« Scénaristes de cinéma : un autoportrait » : la face cachée du septième art

Les scénaristes de cinéma ont un goût prononcé pour les bonnes histoires. C’est pourtant la leur qu’ils narrent dans cet ouvrage collectif. Comment travaillent-ils ? Dans quelles conditions salariales ? S’estiment-ils valorisés au sein du cinéma français ? Ces questions, accompagnées de beaucoup d’autres, servent à structurer un portrait panoptique d’un métier difficile, mais exaltant.

Passion, lassitude, frustration. Voilà sans doute les maîtres-mots d’un autoportrait de scénaristes à multiples facettes. Basé sur un questionnaire auquel ont répondu plus de soixante professionnels du cinéma et de la télévision, cet ouvrage collectif repose sur trois états de fait : les scénaristes se déclarent unanimement passionnés par leur métier ; leur activité s’inscrit cependant en pointillé ; leur travail apparaît rarement reconnu à sa juste valeur. Tout, des confessions aux descriptions, concourt à corroborer ces postulats quelque peu dépareillés.

Comme un symbole, le livre s’ouvre sur un témoignage fictionnalisé. Rédigé comme un script, il présente les difficultés inhérentes à la profession de scénariste : travail au long cours, réécritures régulières, paiements tardifs et souvent conditionnés à la mise en production, à-valoir non indexés au budget des films, clauses d’adjonction et de substitution… Cela mène naturellement à des formes de précarisation dégradantes et parfois à un sentiment de dépossession auquel les auteurs ont du mal à s’accommoder. Si elle paie généralement mieux, la télévision connaît des travers similaires au septième art et un nivellement vers le bas des conditions de travail et de rémunération.

La protection procurée par le statut de scénariste est quasi nulle : pas de chômage, pas de congés payés, des cotisations sur les droits d’auteur de l’ordre de 27% (contre 3,1% seulement pour l’employeur), un régime d’assurance-vieillesse coûteux et peu efficace, une absence de mutuelle à coûts partagés, contrairement aux intermittents du spectacle… Pourtant, ce n’est un secret pour personne, le scénario est le principal détonateur de tout projet : il sert à initier les films, à appâter les commissions, à convaincre les producteurs et les comédiens. Qu’importe, en France, la part du budget global dévolue à rémunérer les scénaristes s’élève à environ 1%… contre 10% aux États-Unis.

Ce métier, les scénaristes continuent pourtant de l’aimer. L’émulation, la créativité, le plaisir de voir une histoire prendre forme à force d’abnégation apparaissent presque sans équivalent. Même s’ils se savent peu reconnus, voire négligés, dans un pays où le réalisateur demeure l’auteur sacralisé par excellence, ils ne peuvent s’empêcher de coucher leurs idées et obsessions sur papier, de donner vie à des personnages et corps à des intrigues. Même si la critique oublie fréquemment leurs noms, même s’ils doivent mener plusieurs projets de front pour espérer des revenus suffisants et réguliers, les scénaristes n’abandonnent pas pour autant la partie : le cinéma leur colle à la peau, avec ses satisfactions et ses injustices, aussi importantes les unes que les autres.

Dans sa dernière partie, l’ouvrage s’intéresse aux ateliers et résidences d’écriture, ces endroits où cinéastes et scénaristes, souvent débutants, peuvent avancer dans leurs projets en profitant des conseils – pas toujours bienveillants ! – de professionnels rompus à l’exercice. Ces lieux de dialogue et d’apprentissage font-ils gagner du temps à ceux qui les fréquentent ? Permettent-ils d’élever la qualité du travail réalisé ? Les avis sont loin d’être unanimes… C’est d’ailleurs l’un des constats qui ressort de cette lecture : au-delà de quelques constantes – statut, travail harassant, passion –, les auteurs ont des expériences, trajectoires et vues qui divergent énormément selon l’interlocuteur. En conséquence, on touche en quelque sorte à la moelle du métier, dans ses évidences comme dans ses contradictions.

Fiche technique

Editeur Anne Carrière Eds
Date de parution 01/03/2019
EAN 978-2843379406
ISBN 2843379407
Nombre de pages 244
Prix : 17 euros

Note des lecteurs1 Note
3

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.

Léa Lahannier dans les entrailles du cinéma d’horreur français

Avec "Au bord de l’abîme : où en est le cinéma d’horreur français ?", Léa Lahannier entreprend un état des lieux du genre horrifique hexagonal. Elle en exhume la mémoire cinématographique, les motifs, les contradictions et les métamorphoses. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.