de Steven Knight, Matthew Mc Conaughey retrouve sa barbe de trois jours vue dans Mud sur les rives du Mississippi, J Nichols, 2012) et sa collègue spationaute d’Interstellar pour partir à la pêche. Une journée somme toute normale.

Synopsis : Le capitaine d’un bateau de pêche caribéen est confronté à un dilemme quand son ex-femme refait surface et lui demande de tuer son mari violent.

Un plan signature, ça vous branche ? Non non, restez… Je ne fais pas de drague lourde, je vous propose juste de revoir des plans iconiques pendant près de deux heures, disséminés dans un polar branché. J’espère que ça vous intéresse, c’est justement ce type de production qui peut racheter une âme à Netflix. Voilà sa politique des hauteurs.Allez, on sort donc la tête de l’eau, limpide, tel un requin farfadet, pour ensuite longer la surface de l’eau sur 500 mètres comme un drone. Ensuite, hop, je pars en hauteur pour une superbe plongée totale sur un petit bateau : le serenity. Deux gros pleins de soupe entourés de cadavres de canettes de mauvaise bière grillent au soleil en attendant que des thons se ferrent tous seuls sur leurs lignes. Matthew McConaughey, au poste de pilotage a les cheveux frisés au vent : n’en rajoutez plus, j’en ai déjà assez pour faire un autre paragraphe. Les dents de la mer, Plein soleil et je passe ces plans d’intro de tous les films tournés sur des rivages : en trois plans, le film de Steven Knight commémore un large éventail filmique dans lequel tout un chacun pourra se projeter.

Peu importe les titres, au fond, car les signatures sont là. On convoque des repères visuels très facilement identifiables pour littéralement vous embarquer dès les premières mesures.Et le cinéma, c’est souvent comme une vente chez Stéphane Plaza : les premières secondes sont déterminantes. Signer son entrée de manière pompière et iconique donne le ton d’une œuvre qui se gorge de références assumées. Avec un tel casting au programme, ceci a même de quoi interpeller. Sans grands acteurs, une telle intro serait digne d’un mauvais téléfilm, mais là le bat blesse. Vers quoi voguons-nous ? Une parodie ? Un métafilm ? Un autre nom savant ?

Steven Knight, en bon prince des scenarii sait très bien le poids de ces références : on parle tout de même d’un gars qui est l’auteur de scripts de nombreux films dont par exemple le marquant Dirty pretty things (Stephen Frears, 2002) ou par exemple de Peaky Blinders, la série TV en vogue chez les amateurs de gapette (mais si, vous savez, cette casquette très ramassée que tous les hommes stylés portent dans la rue… ? Vous l’avez ? Voilà !). Côté ciné, Steven a une filmographie plus légère, avec notamment un film avec Jason Statham/tatannes (Crazy Joe, 2013), un polar arty avec Tom Hardy (Locke, 2014) avant de réaliser Serenity.Matthew McConaughey incarne Baker Dill, un marin misanthrope mi-alcoolique, surtout quand il n’arrive pas à retrouver son Moby Dick à lui : un énorme thon. Accompagné de son souffre douleur Duke (Djimon Housou) il promène des touristes sur un océan limpide, pour leur faire attraper des gros poissons. Le synopsis raconte la suite, nul besoin d’en rajouter. Ce polar solaire présente les attraits du suranné, avec une ex-femme (Anne Hathaway) iconique, digne de Rita Hayworth et un gros mari mastar plutôt violent (Jason Clarke) que tout le monde veut détester ou tuer, en fonction des moments de la journée. Le film de Steven Knight suscite le trouble, à jouer d’éléments visuels et narratifs très clichés qui le mènent petit à petit vers les limites de la parodie. Il suffit pour cela de raconter le panoramique introduisant le personnage d’Anne Hathaway. Au milieu d’un bar mal fagoté, soudain le silence se fait pour que le dialogue s’instaure. C’est très artificiel et convoite encore des souvenirs, ici donc La Dame de Shanghai (Orson Welles, 1948).

Il serait autant prétentieux qu’irréaliste d’imaginer la part de volonté dans l’esprit du cinéaste dans cette envie d’utiliser des strates de cinéma pour créer son propre film. Et comme je ne suis pas télépathe ou mentaliste, ce qui serait ici des atouts sérieux pour décrypter les pensées de Steven Knight, je me contenterai de dire que cette démarche apparaît au final très cohérente avec l’énorme twist scénaristique de la moitié du film. Il est cependant problématique à plusieurs titres. Il dévoile tout d’abord entièrement le procédé alambiqué qui cautionne l’existence même de son univers diégétique, mais il le fait également hélas bien tôt dans la progression du récit. L’analyser devient donc problématique et demande des trésors de précaution pour ne rien dévoiler de cette surprise, mais cette posture même dans laquelle il pose ses commentateurs et ses spectateurs paraît être son essence même. On ne peut le commenter ni le juger comme n’importe quel (mauvais) film. Il échappe à cette emprise, sans pour autant être totalement inclassable.En fait, Serenity est un film multivers. Cette théorie des multiples univers parallèles en vogue dans les revues scientifiques est ici piquant à évoquer, quand le casting lui-même est marqué par beaucoup d’entre eux : d’autres films. Amistad, où Djimon Hounsou et Matthew McConaughey ont joué, Interstellar, lui-même fervent symbole de la théorie, avec encore Matthew et Anne Hathaway. Ce revirement scénaristique au mitan du film permet en conséquence de percevoir un questionnement métafilmique: Qu’est ce qu’un film ? Où commence t-il, où s’arrête t-il ? Mais aussi à quoi sert-il ? Tout autant de réflexions qui viennent imperceptiblement pendant son visionnage, mais qui demandent une vraie introspection pour devenir concrètes (Oui, là, je suis en plein dedans, et je vous assure que c’est hyper fatiguant).

Au-delà de la mise en scène et de la direction d’acteurs, il est dur au premier degré de trouver de réelles qualités à cet ouvrage. Son intérêt est ailleurs, comme la vérité dans X-files. Serenity n’échappe ainsi pas à un test assez simple. Prenez un commun des mortels. En l’occurrence moi. Sans avoir à le chroniquer, à le décortiquer et le reconstruire, cette pertinence que je retrouve ne m’aurait pas frappé. Interstellar est évoqué plus haut, Steven Knight n’a hélas assurément pas la maîtrise scénaristique d’un Christopher Nolan pour totalement maîtriser son sujet. Et il est très glissant.Certains apprécieront le twist et s’en satisferont, d’autres trouveront leur plaisir à décortiquer le défi scénaristique qu’il pose. Mais beaucoup risquent de passer à côté. Non pas par manque d’acuité intellectuelle, mais par manque de repères solides pour suivre sa réflexion. Le spectateur, lassé et noyé par trop de références et ce style auto-parodique qui nourrit la bête, pourra regarder Serenity comme un film fier d’être hybride dont la nature n’est pas d’être accessible. Et libre donc à lui de le faire passer pour ce qu’il est également : un mauvais polar surjoué sous le soleil.

Tu veux que je te passe de la crème dans le dos ?

Serenity : Bande-Annonce

https://www.youtube.com/watch?v=wUyY2vprqz8

Serenity – Fiche technique

Titre original : Serenity
Réalisation et scénario : Steven Knight
Interprétation : Matthew McConaughey, Anne Hathaway, Jason Clarke
Costumes : Danny Glicker
Photographie : Jess Hall Matthew
Montage : Laura Jennings
Musique : Benjamin Wallfisch
Pays d’origine : Etats-Unis
Genre : thriller
Durée : 106 minutes
Date de sortie : 8 mars 2019 (Netflix)

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2.5

Quatre nouveaux films de Jean-Pierre Mocky en DVD

En 2018, les éditions ESC avaient sorti 6 films de Jean-Pierre Mocky, dont certains comptaient parmi ses plus célèbres. Elles complètent le tableau avec quatre nouvelles sorties, qui montrent la richesse de l’œuvre de ce réalisateur si particulier.

Alors que parmi les sorties de 2018 on pouvait compter sur des films célèbres comme Un Drôle de Paroissien, Solo ou Les Compagnons de la Marguerite, dans la fournée de ce mois de mars, un seul film est vraiment connu, L’Ibis Rouge. L’action du film tourne autour de deux personnages, un employé de bureau terne et triste qui se transforme en étrangleur pervers, et un représentant en liqueurs qui a une grosse dette à rembourser. Autour d’eux gravite toute une série de personnages secondaires hauts en couleurs, qui dressent un portrait sarcastique de la France de l’époque, entre misogynie et racisme. Le schéma du vaudeville se superpose à une atmosphère noire, créant un film unique, mêlant running gags, histoires de couples et affaire criminelle. Comme c’est souvent le cas avec Mocky, le film réunit une bande d’acteurs qui s’en donnent à cœur joie : Michel Serrault, Michel Galabru, Michel Simon et Jean Le Poulain, entre autres.

La véritable perle de cette livraison se trouve peut-être dans Les Dragueurs. Le premier long métrage de Mocky raconte la virée nocturne de deux hommes en quête d’aventures d’une nuit. Derrière ce scénario maigre comme un fil de fer se cache un très beau film, tour à tour drôle ou émouvant. Chacun des personnages a une raison particulière de se laisser dans le jeu de la drague inconséquente : l’un (Jacques Charrier) parce qu’il cherche la femme de sa vie (la seule, l’unique, celle qui est destinée) et que pour la trouver, il faut bien se mettre en quête ; l’autre (Charles Aznavour), parce qu’il n’a eu jusqu’à présent aucune conquête amoureuse et qu’il se sent rejeté. Chaque personnage, homme ou femme, souffre de cette solitude urbaine qui sera le sujet de tant de films. Il faut voir les regards mélancoliques que lancent tour à tour les personnages. Alors que l’argument aurait pu donner un film scabreux, Mocky joue tout en finesse dans la description d’une société où le rapport humain se modifie imperceptiblement vers plus de repli du soi. De plus, sorti en 1959, Les Dragueurs se distingue par une grande liberté de ton, aussi bien dans le propos que dans la forme, et fait fortement penser à la Nouvelle Vague. En bref, un film à découvrir !

Toujours dans l’esprit de la Nouvelle Vague, quatre ans plus tard, Mocky sort Les Vierges. Le film réunit cinq sketches qui sont autant de portraits de jeunes femmes qui vont perdre leur virginité. Outre, là aussi, un sujet qui aurait pu dériver mais qui se retrouve très maîtrisé, le film est l’occasion pour Mocky de faire une comédie de mœurs grinçante. Son sens de l’observation lui permet de mettre en scène des situations plus vraies que nature.

Enfin, le quatrième film que nous propose ESC s’intitule Le Piège à cons et date de 1979. De l’aveu même du réalisateur (qui tient aussi le rôle principal), le film serait la conclusion d’une trilogie entamée avec Solo et L’Albatros. Il est ici aussi question de politiciens corrompus et d’un homme marginalisé qui tente de mettre à jour des magouilles. Le professeur Rayan revient discrètement après dix ans d’exil. Il apprend qu’un de ses élèves (et disciples) politiques a été abattu par la police. Plus qu’un énième film sur la corruption, Mocky s’interroge surtout sur l’engagement politique, le réveil politique de la jeunesse dix ans après Mai 68.

L’arrivée de ces films en DVD est une excellente nouvelle pour les fans de Mocky. L’image est d’une grande qualité, mais le son laisse parfois un peu à désirer (ce qui est dommage pour un cinéaste chez qui les dialogues sont si importants). Enfin, pour chaque film, l’unique bonus réside dans un entretien avec le réalisateur. C’est un peu court, et on aimerait en savoir plus sur ces films qui mériteraient une analyse plus fouillée.

Caractéristiques


LES DRAGUEURS

1959 – film de Jean-Pierre Mocky avec Jacques Charrier, Charles Aznavour.

 

LES VIERGES

1962 – film de Jean-Pierre Mocky avec Gérard Blain, Jean Poiret, Charles Aznavour

 

L’IBIS ROUGE

1975 – film de Jean-Pierre Mocky avec Michel Simon, Michel Serrault, Michel Galabru, Jean Le Poulain, Evelyne Buyle

 

LE PIEGE A CON

1979 -1h30 – film de Jean-Pierre Mocky avec Jean-Pierre Mocky, Catherine Leprince, Bruno Netter, Jacques Legras

  

Sortie : le 5 mars 2019

Prix conseillé : DVD :  16,99 euros

Joe Hisaishi : les multiples visages du Japon

Joe Hisaishi, de son véritable nom Mamoru Fujisawa, est un compositeur et chef d’orchestre japonais. Sa carrière riche, pléthorique montre que le cinéma n’a jamais été loin de son univers si particulier et hétéroclite. Au contraire même : il prouvera que son art et l’émotion florissante qui se dégage de ses partitions correspondent à merveille avec le médium qu’est le cinéma. 

Faire déceler l’amour de deux personnages au travers de mélodies suaves, caractériser la souffrance d’un père de famille avec de simples violons, faire retentir la féerie guerrière d’une combattante, ou couvrir la nostalgie d’un écrivain, c’est la symbiose même de la musique de Joe Hisaishi. Un compositeur qui ne parle pas avec les mots mais qui le fait avec les sons et donne aux films pour lesquels il compose, la sève de leur puissance évocatrice. Il croisera la route de nombreux cinéastes mais deux de ses collaborations, les plus marquantes et influentes, nous intéresseront ici bas : celles avec Takeshi Kitano et avec le studio Ghibli (Hayao Miyazaki et Isao Takahata). Ce n’est pas anodin si les deux cinéastes virent leurs films se marier à la perfection avec les compositions iconoclastes du musicien : Kitano et Miyazaki sont deux grands rêveurs. Deux réalisateurs qui utilisent le cinéma pour y insérer une émotion rare et un sentiment de liberté qui ne s’évaporent pas avec le temps. 

Takeshi Kitano : le calme de la tempête

De prime abord, la violence sèche et épidermique qui imprègne les films de Kitano pourrait avoir du mal à s’accommoder avec des plages de violons ou des mélodies faites à coups de trompettes jazzy. Pourtant, le cinéma de Kitano ne serait pas le cinéma de Kitano sans la présence de Joe Hisaishi pour nous faire comprendre l’univers mélancolique et le mutisme des personnages qui font le sel d’oeuvres comme Hana Bi ou Sonatine. C’est aussi à cet endroit là que le cinéma et la musique trouvent leur parfait équilibre: cette compréhension immédiate de l’exaltation de la violence poétique de Kitano et le lyrisme des mélodies de Joe Hisaishi. Par exemple, il est difficile de ne pas fondre en larmes à l’écoute des douces notes de Joe Hisaishi devant cette suite de tableaux ou lors des derniers soupirs de ce couple à la fin d’Hana Bi: le sourire de deux parents amoureux voyant pour la dernière fois la tendresse de leur fille, de manière imaginaire, prenant alors le bonheur qui leur a été retiré. Deux balles restent, et sonne le glas, pour faire s’échouer le son des vagues dans une tristesse qui résonne de longues minutes après la fin du générique. 

Joe Hisaishi et Kitano, c’est un peu comme David Lynch et Angelo Badalamenti ou John Williams avec Steven Spielberg, ou même plus récemment Trent Reznor et David Fincher : deux artistes qui innervent l’art de l’autre pour aller au point de chute qu’est celui de l’émotion. Deux artistes qui arrivent à comprendre les intentions de l’autre. A titre d’exemple, il est difficile de ne pas s’extasier devant les mélodies virevoltantes et les synthés flottants d’Hisaishi dans Kids Return, qui scrute avec ses mélodies palpitantes une adolescence vacillante d’où surgit une interrogation qui concerne le point de chute d’une vie, où ces jeunes lascars courent en ligne droite dans un tunnel dont ils ne voient pas le bout. Mais ce qu’il y a de formidable dans leur collaboration, c’est cette capacité à changer de registres, à épouser les ruptures de tons, à tordre le cou au genre cinématographique et à déceler la sensibilité d’un Japon en pleine crise existentielle. De ce fait, Kitano parle autant des yakuzas que des simples jeunes adolescents de périphéries, tout comme il parle autant des pères ou mères de famille que d’enfance tourmentée. À chaque fois, Joe Hisaishi déniche la partition parfaite, creuse le sillon d’une émotion sombre et tumultueuse, celle qui nous fait voyager aux confins du Japon (notamment Tokyo) avec des ritournelles lyriques, des sonorités locales ou même des harmonies dramatiques. Le compositeur sait amadouer le cinéma et devient le traducteur émotionnel de l’image : avec ses douces notes de piano dans L’été de Kikijuro ou l’aspect céleste et ésotérique de son orchestration dans Sonatine. Ce dernier est l’exemple frappant : Sonatine se met alors à sonner comme une douce mélodie, marginale et pessimiste. 

Sous les nappes dramatiques de Joe Hisaishi, Kitano ne cesse de faire parler les regards troublants de gravité, notamment celui d’un yakusa lassé et fatigué par tant d’agitations, qui a vu sa jeunesse lui passer sous le nez et qui par la force des choses et pour se mettre à couvert d’un affrontement entre clans yakuzas, se rend sur une plage afin de revivre les réminiscences de son enfance perdue. C’est un doux euphémisme que de voir de l’émotion sortir des compostions de Joe Hisaishi. Mais alors que ce dernier sait parfaitement conter les affres de la réalité, tout en sachant s’adapter au langage d’une humanité en proie au doute, d’autres collaborations vont marquer sa carrière : c’est aussi avec les films d’Hayao Miyazaki ou d’Isao Takahata que le musicien va dévoiler tout son talent. 

Hayao Miyazaki : les sens du monde

Joe Hisaishi quitte les sphères d’un Japon naturaliste pour s’élever vers les sphères de l’animation, toucher du doigt la beauté et la liberté du fantastique. Un monde qui comme celui de Kitano, caresse autant l’univers enfantin avec tout ce que cela signifie en terme de rêverie, que celui des adultes avec tout ce que cela contient comme thématiques, à l’image de ces plages conquérantes et agiles faites de violons stridents et voluptueux pour faire naitre la violence du propos écologique de La Princesse Mononoké. Joe Hisaishi a cette immense qualité de faire ressortir des films d’animation, de Miyazaki mais aussi d’Isao Takahata, ce combat, cette grandeur humaniste, cette tempête qui s’abat entre l’innocence déchue des personnages et l’apparition de leur nouveau regard sur le monde qui devient de plus en plus mutant. Alors que chez Kitano, Hisaishi convoitait les contours de l’émotion, sa collaboration avec l’animation lui permet de diversifier ses mélopées, s’échappe vers une matière plus organique : s’élever vers le ciel, sentir le feu, la terre ou même l’eau. Dans l’univers fécond et environnemental de Miyazaki, Hisaishi est comme un poisson dans l’eau, un musicien qui se sent en osmose avec l’imagination débordante du réalisateur : offrir un océan de sens devant nos yeux ébahis. 

C’est l’une des choses qui décrit le mieux la composition du film Le Conte de la princesse Kaguya de Takahata : une bande originale ancestrale, triste et teintée de comptine enfantine qui dévoile la tristesse d’une fille qui ne discernait plus sa place, et qui a trouvé écho dans les oreilles de contrées stellaires face à une douloureuse acceptation d’une mort prochaine. Un peu comme Nujabes avec la série de Shinichirō Watanabe, Samurai Champloo, Hisaishi sait se fondre dans les traits méticuleux et abstraits de l’animation des studios Ghibli. Du voyage initiatique inquiétant d’une enfant dans Le Voyage de Chihiro, la phosphorescence du Château dans le ciel ou les envolés aériennes de Mon voisin Totoro, Hisaishi sait retranscrire la liberté, cette envie de planer et surtout, ce goût pour la découverte élégiaque : là où l’émotion mortifère de Kitano se télescopait avec les ritournelles du compositeur, les croisades de Miyazaki vers le fantastique et la magie se répercutent contre les sonates d’Hisaishi. Le rapport artistique entre les deux hommes ressemble parfois trait pour trait à la collaboration entre Jacques Demy et Michel Legrand: des « co créateurs » d’oeuvres en suspens et qui semblent indissociables dans le processus créatif. Durant toute sa carrière, Hisaishi a montré qu’il était un artiste caméléon qui savait s’adapter au réalisateur avec qui il travaillait. Mais pas seulement: il est un innovateur, un roi parmi les siens, un musicien dont l’humanité et l’humilité ont fait l’aura. 

 

Iwo Jima : fraternité d’armes versus propagande militaire en Blu-ray

Il y a bientôt deux mois sortait en Blu-ray chez les éditions Rimini Iwo Jima (en vo : Sands of Iwo Jima), film réalisé par Allan Dwan en 1949 avec John Wayne et John Agar. Retour sur ce pré-Maître de Guerre au récit choral mis à mal par une démarche de propagande trop importante sur sa fin.

Synopsis : 1945, durant la guerre du Pacifique. Des soldats américains se préparent à participer à deux combats meurtriers, dont la célèbre bataille de l’île d’Iwo Jima.

John Wayne est le maître de guerre

Le film, réalisé par Allan Dwan, un solide artisan du cinéma hollywoodien (La Femme aux révolvers, entre autres), fonctionne jusqu’à sa dernière partie, soit le segment consacré à la bataille d’Iwo Jima. En effet, ce pré-Maître de Guerre réussit à mettre en place la dynamique du groupe dirigé par l’officier John Stryker. Ce dernier n’est pas sans rappeler celui incarné par Clint Eastwood dans son film suscité. Les nouvelles recrues le trouvent vachard, salaud… En bref, il est perçu comme un enfoiré de première implacable.

Comme dans le film du réalisateur du Retour de l’Inspecteur Harry et d’Impitoyable, l’officier est en fait habité par une mélancolie. Les deux ont perdu leur famille à cause de leur carrière et souhaitent, plus que tout autre, la survie de leurs hommes, d’où un entrainement redoutablement intensif. Ce récit d’initiation, croisé avec une histoire amoureuse loin du pays, est efficace et maîtrisé. Cela, à tel point que le soldat haineux interprété par le pudique John Agar devient un élément conséquent de l’intrigue. On retiendra notamment cette scène importante : Agar fête la nouvelle d’un premier enfant avec la bande. Wayne et un autre officier débarquent dans le bar. Alors que Stryker, de bonne humeur, ouvre le dialogue avec le soldat, celui-ci se renferme et révèle sa haine pour le sergent. Mieux que ça, il réclame le droit de ne pas l’apprécier en dehors de l’emploi du temps militaire. La scène est forte : une entente entre Wayne et ce soldat semble impossible. Là où les autres soldats ont compris le bien fondé de la méthode Stryker, le private interprété par Agar – persuadé d’être la honte de son père colonel récemment décédé – se renferme sur lui-même et dans sa relation à distance avec sa famille fraichement fondée.

La haine de ce soldat contre un officier de plus en plus compris, respecté puis admiré par ses pairs apporte une singularité à ce force group movie. Un caractère unique qui se voit hélas mis à mal par le dernier acte du film et le traitement de l’attendue conclusion heureuse entre les personnages d’Agar et Wayne. En effet, l’entente entre les deux hommes arrive comme un cheveu sur la soupe ou presque. Tous deux deviennent fraternels juste après deux événements, le premier maladroitement amené, le deuxième justifié par le contexte, et l’un et l’autre se font écho.

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John Wayne et John Agar, copains comme cochons en un clin d’œil ou presque

Iwo Jima official

Justement, ce contexte porte le dernier acte du film et renvoie à son titre. Il est bien entendu question de la bataille d’Iwo Jima. Les premiers combats vécus par le groupe ne manquaient pas de densité temporelle. A l’inverse de ces premiers coups de feu, la bataille d’Iwo Jima subit le même rapide traitement que la relation Agar-Wayne. Malgré un découpage narratif en trois séquences temporelles distinctes, l’événement semble filer à toute vitesse. L’ensemble court vers le cheminement du film introduit au début de sa dernière scène, le dressage du drapeau américain sur le mont Suribachi le 23 février 1945, événement célèbre grâce à la photographie de Joe Rosenthal.

Le récit rushe jusqu’à cette vision connue du monde entier en finalisant ses arcs narratifs: la relation Wayne-Agar d’abord ; l’apothéose fraternelle de cette section militaire qui a, dans sa majorité, réussi à survivre. Cette dernière est mise en place de façon brute et kitsch. Le long métrage s’enfonce alors pleinement dans la gloriole militaire. Lors de son final, l’hommage aux marines tout en nuances humaines porté par une forme d’humanisme qu’est Iwo Jima vire dans la propagande pure et simple. Le making of du film, dont le contenu est court mais intéressant, présent sur la galette Blu-ray, vient confirmer l’amertume laissée en bouche par cette fin de film.

En effet, il y est expliqué que le métrage a été conçu afin sauver le corps des marines des Etats-Unis, institution qui risquait d’être mise en placard peu après la fin de la seconde guerre mondiale. Film de commande projeté par la suite à toutes les nouvelles recrues des camps d’entraînement des marines, Iwo Jima a été soutenu par la base de marines de la côte californienne, que ce soit en termes de conseils et de soutien technique (véhicules et images d’archive) ou humain (figurants). Son final propagandiste forcené est aussi soutenu par les trois survivants ayant officiellement érigé la bannière étoilée sur le Mont Suribachi : René Gagnon, Ira Hayes, et John Bradley. Les trois soldats qui, en réalité – comme le mit en lumière le formidable Mémoires de nos Pères (2006) de Clint Eastwood – ont érigé le deuxième drapeau, puis ont été utilisé pour le soulèvement de dons pour l’armée.

La célèbre photographie de l’événement citée ci-dessus a capté cette deuxième mise en place du drapeau américain. Ainsi Iwo Jima, conte d’une fraternité – et d’une romance – nées dans l’effort, l’usure et le sang d’une bande de troopers à l’entente prégnante, se fourvoie pleinement lors de son dernier acte dans les attentes propagandistes précommandées, si bien que la narration est complètement négligée au profit de l’éloge d’un glorieux mensonge américainEnfin, une certaine ironie ressort aussi de l’expérience. En effet, la gloriole militaire met à mal une belle invitation implicite à rejoindre le corps des marines, portée par l’émouvant récit de frères d’armes. On assiste ainsi, lors de son final, à l’échec de l’unité du projet propagandiste justement censé nous vendre l’unité du United States Marine Corps.

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Retrouvez les caractéristiques techniques de l’édition Blu-ray en bas de page.

Sur l’édition Blu-ray

Le master Blu-ray  présenté par les éditions Rimini est une belle surprise. Les reconstructions de bataille sont visuellement impressionnantes. Certes, les images d’archives se démarquent des prises de vues de la production. Mais les premières ne jurent pas avec les dernières. Malgré la présence de poussière et égratignures sur l’ensemble, ce master HD surprend par son rendu au piqué et au contraste formidables, soutenu par une piste originale plus que solide, malgré un thème d’introduction et de fin un poil saturé par moments. Les fans de VF seront déçus.

Celle-ci est saturée. Manquant considérablement de détails sonores, la version française est dominée par des dialogues français au rendu médiocre avec un faible arrière plan musical.

On regrettera enfin la présence d’un seul complément – accompagné par l’éternelle présence de la bande-annonce originale – même si ce court bonus s’avère être intéressant. Ce court métrage promotionnel n’hésite pas à exposer le contexte politique dans lequel est né Iwo Jima, n’hésitant pas à mettre en avant le projet patriotique portant le film, mais aussi le formidable travail de production, ainsi que la merveilleuse dynamique d’équipe mise en place par Allan Dwan et ses acteurs. Cela, en évitant bien sûr d’utiliser un certain comme il devrait l’être : propagande.

Bande-annonce – Iwo Jima/ Sands of Iwo Jima (1949)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES

USA – 1949 – N&B – 105 mn – 1920 x 1080p – Langues : Français / Anglais – Son : Dual Mono DTS HD – Sous-titres : Français – Format image : 1.37 – 16/9 compatible 4/3 – 109 mn – Rimini Editions

SUPPLÉMENTS

Making  of (17 mn – VOSTFR)

Date de sortie : 22 janvier 2019 – Prix de lancement : 19,99 €

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