Du 13 au 22 septembre, le FEFFS a pour la 12ème année squatté les cinémas strasbourgeois. L’occasion de découvrir une nouvelle fois une programmation très riche faisant encore et toujours la part belle à une diversité dans le cinéma de genre. Après 10 jours de compétition acharnée, il est temps de faire un petit point sur ce qu’on a vu de beau (ou de moins beau) au cours de cette édition.
Cette année ce sont 11 films qui se sont battus pour repartir avec le précieux Octopus d’or, récompense suprême du FEFFS. Une compétition hétéroclite où l’on pouvait retrouver à la fois des auteurs confirmés comme Lucky McKee, lauréat en 2011 pour The Woman, venu présenter son dernier film Kindred Spirits, ou l’esthète Peter Strickland et sa robe rouge tueuse dans In Fabric, mais également des premiers films comme le délirant Greener Grass du duo Jocelyn DeBoer/Dawn Luebbe ou The Beach House de Jeffrey A. Brown . C’est d’ailleurs ce dernier qui a eu les honneurs d’ouvrir le bal avec un film s’inscrivant parfaitement dans la thématique de cette année. En effet pour les 40 ans d’Alien, le FEFFS a décidé de mettre les parasites à l’honneur, l’occasion de revoir des classiques comme l’Invasion des profanateurs de sépultures de Don Siegel ou encore The Thing de John Carpenter. Pour son premier long-métrage, Jeffrey A. Brown décide donc de s’aventurer dans le film de science-fiction biologique et environnementale comme il aime le décrire. Un film intriguant qui commence avec une rencontre inattendue entre deux couples de générations différentes dans une maison sur la plage et qui va basculer dans le survival quand un étrange fléau va s’abattre sur la région. Non exempt de défauts, notamment dans une direction d’acteurs assez hasardeuse ou un côté téléfilm un peu trop prononcé, The BeachHouse reste un premier essai honnête qui fait preuve de quelques idées attrayantes. On appréciera la gestion du côté très organique de la menace mis en scène par Jeffrey A. Brown. Le cinéaste se permet de lorgner à quelques moments dans le body horror accouchant d’une créature plutôt convaincante le temps d’une scène.
À côté de ça, Come to Daddy s’est avéré plus euphorisant. La première incursion en tant que réalisateur de Ant Timpson, producteur notamment de The Greasy Strangler, a su ravir le public par son rythme efficace et son humour noir qui fait mouche. On pourrait juger de la pertinence de placer un film pareil dans la compétition plutôt que dans les crossovers, mais difficile de bouder son plaisir face aux mésaventures d’un Elijah Wood hipster moustachu. Ce thriller bénéficie par ailleurs d’une très bonne galerie de personnages hauts en couleurs et de nombreuses explosions de violences donnant lieu à un cocktail détonnant. Le débat sur la place de certains films dans la compétition a encore une fois été présent avec plusieurs films ne répondant pas forcément aux critères du film fantastique. On pourrait en dire de même de Greener Grass, autre film ayant reçu un accueil des plus enthousiastes du public. Malgré quelques aspects loufoques comme ce gamin se transformant en chien, il faut bien avouer que le film du duo de réalisatrice/actrice Jocelyn DeBoer/Dawn Luebbe ne rentre pas dans les carcans du film fantastique. D’un autre côté, c’est tant mieux quand on voit la proposition barrée que les deux femmes nous offrent ici. Leur satire cinglante de la vie dans les suburbs est absolument hilarante. Regorgeant d’idées visuelles, lorgnant autant vers la télé-réalité que vers le cinéma subversif de John Waters, ce Desperate Housewives acidulé gagne énormément de la folie qui émane de ses deux créatrices. Ses couleurs flashys, son absurdité constante, ses gags fusant à 100 à l’heure à tout moment, Greener Grass est une proposition de cinéma unique, un véritable vent de fraîcheur au milieu de films beaucoup plus sérieux. Le film n’est d’ailleurs pas passé très loin de repartir avec le prix du public qui a échoué finalement à The Room.
On ne parle évidemment pas ici du chef d’oeuvre de Tommy Wiseau mais du nouveau film de Christian Volckman avec Olga Kurylenko en tête d’affiche. Alors qu’on se plaignait avant de l’absence de fantastique dans certains films de la compétition, on ne peut pas en dire autant pour The Room. Avec son idée de départ des plus originales, une pièce exauçant n’importe quelle demande matérielle, Christian Volckman avait dans les mains un sujet en or massif. S’il est exploité de façon amusante dans la première partie du film, le couple prenant plaisir à faire apparaître tout et n’importe quoi, allant d’une collection des plus grands tableaux de l’humanité à des robes hautes coutures, le film prend une tournure plus intimiste quand il aborde la question de la parentalité. C’est malheureusement à ce moment là que le film s’avère un peu plus fouillis dans le paradigme de cette fameuse pièce. Le film reste cependant assez efficace dans son déroulé et a de quoi tenir en haleine malgré ses facilités d’écriture. Pour rester dans la cellule familiale, faisons un tour du côté du nouveau film de Lucky McKee, Kindred Spirits. Présent pour la troisième fois au FEFFS, le cinéaste américain ancien lauréat et président du jury a provoqué une petite douche froide avec sa dernière oeuvre. Loin du consensus de The Woman, Kindred Spirits s’impose comme l’un des plus mauvais films de la sélection. Si l’on essaie dès le départ de passer outre sa photographie digne d’un téléfilm de l’après-midi sur M6 en s’intéressant davantage aux personnages, il ne faudra pas attendre très longtemps pour se rendre compte qu’à ce niveau aussi, le film se ramasse sur toute la ligne. Avec son histoire de tante à tendance psychopathe particulièrement envahissante, Lucky Mckee nous ressort une soupe déjà vue des milliers de fois. La prestation confinant au ridicule de Caitlin Stasey est le dernier clou de ce cercueil mal torché au scénario des plus indigents et à la mise en scène des plus approximatives. Une grosse plantade pour un film qu’on espérait prometteur mais qui prend le rôle de la daube annuelle obligatoire.
À l’opposée complète de cette farce se trouve certainement le plus bel objet de cinéma de ce cru 2019, In Fabric de Peter Strickland. S’étant déjà fait remarqué pour ses élans formalistes avec Berberian Sound Studio et The Duke of Burgundy, l’esthète anglais frappe une nouvelle fois un grand coup avec son histoire de robe meurtrière. Une idée saugrenue qui aurait pu tourner à l’eau de boudin mais qui s’avère diablement fascinante, notamment dans sa critique amusante de la société de consommation et de cette grande messe annuelle des soldes. Encore une fois Strickland exprime tout son amour pour le cinéma bis italien avec son esthétique giallesque des plus léchées et ses vendeuses aux allures de sorcières gothiques sorties tout droit d’un film de Bava ou d’Argento. Plastiquement somptueux, le film regorge de fulgurances visuelles et sonores bénéficiant notamment d’une bande-originale à se damner. On peut même y observer un petit clin d’œil au mésestimé Halloween 3 au travers de ce spot publicitaire annonçant les soldes. Drôle et résolument fantastique, In Fabric souffre cependant d’un rythme exigeant ayant laissé un certain nombre de personnes sur le carreau. Cela ne l’empêche pas d’avoir été salué à sa juste valeur par le jury lui offrant pour la première fois de l’histoire du FEFFS à la fois l’Octopus d’or et le Méliès d’Argent. Un prix logique qui salue une véritable proposition de cinéma.
La France n’a elle non plus pas été en reste car en plus de présenter l’excellent J’ai perdu mon corps, lauréat du prix du film d’animation, elle nous a offert au détour de Furie un film d’une efficacité redoutable. Deuxième long-métrage d’Olivier Abbou, Furie se base sur un fait divers hallucinant où une famille s’est fait expulser de chez elle par les personnes à qui elle avait prêté sa maison pendant l’été. Il donne lieu à une réflexion cathartique sur la virilité de son personnage principal campé par Adama Niane. Un film au build up impressionnant faisant bouillir autant son antihéros que le spectateur. De part son personnage principal racé, Olivier Abbou fait de Furie un film éminemment politique avec différents niveaux de lectures au fil de l’avancée des mésaventures de cette pauvre famille. Doté d’une mise en scène stylisée, Furie détourne les codes du home invasion classique et permet à Paul Hamy de briller dans un rôle délicieux de kéké nordiste ultra-violent. Ancré dans un réalisme certain tout au long de son déroulement, le film prend avec malice un contre-pied total dans son dernier acte où l’horreur prend le dessus et où la violence prend le pas sur la raison. Une belle façon de clore la compétition de cette 12ème édition.
Palmarès
Octopus d’or – In Fabric de Peter Strickland
Méliès d’Argent – In Fabric de Peter Strickland
Mention spéciale du jury – Little Joe de Jessica Hausner
Prix du public – The Room de Christian Volckman
Cigogne d’or du meilleur film d’animation – J’ai perdu mon corps de Jérémie Clapin et Away de Gints Zilbalodis
Mention spéciale du jury animation – L’extraordinaire voyage de Marona de Anca Damian
Prix Crossovers – Dogs don’t wear pants de J-P Valkeapaa
En ouverture du festival du film américain de Deauville, Un jour de pluie à New-York est un beau film de Woody Allen comme il n’en n’a plus réalisé sans doute depuis Blue Jasmine. Tourné dans la tourmente de ses démêlés judiciaires avec Amazon, le film est pourtant drôle et romantique à souhait.
Synopsis : Deux étudiants, Gatsby et Ashleigh, envisagent de passer un week-end en amoureux à New York. Mais leur projet tourne court, aussi vite que la pluie succède au beau temps… Bientôt séparés, chacun des deux tourtereaux enchaîne les rencontres fortuites et les situations insolites.
Coup de foudre à Manhattan
De nos jours, comment commencer un article sur Woody Allen sans évoquer ses démêlés judiciaires Outre-Atlantique. Jusqu’alors, les cinéphiles allaient voir ses films avec la régularité d’un métronome, alors même que ça fait 25 ans qu’il a épousé la fille adoptive de son ex-compagne Mia Farrow. Situation « scandaleuse » s’il en est. Mais voilà qu’Amazon annule un contrat de 4 films avec le cinéaste, dont le premier est Un Jour de pluie à New-York, car de nouveau, sa fille adoptive l’accuse du même harcèlement sexuel déjà jugé (il n’y a pas eu d’agressions sexuelles selon les autorités américaines), défendue dans ses accusations par un de ses demi-frères, au contraire d’ un autre de ses demi-frères qui la condamne et la traite d’affabulatrice. Un imbroglio familial et financier donc (Allen réclame 68 millions de $ à Amazon), et un homme qui sera privé de salles aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne pour un film pourtant bien meilleur que ses derniers.
Ashleigh (Elle Fanning) et Gatsby (Timothée Chalamet) sont deux étudiants du college de Yardley, une petite structure au nord de l’Etat de New-York où posséder plusieurs banques est la profession moyenne du père des élèves. Bien que très différents, elle une provinciale un peu naïve et terre-à-terre, lui un pur new-yorkais pétri de culture, ils sont amoureux, et se préparent à passer un week-end de rêve à Manhattan. D’emblée, cette différence entre les deux protagonistes apportent du rythme et du dynamisme dans le métrage de Woody Allen. Elle Fanning excelle à incarner le personnage d’Ashleigh, naïve, adorablement émotive, et super joyeuse. Chalamet, lui, rentre dans la peau de Woody Allen d’une manière moins évidente, puisqu’il s’agit bien sûr de son alter ego jeune, et ce malgré son indéniable talent. Son physique très juvénile et frais ne cadre pas forcément avec le juif new-yorkais ronchon que le cinéaste aime à représenter film après film. Paradoxalement, c’est cette fraîcheur et cette légèreté qui font que le film marche. Lâchés dans un New-York embrumé et humide, upper class comme souvent dans les films d’Allen, au- devant de vraies aventures très drôles, les deux amoureux virevoltent littéralement dans un vaudeville continu. On croit retrouver des réminiscences de la splendeur passée du réalisateur dont les aphorismes et les punchlines qui ont fait mouche sont légion. Oubliées, le temps du film, les indigences tels que Wonder Wheel, ou pire, l’Homme irrationnel, des films certes dans la lignée de son travail, mais qui sont vides de ce qu’il a de mieux.
Très vite, le film est entraîné dans deux directions distinctes. Celle d’Ashleigh est joyeuse et enlevée, malgré sa rencontre avec des personnages assez lugubres (le réalisateur désabusé porté par Liev Schreiber, faisant penser au Godard d’Hazanavicius, le scénariste mollasson incarné par un Jude Law aux antipodes de son incroyable Young Pope, l’acteur bellâtre -Diego Luna- qui n’a qu’une idée en tête). Celle de Gatsby, au prénom évocateur, est plus étoffée et plus « sérieuse ». C’est lui qui va faire une rencontre romantique avec Chan (Selena Gomez, très convaincante dans son rôle de cynique petite peste), lui encore qui va avoir un tête-à-tête émouvant avec sa mère, après avoir vécu tout le film sous son ombre écrasante.
Sans rejoindre le top de sa filmographie, Un jour de pluie à New-York est un bon film, un beau métrage filmé joliment par son relativement nouveau cinématographe Vittorio Storaro. L’ambiance new-yorkaise est palpable au-delà des lieux explicites tels que le Met ou Central Park. Le jazz est des plus exquis, Chalamet très émouvant en reprenant Chet Baker au piano (douce version de Everything happens to me). Woody Allen démontre avec ce film à quel point il a une vision claire de sa propre œuvre qui reste finalement très cohérente. Il continue de viser juste dans ses études de caractère, sa description de la conscience de classe, son analyse des rapports humains. Ceci, malgré son âge, et malgré le tumulte qu’il vit, aussi bien familial que professionnel et financier. On n’est pas mécontente de le retrouver en bonne forme, ce cinéaste qu’on adore aimer…
Un jour de pluie à New-York – Bande annonce
Un jour de pluie à New-York – Fiche technique
Titre original : A rainy day in New-York
Réalisateur : Woody Allen
Scénario : Woody Allen
Interprétation : Timothée Chalamet (Gatsby), Elle Fanning (Ashleigh), Cherry Jones (La mère de Gatsby), Rebecca Hall (Connie), Jude Law (Ted Davidoff), Kelly Rohrbach (Terry), Selena Gomez (Shannon), Liev Schreiber (Roland Pollard), Diego Luna (Francisco Vega), Annaleigh Ashford (Lily), Will Rogers (Hunter)
Photographie : Vittorio Storaro
Montage : Alisa Lepselter
Producteurs : Erika Aronson, Letty Aronson, Helen Robin
Maisons de production : Gravier Productions, Perdido Productions
Distribution : Mars Distribution
Durée : 92 min.
Genre : Comédie, Romance
Date de sortie : 18 Septembre 2019
Etats-Unis – 2019
C’est parti pour une deuxième séance de nos cinéphiles du dimanche. Une fois par mois, quelques uns de nos rédacteurs vont se réunir pour disserter, analyser et vous faire part d’une petite sélection de films vus ou revus dernièrement. Pour ce mois de septembre, on vous parle de joyeusetés comme Paper Moon, Inside Man ou Welfare.
Paper Moon de Peter Bogdanovich
Le Kansas, pendant la Grande Dépression. Un gros plan sur un visage d’enfant, dans un décor désertique. Addie assiste à l’enterrement de sa maman. Elle ne connaît pas son père, ce qui fait d’elle une orpheline à l’âge de neuf ans. Moses, un escroc qu’elle ne connaît ni d’Eve ni d’Adam, a la charge de la véhiculer jusqu’au Missouri, où elle doit rejoindre une tante qui se révèlera incapable de la reconnaître lorsqu’elle se présentera à sa porte.
Paper Moon est un film sur les liens filiaux. Addie voit un père putatif derrière chaque homme. Mais elle se cramponne à l’idée que Moses, avec qui elle partage une même mâchoire, est peut-être ce géniteur qu’elle n’a jamais connu. Durant tout le périple qui les mènera du Kansas au Missouri, les deux personnages vont s’éveiller l’un à l’autre, de manière souvent facétieuse (notamment en mettant au point des escroqueries), mais aussi avec une tendresse que Peter Bogdanovich restitue parfaitement à l’écran.
Paper Moon est aussi une fresque nuancée sur l’enfance : le long métrage expose ses fragilités, sa dépendance, mais aussi ses audaces et son insubordination. Tatum O’Neal fume une clope au bout de quinze minutes de film. Puis, elle se lance dans une grande conversation sur la prostitution. Et entretemps, elle aura arnaqué des veuves et des commerçants, et aura été prise pour un garçon par un coiffeur.
Amusant, touchant, filmé en clerc, Paper Moon s’empare du road-movie pour raconter la Grande Dépression et ses contrecoups. Moses vend des Bibles à des veuves éplorées en leur faisant croire qu’il s’agit d’une commande de leur mari fraîchement disparu. Il vivote au jour le jour grâce à ses petites escroqueries. Quand il lie connaissance avec une « danseuse », celle-ci se révèle être une prostituée monnayant son corps pour cinq dollars. Et plus tard, il croisera la route d’un bootlegger et de policiers corrompus… Toutes ces rencontres ne servent finalement qu’à une chose : asseoir la relation de filiation qui s’instaure entre Moses et Addie, père et fille au civil.
Jonathan Fanara
Welfare de Frederick Wiseman
« Who’s next ? », s’exclame sans amabilité une employée de l’assistance publique. A qui le tour ? Sans doute celui de quelqu’un à qui l’on va demander d’attendre, de revenir le lendemain, de faire appel, d’aller voir ailleurs ou de rentrer chez soi. En attendant, comment se loger, comment se nourrir ? On élude la question. « On ne peut rien faire de plus ». Par contre, on peut mettre en doute ce que vous dites, des fois que vous prétendriez indûment à quelques dollars de trop. Votre dossier risque d’être clos au moindre faux pas : malheur à ceux qui ne maîtrisent pas les subtilités bureaucratiques.
Il faut prouver que vous êtes malade, enceinte, séparée de votre mari, et que vous ne faites pas n’importe quoi avec l’argent qu’on vous a filé. Vous êtes suspect parce que pauvre. Et souvent noir ou hispanophone, ce qui n’aide pas trop. Vous pouvez aussi être une femme enceinte ou une jeune mère célibataire, un ex-taulard ou un toxico, et alors on vous fait comprendre que vous avez une petite part de responsabilité dans votre situation difficile. Pour autant, les profils ne sont pas uniformes. Il y a de tout, dans cette foule bigarrée, même des gens bien mis qui ne pensaient jamais atterrir là ou encore un vétéran raciste cherchant querelle à un flic noir impressionnant de sang-froid.
De l’autre côté des guichets aussi, il y a de tout : des gens de bonne volonté, compréhensifs autant qu’impuissants, et d’autres, dépourvus de la moindre compassion, cachant fort mal leur mépris, finissant par lâcher un « Get a job ! » cinglant à un type expliquant qu’il n’a plus un rond. Chacun a sa façon de procéder, entend-on. De fait, il y a surtout des gens en train de faire leur boulot et subissant les légitimes invectives des laissés-pour-compte. « Râlez contre la loi, pas contre moi », semblent-ils penser. Eux-mêmes se plaignent, du manque de personnel ou des collègues qui grillent la priorité à l’avancement. Pendant que les nécessiteux continuent de faire la queue. Ce que retransmet la caméra du documentariste Frederick Wiseman pendant presque trois heures est de nature à affadir un chouïa les fictions de Franz Kafka.
Victor Agaty
Carnage de Roman Polanski
J’ai toujours aimé Carnage. Roman Polanski y met à mal une certaine idée de l’upper class new-yorkaise, tandis que Jodie Foster et Christoph Waltz y délivrent des numéros d’acteur déconcertants. Dans ce huis clos théâtral, il suffit d’une caméra indiscrète pour capturer toute l’hypocrisie d’un milieu social qui se voit plus beau qu’il ne l’est : une écrivaine sensible aux drames africains se mue en donneuse de leçons hystérique ; un père de famille lambda (John C. Reilly) se révèle par bribes jusqu’à faire l’étalage d’une insatisfaction interpellante ; un avocat de l’industrie pharmaceutique se montre davantage préoccupé par une affaire judiciaire en cours que par les gestes de violence dont s’est rendu coupable son fils. Les jugements à l’emporte-pièce, le nombrilisme, l’incommunicabilité, les faux-semblants, l’attachement excessif à certains objets (un livre ou un téléphone, par exemple) irriguent le film de part en part, dans une gradation maîtrisée de l’horreur domestique et humaine. Pourtant, je peux entendre un autre son de cloche : une accusation de négation de la mise en scène, des ficelles scénaristiques superficielles qui enfoncent des portes ouvertes (l’addiction au téléphone, l’alcoolisme, les déficits de parentalité, la vie de couple et ses travers…), une dénonciation systématique de tout qui ne débouche sur rien… Carnage a effectivement deux faces. Et je me demande dans quelle mesure il ne révèle pas, en première intention, ceux qui l’observent. Ou du moins leurs attentes, voire leur conception du cinéma.
Jonathan Fanara
La Noce de Pavel Lounguine
La belle Tania revient dans le village de son enfance, après plusieurs années passées à Moscou. Elle retrouve le garçon qu’elle avait aimé dans son enfance, Michka, et, avec beaucoup d’audace, elle joue son mariage avec lui à pile ou face. La pièce tombant du bon côté, il va donc falloir organiser ces noces improvisées. Pavel Lounguine a surtout été le grand observateur des transformations de la Russie lors des années Eltsine. Pas besoin de faire de grands discours politiques, sa description de la Russie dite « profonde » est suffisamment parlante : des salaires qui n’arrivent que tous les six mois (quand ils arrivent), des habitants abandonnés à leur sort sans la moindre trace de service public, une toute-puissance des hommes d’affaires locaux, qui agissent comme des seigneurs féodaux en « achetant » la police et en cherchant à dominer toute la population locale, etc. La situation sociale de la Russie, en cette fin des années 90, est désastreuse. Et pourtant, Lounguine va faire un film joyeux, enlevé, entraînant et plein d’espoir qui n’est pas sans rappeler le cinéma d’Emir Kusturica. Omniprésence de la musique, danses, rires, boissons et nourriture, et surtout une solidarité consolidée par la nécessité de se débrouiller seuls au milieu de ce marasme : le cinéaste de La Noce montre qu’il a un grand espoir dans la population de la Russie.
Hervé Aubert
Inside Man de Spike Lee
Inside Man, c’est du Spike Lee pur jus. Mais Inside Man, ça ressemble à tout sauf à du Spike Lee. Voilà une entrée en matière des plus paradoxales. Et pourtant, Inside Man, c’est à la fois Denzel Washington, des surexpositions lumineuses, du trans-trav, des effets recherchés de mise en scène, un propos incandescent (les richesses nées du nazisme) et Jodie Foster, Clive Owen, Willem Dafoe, un film de braquage a priori « standard », 184 millions de dollars de recettes dans le monde, etc. Il y a là la règle et l’exception. Comme quoi, même quand il se normalise, Spike Lee parvient quand même à nous faire gamberger. Au-delà de ces considérations un peu superficielles, c’est un long métrage qui fonctionne à merveille – dans les limites imposées par son énoncé : la construction dramatique, le suspense, les personnages, le nœud à démêler, l’inversion des figures truandes et virginales, tout concourt à apporter au spectateur la satisfaction d’un thriller/policier (?) mené d’une main de maître. Une main jusque-là habituée aux flops commerciaux, aux polémiques et aux thématiques liées à la communauté afro-américaine.
Jonathan Fanara
Sex and Fury de Norifumi Suzuki
Sex and Fury, film de pinky violence, est une œuvre nippone débridée, féministe, à l’érotisme exacerbé grâce à la plastique suave de Christina Lindberg et de la véloce Reiko Ike. Entre deux scènes de bastons fulgurantes à coups de sabres et en kimono ponctuées d’une reconstitution d’époques admirable, ou entre deux scènes érotiques lascives, le scénario se décante avec parcimonie malgré cette multitude de personnages. Derrière cette simple histoire de vengeance, se cache une intrigue un peu plus fouillée, un engrenage plus complexe et tarabiscoté mettant en scène, la corruption d’hommes hauts placés, l’esclavagisme de la jeune Yuki et l’espionnage de Christina se retrouvant aux trousses de son amant.
Norifumi Suzuki apporte un soin tout particulier au visuel de son film en y éparpillant une créativité esthétique bienvenue, parfois flamboyante faisant du cinéma de genre un terrain de jeu récréatif comme en atteste cette immense scène où l’on voit Ocho se battre nue avec son sabre sortant de son bain contre une dizaine d’hommes. Scène à la fois drôle et terriblement épique se finissant sur un jeu d’ombres dans la neige visuellement bluffant. Quelques tics visuels un petit peu redondants mais toujours joueurs sont utilisés à bon escient pour donner un côté très western à Sex and Fury à l’image de cette partie de poker au montage parfait entre regard bluffé et image subliminale érotique. La bataille finale acharnée et iconique avec une musique blues/folk anachronique redonnera un second souffle pour finir Sex and Fury en apothéose.
Sébastien Guilhermet
Hidden de Jack Sholder
Revoir Hidden de nos jours, c’est d’abord se replonger dans un film caractéristique des années 80. L’esthétique, les voitures, les habits, la musique et même les coiffures : tout, de nos jours, apporte un arrière-goût de nostalgie à ceux qui sont attirés par cette décennie. Mais Hidden, c’est bien plus que cela. Grand Prix au festival du film fantastique d’Avoriaz en 1988, le film raconte comment un policier (interprété par Michael Nouri) et un agent du FBI (Kyle MacLachlan, qui sortait juste du Blue Velvet de Lynch) vont traquer un être énigmatique dans les rues de San Francisco. Si le mystère de l’identité de cette créature ne tient pas très longtemps, le rythme est par contre impeccable. Le passage d’un corps à l’autre relance sans cesse l’action et multiplie les situations. La tension augmente progressivement jusqu’à un excellent final. Et finalement, on se retrouve avec un très bon divertissement, et il n’est pas nécessaire d’être nostalgique des années 80 pour l’apprécier.
Hervé Aubert
My Own Private Idaho de Gus Van Sant
Si le cinéma de Gus Van Sant est l’un de ceux que l’on peut considérer comme les plus inspirés, My Own Private Idaho est l’un des rares films de son auteur qui déçoit un peu. Tout y est notable et intelligent, des flashs lorsque Mike s’endort à la construction des oppositions entre vagabonds et conformistes, le film est assez vibrant et convaincant mais l’ensemble demeure bien trop froid pour embarquer réellement son public dans le lien qui unit les deux personnages. La poésie attendue cède la place à l’indifférence malheureuse, parce que vraiment, on voulait l’aimer ce film. Reste la beauté de l’errance sur les routes américaines qui donne une nouvelle force à l’oeuvre et des images figées dans la mémoire.
Très marqué par son exploration de l’univers raffiné des estampes japonaises, Camille Moulin-Dupré propose une histoire originale qui doit également son inspiration à l’univers du manga.
Avec Le voleur d’estampes, un projet qui aurait pu devenir un film d’animation, le dessinateur et scénariste illustre son goût pour la culture japonaise (le manga, les animés, le cinéma et les estampes), sans renier son intérêt pour la BD franco-belge (il cite Hergé et Jacobs), les comics et des genres aussi populaires que l’amour, le fantastique et l’action.
Camille Moulin-Dupré, un nom à retenir
Sur un format du type manga (21 x 14,5 cm) et en deux tomes, Camille Moulin-Dupré (né le 21 septembre 1981) montre des connaissances multiples : histoire du Japon, les maîtres de l’estampe japonaise, les classiques du manga). Elles sont au service d’un savoir-faire remarquable : dessin hérité de la ligne claire, composition sur ordinateur avec utilisation intelligente d’outils informatiques évolués lui permettant la réutilisation de visages ou décors selon ses besoins, la possibilité d’articuler des membres, donner la position souhaitée à une tête, culture du cinéma d’animation, etc. L’essentiel est, comme il le dit, que tout cela reste un arrière-plan que le lecteur ne décortique éventuellement qu’en deuxième lecture. Parce qu’en première lecture, on est littéralement happé par sa façon d’illustrer ses thèmes de prédilection en proposant quelques moments de pur bonheur graphique.
Les faits
Dans une ville imaginaire, en bord de mer quelque part au Japon, à une époque qu’on devine aux décors et costumes être le XIXe siècle (vers 1870, aux débuts de l’ère Meiji, période de grands bouleversement, avec modernisation du Japon), un voleur sévit depuis toujours, dit-on. La nuit, masqué, il se glisse dans les habitations et emporte les objets qui lui plaisent. Son impunité ne sera menacée qu’à partir du moment où il se risque dans la demeure du gouverneur.
Le gouverneur et sa fille
Le gouverneur revient s’installer dans son palais d’été qui domine la colline aux palais. Un déménagement en catastrophe (une fuite), puisque le gouverneur et sa fille sont partis de nuit. Très féminine et séduisante, la fille du gouverneur est hantée par des cauchemars où elle fuit des Tengus, créatures typiques issues du folklore japonais. Des cauchemars dont la source pourrait venir de son absorption assez régulière d’opium. Comme si elle cherchait à oublier le monde réel.
Première approche du voleur
C’est un jeune homme à la vie très ennuyeuse le jour. Son voisin le forgeron a un fils qui voue une admiration sans bornes à ce voleur dont personne ne connaît l’identité. Le voleur regrette de n’avoir jamais eu le courage de partir, mais pour aller où ? C’est un individualiste qui sans doute, considère avec nostalgie les bouleversements de la société et qui, n’ayant aucun pouvoir sur cette évolution, se contente de jouir de sa liberté, la nuit. Un peu trop confiant, alors qu’il profite un court instant d’une estampe qu’il vient de dérober, il laisse voir son visage à la fille du gouverneur. Un visage qui dit quelque chose à la jeune femme, mais il lui faudra un certain temps pour réaliser de il s’agit. Quant au voleur, il compte sur l’obscurité de la nuit pour conserver son anonymat. Et puis, il s’est littéralement envolé, emporté par son parapluie. Incrédule, la fille pourra imaginer que cette vision est du même ordre que celles de ses cauchemars. Mais ça, le voleur ne le sait pas. Curieuse, la fille pose des questions pour en savoir plus sur ce voleur. Son père propose alors à son colonel de lui accorder la main de sa fille s’il capture le voleur. Dès lors on comprend mieux le sentiment de la fille qui se considère comme prisonnière (de son père). Pour le gouverneur, prendre le voleur serait un moyen de redorer son blason. Mais le voleur continue de narguer les autorités sous les traits d’un Tengu. Jeune, souple, sûr de ses capacités (en particulier son pouvoir de s’envoler à son gré), il va même jusqu’à se risquer auprès de la jeune fille du gouverneur…
Le premier tome
Il permet de mettre l’intrigue et les personnages en place. Le dessin très sûr, aux traits nets et souples avec un style personnel, plein de détails révélateurs sans jamais chercher la surenchère, Camille Moulin-Dupré se régale en déroulant son intrigue dans un Japon dont il recycle les représentations selon son inspiration. En effet, les nombreux maîtres de l’estampe japonaise imprègnent son esprit et cela se sent, en particulier pour les paysages. Autant dire que le lecteur se régale également. Avec un dessin d’une grande élégance, en noir et blanc (et quelques nuances de gris), Camille Moulin-Dupré donne vie à ses personnages tout en nous faisant profiter de magnifiques paysages et décors. Très admiratif de l’art de l’art de l’estampe (genre ukiyo-e), il s’en inspire à sa façon (multiples références en côtoyant d’autres, aux mangas). Après un prologue sans dialogue, on remarque ensuite l’absence de phylactères pour rester dans une manière reflétant bien l’époque décrite. On est souvent dans les pensées des personnages.
Le deuxième tome
Il propose beaucoup plus d’action et de moments spectaculaires, notamment dans le temple que le gouverneur fait bâtir pour abriter une immense statue du Bouddha, une statue qui représente plusieurs défis successifs : sa construction, puis la convoitise du voleur. Celui-ci vit une belle histoire d’amour. Mais, aussi belle soit-elle, cette histoire n’entrave-t-elle pas (au moins en partie) sa liberté chérie ? On observe cette fois davantage de diversité et d’originalité dans l’organisation des planches, avec notamment l’une d’elles à lire dans le sens d’une spirale. Comme dans le premier tome, si certains dessins occupent une planche entière, d’autres en occupent même une double (parfois avec deux dessins sur la hauteur), nécessitant l’ouverture à 180° pour en profiter pleinement. Autre inconvénient, mineur, certains enchainements se révèlent un peu abrupts. De manière générale, même si certains détails méritent vérification avec petits retours en arrière, l’ensemble se parcourt avec grand plaisir.
Diversité des influences
Un diptyque qui surprendra et séduira, car si Camille Moulin-Dupré montre qu’il connaît bien l’univers du manga et joue de cette connaissance, il ne s’arrête pas là. Grand amateur de la culture du pays, il situe au Japon à une époque qui n’est pas la sienne, une histoire de son cru, tout en se jouant de ces difficultés. Illustrant comme rarement la fascination réciproque des cultures française et japonaise, il montre un univers typiquement japonais (y compris dans son folklore, avec le Tengu et la façon de se déplacer du voleur), tout en restant un jeune français fasciné par le Japon. Très intéressant de l’écouter parler de sa façon de travailler, de ses références, dans deux interviews, l’une après la sortie du premier tome, l’autre récente après la sortie du deuxième tome. On le sent désormais beaucoup plus sûr de ce qui l’intéresse et de ce qu’il veut faire (parce que le premier tome a suscité intérêt et approbation, jusqu’auprès de japonais), fort de ses visites virtuelles dans de nombreux temples et sanctuaires japonais, de ses expériences dans le domaine du jeu vidéo (comme directeur artistique) et le cinéma d’animation (il a collaboré avec Wes Anderson pour L’île aux chiens (2017)). Dans le domaine de l’estampe, ses références sont rien moins que Hiroshige, Hokusai, Arunobu et Kuniyoshi.
Passé, présent et avenir
Le titre que le dessinateur attribue à cette BD est à mon avis une piste de lecture, puisqu’on ne voit son voleur chaparder qu’une seule estampe (qu’il soigne comme la prunelle de ses yeux), alors que son trésor assez hétéroclite comporte bien d’autres objets. A mon sens, Camille Moulin-Dupré suggère que le voleur d’estampes n’est autre que lui-même, car nombre de ses dessins comportent des références (attitudes, gestes, traits de visages, paysages, etc.) qui trouvent leur inspirations dans des estampes. Un domaine très vaste dont le public européen ne connaît généralement qu’une infime partie.
Nul doute qu’avec l’expérience, le perfectionniste Camille Moulin-Dupré s’améliorera encore. Ici, on peut lui reprocher certaines vignettes représentant des scènes un peu figées pour une BD. Quant à son intrigue, elle vise surtout du côté de l’action, des sentiments et du fantastique, au détriment de la profondeur de réflexion. Des choix mûrement réfléchis, pour une belle réussite.
Le voleur d’estampes, Camille Moulin-Dupré Tome 1 (200 pages) sorti en janvier 2016 (Editions Glénat) Tome 2 (221 pages) sorti en janvier 2019 (Editions Glénat)
Du 6 au 15 septembre 2019, le Festival de Deauville a mis à l’honneur toute la richesse et la diversité du cinéma indépendant américain. Une vision ancrée dans l’Amérique profonde, abordant des thèmes frappants comme la drogue, le racisme, la maladie et les marginaux, qui résonnent particulièrement fort sous l’ère Donald Trump. Un art innovant, qui n’hésite pas à créer, à prendre des risques, loin des traditionnels blockbusters hollywoodiens. Une vision féministe enfin, avec un grand choix de films reposant sur des héroïnes féminines, dans la compétition (Swallow, Knives and Skin, Mickey and the Bear, Share, The Wolf Hour, Watch List) comme dans les avant-premières (Terre Maudite, Charlie says, JT Leroy, American Woman). Le palmarès dévoilé, il est temps pour nous d’évoquer les pépites et les découvertes cinématographiques de cette édition singulière, marquée par une sélection plus expérimentale.
1/La Compétition du Festival de Deauville 2019
Parmi les quatorze films de la compétition officielle, quatre resteront tout particulièrement dans nos mémoires et trois nous ont surpris par leur originalité.
– Coups de cœur avec les films : Skin, Bull d’Annie Silverstein, The Peanut Butter et Swallow.
Immersion totale et violente au sein d’une bande de skinheads suprématistes, Skin du réalisateur israélien Guy Nattiv raconte le chemin éprouvant d’un jeune homme désireux de s’amender et de renoncer à la haine dans laquelle il a été élevé. Tiraillé entre sa famille adoptive et la femme qu’il aime, il doit choisir entre ceux qui l’ont construit et l’opportunité d’une nouvelle vie. La peau couverte de tatouages symbolise une identité, une appartenance à un groupe à revendiquer ou à effacer. Le film, tiré d’un court-métrage récompensé aux Oscars, émeut tout en appelant à la paix, à la tolérance, et en encourageant à s’affranchir d’un cadre social clos et destructeur. Tiré d’une histoire vraie, il livre au spectateur un récit poignant et sensible sur un homme repenti, prenant progressivement conscience de ses erreurs passées. Par son sujet et sa réalisation à fleur de peau, Skin restera certainement une des œuvres non récompensées qui aura le plus touché les festivaliers.
Grand Prix et Prix de la Critique, Bull d’Annie Silverstein a remporté l’unanimité auprès du jury et de la presse. Rappelant par certains traits The Rider, Grand Prix du Festival en 2017, Bull séduit par son atmosphère profondément américaine, où les cowboys modernes peinent à joindre les deux bouts en cherchant à vivre d’une passion dangereuse, pleine d’adrénaline, la monte des taureaux à cru. Il se construit autour de la rencontre impromptue entre Abe Turner, une étoile déchue du rodéo, et Kris, une jeune fille de quatorze ans à la dérive suivant l’exemple de sa mère emprisonnée. Cette union improbable de deux personnages solitaires et isolés apprendra à Kris le sens des responsabilités et à Abe la force et le pardon. Ces deux protagonistes opposés, au caractère bien trempé, s’enrichissent et se renforcent réciproquement jusqu’à devenir indispensable l’un à l’autre. Un parcours initiatique à deux, ponctué d’obstacles, qui sonne toujours juste. Brut et réaliste, peinture tout en finesse d’une Amérique courant à sa propre perte, Bull n’aura certainement pas volé ses prestigieuses récompenses.
Sur un sujet tout aussi sérieux que ceux de Skin et Bull, la trisomie, mais avec une touche d’humour parfaitement dosée, The Peanut Butter Falcon s’envole avec le Prix du Public. Un road trip movie rempli de bienveillance, de délicatesse, drôle et grave, qui a su conquérir les spectateurs. Comme Skin, il prône le respect d’autrui et dénonce la violence. Il incite aussi à sortir des sentiers battus dans le traitement des maladies mentales en critiquant le carcan inadapté des institutions psychiatriques. Le film, réalisé par Tyler Nilson et Michael Schwartz, a été écrit sur mesure pour son acteur principal, Zack Gottsagen, dont la performance est particulièrement impressionnante. Il incarne un jeune homme attachant de vingt-deux ans, atteint de trisomie, qui s’évade de son centre médical pour réaliser son rêve : devenir lutteur professionnel en se formant à l’école de son leader, le Salt Water Redneck. Lors de sa fuite, il croisera la route de Tyler, un pêcheur interprété par Shia LaBeouf, qui promet à Zak de l’accompagner jusqu’à l’école de lutte en Floride. Une virée à deux rafraîchissante, pleine de vie, où la maladie n’est plus un frein à l’amitié et à la liberté. Un film qui fait du bien et dont on sort à la fois ému et requinqué.
Swallow de Carlo Mirabella-Davis traite une autre forme de trouble mental, le Pica, caractérisé par le besoin incontrôlable d’ingérer des substances ou des objets non comestibles. L’héroïne du film, femme modèle d’un époux peu attentionné, commence à manifester cette affliction au tout début de sa grossesse sans en comprendre les raisons profondes. Quels secrets ou traumatismes, passés ou présents, se cachent derrière l’apparition soudaine de cette pathologie singulière ? Par ses mystères, Swallow pose de nombreuses questions relatives à la place de la femme face à la domination masculine, à la connaissance de soi et au sentiment de culpabilité. Une œuvre plus profonde qu’il n’y paraît, à la fin parfaitement maîtrisée, qui a reçu le Prix spécial du 45ème Festival.
– Expériences avec les films : Knives and Skin, Judy and Punch et Ham on Rye.
Il aurait presque pu figurer dans nos coups de cœur tant il déborde de créativité. Avec son univers magnétique et envoûtant, dans lequel les jeunes femmes s’affirment et les mères s’émancipent, Knives and Skin gagne sans conteste le prix de l’inventivité grâce à son identité artistique propre, presque visionnaire, ouvrant la porte sur le monde riche et unique d’une cinéaste déjà bien assurée. Deuxième film de la réalisatrice Jennifer Reeder, Knives and Skin commence par la disparition mystérieuse d’une lycéenne discrète, Carolyn Harper, dans une petite ville de l’Illinois. Ce drame n’est pourtant pas le sujet du film, mais davantage un catalyseur, une source de bouleversements pour tous les habitants de la communauté. Les jeunes filles se rebellent contre les comportements masculins, les femmes trompent leurs époux, les mères se déchirent pour leurs filles. Le féminisme de la réalisatrice imprègne toute cette œuvre au visuel sublime, aux personnages à la fois humains et excentriques. Malgré ses défauts, Knives and Skin innove, ose sans limite, et reste une vraie révélation du Festival oubliée par le jury.
Tout comme Knives and Skin, Judy and Punch fait la part belle aux femmes. Au XVIIème siècle, dans la ville fictive de Seaside, opprimée par l’ordre et les superstitions religieuses, un couple de marionnettistes cherche à faire revivre leur spectacle populaire. L’alcoolisme de Punch, aux effets dévastateurs, détruit cependant ce duo et amène Judy, interprétée par la magnifique Mia Wasikowska, à se venger. Premier film réalisé par Mirrah Foulkes, Judy and Punch est un film un peu déjanté, parfois brouillon, qui réussit à créer son propre univers. A l’instar de The Peanut Butter Falcon et de Skin, il décrit des marginaux, des exclus sociaux. Il encourage surtout à combattre la violence gratuite, les ostracismes arbitraires, les superstitions fondées sur la différence des individus. Même s’il n’existe plus de sorcières, cette morale constitue une utile piqûre de rappel dans la société actuelle. Judy and Punch, par son approche étonnante, est peut-être un des films du Festival au message de tolérance et de paix le plus efficient.
L’expérience de Ham on Rye ne repose pas sur son monde mais sur son traitement. Le cadre du long-métrage, parfaitement banal, est celui de la banlieue américaine. Le réalisateur Tyler Taormina filme le quotidien, les visages, les expressions fugaces avec une certaine dimension poétique. Les plans, ralentis, cherchent à capter l’instant présent avant qu’il ne disparaisse, l’émotion avant qu’elle ne s’évanouisse. Cette approche singulière, volontairement épurée, laisse peu de place au développement d’un véritable scénario. Ham on Rye est construit autour d’un rite de passage à l’âge adulte de plusieurs adolescents chez Monty’s, une épicerie locale. A l’issue de cette cérémonie rituelle, chacun peut être accepté ou rejeté et condamné à errer seul et sans fin dans la ville. Si le rythme lent du film et l’absence de réelles péripéties peuvent rapidement lasser, Ham on Rye propose une ode à la vie et offre de beaux moments de grâce.
– Cinéma à l’état brut avec les films Watch List, Mickey and the Bear, Share, The Wolf Hour et The Climb.
Dans le reste de la compétition, le Festival a présenté deux films sur des jeunes femmes fortes et courageuses, prêtes à tout supporter pour protéger leur famille. Watch List de Ben Rekhi aborde la politique de la guerre contre la drogue menée d’une main de fer par le Président Rodrigo Duterte aux Philippines. Maria, une veuve mère de trois enfants, doit choisir entre survivre dans la misère et vivre en se salissant les mains. Un dilemme moral qui l’amènera à renier sa propre identité. S’il n’est pas totalement abouti, Watch List nous plonge avec un certain réalisme dans une page sombre, pas nécessairement connue, de l’histoire des Philippines.
La jeune héroïne de Mickey and the Bear d’Annabelle Attanasio, a quant à elle la lourde charge de s’occuper de son père, un ancien combattant accro à la drogue qui ne parvient pas à faire le deuil de son épouse. Elle est aussi confrontée à un choix, soutenir son père qui n’a plus qu’elle au monde ou partir étudier à l’université sur la côte ouest. Émouvant, le film nous confronte à la conciliation complexe entre désir de liberté et responsabilité familiale. Une quête particulièrement difficile pour une adolescente qui ne rêve que de gagner son indépendance. Une autre belle découverte de ce Festival 2019.
A Deauville, les femmes ont également été confrontées à des épreuves psychologiques. Dans Share, premier film de Pippa Bianco, Mandy, 16 ans, découvre une perturbante vidéo d’une soirée dont elle n’a aucun souvenir. Tout en essayant de surmonter le choc avec ses parents, elle cherche des réponses auprès de ses camarades. En dépit de quelques longueurs, Share est plutôt bien construit et montre les dérives du voyeurisme.
June Leigh, ancienne écrivaine renommée, doit quant à elle affronter dans The Wolf Hour sa peur de sortir, son cruel manque d’inspiration ainsi qu’un mystérieux harceleur. Le réalisateur Alistair Banks Griffin a situé son film dans le quartier du Bronx en juillet 1977, alors que des violences urbaines frappent aveuglément la ville. Sous la forme d’un huis clos à suspense, assez efficace, qui repose beaucoup sur les épaules de la remarquable Naomi Watts, The Wolf Hour convainc par son atmosphère et l’évolution progressive de son héroïne.
Sur un registre beaucoup plus comique, The Climb, premier film de Michael Angelo Covino, raconte une périlleuse histoire d’amitié entre deux hommes que tout semble opposer. La belle complicité des deux amis bascule lorsque Mike, à l’occasion d’une balade à vélo, avoue qu’il a couché avec la fiancée de Kyle. Prix du jury ex-aequo avec The Lighthouse, The Climb fait presque figure d’ovni au sein d’une sélection portant sur des sujets extrêmement sérieux et actuels. Un peu de rire ne pouvait donc faire de mal. Les situations sont toujours drôles, caustiques, et offrent une bonne respiration au cours de ce Festival.
2/Les films en avant-premières du festival de Deauville 2019
– L’âme de l’Amérique avec les films Heavy avec Sophie Turner, Daniel Zovatto…, American Skin de Nate Parker avec Parker, Omari Hardwick, Larry Sullivan, Theo Rossi… et American Woman de Jake Scott avec Sienna Miller, Christina Hendricks…
Heavy, premier film de Jouri Smit, nous laisse avec un goût d’inachevé. Il relate la relation tumultueuse entre Maddie, une ancienne accro à l’héroïne interprétée par Sophie Turner, et Seven, un dealer vivant des soirées folles où se mêlent drogues et top-models. En voulant rendre service à un ami d’enfance, Seven s’engage dans une spirale destructrice dont il ne soupçonne pas les tenants et aboutissements. La construction du film en trois parties, sur le modèle d’une tragédie classique, ne fonctionne pas trop et étire artificiellement le scénario. Si la présence de Sophie Turner donne du piment à Heavy, la fière actrice de Sansa n’a malheureusement à jouer que deux ou trois scènes réellement susceptibles de démontrer son talent. Le thème de la drogue, également traité dans Watch List, garde le mérite d’avertir les jeunes sur les effets dramatiques et incontrôlables de la vente comme de la consommation des opiacés, du sentiment de culpabilité au désir de vengeance, de l’implosion d’un couple aux meurtres.
American Skin plonge encore davantage au cœur de l’âme américaine. Réalisé par Nate Parker (La naissance d’une nation, 2016), ce film particulièrement attendu retrace le parcours de Lincoln Jefferson, un vétéran afro-américain de la guerre en Irak, dont le fils de 14 ans est tué accidentellement lors d’un contrôle de police de routine. Cependant, les juges déclarent rapidement innocent l’officier blanc qui a tiré sur l’adolescent, provoquant des émeutes dans la communauté noire. Afin d’obtenir justice pour son fils, Lincoln prend d’assaut le commissariat et organise un nouveau procès citoyen. Haletant, American Skin passe aux cribles tous les stéréotypes de la société américaine tout en s’attaquant à l’identité même du citoyen américain, doté d’une peau américaine plus ou moins lourde à porter. Intense et riche, ce film particulièrement évocateur de l’esprit américain restera dans les mémoires.
Après American Skin, American Woman réalisé par Jake Scoot. Un Festival décidément 100% américain, exposant l’Etat source dans les titres mêmes des films.American Woman s’intéresse aux épreuves traversées par Deb Callahan, une mère célibataire de trente-et-un ans interprétée par Sienna Miller, qui prend en charge l’éducation de son petit-fils suite à la disparition inquiétante de sa fille. Tout en surmontant cette séparation, elle doit apprendre à se construire une nouvelle vie avec l’aide de sa sœur. Ce beau drame donne une image frappante et émouvante de la femme américaine. Une femme forte, prête à tout pour s’en sortir, mais constamment rattrapée par les difficultés de la vie.
– Histoires vraies avec les films Charlie says et JT Leroy de Justin Kelly avec Kristen Stewart, Diane Kruger…
Deux autres films présentés en avant-première s’inspirent de faits réels. Charlie says de Mary Harron raconte l’évolution de trois jeunes femmes condamnées à la perpétuité pour leur complicité aux crimes de Charles Manson. Isolées dans une prison californienne, elles prennent progressivement conscience de la gravité de leurs actes au contact d’une enseignante venant régulièrement leur donner des cours. Alternant les scènes au présent dans le pénitencier et les souvenirs du passé vécus avec Charlie, le film montre l’endoctrinement dont les jeunes femmes ont été victimes par cet homme charismatique aux allures christiques. Incapables de donner leur propre opinion sur le moindre sujet, leur discussion se limite ainsi au leitmotiv « Charlie says…» faisant écho au titre. Intéressant, parfois glaçant, le long-métrage relate avec gravité et réalisme l’époque des groupes hippies et de la famille Manson, brossée récemment avec beaucoup plus de décalage et d’humour dans Once Upon a time in Hollywood.
JT Leroy est quant à lui tiré de la vie de l’écrivaine Laura Albert, qui choisit de publier ses romans sous l’identité d’un jeune homme transgenre, discret et mystérieux. Après son premier succès, elle demande à sa belle sœur de jouer en public le rôle de cet intriguant auteur. Le film, réalisé par Justin Kelly, est porté par un formidable duo d’actrices, Laura Dern et Kristen Stewart, qui rend réaliste et prenant ce récit hors du commun. Derrière cette mascarade, il traite plus largement de l’amour et de la quête de soi. Une œuvre agréable malgré ses petites longueurs.
– Fictions avec les films Terre Maudite et Waiting for the Barbarians, adapté du roman « En attendant les barbares » de J. M. Coetzee avec avec Johnny Depp, Mark Rylance…
Premier film d’Emma Tammi, Terre Maudite mêle les genres du western et du film d’horreur. A la fin du XVIIIème siècle, Lizzie emménage avec son mari à la frontière occidentale américaine pour cultiver une terre désolée. Seule dans une maison isolée, et avec l’arrivée d’un couple de jeunes mariés dans une cabane voisine, Lizzie commence à sentir une présence démoniaque autour de la prairie. Si la première partie du long-métrage, par son atmosphère intrigante, est plutôt réussie, la suite s’enlise, perd de son intensité et n’offre pas de véritable surprise. Terre Maudite reste peut-être la petite déception de ce Festival.
Waiting for the Barbarians de Ciro Guerra a réuni un plus grand consensus. S’il est tout aussi fictif que Terre Maudite, il décrit une réalité qui a pu ou pourrait parfaitement exister dans les sociétés humaines. Dans un désert innommé, à une époque indéfinie, le pouvoir central envoie le colonel Joll, un tortionnaire brillamment interprété par Johnny Depp, dans un fort situé aux confins de l’Empire. Le magistrat gérant ce fort, incarné par Mark Rylance, se met à contester l’ordre établi et à prendre le parti des « barbares » en côtoyant une jeune fille indigène blessée. Le film nous renvoie à la peur de l’inconnu, de l’autre, qualifié de « barbare » lorsqu’il adopte un mode de vie différent. De la même façon que les « sorcières » de Judy and Punch sont écartées pour leur marginalité, les indigènes de Waiting for the Barbarians doivent être repérés et matés, sous le prétexte futile de préparer une hypothétique rébellion contre l’Empire. C’est à nouveau la crainte de l’incompris, thème fort de ce Festival, qui imprègne le film.Waiting for the Barbarians dénonce également la violence à travers les méthodes d’interrogatoire inhumaines du colonel Joll. Par le retournement du magistrat, qui prend fait et cause pour les « barbares », il peut en outre s’inscrire dans la lignée d’un Pocahontas ou d’un Avatar à la fois moderne et réaliste. Un film à voir pour les valeurs intangibles qu’il véhicule et le duo Rylance/Depp particulièrement savoureux.
– Les documentaires du festival de Deauville 2019 : Making waves : the art of cinematic sound et Memory – the origins of Alien.
Le Festival de Deauville a présenté de nombreux documentaires dont deux, relatifs au cinéma, ont attiré notre attention.
Making waves : the art of cinematic sound expose de manière pédagogique et passionnante les trois différentes composantes de la bande-son d’un film, à savoir les dialogues, les effets sonores ainsi que la musique. Il décrit, sons d’œuvres célèbres et interviews à l’appui, les techniques et les étapes de création de ces trois piliers. L’effacement des bruits de fond, le réenregistrement des dialogues, les effets spéciaux, les bruitages, les sons d’atmosphère, et enfin la bande-originale sont ainsi successivement disséqués pour mieux nous faire appréhender le travail des ingénieurs du son, et surtout, l’importance largement sous estimée du son au cinéma. Making Waves démontre qu’un son réaliste, prenant, immersif, participe autant que l’image à l’expérience cinématographique, le son demeurant d’ailleurs le premier sens que nous possédons pour percevoir le monde avant même notre naissance. Le documentaire s’intéresse enfin au mixage sonore, qui consiste à définir le niveau sonore de chacun des trois éléments phares au cours des scènes. Privilégier la musique pour dramatiser, ou les dialogues pour se focaliser sur les personnages, ou encore les effets sonores, comme des coups de feu, pour plonger le public dans un cadre haletant, tel est le choix rigoureux des techniciens du son. Un documentaire à voir, et à écouter, pour tous les cinéphiles.
Memory – the origins of Alien remonte aux sources et aux inspirations d’une des créatures les plus célèbres et effrayantes du cinéma. Une œuvre sans pareille, qui avant d’accoucher d’un mythe, est issue d’une triple paternité : le scénariste Dan O’Bannon, le graphiste Hans Ruedi Giger et le réalisateur Ridley Scott. C’est la rencontre presque inespérée de ces trois hommes complémentaires, s’accordant sur une même vision, qui reste à l’origine d’Alien. Ces artistes possédaient évidemment leurs propres influences, notamment les bandes dessinées, les romans de Lovecraft ou les peintures de Francis Bacon, mais ils ont créé avec Alien une épopée d’un réalisme unique, loin des sagas populaires Star Wars et Star Trek. Le documentaire traite également, dans une longue séquence qui ravira tous les fans, du tournage périlleux de la fameuse scène du « chestburster ». Son réalisateur, Alexandre O. Philippe, appréciant analyser les classiques du septième art, imprègne son film de toute sa passion et s’attaque actuellement à une étude sur l’Exorciste.
Continuant son exploration de l’obsession humaine et du legs paternel, James Gray signe avec Ad Astra une grande odyssée aux confins de la solitude dans une fresque aussi épique qu’intimiste. Immanquable.
Synopsis : L’astronaute Roy McBride s’aventure jusqu’aux confins du système solaire à la recherche de son père disparu et pour résoudre un mystère qui menace la survie de notre planète. Lors de son voyage, il sera confronté à des révélations mettant en cause la nature même de l’existence humaine, et notre place dans l’univers.
N’ayant jamais vraiment connu le succès d’un point de vue commercial, ni n’ayant vraiment été reconnu par la profession, ayant souvent été snobé lors des remises de prix, James Gray est le brillant élève incompris et ignoré d’Hollywood. C’est même un comble pour un cinéaste dont les personnages et les thématiques tournent autour de la reconnaissance de leur pairs. Avec son précédent film, le mémorable The Lost City of Z, il entreprenait un voyage thérapeutique dans une de ses œuvres plus personnelles où il suivait les traces d’un explorateur désireux de laver le déshonneur qui pèse sur son nom. Le poids des erreurs pèse sur le fils qui cherche à transcender sa condition et s’élever en société, la forêt Amazonienne devenant le mausolée de son obsession et la représentation d’une quête impossible. Ad Astra est la continuité de cette quête thérapeutique, l’antithèse parfaite de son précédent film et qui pourtant la complète de façon cohérente telles deux faces d’une même pièce.
Le personnage obsédé d’exploration qui se lance dans une quête de vérité pour fuir la banalité d’une vie en aspirant à un destin hors norme et qui se perdra dans l’inconnu que l’on suivait dans The Lost City of Z, est ici le père absent que le protagoniste va s’évertuer à retrouver en espérant y trouver un sens à sa vie. Ayant constamment vécu dans l’ombre de son père, Roy, interprété par un Brad Pitt formidable de douleur intériorisée, est passé à côté de sa propre existence. Il vit dans l’étouffement systématique de ses propres émotions. Avec Ad Astra, James Gray dévie son regard pour parler à son lui du passé, confrontant son besoin de reconnaissance dans une quête d’émancipation aux proportions épiques mais aux retombées intimistes. Le récit d’Ad Astra déstabilisera quiconque attend un spectacle spatial aux grandes ampleurs tant ses rebondissements et ses péripéties résultent autour d’un seul homme, étant plus proche du drame intime qu’est First Man de Damian Chazelle que du divertissement plus grand public qu’étaitInterstellar. Beaucoup de films ont finalement suivi ce filon de la quête spatiale comme deuil humain, mais chacun ont su avec habilité tracer leur propres voies. Ad Astra ne fait pas exception, explorant une voie par moments plus expérimentale notamment dans un dernier tiers plus onirique qui privilégie le climax émotionnel dans une conclusion saisissante plutôt que de privilégier l’efficacité du spectaculaire.
Mené par une narration fluide qui ne connaît aucun temps mort ainsi qu’une voix-off jamais envahissante, qui au contraire apporte même une dimension mélancolique bouleversante, Ad Astra est une touchante histoire sur un homme qui doit fuir aux confins de l’espace pour renouer avec ses sentiments. Portant aussi un regard juste sur une humanité dont les envies d’expansions vire à l’aliénation et l’auto-destruction, Gray évoque avec une rare sensibilité la solitude de notre temps. Son ton désabusé borde le récit d’un spleen aussi sombre que porteur d’espoir et le cinéaste montre encore tout son talent dans sa façon de brosser des relations par les non-dits, ne nous faisant entrevoir le délitement d’un couple que par quelques passages fugaces. Pourtant cette relation centrale, mais très peu montrée semble bien plus crédible que beaucoup de romances modernes posées à l’écran grâce à une science du dosage qui force le respect. Rien n’est en trop, ou rien ne manque dans ce Ad Astra qui brille par la précision de sa construction et son découpage. Dans sa réalisation, le film est un exemple de découpage et de rythme tenu par un montage parfait et accompagné par une sublime photographie et une envoûtante musique de Max Richter. Tantôt épique ou inquiétante en passant par des compositions plus émotionnelles, les musiques accentuent la puissance des images et surtout ne sont que le sommet de l’iceberg d’une bande son de haute volée. Le tout tutoie même la virtuosité pure lors d’une course-poursuite lunaire où l’absence quasi-totale de son, l’impact des chocs et le montée progressive de la musique offre une mémorable séquence de tension. Un grand et flamboyant morceau de bravoure qui établit la maîtrise de Gray, qui signe une mise en scène élégante et intense, dérogeant un peu à son sens du classicisme habituel pour livrer son œuvre la plus ambitieuse et stylisée.
Avec Ad Astra, James Gray parvient à accomplir l’exploit de signer coup sur coup deux grands films. Après son déjà formidable The Lost City of Z, il signe une œuvre à la tristesse et la fragilité insondables dont elle puisse une grandeur insoupçonnée. Surtout que dans cette thérapie de son cinéma, Gray arrive à renouveler ses thèmes narratifs et visuels sans jamais trahir son essence. Au contraire, il livre le récit le plus intime mais aussi le plus grandiose et ambitieux de sa carrière qui cristallise et s’affranchit le mieux de ses obsessions. Surtout qu’il ne trahit jamais sa démarche dans une forme radicale et par instants expérimentales qui ne ménage jamais son spectateur et l’invite dans ce voyage dans les songes humains et les abysses de la solitude. Tenu par un Brad Pitt dans son meilleur rôle, Ad Astra est un monument de cinéma qui parviendra peut-être même à rompre le sort qui entoure le cinéma de Gray. Désireux de la reconnaissance de ses pairs sans jamais l’obtenir, c’est lorsqu’il renonce à cette ambition qu’il se voit sur le point d’y accéder. Car non seulement Ad Astra connaît un joli succès au box-office (c’est le meilleur démarrage de sa carrière) mais pourrait aussi créer la surprise lors des prochains Oscars. Ce qui serait amplement mérité pour un des meilleurs films de l’année d’un des meilleurs réalisateurs en activité. Un grand film.
Ad Astra : Bande annonce
Ad Astra : Fiche technique
Réalisation : James Gray
Scénario : James Gray et Ethan Gross
Casting : Brad Pitt, Tommy Lee Jones, Ruth Negga, Liv Tyler, Donald Sutherland, …
Décors : Karen O’Hara
Photographie : Hoyte van Hoytema
Montage : Lee Haugen et John Axelrad
Musique : Max Richter
Producteurs : Brad Pitt, Dede Gardner, Jeremy Kleiner, James Gray, Rodrigo Teixeira et Anthony Katagas
Production : 20th Century Fox, Regency Enterprises, Plan B Entertainment, Bona Film Group, RT Features, Keep Your Head Productions et MadRiver Pictures
Distributeur : 20th Century Fox Franc
Durée : 124 minutes
Genre : Science-fiction
Dates de sortie : 18 septembre 2019
La Chevauchée de l’honneur, réalisé en 1949 par Leslie Fenton, est sorti dans une nouvelle édition DVD chez Sidonis Calysta, le 9 septembre dernier. Un western modeste, lorgnant vers la série B, mais qui surprend par son scénario et ses personnages hauts en couleur.
Leslie Fenton, acteur devenu réalisateur, se lance en 1949 dans ce remake du film La Légion des damnés sorti en 1936 et réalisé par le grand King Vidor, mais qui ne fit pas grand bruit à l’époque. Ainsi, Fenton s’appuie sur une histoire déjà écrite et solidement construite, n’y apportant qu’une réalisation plus « moderne » et surtout en couleurs. Le choix de la couleur est d’ailleurs assez contestable, a posteriori, quand on voit le charme que peuvent avoir les westerns en noir et blanc de l’époque. Car ici, pas de Technicolor contrasté à la manière de La Charge héroïque de John Ford, sorti la même année, mais une photographie très blême qu’une réalisation pour le coup fondamentalement littérale ne permet pas d’embellir. C’est là que l’aspect série B, ou du moins film à petit budget, se fait sentir : les décors, les costumes, les effets de sang, et même le jeu des acteurs (lorsqu’ils meurent, se frappent à coup de poings) sonnent assez faux. La caméra, trop sage, ne s’embarrasse pas de mouvements et alterne les champs et contre-champs tout à fait classiques. Les dialogues sont plats, là encore trop littéraux.
Néanmoins, La Chevauchée de l’honneur a des arguments à faire valoir, notamment du côté de ses personnages et de son scénario, riche en rebondissements. Le trio infernal que forment William Holden – le sage, le raisonnable –, William Bendix – le loyal un peu bourru – et Macdonald Carey – l’immoral, l’opportuniste – ne brille pas par son originalité. Ils sont en quelque sorte le Bon, la Brute et le Truand de Leone avant l’heure. Mais leur amitié est bien portée à l’écran, leurs failles, leur loyauté plus ou moins commune en font des personnages attachants et finalement plutôt complexes, alors même qu’ils ne sont plus du même côté de la loi. Autrefois compagnons de méfaits, les personnages d’Holden et Bendix sont devenus des Texas Rangers, et Carey est resté un hors-la-loi. Tout au long du film, la question sera pour les deux premiers de savoir s’ils sont capables de faire triompher la morale et l’honneur sur leur profonde amitié pour le troisième, qui, à l’inverse, deviendra l’antagoniste du film en refusant de questionner ses certitudes et en s’enfonçant petit à petit dans une immoralité irréversible. En acceptant de poursuivre leur ancien ami, qu’ils aiment pourtant toujours, c’est leur propre rédemption qu’ils semblent rechercher. Encore une fois, le chemin sera semé d’embûches et d’événements assez imprévisibles, dont certains vraiment touchants et marquants.
Avec ses acteurs en pleine forme (notamment William Holden, en pleine ascension quelques mois avant un rôle qui changera sa vie, celui de Boulevard du crépuscule), des retournements de situation forts et une dimension de buddy movie bien explorée, La Chevauchée de l’honneur parvient in fine à faire oublier ses errements techniques et le minimalisme de sa réalisation. À noter, en plus, la présence de Mona Freeman, dont le personnage – quoiqu’un peu anecdotique – permet la remise en cause de la misogynie inconsciente de ces cow-boys, bons ou mauvais, et incarne la volonté libertaire de toute la gente féminine. Un film qui n’a pas trop vieilli, dans son propos et son rythme calibré, et qui sans être inoubliable assure un sympathique moment de cinéma.
Le contenu de l’édition DVD est assez restreint, il faut bien l’avouer. La remasterisation de l’image est déjà très inégale, si bien qu’un panneau d’avertissement quant aux défauts de l’image fut ajouté en début de film. Le contenu additionnel assure un service minimum, mais appréciable. On aurait aimé que la présentation de Patrick Brion, grand spécialiste, fût plus approfondie, les 8 petites minutes s’avérant frustrantes. Par contre, difficile de bouder son plaisir devant le documentaire d’une heure entière consacré à la carrière de William Holden. Certes, on ne parle plus du film de Leslie Fenton, et c’est bien dommage, mais le tour d’horizon est intéressant et riche d’informations.
Synopsis : 1878. Jim Dawkins, Reuben Wahoo Jones et Lorn Reming attaquent une diligence. Lorn oblige le bandit Charley Calico à rendre à Rannie Carter de l’argent pour la dédommager. Mais, au cours d’une poursuite, Jim et Wahoo d’un côté et Lorn de l’autre se perdent mutuellement. Pour sauver Lorn qu’ils ont retrouvé, Jim et Wahoo l’arrêtent et sont ainsi enrôlés dans les Texas Rangers. Lorn ne comprend pas l’attitude de ses amis. Il s’évade, les assomme et fuit. Lors d’une patrouille, Jim et Wahoo retrouvent Lorn…
Contenu additionnel :
– William Holden, The Golden Boy (1h – vost)
– Présentation du film par Patrick Brion (8′ – vf)
Fiche technique :
Réalisateur : Leslie Fenton
Acteurs : William Holden, Macdonald Carey, Mona Freeman, William Bendix
Genre : Western
Format : Noir et blanc, Cinémascope, PAL
Audio : Anglais (Dolby Digital 2.0 Mono), Français
Sous-titres : Français
Rapport de forme : 1.37:1
Nombre de disques : 1
Studio : Sidonis Calysta
Date de sortie du DVD : 9 septembre 2019
Durée : 93 minutes
Ex-comparse d’un certain Quentin Tarantino, dont il a tiré une certaine appétence pour les histoires barrées et peuplées de personnages hauts en couleurs, Roger Avary revient aux affaires 15 ans après son dernier coup d’éclat (l’adaptation du livre culte de Bret Easton Ellis, Les Lois de L’Attraction) avec Lucky Day ; sorte de série B grimée en pot-pourri « tarantinien » dont l’étrangeté et la désuétude ont vite fait de lui conférer un coté kitsch assez irrésistible. Le tout pour un résultat ô combien inégal certes mais à la sympathie jamais démentie…
Ah Roger Avary. Une paye qu’on attendait de revoir sa frimousse de bouffeur de sirop d’érable. Du moins pour les quelques uns au fait de son existence puisque le bougre, à l’exception d’un fait d’arme notable – il a réussi à adapter Bret Easton Ellis au cinéma – brille par son anonymat. Et pourtant, quelle injustice, quand on y pense. Puisqu’à l’instar de son grand copain Tarantino, avec lequel il a sympathisé au détour de ce fameux vidéo-club où l’auteur de Once Upon A Time In Hollywood a goûté aux joies du cinéma, Avary a bouffé du film dans ses jeunes années. Suffisamment en tout cas pour développer un imaginaire foisonnant, peuplé de personnages tarés, de douilles, de stupre et autres joyeusetés totalement illégales dans la si puritaine Amérique et se mouvoir dans le sillage de ce cher Quentin. De fil en aiguille, les deux potes vont d’ailleurs carrément collaborer ensemble, quitte à co-écrire Pulp Fiction, esquisser les grandes lignes de True Romance avant que grisé par le succès, Tarantino décide de faire cavalier seul. De ce « divorce » créatif, le jeune Avary en gardera des remords certes, mais aussi une certaine détermination à vouloir embrasser lui aussi cette touche amenée par son pote, à la fois référentielle, débridée, déjantée même. En résulteront Killing Zoé & Les Lois de l’Attraction, avant que le gus fasse une belle embardée dans sa carrière et passe par la case prison. Une étape malheureuse qui aura au moins le mérite de le voir coucher sur papier ce Lucky Day, au sein duquel il n’aura pas hésité à injecter de son vécu pour donner un peu de personnalité à cette histoire pour le moins déjà vue…
Une gaudriole éminemment personnelle
On ose dire déjà vu, mais qu’on se le dise, c’est plus l’adjectif désuet qui vient à l’esprit à l’issue de la projection de ce Lucky Day. Car si on fait le compte, qu’est-ce qu’on a ? Un perceur de coffre plutôt doué sort de 2 ans de cabane, un officier de probation vissé au derrière, pour retrouver femme et enfant. Seul bémol, le frère de son ancien collègue braqueur, un Amerloque psychotique qui croit dur comme fer être français (quitte à prendre l’accent) lui fait la cour pour le refroidir manu militari. Et au milieu de tout ce bazar, on a un barman nazi, la mafia, des armes en pagaille, des flics incompétents, une nanny qui cause français et une BO qui distribue du Aznavour et du Edith Piaf sur demande. Voilà. Tout y est. Et déjà, l’impression de lire la jaquette d’un DTV réalisé par un énième yes-man francophile qui se rêverait nouveau Tarantino, et qui caserait volontiers du Steven Seagal en train de poutrer de l’ex-Spetsnaz. Mais ça serait oublier une chose : d’une, on tient pas un wannabe Tarantino, mais bien une âme ayant gravité de très près autour de la galaxie Tarantino ; et de deux, une âme qui a goûté aux joies de la prison et surtout de l’anonymat qui en a suivi. De telle manière, ce qui peut sembler désuet et qu’on se le dise, vouloir épouser cette frange nostalgique, n’est que les atermoiements d’un artiste pour qui les 15 dernières années, n’ont simplement jamais existé. De ce fait, pas d’influence, pas de Stranger Things, d’uberisation de la culture pop devenue aujourd’hui industrialisée jusqu’à plus soif, mais simplement le désir quasi autobiographique, grimé en exutoire, d’un artiste soucieux de se remettre en jambe après être resté aux stands trop longtemps. En cela, la démarche, bien que fondamentalement peu originale, tient la route tant on sent, au détour des situations méchamment clichées, les affres d’un artiste ignoré qui tente un come-back maladroit mais déjanté.
Un brassage de genre aussi débile que délicieusement frappé.
Et déjanté sera bel et bien le mot clé. Car au gré de cette histoire où l’on cause volontiers de rédemption, de remords, de seconde chance, on croise un vivier de personnages tarés ; entre Red, un casseur de coffres boulet, sa femme Chloé, une artiste émérite, Luc, un tueur à gage à l’aura psychotique et plusieurs seconds rôles pas mémorables pour un sou mais qui ont le mérite d’exister au milieu de ce foutoir. Puisqu’il faut bien le dire, dieu que c’est bordélique ! Ça part dans tous les sens, c’est monté en dépit du bon sens, désorganisé, par moment on sent le navire carrément tanguer comme le Titanic, mais il y a constamment cette dose naïve d’optimisme, de fun, d’irrévérence qui fait qu’on lui pardonne un peu tout. Du moins on essaie, car aussi burlesque et farfelu puisse-il être, le film accumule les idées irritantes à un rythme inégal ; que ça soit son coté woke (il critique aussi bien l’art contemporain qu’il évoque Me Too), son casting incongru (Tomer Sisley en barman nazi, perso on n’était pas prêt à voir ça) ou sa gestion plutôt déplorable du ton. C’est simple, on passe d’une comédie déjantée, à un film chiant, à un drame, à un slasher, à de la pellicule Grindhouse, le tout sans temps mort. Du coup, on se rattache à ce que l’on peut, un Crispin Glover délicieusement psychotique, une Nina Dobrev hilarante en artiste incomprise, un Luke Bracey aussi fade qu’une endive et un je ne sais quoi, ironique, doucement rétro, kitschement » violent et sympathiquement décalé.
En revenant aux affaires après 15 ans de sevrage, Roger Avary a tout l’air d’une Delorean ambulante. En atteste son Lucky Day, condensé de ses clichés, obsessions, kiffes des 90’s couplés à une sève désuète et ringarde qui cache pourtant en coin un spectacle introspectif et très personnel. Résultat, une barre de rire hors du temps, pleine d’inanité mais qui se laisse voir vu la fougue de son auteur.
Bande-annonce : Lucky Day
Synopsis : C’est le grand jour, Red sort de prison, après avoir purgé deux ans pour un braquage de banque qui s’est soldé par la mort de son complice. Il retrouve sa femme Chloé qui l’a attendu tout en élevant seule leur fille Beatrice. Le même jour, Luc, le frère de son ancien complice, tueur à gages et psychopathe notoire, débarque assoiffé de vengeance et avec la ferme intention de l’éliminer…
Fiche Technique : Lucky Day
Réalisation et scénario : Roger Avary
Casting : Luke Bracey, Crispin Glover, Nina Dobrev, Clifton Collins Jr, David Hewlett, Nadia Farès, Tomer Sisley, Mark Dacascos
Direction artistique : Joel Richardson
Décors : Aidan Leroux
Costumes : Brenda Shenher
Photographie : Brendan Steacy
Montage : Sylvie Landra
Musique : Tomandandy
Production : Don Carmody et Samuel Hadida
Producteurs délégués : Gala Avary et Victor Hadida
Productrice associée : Sylvie Landra
Impatient de se remettre au boulot avec Jurassic World 3, le réalisateur Colin Trevorrow nous offre un amuse-bouche avec Battle at Big Rock. Un court-métrage pour le moins divertissant, rondement mené, mais qui présente encore les tares de cette nouvelle trilogie préhistorique.
Entre un public qui n’a pas boudé son plaisir et des cinéphiles hardcores qui n’hésitent pas à exprimer leur désarroi, autant dire que les films Jurassic World sont au centre de bien des débats ! À croire que les seuls parvenant à s’en satisfaire pleinement sont les producteurs, couvant et chérissant leur nouvelle poule aux œufs d’or – les deux longs-métrages ayant chacun dépassé la barre des 1,3 milliards de dollars au box-office mondial. Cela serait plutôt cliché et mesquin – mais tellement vrai – de le penser ! Car dans les faits, s’il existe une personne qui semble heureuse de ces films, c’est bien le réalisateur Colin Trevorrow. Lui, simple artisan de la comédie indépendante, s’est vu propulsé au rang de cinéaste bankable avec Jurassic World premier du nom, au point de se voir offrir l’opportunité de diriger le neuvième opus de la saga Star Wars. Mais entre son remplacement par J.J. Abrams pour « différends créatifs » et l’échec de son dernier film en date, The Book of Henry, totalement passé inaperçu (sortie en DTV chez nous), l’heure ne lui était plus au beau fixe. Se voir revenir à la tête du troisième Jurassic World – pour rappel, bien qu’il est co-écrit et produit Fallen Kingdom, c’est Juan Antonio Bayona qui en était le réalisateur – ne peut lui procurer que joie et satisfaction. Pour preuve, bien qu’il reste encore du temps pour voir débarquer le film dans les salles (prévu pour juin 2021), le bonhomme n’a pu dissimuler son enthousiasme en nous concoctant une véritable mise en bouche avec Battle at Big Rock. Un court-métrage de 8 minutes disponible depuis le 15 septembre dernier, histoire de se remettre dans le bain et de nous faire patienter jusqu’à ce que le tournage commence.
Et pour une simple action marketing, autant dire que ce cher Trevorrow s’est fait plaisir ! Car bien loin d’apporter quoique ce soit de neuf à la saga – si ce n’est reprendre là où Fallen Kingdom nous avait laissé, avec ces dinosaures désormais en liberté sur le continent – le cinéaste n’a pas lésiné sur les moyens pour se faire plaisir. Car avec Battle at Big Rock, peu importe l’histoire ou les personnages, tout ce qui touche le scénario n’est que prétexte pour nous livrer sur un plateau d’argent de l’action avec de gros dinos. Et si cela sent déjà-vu à plein nez, piochant même dans la saga – la caravane renversée rappelle un chouïa Le Monde Perdu – nous nous surprenons à passer un agréable moment. Notamment grâce à une mise en scène beaucoup plus énergique et maîtrisée que ce que Trevorrow avait fait dans le premier Jurassic World, offrant pour le coup des plans pour le moins efficaces et spectaculaires. À des effets spéciaux dignes des films, même si le format ne se prête pas à avoir des animatroniques, préférant la facilité avec le tout numérique. À un bestiaire inédit, mettant en avant des créatures laissées depuis le début au second plan (Allosaure et Nasutoceratops). Bref, c’est tendu et divertissant comme il se doit ! Un petit spectacle de 8 minutes, qui saura occuper votre temps sur Internet.
Mais il ne faut pas se leurrer non plus quant à la teneur de Jurassic World 3. Car si ce court-métrage nous permet de voir que Trevorrow s’est amélioré sur le plan de la mise en scène, il ne nous rassure pas quant aux autres tares déjà présentes dans les films précédents. Comme une direction d’acteurs aux fraises, ces derniers – bien qu’ici amateurs – semblant être en roue libre totale. Ou encore cette envie de faire de la franchise Jurassic Park un univers hollywoodien marvelisé à l’excès, avec son second degré plus que dispensable et ses invraisemblances aussi grosses qu’un Bracchiosaure – le final avec la fillette, plus ridicule que badass… Il est vrai que nous ne pouvons pas dire grand-chose avec ce format de quelques minutes au compteur. Que ce soit les défauts comme les atouts. Mais il faut bien reconnaître qu’avec une telle mise en bouche, Colin Trevorrow assure que l’avenir de la saga ne changera pas. Il sera exactement le même depuis Jurassic World premier du nom et continuera d’alimenter bien des débats sur le devenir du Hollywood actuel.
Et si lire ce descriptif et mini-critique ne vous suffit pas, alors prenez le temps de vous lancer dans le visionnage de ce court-métrage, que vous trouverez ci-dessous. Cela vous fera patienter jusqu’à ce que les informations officielles sur le film ne débarquent enfin et que la série d’animation, Camp Cretaceous, soit disponible sur Netflix (attendue pour 2020).
Céline Sciamma, une femme qui parle de filles comme sujets et non objets c’est déjà assez rare dans le cinéma actuel pour qu’on s’intéresse de près à cette cinéaste, 40 ans, réalisatrice de quatre films miraculeux sur l’identité, l’adolescence et la féminité. Quatre films donc, qui font d’elle une des réalisatrices les plus passionnantes du paysage cinématographique français contemporain. Du premier Naissance des pieuvres (2007) au dernier Portrait de la jeune fille en feu(qui sort en salles le 18 septembre 2019), en passant par Tomboy (2010), on ressent à la fois de la douceur, de l’effervescence et de la sensualité, à la vue de ses films. Chaque fois on est bluffé par cette manière de faire du neuf avec des sujets pourtant très balisés : premiers émois amoureux, banlieue, enfance… Tout devient autre avec Céline Sciamma, sans avoir à définir un genre. Portrait de la réalisatrice en artiste polymorphe.
Une réalisatrice qui « aime regarder les filles »
On les connait ces jeunes filles, on les a vues, on les a croisées, on les a même parfois rencontrées, on a connu leurs émois, leurs doutes, leurs envies, leurs désirs. Mais les a-t-on vraiment écoutées, regardées, observées ? A-t-on aperçu leur grâce, entendu leurs mots ? Pas vraiment. Ces filles-là, qu’elles soient une bande de filles noires ou des presque adolescentes en plein bouleversement identitaire et sexuel, Céline Sciamma leur a donné un espace de parole, mais aussi un espace corporel et surtout artistique. Le corps, Céline Sciamma le filme avec fougue, sans jamais le mettre complètement à nu. Ses actrices, elle les met en scène au corps à corps, au désaccord. Elles sont à la croisée d’un chemin, prêtes à se lancer, à s’émanciper. La réalisatrice les raconte alors qu’elles s’initient au monde. Sa volonté de faire exister (les filles), à travers sa caméra polysexuelle, est vivace. C’est la première force de son cinéma : faire exister des marges.
Cette réalisatrice-là a grandi en banlieue – Cergy-Pontoise – et est très vite devenue cinévore, se passionnant pour de nombreux cinéastes avant de grimper à Paris pour intégrer la Fémis, sa deuxième famille. Mais son parcours est surtout jonché par une immersion permanente dans le collectif. Celui d’un tournage, d’un casting, souvent sauvage, d’un monde politique aussi qui l’attire au travers de meetings ou même de manifestations identitaires. Depuis ces nageuses synchronisées qui ne font qu’une dans Naissance des pieuvres, jusqu’aux survoltées de Bande de filles, dansant comme un seul corps sur Rihanna, elle construit aussi une identité particulière au sein du groupe. Comme elle, réalisatrice au sein de la grande famille du cinéma qu’elle connaît bien.
En effet, Céline Sciamma est une artiste complète. Là encore rien n’est arrêté, dans les formats qu’elle appréhende, dans ses processus d’écriture. Ainsi, elle participe à d’autres enjeux de cinéma, siège dans les commissions d’avance sur recettes, participe à un groupe de réflexion sur l’évolution de la Fémis. Elle ouvre le champ de son écriture et a collaboré, pour la télévision, qu’elle voudrait plus exigeante, à l’écriture des premières versions de la série Les Revenants sur Canal+. Céline Sciamma utilise aussi sa plume pour les autres. C’est certainement la raison pour laquelle elle a accueilli avec une pointe d’ironie son prix du scénario à Cannes pour Portrait de la jeune fille en feu. Ecrire est une solitude, mais filmer est un exercice commun, vivant, en mouvement. Une croisée des regards. Comme les plans de Bande de filles, la réalisatrice ne cesse d’élargir le champ de ses compétences, de sa vision et des possibles.
« Le cinéma est le seul endroit où l’on peut partager des solitudes »
Il y a donc plein de filles chez Céline Sciamma, qui sont à l’orée du désir, souvent homosexuel mais pas seulement. Pourquoi si jeunes ? Parce qu’à cet âge-là, devant le désir, « on est toujours dans l’inassouvi », répond-elle*. La réalisatrice souhaitait, après ses trois premiers films, s’attaquer à d’autres sujets. De la périphérie où irait-elle?, se demandait-on alors.
Avec Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma franchit une étape, elle s’entoure de comédiennes professionnelles et raconte pour la première fois un amour vécu. Elle y interroge de nouveau le regard. Mais surtout, elle y offre de nouveau un mouvement permanent à ses personnages féminins. Ainsi, dans une des scènes marquantes de son nouveau film, on voit Adèle Haenel/Héloïse aller droit vers une falaise. Arrivée au bord, elle s’arrête brusquement « j’ai toujours rêvé de faire ça », « mourir ? », lui rétorque celle qui l’accompagne (Noémie Merlant/Marianne), « non courir » répond elle. Voilà le programme de ce cinéma généreux et qui fait exister : offrir de nouveaux lieux à ses personnages que l’on n’a pas l’habitude de voir habiter le cinéma. Leur offrir, à la manière d’une Virginia Woolf, « une chambre à soi».
Mais réduire Céline Sciamma à une réalisatrice féminine et féministe serait une erreur, elle regarde simplement ses personnages, leur offre un regard neuf, inattendu. Ainsi on peut voir dans son cinéma une « servante » dialoguer avec celles qu’elle est censé servir, parler d’art et ne pas rester en retrait. Faire dialoguer des femmes, en voilà une idée merveilleuse. Et les hommes dans tout ça ? Ce n’est pas qu’elle porte un regard négatif sur eux, c’est qu’ils l’intéressent moins. Elle filme des filles qui doivent devenir filles à la Simone de Beauvoir écrivant : « On ne naît pas femme on le devient ». Embrasser trop de sujets à la fois ce serait s’éparpiller. « Ça me semblait plus juste d’ôter leur point de vue, de tout appréhender du côté des filles, quitte à ce qu’ils (les garçons) deviennent de purs objets, plutôt que de les faire exister de façon anecdotique »*, a-t-elle déclaré à propos de Naissances des pieuvres.
D’autant plus que la solitude s’invite toujours dans le collectif de Sciamma quand les filles qu’elle met en scène se travestissent par le vêtement ou l’objet, elles sont (presque) toujours seules. Ce n’est pas forcément pour changer de sexe– comme Laure avec son sexe en pâte à modeler dans Tomboy – mais parce que le corps nous accompagne tout le temps, qu’il faut se l’approprier, se définir par lui en l’habillant. La plus travestie – et pourtant la plus hétéro – c’est Marième qui, à chaque costume enfilé, s’approche un peu plus d’elle-même. Seule, elle aussi, face à l’écriture, Céline Sciamma dit prendre le temps d’écrire la fin de ses films, toujours ouverts, et sentir quand il est temps de quitter le parcours de ses personnages.Voilà qu’elle sait se détacher. Il n’est question que de ça dans Portrait de la jeune fille en feu : du souvenir de l’amour, du choix du poète qui crée et s’enivre d’amour pour mieux le dire ensuite.
Grandir
Grandir, c’est ce que Céline Sciamma ne cesse de mettre en scène, films après films, et ce qu’elle souhaite faire définitivement pour ses prochains personnages, qui sont des adultes après une trilogie consacrée à l’aube de la vie des filles, loin des cases conçues par les plus grands et auxquelles elles échappent encore.
Portrait de la jeune fille en feu montre à quel point l’écriture de Céline Sciamma est une écriture du mouvement, qui n’enferme personne. Chaque fois qu’elle invite un personnage dans le cadre, elle ne le fige pas, elle le contredit, le transporte, le fait dériver. Il s’agit avant tout d’étudier un sujet, de l’inviter à se mouvoir et à s’écrire. Les personnages, et les actrices également, participent ensemble à ce grand mouvement permanent. Par le plaisir du jeu, du costume ou encore par la joie d’inventer ensemble. Chez Sciamma, tout est utopie, fêlures ancrées mais digérées. Ainsi, même une scène d’avortement, assez crue, est filmée entourée d’enfants. Quand elle écrit pour Téchiné une scène de coming-out, c’est l’acceptation douce de la mère qui l’intéresse, pas la dispute. Comme pour rappeler au bon souvenir du spectateur que la vie n’est qu’une suite d’états passagers dans lesquels nous regardons, sommes regardés, et tentons, pour nous rassurer, d’être entiers à nous-mêmes. Pourtant, rien, jamais, ne devrait être figé. Et fort heureusement le cinéma de Céline Sciamma est un mouvement permanent, pour être telle la Lol V. Stein de Duras, une eau qui fuit, qui échappe à l’écriture, comme « au centre d’un trou »**. Il s’agit non plus d’un « mot-absence »**, mais d’un être-absence dont le souvenir à jamais nous ouvre au monde, à l’art, aux rencontres.
* entretien avec les « Inrockuptibles » en 2007
** extrait du Ravissement de Lol. V Stein, roman de Marguerite Duras : « Ç’aurait été un mot-absence, un mot-trou, creusé en son centre d’un trou, de ce trou où tous les autres mots auraient été enterrés. On n’aurait pas pu le dire mais on aurait pu le faire résonner. Immense, sans fin, un gong vide, il aurait retenu ceux qui voulaient partir, il les aurait convaincus de l’impossible, il les aurait assourdis à tout autre vocable que lui-même, en une fois il les aurait nommés, eux, l’avenir et l’instant. Manquant, ce mot, il gâche tous les autres, les contamine, c’est aussi le chien mort de la plage en plein midi, ce trou de chair. Comment ont-ils été trouvés les autres ? Au décrochez-moi-ça de quelles aventures parallèles à celle de Lol V.Stein étouffées dans l’œuf, piétinées et des massacres, oh ! qu’il y en a, que d’inachèvements sanglants le long des horizons, amoncelés, et parmi eux, ce mot, qui n’existe pas, pourtant est là : il vous attend au tournant du langage, il vous défie, il n’a jamais servi, de le soulever, de le faire surgir hors de son royaume percé de toutes parts à travers lequel s’écoulent la mer, le sable, l’éternité du bal dans le cinéma de Lol V. Stein ».
Céline Sciamma en quelques dates clés
12 novembre 1978 : Naissance à Pontoise
2006 : écriture de son scénario de fin d’études à la Fémis qui deviendra son premier film de cinéma Naissance des pieuvres
2010 : Tomboy, succès critique et public
2014 : Bande de filles présenté en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs au festival de Cannes
2017 : Ma vie de courgette dont elle écrit l’adaptation pour Claude Barras reçoit les César du meilleur film d’animation et de la meilleure adaptation.
2019 : Portrait de la jeune fille en feu marque ses retrouvailles avec Adèle Haenel au cinéma 12 ans après Naissance des pieuvres. Le film reçoit le prix du scénario au festival de Cannes.
Pour la sortie de Portrait de la jeune fille en feu, la rédaction a décidé de revenir sur les films avec les scènes de feu les plus marquantes. Véritables coups de maître visuels, les flammes fascinent souvent l’œil du spectateur dans une démarche esthétique incroyable. Quelles sont celles qui ont le plus marqué nos rédacteurs au cinéma ?
Les flammes parcourent délicatement le premier long réalisé par Ryan Gosling, Lost River. Nous utilisons le mot « délicatement » car, dès le premier visionnage, leur utilisation sert un ensemble de scènes dissoutes qui, au sein d’un récit incroyablement noir, apparaissent comme des parenthèses contemplatives tout bonnement hypnotiques. Car, au fond, c’est aussi ça le feu, une force attractive certaine. Que ce soit un petit foyer de flammes éphémères délibéré, ou un incendie ravageur, il capte le regard. Les yeux peinent à se détacher de sa lumière ondulante et de son éclat rougeoyant. Le corps capte sa chaleur, les oreilles quêtent son doux crépitement, apaisant… Oui, Gosling semble filmer ces maisons qu’on embrase pour en tirer un étrange sentiment d’apaisement diffus. Mais ce qui est fascinant ici, c’est que, dans ces scènes, apparaît un intriguant paradoxe qui finit par bouleverser. En effet, on le disait, elles appellent dans un premier temps à la douce contemplation et pourtant… ces maisons que l’on détruit par le feu, c’est l’allégorie sublime de cette ville que l’on assassine et fait disparaître de la carte. Détroit est effectivement, au moment du film, à l’agonie la plus violente, tandis que Billy lutte et se sacrifie malgré tout tant elle voudrait que cet endroit reste son lieu de vie ainsi que celui de ses deux enfants qui y grandissent. Mais, comme l’indique le choix du feu, la disparition est inéluctable. S’ils vivaient alors au milieu des ruines d’antan, on comprend dans ces scènes qu’ils ne pourront vivre entre les cendres… Ces flammes sont le symbole d’un lieu de vie, et donc de centaines d’histoires, que l’on égorge…
La Balade sauvage, premier film de Terrence Malick, est un film sur la fuite. Fuite des corps, fuite du langage, fuite des sentiments. La nature y joue un rôle prépondérant, étant le témoin immobile de ces personnages qui ne font que passer sans laisser de trace. Alors que Kit souhaite fuir la société, justement, avec sa nouvelle conquête, Holly, le père de cette dernière s’oppose à cette décision et compte bien l’en empêcher. Les deux amants, un soir, mettent le feu à la maison familiale de Holly, comme pour anéantir les dernières racines matérielles qui pouvaient encore la retenir. Sur plus d’une minute trente de plans fixes se succédant frénétiquement, le spectateur contemple, fasciné, les parois s’effondrer, les poupées fondre, les lits s’embraser, la caméra immergée à l’intérieur du bâtiment en flammes où rien d’autre n’est en mouvement, où tout semble déjà mort. Et la musique classique d’accentuer cet aspect apocalyptique. Lorsque la caméra sort enfin de la bâtisse en décomposition, seul un arbre demeure, en contre-jour, témoin éternel des va-et-vient de la vie et de la mort. La voiture s’en est allée, avec Kit et Holly à son bord. Les flammes de leur amour peuvent enfin naître, avec pour terreau ce péché originel de la destruction du foyer, de la purification du passé pour mieux s’enfuir vers un inconnu exaltant.
Christine est caractérisée de telle sorte qu’elle semble tout droit sortie des enfers. John Carpenter pousse la logique à son paroxysme lors d’une mise à mort restée célèbre : après une explosion dans une station-service, la Plymouth rouge sang se mue en un bolide de feu et se met à pourchasser sa prochaine victime en pleine nuit. Son inscription dans le plan est d’une beauté sépulcrale : ce sont les flammes qui enveloppent sa carrosserie qui éclairent la route d’une lumière de morgue. Jeu de contraste, la séquence a ceci de particulier qu’elle conforte les partis pris de Carpenter. Christine est bel et bien une créature du diable. Elle résiste au feu et donne même la mort par lui. Par son architecture, par son symbolisme, par son montage astucieux, ce morceau de cinéma prend place parmi les meilleurs de son auteur.
Lorsqu’on pense à une scène où les braises s’enflamment de mille feux, There Will be Blood retient directement l’esprit. Par son esthétisme baroque et presque gothique, c’est une scène d’horreur qui se joue devant nos yeux. Les flammes s’éparpillent dans les cieux et les humains deviennent impuissants devant une mère nature qui reprend son droit et montre à l’Homme qu’il n’est en rien le maitre de cette Terre. Avec sa musique claustrophobe et ce tableau apocalyptique de fin du monde, c’est une scène magistrale qui s’anime : le capitalisme se dérobe et voit son ambition forcenée et démesurée s’effondrer sous la justice de la nature voire même de la justice divine. Un incendie, qui sous ses airs spectaculaires, devient la métaphore d’une lutte intestine entre la morale libertaire et la morale religieuse : deux entités qui s’opposent et se transfigurent dans une violence étincelante.
Lorsque l’on pense au cinéma de Terrence Malick, si ce n’est pas la philosophie certaine de ses œuvres qui nous vient à l’esprit, alors ce sont ses images spectaculaires, et Les moissons du ciel n’y déroge pas. Film pourtant assez mineur dans cette filmographie incroyable, Les moissons du ciel n’en demeure pas moins un chef d’œuvre visuel et un exemple d’amour au cinéma. Très pictural comme à son habitude, le film trouve son point ultime dans la scène d’incendie des champs de blés. La caméra tourne d’abord autour du foyer dans lequel on jette des paniers entiers d’insectes puis le feu se lance entre la folie d’une passion amoureuse et la misère des travailleurs. « Let it burn » crie alors Sam Shepard avec toute la rage qui l’inonde et enflamme l’écran pour offrir l’une des plus grandes scènes malickiennes. Reste alors les ombres des amoureux dans la nuit devant cette lumière incandescente et la libération des travailleurs qui se mêle à l’angoisse de ceux qui s’aiment.
Cinéaste au regard passionnant, quand Céline Sciamma pose le sien sur l’enfance ou l’adolescence, elle construit des films comme elle construit les destins. Comment la réalisatrice s’empare-t-elle de ce thème en ajoutant à chaque fois une démarche nouvelle ? Comment parle-t-elle de la manière que l’on a de se construire ? Sa filmographie parle pour elle et quelques rédacteurs l’ont analysée.
Céline Sciamma, scénariste de l’enfance
Céline Sciamma n’est pas qu’une réalisatrice talentueuse, elle est également une scénariste dont la délicatesse de l’écriture a fait ses preuves dans diverses collaborations. Ne se contentant pas d’écrire pour elle, Sciamma a souvent été la deuxième main d’un scénario comme pour Téchiné dans Quand on a 17 ans ou bien la première lorsqu’elle offre à Claude Barras un récit d’une douceur exemplaire pour Ma vie de courgette. De ces récit, émane toujours l’innocence commune de ces personnages qui subissent leur âge non sans douleur et réflexion mais avec une tendresse permanente apportée par ceux qui les entourent et par ce qu’ils se voient vivre. C’est sûrement celle du regard de Céline Sciamma qui donne la sensation d’adoucir ce passage jamais pourtant que subtil et délicat, mais l’on a rarement l’impression de souffrir avec eux ou alors dans une douleur apaisée, celle qui s’adresse directement au cœur, qui livre directement les larmes et fait s’attacher à la seconde à ces nombreux personnages convoqués. L’écrin affectif dans lequel Sciamma place chacun de ses récits, mis en scène ou non, est d’une subtilité qui force l’admiration. En plaçant dans ces deux films écrits, une figure d’autorité rassurante telle que Sandrine Kiberlain et le personnage de Raymond, la violence des mots et des gestes n’apparaît pas seulement ainsi mais offre une solution immédiate à la virulence du tout, et cette solution c’est toujours l’amour. Qu’il soit maternel, paternel ou amoureux, c’est à chaque fois avec cette attention-là que ses personnages s’en sortent et permettent au spectateur de se laisser entraîner.
Naissance des pieuvres
Tout premier film de la réalisatrice Céline Sciamma, Naissance des pieuvres parle de grandir, de s’affranchir des règles et de choisir sa propre voie. Pourtant, il n’est nullement question d’une voie toute tracée car les personnages ne sont pas figés. Encore dans l’état d’enfance, ils font des choix qui ne sont pas définitifs, choisissent des compagnons de route avec lesquels il est encore possible de vivre des parenthèses plus ou moins enchantées. Il n’est pour elles (les trois filles du film), nulle besoin encore de se définir par une profession ou un choix de vie. Et pourtant, il est question d’enfance et de cruauté. Bien souvent, elles se lancent des piques, se détestent, s’affrontent au corps à corps, au désaccord, mais s’adorent en fait. Car leur amitié leur paraît la plus belle chose du monde, la plus précieuse. La jeunesse des personnages permet cet état-là, car l’enfance est un temps suspendu où tout est encore possible. Naissance des pieuvres contient donc cette entièreté de l’enfance dans la description des sentiments. Mais ici les actrices ne jouent pas les enfants, ne pleurnichent pas, ne sont pas relayées aux seconds rôles, ou ne récitent pas leurs répliques. Ce sont des personnages à part entière, morcelés entre plusieurs identités, plusieurs regards. A ce titre, le film parle aussi de désir et de sexualités, thèmes plutôt édulcorés dans ce type de production, mais qu’elle aborde ici frontalement, sans fioriture. Avec ce premier acte, Céline Sciamma montre que la vie n’est qu’une suite d’états passagers dans lesquels nous regardons, sommes regardés et échappons à tous ses regards. Elle n’hésite pas non plus, à la manière de 17 filles plus tard, à parler d’ennui comme personne, à le filmer sans le créer chez le spectateur. Car ici, de l’ennui surgit la rencontre, le défi, le conflit et notre fascination de spectateurs pour ces corps qui se cherchent, se meuvent encore gauchement et sont à construire, à tout jamais. Cette capacité à tout reconstruire est une constante du cinéma de Sciamma, capacité qu’elle développera encore plus avant dans son second film, Tomboy.
Comme lors de Naissance des pieuvres, Céline Sciamma décortique l’enfance et ses tumultes. Avec sa grande dextérité, elle observe, avec vigueur et compassion, un être qui ne demande qu’à être soi-même, qui se questionne sur son apparence et ce que dégage son image. Par le biais d’une mise en scène tout en délicatesse, parfois proche des corps, la cinéaste montre l’enfance comme un terrain de jeu où l’on aime jouer au foot ou se bagarrer entre enfants, mais qui est également traversée par les effluves difficiles du monde adulte. Tomboy est une oeuvre sur le regard, sur la bulle d’hormones et de bouillonnements qu’est la jeunesse, sur la définition faite par chacun d’entre nous et sur la liberté de prendre possession de notre propre genre. Pourtant, dans un monde qui ne fait pas de cadeau et dont la violence s’abat rapidement sur les enfants, le long métrage est d’une pudeur qui émeut aux larmes, chose qui deviendra caractéristique du cinéma de Céline Sciamma. Dans cette optique de construction et de reconstruction de l’enfance, Céline Sciamma lui oppose, avec finesse, la dureté des questionnements moraux et sociétaux imposés par la sphère familiale et environnementale. Car la vie n’est pas un long fleuve tranquille et le quotidien fait parfois des enfants, les premières victimes des dommages collatéraux du monde adulte. Dans cette période de l’âge tendre qui aimerait parvenir à l’âge mur, il est beaucoup question de plaire et de se définir aussi par rapport aux envies des autres. Amour, amitié, désir, confusion des sentiments, toutes ces notions qui décrivent parfaitement l’ébullition de l’enfance.
Bande de filles
Tout film d’enfance qui se respecte est un peu initiatique. Bande de filles est une initiation accélérée au monde et à ses travers. Pour Marième, au-delà de l’objectif d’appartenir au groupe, il y a aussi celui de vouloir prendre en main son avenir. Car chez Céline Sciamma, l’enfant est conscient que l’état d’enfance n’est qu’un passage et prépare déjà le monde de demain. Il s’agit donc d’échapper à des catégorisations et surtout à l’échec présupposé de l’enfance des autres. C’est ce qui va décrire au mieux l’adolescence telle qu’on l’a tous plus ou moins vécue : ce moment où le monde des adultes est l’ennemi, celui où l’on espère qu’on ne rentrera jamais dans le droit chemin. Celui où l’on est persuadé qu’on ne fera jamais comme tout le monde. Marième a 16 ans et, si elle ne sait pas encore ce qu’elle veut faire, elle sait ce qu’elle ne veut pas: devenir une femme au foyer, faire des ménages, se marier, se ranger et encore moins faire un CAP à l’issu de sa deuxième troisième. C’est sa première étape, accepter de ne pas faire comme tout le monde, refuser les maigres choix offerts et, surtout, vivre son adolescence. De là, elle va rejoindre un groupe, la fameuse « bande de filles » du titre. Sciamma nous entraîne alors dans la seconde force du film d’enfance : le collectif. Vient le temps de la 2e transformation, le corps danse, apprend des gestes, s’infiltre dans le groupe. De la solitude, Céline Sciamma, nous entraîne dans la force du collectif. Ici, le cri d’enfance est celui qui permet à l’individu de s’affirmer. Ainsi, elle n’oublie pas de confronter Marième à ses propres limites, frontalement. Si le collectif se disloque, l’individu persiste, s’écrit encore et encore. Dans les danses, déjà filmées dans ses deux précédents films mais moins spécifiquement, il y a la libération mais aussi cette adolescence qui veut vivre simplement, se laissant le droit d’envahir les lieux et de dire « j’existe ». »
Quoi de plus curieux, mais quoi de plus intéressant aussi, pour la fin de cet article, d’aborder la dernière œuvre de Sciamma, Portrait de La Jeune Fille en Feu ? Curieux car, comme nous le confiait elle-même la cinéaste en entretien, ce film naît notamment de sa volonté de filmer des femmes ayant trente ans… Mais si intéressant si l’on évalue la question à nouveau au travers de ses propos, qui avançaient justement le fait qu’hormis les motifs factuels (âge, époque…), elle ne considérait pas que ce soit « un travail si différent que ça ». Le film retrace, avant tout, l’histoire d’un amour vécu. Vécu à l’âge adulte. Mais qu’est l’adulte sinon l’enfant qui a grandi ? Le « grand enfant » ? Le long métrage appuie son caractère sublime en débordant, naturellement, d’une pureté infinie, limpide. La pureté… N’est-ce pas là le trait principal de cette grande case illicite qu’est l’enfance ? Le regard d’un enfant ne se définit-il pas par sa pureté ? C’est en tout cas ce qui ressort clairement de la filmographie de Céline Sciamma et ce regard pur, franc et transperçant se trouve bel et bien être celui des deux amantes, pourtant trentenaires, de son dernier film. Au-delà de cet aspect, on pourrait aussi aborder celui d’une certaine clandestinité, d’une certaine propension à faire éclater les normes. Pas consciemment, juste pour répondre à ce qui anime son « moi intérieur ». Les enfants écrits par Sciamma sont en effet des êtres qui se questionnent sur leur identité. Que ce soit à travers la question du genre (Tomboy), de leur place sociétale (Bande de Filles), etc. Mais, bien qu’adultes, c’est aussi le cas de Marianne et Héloïse qui s’autorisent une histoire dos au mur de ce que la société attend d’elles, et qui les définira en tant que femmes… En bref, Portrait de La Jeune Fille en Feu recoupe le motif de l’enfance si chère à la cinéaste en mettant en lumière deux femmes dont les questionnements et la pureté pourraient être ceux d’un être bien plus jeune. A moins que ce ne soit l’inverse…