Le voleur d’estampes et autres beaux objets, par Camille Moulin-Dupré

Très marqué par son exploration de l’univers raffiné des estampes japonaises, Camille Moulin-Dupré propose une histoire originale qui doit également son inspiration à l’univers du manga.

Avec Le voleur d’estampes, un projet qui aurait pu devenir un film d’animation, le dessinateur et scénariste illustre son goût pour la culture japonaise (le manga, les animés, le cinéma et les estampes), sans renier son intérêt pour la BD franco-belge (il cite Hergé et Jacobs), les comics et des genres aussi populaires que l’amour, le fantastique et l’action.

Camille Moulin-Dupré, un nom à retenir

Sur un format du type manga (21 x 14,5 cm) et en deux tomes, Camille Moulin-Dupré (né le 21 septembre 1981) montre des connaissances multiples : histoire du Japon, les maîtres de l’estampe japonaise, les classiques du manga). Elles sont au service d’un savoir-faire remarquable : dessin hérité de la ligne claire, composition sur ordinateur avec utilisation intelligente d’outils informatiques évolués lui permettant la réutilisation de visages ou décors selon ses besoins, la possibilité d’articuler des membres, donner la position souhaitée à une tête, culture du cinéma d’animation, etc. L’essentiel est, comme il le dit, que tout cela reste un arrière-plan que le lecteur ne décortique éventuellement qu’en deuxième lecture. Parce qu’en première lecture, on est littéralement happé par sa façon d’illustrer ses thèmes de prédilection en proposant quelques moments de pur bonheur graphique.

Les faits

Dans une ville imaginaire, en bord de mer quelque part au Japon, à une époque qu’on devine aux décors et costumes être le XIXe siècle (vers 1870, aux débuts de l’ère Meiji, période de grands bouleversement, avec modernisation du Japon), un voleur sévit depuis toujours, dit-on. La nuit, masqué, il se glisse dans les habitations et emporte les objets qui lui plaisent. Son impunité ne sera menacée qu’à partir du moment où il se risque dans la demeure du gouverneur.

Le gouverneur et sa fille

Le gouverneur revient s’installer dans son palais d’été qui domine la colline aux palais. Un déménagement en catastrophe (une fuite), puisque le gouverneur et sa fille sont partis de nuit. Très féminine et séduisante, la fille du gouverneur est hantée par des cauchemars où elle fuit des Tengus, créatures typiques issues du folklore japonais. Des cauchemars dont la source pourrait venir de son absorption assez régulière d’opium. Comme si elle cherchait à oublier le monde réel.

Première approche du voleur

C’est un jeune homme à la vie très ennuyeuse le jour. Son voisin le forgeron a un fils qui voue une admiration sans bornes à ce voleur dont personne ne connaît l’identité. Le voleur regrette de n’avoir jamais eu le courage de partir, mais pour aller où ? C’est un individualiste qui sans doute, considère avec nostalgie les bouleversements de la société et qui, n’ayant aucun pouvoir sur cette évolution, se contente de jouir de sa liberté, la nuit. Un peu trop confiant, alors qu’il profite un court instant d’une estampe qu’il vient de dérober, il laisse voir son visage à la fille du gouverneur. Un visage qui dit quelque chose à la jeune femme, mais il lui faudra un certain temps pour réaliser de il s’agit. Quant au voleur, il compte sur l’obscurité de la nuit pour conserver son anonymat. Et puis, il s’est littéralement envolé, emporté par son parapluie. Incrédule, la fille pourra imaginer que cette vision est du même ordre que celles de ses cauchemars. Mais ça, le voleur ne le sait pas. Curieuse, la fille pose des questions pour en savoir plus sur ce voleur. Son père propose alors à son colonel de lui accorder la main de sa fille s’il capture le voleur. Dès lors on comprend mieux le sentiment de la fille qui se considère comme prisonnière (de son père). Pour le gouverneur, prendre le voleur serait un moyen de redorer son blason. Mais le voleur continue de narguer les autorités sous les traits d’un Tengu. Jeune, souple, sûr de ses capacités (en particulier son pouvoir de s’envoler à son gré), il va même jusqu’à se risquer auprès de la jeune fille du gouverneur…

Le premier tome

Il permet de mettre l’intrigue et les personnages en place. Le dessin très sûr, aux traits nets et souples avec un style personnel, plein de détails révélateurs sans jamais chercher la surenchère, Camille Moulin-Dupré se régale en déroulant son intrigue dans un Japon dont il recycle les représentations selon son inspiration. En effet, les nombreux maîtres de l’estampe japonaise imprègnent son esprit et cela se sent, en particulier pour les paysages. Autant dire que le lecteur se régale également. Avec un dessin d’une grande élégance, en noir et blanc (et quelques nuances de gris), Camille Moulin-Dupré donne vie à ses personnages tout en nous faisant profiter de magnifiques paysages et décors. Très admiratif de l’art de l’art de l’estampe (genre ukiyo-e), il s’en inspire à sa façon (multiples références en côtoyant d’autres, aux mangas). Après un prologue sans dialogue, on remarque ensuite l’absence de phylactères pour rester dans une manière reflétant bien l’époque décrite. On est souvent dans les pensées des personnages.

Le deuxième tome

Il propose beaucoup plus d’action et de moments spectaculaires, notamment dans le temple que le gouverneur fait bâtir pour abriter une immense statue du Bouddha, une statue qui représente plusieurs défis successifs : sa construction, puis la convoitise du voleur. Celui-ci vit une belle histoire d’amour. Mais, aussi belle soit-elle, cette histoire n’entrave-t-elle pas (au moins en partie) sa liberté chérie ? On observe cette fois davantage de diversité et d’originalité dans l’organisation des planches, avec notamment l’une d’elles à lire dans le sens d’une spirale. Comme dans le premier tome, si certains dessins occupent une planche entière, d’autres en occupent même une double (parfois avec deux dessins sur la hauteur), nécessitant l’ouverture à 180° pour en profiter pleinement. Autre inconvénient, mineur, certains enchainements se révèlent un peu abrupts. De manière générale, même si certains détails méritent vérification avec petits retours en arrière, l’ensemble se parcourt avec grand plaisir.

Diversité des influences

Un diptyque qui surprendra et séduira, car si Camille Moulin-Dupré montre qu’il connaît bien l’univers du manga et joue de cette connaissance, il ne s’arrête pas là. Grand amateur de la culture du pays, il situe au Japon à une époque qui n’est pas la sienne, une histoire de son cru, tout en se jouant de ces difficultés. Illustrant comme rarement la fascination réciproque des cultures française et japonaise, il montre un univers typiquement japonais (y compris dans son folklore, avec le Tengu et la façon de se déplacer du voleur), tout en restant un jeune français fasciné par le Japon. Très intéressant de l’écouter parler de sa façon de travailler, de ses références, dans deux interviews, l’une après la sortie du premier tome, l’autre récente après la sortie du deuxième tome. On le sent désormais beaucoup plus sûr de ce qui l’intéresse et de ce qu’il veut faire (parce que le premier tome a suscité intérêt et approbation, jusqu’auprès de japonais), fort de ses visites virtuelles dans de nombreux temples et sanctuaires japonais, de ses expériences dans le domaine du jeu vidéo (comme directeur artistique) et le cinéma d’animation (il a collaboré avec Wes Anderson pour L’île aux chiens (2017)). Dans le domaine de l’estampe, ses références sont rien moins que Hiroshige, Hokusai, Arunobu et Kuniyoshi.

Passé, présent et avenir

Le titre que le dessinateur attribue à cette BD est à mon avis une piste de lecture, puisqu’on ne voit son voleur chaparder qu’une seule estampe (qu’il soigne comme la prunelle de ses yeux), alors que son trésor assez hétéroclite comporte bien d’autres objets. A mon sens, Camille Moulin-Dupré suggère que le voleur d’estampes n’est autre que lui-même, car nombre de ses dessins comportent des références (attitudes, gestes, traits de visages, paysages, etc.) qui trouvent leur inspirations dans des estampes. Un domaine très vaste dont le public européen ne connaît généralement qu’une infime partie.

Nul doute qu’avec l’expérience, le perfectionniste Camille Moulin-Dupré s’améliorera encore. Ici, on peut lui reprocher certaines vignettes représentant des scènes un peu figées pour une BD. Quant à son intrigue, elle vise surtout du côté de l’action, des sentiments et du fantastique, au détriment de la profondeur de réflexion. Des choix mûrement réfléchis, pour une belle réussite.

Le voleur d’estampes, Camille Moulin-Dupré
Tome 1 (200 pages) sorti en janvier 2016 (Editions Glénat)
Tome 2 (221 pages) sorti en janvier 2019 (Editions Glénat)

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3.5

Festival

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