Lucky Day ou la « tarantinerie » made by Roger Avary

2.5

Ex-comparse d’un certain Quentin Tarantino, dont il a tiré une certaine appétence pour les histoires barrées et peuplées de personnages hauts en couleurs, Roger Avary revient aux affaires 15 ans après son dernier coup d’éclat (l’adaptation du livre culte de Bret Easton Ellis, Les Lois de L’Attraction) avec Lucky Day ; sorte de série B grimée en pot-pourri « tarantinien » dont l’étrangeté et la désuétude ont vite fait de lui conférer un coté kitsch assez irrésistible. Le tout pour un résultat ô combien inégal certes mais à la sympathie jamais démentie…

Ah Roger Avary. Une paye qu’on attendait de revoir sa frimousse de bouffeur de sirop d’érable. Du moins pour les quelques uns au fait de son existence puisque le bougre, à l’exception d’un fait d’arme notable – il a réussi à adapter Bret Easton Ellis au cinéma – brille par son anonymat. Et pourtant, quelle injustice, quand on y pense. Puisqu’à l’instar de son grand copain Tarantino, avec lequel il a sympathisé au détour de ce fameux vidéo-club où l’auteur de Once Upon A Time In Hollywood a goûté aux joies du cinéma, Avary a bouffé du film dans ses jeunes années. Suffisamment en tout cas pour développer un imaginaire foisonnant, peuplé de personnages tarés, de douilles, de stupre et autres joyeusetés totalement illégales dans la si puritaine Amérique et se mouvoir dans le sillage de ce cher Quentin. De fil en aiguille, les deux potes vont d’ailleurs carrément collaborer ensemble, quitte à co-écrire Pulp Fiction, esquisser les grandes lignes de True Romance avant que grisé par le succès, Tarantino décide de faire cavalier seul. De ce « divorce » créatif, le jeune Avary en gardera des remords certes, mais aussi une certaine détermination à vouloir embrasser lui aussi cette touche amenée par son pote, à la fois référentielle, débridée, déjantée même. En résulteront Killing Zoé & Les Lois de l’Attraction, avant que le gus fasse une belle embardée dans sa carrière et passe par la case prison. Une étape malheureuse qui aura au moins le mérite de le voir coucher sur papier ce Lucky Day, au sein duquel il n’aura pas hésité à injecter de son vécu pour donner un peu de personnalité à cette histoire pour le moins déjà vue…

Une gaudriole éminemment personnelle

On ose dire déjà vu, mais qu’on se le dise, c’est plus l’adjectif désuet qui vient à l’esprit à l’issue de la projection de ce Lucky Day. Car si on fait le compte, qu’est-ce qu’on a ? Un perceur de coffre plutôt doué sort de 2 ans de cabane, un officier de probation vissé au derrière, pour retrouver femme et enfant. Seul bémol, le frère de son ancien collègue braqueur, un Amerloque psychotique qui croit dur comme fer être français (quitte à prendre l’accent) lui fait la cour pour le refroidir manu militari. Et au milieu de tout ce bazar, on a un barman nazi, la mafia, des armes en pagaille, des flics incompétents, une nanny qui cause français et une BO qui distribue du Aznavour et du Edith Piaf sur demande. Voilà. Tout y est. Et déjà, l’impression de lire la jaquette d’un DTV réalisé par un énième yes-man francophile qui se rêverait nouveau Tarantino, et qui caserait volontiers du Steven Seagal en train de poutrer de l’ex-Spetsnaz. Mais ça serait oublier une chose : d’une, on tient pas un wannabe Tarantino, mais bien une âme ayant gravité de très près autour de la galaxie Tarantino ; et de deux, une âme qui a goûté aux joies de la prison et surtout de l’anonymat qui en a suivi. De telle manière, ce qui peut sembler désuet et qu’on se le dise, vouloir épouser cette frange nostalgique, n’est que les atermoiements d’un artiste pour qui les 15 dernières années, n’ont simplement jamais existé. De ce fait, pas d’influence, pas de Stranger Things, d’uberisation de la culture pop devenue aujourd’hui industrialisée jusqu’à plus soif, mais simplement le désir quasi autobiographique, grimé en exutoire, d’un artiste soucieux de se remettre en jambe après être resté aux stands trop longtemps. En cela, la démarche, bien que fondamentalement peu originale, tient la route tant on sent, au détour des situations méchamment clichées, les affres d’un artiste ignoré qui tente un come-back maladroit mais déjanté.

Un brassage de genre aussi débile que délicieusement frappé.

Et déjanté sera bel et bien le mot clé. Car au gré de cette histoire où l’on cause volontiers de rédemption, de remords, de seconde chance, on croise un vivier de personnages tarés ; entre Red, un casseur de coffres boulet, sa femme Chloé, une artiste émérite, Luc, un tueur à gage à l’aura psychotique et plusieurs seconds rôles pas mémorables pour un sou mais qui ont le mérite d’exister au milieu de ce foutoir. Puisqu’il faut bien le dire, dieu que c’est bordélique ! Ça part dans tous les sens, c’est monté en dépit du bon sens, désorganisé, par moment on sent le navire carrément tanguer comme le Titanic, mais il y a constamment cette dose naïve d’optimisme, de fun, d’irrévérence qui fait qu’on lui pardonne un peu tout. Du moins on essaie, car aussi burlesque et farfelu puisse-il être, le film accumule les idées irritantes à un rythme inégal ; que ça soit son coté woke (il critique aussi bien l’art contemporain qu’il évoque Me Too), son casting incongru (Tomer Sisley en barman nazi, perso on n’était pas prêt à voir ça) ou sa gestion plutôt déplorable du ton. C’est simple, on passe d’une comédie déjantée, à un film chiant, à un drame, à un slasher, à de la pellicule Grindhouse, le tout sans temps mort. Du coup, on se rattache à ce que l’on peut, un Crispin Glover délicieusement psychotique, une Nina Dobrev hilarante en artiste incomprise, un Luke Bracey aussi fade qu’une endive et un je ne sais quoi, ironique, doucement rétro, kitschement » violent et sympathiquement décalé.

En revenant aux affaires après 15 ans de sevrage, Roger Avary a tout l’air d’une Delorean ambulante. En atteste son Lucky Day, condensé de ses clichés, obsessions, kiffes des 90’s couplés à une sève désuète et ringarde qui cache pourtant en coin un spectacle introspectif et très personnel. Résultat, une barre de rire hors du temps, pleine d’inanité mais qui se laisse voir vu la fougue de son auteur. 

Bande-annonce : Lucky Day

Synopsis : C’est le grand jour, Red sort de prison, après avoir purgé deux ans pour un braquage de banque qui s’est soldé par la mort de son complice. Il retrouve sa femme Chloé qui l’a attendu tout en élevant seule leur fille Beatrice. Le même jour, Luc, le frère de son ancien complice, tueur à gages et psychopathe notoire, débarque assoiffé de vengeance et avec la ferme intention de l’éliminer…

Fiche Technique : Lucky Day

Réalisation et scénario : Roger Avary
Casting : Luke Bracey, Crispin Glover, Nina Dobrev, Clifton Collins Jr, David Hewlett, Nadia Farès, Tomer Sisley, Mark Dacascos
Direction artistique : Joel Richardson
Décors : Aidan Leroux
Costumes : Brenda Shenher
Photographie : Brendan Steacy
Montage : Sylvie Landra
Musique : Tomandandy
Production : Don Carmody et Samuel Hadida
Producteurs délégués : Gala Avary et Victor Hadida
Productrice associée : Sylvie Landra

Etats-Unis – 2019

Festival

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Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
J'ai une profonde admiration pour les sushis, James Bond, Leonardo DiCaprio, Apocalypse Now, Zodiac, les bons films et le ski. Pas forcément dans cet ordre. Et à ceux pouvant critiquer un certain amateurisme, je leur répondrais simplement que l'Arche de Noé a été fabriqué par des amateurs et le Titanic par des professionnels.

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