Basil Poledouris : l’épique ou rien

Loin d’être aussi connu qu’un John Williams ou un Howard Shore, le compositeur américain d’origine grecque Basil Poledouris n’en reste pas moins l’un des plus talentueux musiciens ayant officié dans le 7ème art. Si sa vaste filmographie comporte quelques navets mettant en scène Steven Segal ou des bluettes kitschs des années 80 comme Le Lagon bleu, on y trouve également de belles pépites d’une portée épique sans égale. Il est donc temps de rendre à César ce qui est à César et de (re)découvrir l’apport du grand Basil Poledouris au monde du cinéma.

Né en 1946, Basil Poledouris voit très vite le cinéma comme le médium de sa génération et le meilleur moyen de révolutionner la musique. Il se lance alors dans des études de cinéma à l’université de Los Angeles. Par ce moyen, il fait la connaissance de plusieurs futurs cinéastes qui seront décisifs dans sa carrière. On y compte Randal Kleiser, pour lequel il offrira une partition riche en émotions alliant parfaitement le côté romantique et aventure exotique du film Le Lagon bleu qui propulsera Brooke Shields au rang de sex-symbol. Poledouris viendra lui prêter main-forte à trois autres reprises, notamment sur son adaptation du roman de Jack London, Croc Blanc. Mais la rencontre qui apportera le plus au cinéma est bien entendue celle avec John Milius.

L’Art de la Guerre

Le co-scénariste d’Apocalypse Now va en effet faire de Basil Poledouris son compositeur attitré, collaborant avec lui sur pas moins de cinq films (sur les sept réalisés par Milius). À vrai dire, cette collaboration débute dès leurs études où Poledouris va écrire le score du court de fin d’étude de Milius, The Reversal of Richard Sun. Deux artistes qui vont être réunis autour d’un thème similaire tout au long de leur carrière, celui de la guerre. C’est en effet dès Big Wednesday, film traitant d’une amitiés entre surfeurs qui va être mise à mal par la guerre du Vietnam que les qualités lyriques des compositions de Poledouris vont ressortir. Poledouris accompagnant les affrontements entre les surfeurs et les vagues par des musiques où cordes, percussions et instruments à vent font ressortir toute l’intensité du combat. Mais bien évidemment, ce n’est pas pour le bande-originale de Big Wednesday que le nom de Basil Poledouris va forcément marquer les esprits. Il s’agissait juste ici de préparer le terrain pour ce qui est certainement l’un des scores les plus épiques du cinéma. Vous l’aurez deviné, on parle bien sûr de Conan le barbare, deuxième fruit de l’union Milius/Poledouris.

Sorti en 1982, le film qui aura fait de Arnold « Monsieur Univers » Schwarzenegger une star, dispose en effet de l’une des compositions les plus impressionnantes qui soit. En enrobant de ses saillies martiales les aventures du plus connu des cimmériens, Poledouris grave son nom dans l’histoire du cinéma. Il ne faut d’ailleurs pas attendre très longtemps pour découvrir la puissance de ses compositions. Le morceau Riddle of Steel accompagnant la discussion entre Conan enfant et son père sur le dieu Crom suffit à poser, à l’aide de ses bois, l’atmosphère merveilleuse du film. Un voyage dans un monde lointain, tout en offrant un moment de communion entre un père et son fils avant une tempête qui ne sera que plus redoutable. Car quand les cuivres se mettent à sonner, que les tambours battent, que les chants guerriers en latin commencent à retentir, le ciel s’obscurcit. Débute ainsi l’inénarrable Riders of Doom accompagnant le terrible massacre du village de Conan par les hommes de l’effroyable Thulsa Doom, un morceau d’une force brute, résumant à elle seule l’adjectif épique. En seulement quinze minutes, Poledouris démontre toute la portée opératique de son œuvre. Quelque chose qu’il va cultiver tout au long du film, enrobant les scènes d’action par des morceaux tous plus belliqueux les uns que les autres, tout en sachant convoquer une aura héroïque dans des séquences plus intimistes, en témoigne la découverte de l’épée de l’Atlante.

Si le point culminant de la paire Milius/Poledouris a été atteint avec Conan, il ne faut pas pour autant dénigrer les autres pierres de l’édifice. Toujours dans le thème militaire propre à John Milius, qui lui vaudra d’être taxé de cinéaste fasciste, on retrouve le très Reaganien, L’Aube Rouge. Le film met en scène une invasion communiste aux États-Unis et montre comment une troupe d’ados va mener la combat en mode guérilla. Un étrange mélange de Breakfast Club et de Rambo qui termine sur une marche militaire aux roulements de tambours des plus patriotiques. Autre film où le conflit joue un rôle important, L’Adieu au roi où Nick Nolte déserteur de la Seconde Guerre mondiale se voit devenir le leader d’une tribu d’indigènes sur l’île de Bornéo. L’occasion pour Poledouris d’offrir à nouveau des thèmes de batailles d’un certaine lyrisme très exaltant où les cuivres répondent à des bois offrant une sonorité des plus anglaises pour bien marquer les racines de son héros. Restant dans ce domaine martial, Poledouris fait au début des années 90 une petite incartade à ce cher John Milius pour retrouver un autre grand metteur en scène d’action, John McTiernan. Pour son adaptation de Tom Clancy, À la poursuite d’Octobre Rouge, McTiernan a compris qu’il fallait quelqu’un de la trempe de Poledouris pour accompagner cette partie d’échecs entre sous-marins soviétiques et américains. Cette fois-ci, il fait la part belle aux sonorités russes, convoquant des chants patriotiques tout aussi grandiloquents que ceux en latin de Conan. Le plus bel exemple est un titre qui porte extrêmement bien son nom, Hymn to Red October, renvoyant à la fois au nom du sous-marin Typhoon dernière génération mais également à l’un des moments clés de l’histoire de l’URSS, les Révolutions d’Octobre. Rien de mieux pour insuffler un peu de fierté de la Mère Patrie au long-métrage. Après cela, Poledouris collaborera une ultime fois avec Milius pour un film mineur qui s’inscrira toujours dans la même veine, Flight of The Intruder.

De Detroit à Klendathu

Parce que Milius n’est pas le seul à avoir su détecter le talent de Poledouris pour l’homérique, le musicien a pu au détour de trois films contribuer à l’œuvre du hollandais violent, Paul Verhoeven. D’ailleurs, leur première association pour La Chair et le Sang renvoie à Conan le barbare. Autre époque certes, délaissant l’Antiquité pour le Moyen âge mais gardant cette fureur guerrière. Force est de constater que les percussions résonnent encore dans ce chef d’œuvre de Paul Verhoeven. En y insufflant des mélodies plus médiévales, Poledouris concocte une nouvelle fois une partition d’une ardeur aussi bouillonnante que Jennifer Jason Leigh dans son bain face à Rutger Hauer. Derrières ces envolées, il montre également qu’il est aussi capable d’offrir des moments d’un romantisme certain comme en témoigne le sublime Martin and Agnes Love Theme. Malgré la grande qualité de cette soundtrack, là où le tandem Verhoeven/Poledouris va bénéficier d’une plus grande reconnaissance, c’est grâce au blockbuster Robocop.

Poledouris entre alors dans un tout autre univers. Lui qui avait imposé sa patte au travers de fresques historiques, il se retrouve ici propulsé dans le monde de la science-fiction. On quitte également les grands espaces du Moyen-Orient, de l’Indonésie ou du Colorado pour plonger dans la crasse d’un Detroit dystopique où le crime règne en maître. La violence reste omniprésente, tout comme la tonalité épique de la partition. Sauf qu’au lieu d’offrir des petites variations plus folkloriques ou médiévales, ici Poledouris injecte le côté mécanique, robotique de la métropole américaine, reconnue à l’époque pour son industrie automobile. Résultat, ce sont les cuivres qui se font ici plus féroces, conférant un côté métallique à l’ensemble. Le thème principal de Robocop avec son rythme entêtant fonctionne en ce point à merveille et permet d’icôniser directement la nouvelle identité d’Alex Murphy. À la manière de Bill Conti pour Rocky, Poledouris offre un véritable hymne à Robocop, un morceau qui résonne encore aujourd’hui dans nos têtes à la seule mention du flic 50% humain 50% robot.

C’est au cours de la 3ème collaboration avec Verhoeven que Poledouris va pouvoir mettre en place une véritable synthèse de son œuvre. Pour Straship Troopers, Verhoeven va convoquer la fibre combattante de son compositeur dans un film au point de départ ressemblant à L’Aube Rouge, sauf qu’ici les communistes sont des insectes et que le message est à l’opposé d’être pro-militaire (ce qui n’a pas empêché Verhoeven d’être lui aussi taxé de fasciste, une récurrence dans les collaborations de ce cher Basil). Verhoeven n’abandonne pas non plus la science-fiction, laissant cette fois-ci les rues insalubres de Detroit pour l’espace et des planètes grouillant d’invertébrés plus dégoûtants les uns que les autres. L’occasion donc pour Poledouris de revenir à cette verve héroïque tout en s’inscrivant dans une dimension space-opera. Résultat : un mix des sonorités épiques de Conan, couplées à un caractère martial présent dans bon nombre de ses œuvres et un aspect futuriste hérité de Robocop. Avec Straship Troopers, et notamment son morceau culminant Klendathu Drop, Poledouris s’installe définitivement sur les toits de l’epicness musicale. Tous les ingrédients caractéristiques de la carrière du compositeur, des roulements de tambours aux cuivres tonitruants en passant par les cordes qui s’emballent, atteignent ici leur apogée.

Si finalement, la carrière de Poledouris n’aura pas connu la longévité et la reconnaissance de celle d’un John Williams, la faute à une mort prématurée en 2006 notamment, le musicien d’origine grecque aura marqué le cinéma d’une empreinte indélébile, au travers de plusieurs pièces monumentales faisant encore aujourd’hui hérisser les poils et développer les muscles de quiconque les écoute.

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