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L’Étrange Festival 2019 : le palmarès et critique du film de clôture True History of the Kelly Gang

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L’Étrange Festival 2019 s’achève avec une soirée de clôture généreuse qui, en plus de nous repasser le court métrage ayant bénéficié du Grand Prix Canal +, nous offre la présence de Bertrand Mandico qui est venu présenter son Extazus. Mais le clou du spectacle restera la belle première européenne de True History of the Kelly Gang, le nouveau film de Justin Kurzel.

Dans une ambiance de célébration où l’Étrange Festival souffle définitivement ses 25 bougies, et où se succèdent discours touchants et promesses d’avenir, on nous annonce ensuite un palmarès étonnant. Du côté des longs métrages c’est le Vivarium de Lorcan Finnegan qui gagne le Grand Prix nouveau genre de Canal +. Avec Imogen Poots et Jesse Eisenberg, le film fut un des meilleurs films de la compétition vu par nos soins et qui pourra même créer la surprise lors de sa sortie en salles le 12 février 2020. Le prix du public reviendra quant à lui au film coréen The Odd Family : Zombie on Sale de Lee Min-jae, une comédie horrifique que nous n’avons malheureusement pas pu voir et dont une sortie en France paraît peu probable. Pour ce qui est des courts-métrages, c’est Please Speak Continuously and Describe Your Experiences as They Come to You de Brandon Cronenberg (le fils de David Cronenberg) qui obtient le Grand Prix Canal +, une oeuvre aux idées visuelles proprement brillantes mais bien trop cryptique pour pleinement convaincre. Et le prix du public à été décerné ex-æquo pour Vagabondages de Guillaume Pin et Portrait en pied de Suzanne d’Izabela Plucinska.

Ensuite Bertrand Mandico est monté sur scène pour présenter son Extazus, un triptyque de films-clips qui a pour but d’accompagner la sortie du prochain album de M83. Totalement issu de l’imagerie des films érotico-fantasy des années 70-80 tel le culte Barbarella, il signe des expériences laconiques qui étudie le lien parfois malsain qui unit une créateur et son héroïne. Dans sa forme érotisée, il étudie avec ironie un male gaze dont il se laisse prendre au jeu dans une quête d’émancipation féminine. Et si les héroïnes réussissent à fuir la grippe du libidineux Extazus, elles restent parfois trop soumises à celle de Mandico qui ne parvient jamais à renouveler son regard et signe trois segments répétitifs. La maestria visuelle est certes nourrie d’un imaginaire foisonnant mais le cœur du projet reste finalement assez maigre et n’est pas non plus relevé par le morceau assez peu inspiré de M83. On se retrouve donc face à une oeuvre mineure de personnalités talentueuses mais qui peine à dynamiser leur style. On espérait mieux d’une telle collaboration. Mais la déception sera vite balayée avec le film de clôture qui suivra.

True History of the Kelly Gang de Justin Kurzel :

Synopsis : Au Dix-neuvième siècle, Ned Kelly, jeune hors-la-loi australien, va connaitre l’ascension avec son gang qu’il dirige d’une main de maître.

Jeune cinéaste prometteur, Justin Kurzel avait déjà impressionné avec ces deux premiers films. Le premier, Snowtown, un film radical et énervé inspiré du fait divers des meurtres de Snowtown en Australie qui défraya la chronique à la fin des années 90, imposa l’esprit protestataire de Kurzel et son empathie envers les oppressés. Avec Macbeth, son deuxième film, il assoit un style graphique unique et dynamise le texte de Shakespeare dans une forme totalement libre et proche de l’expérimental. Après s’être fourvoyé dans le grosse production Assassin’s Creed, où il a quand même su  insuffler sa maestria visuelle, il revient en Australie sa terre natale et se réconcilie avec ses premières amours. True History of the Kelly Gang est la continuité ainsi que l’union parfaite des thèmes narratifs et esthétiques qu’il a su imposer lors de ses deux premières œuvres. Il retrouve même pour l’occasion Shaun Grant, son co-scénariste de Snowtown.

Découpée en trois actes, la narration de True History of the Kelly Gang détonne par son approche abstraite de son sujet. Évoquant assez peu le gang en lui-même, le scénario s’intéresse finalement bien plus à la psyché et au destin tragique de Ned Kelly, le protagoniste. Librement inspiré de la vraie histoire de Ned Kelly, mais surtout tiré du roman du même nom de Peter Carey, le film va se raconter du point de vue de Ned qui devient le narrateur de son propre récit. Fascinante réflexion sur le besoin d’écrire sa propre histoire, le récit devient une habile mise en abyme du cinéma et de la dichotomie des points de vue. Qui est à même de raconter notre propre vie si ce n’est nous-même ? Car nous en somme l’auteur et le héros. Mais être le héros de notre histoire en vient parfois à nous faire le méchant de l’histoire d’un autre. Robin des bois des temps modernes pour les uns, meurtrier sans scrupules pour les autres, durant toute sa vie et même après sa mort Ned Kelly aura été dépossédé de son histoire et c’est avec finesse que Kurzel lui rend la parole. Les exactions du gang ne seront d’ailleurs que très peu montrées, la guerre que mèneront les Kelly contre l’oppression ne sera même présente que vers la fin du récit et offre le climax d’une aventure consciencieusement pensée. Dans son premier tiers, il sera même d’ailleurs entièrement dévoué à son enfance où Ned n’est que l’instrument au service d’une mère peu scrupuleuse et d’hommes à la masculinité toxique. Une mère désireuse de voir son fils devenir un homme fort à une époque où la force n’est que violence où il se voit tiraillé entre un père humilié pour sa passion du travestisme et un sergent, incarné par un ambigu Charlie Hunnam, mû par le ridicule de ses pulsions sexuelles qui s’imposent à la famille. Là où règne une masculinité frustrée de ne pas pouvoir s’exprimer ni être libre, mais aussi celle d’un homme qui ne cherche que le pouvoir et la domination.

C’est avec la venue d’un troisième homme, Harry Powers superbement incarné par Russell Crowe, un hors-la-loi vieillissant plus fasciné par la récit de son existence que la vie elle-même que Ned Kelly se formera en l’homme qu’il sera. Héritier du père qu’il a aimé, de l’ennemi qu’il a haït et du mentor qu’il a admiré. C’est par l’enfance étouffée par la quête d’une virilité empoissonnée que l’on découvre dans un deuxième acte l’homme qu’est devenu Ned. Le récit prend un aspect libertaire saisissant, montrant la force et la fragilité d’un homme qui a dû se battre pour devenir l’homme qu’il voulait être et non celui qu’on attendait de lui. Il a toujours été plus que les attentes qu’on posera sur ses épaules, la noblesse dans un monde d’injustice. Mais un homme qui se cherchera encore, entre la frustration sexuelle d’une bromance à la limite de l’homosexualité, la curiosité d’enfreindre les règles établis et le conflit entre l’emprise que sa mère exerce encore sur lui et celle qu’exerce un policier manipulateur, incarné par un glaçant Nicholas Hoult. Il reste un homme enchaîné aux destins des autres, incapable de créer le sien et récupérant les miettes d’autrui quand il décide d’élever le fils d’un autre. Même sur son physique androgyne, il est un homme qui navigue constamment entre deux eaux et est formidablement interprété par le saisissant George MacKay. Et c’est lorsqu’il décidera de se soulever face à l’injustice d’hommes qui croient pouvoir tout s’octroyer par leur simples statuts que Ned Kelly enclenchera sa légende.

Totalement punk, librement queer et proche d’une fresque expérimentale absolument dingue, le dernier tiers brise toutes les conventions. Il permet à True History of the Kelly Gang d’accéder à un autre statut, il mue et s’intéresse non plus à l’enfant ni à l’homme mais à sa légende. Une légende contre l’oppression dans toutes ses formes, un appel à la liberté des genres, de la sexualité et à la liberté sociale. La narration en oublie même toute accroche temporelle et nous plonge dans un songe onirique où Kurzel vient même briser les barrières du langage cinématographique. Dans ses deux premiers tiers, même si il faisait preuve d’une audace esthétique bienvenue faisant de l’ensemble un western crépusculaire et désespéré aux éclats de violences rares mais percutants, il restait noué à une narration linéaire et à un rythme lent mais constant. Le dernier acte oublie toute notion de rythme et de narration pour transcender l’essai expérimental en véritable réflexion de cinéma et en geste protestataire. La superbe musique de Jed Kurzel, frère du réalisateur, se montre plus énergique et vire dans l’intemporel avec ses bons gros sons de punk rock tandis que la déjà grandiose photographie d’Ari Wegner plonge dans l’irréel lors d’un climax mémorable. Poisseux, violent et apocalyptique, le final de True History of the Kelly Gang est une des propositions les plus radicales, épiques et mémorables vue cette année. Caméra portée, flashes aveuglants et photographie qui vire dans le négatif pour ériger la police en envoyés de la mort, la dernière confrontation devient un ballet virtuose, point d’orgue de la brillante mise en scène de Justin Kurzel. Puis après la fureur, le film offre une conclusion sobre et poignante qui assoit définitivement ses étonnantes réflexions et reste avec le spectateur comme le font les grands films.

Car True History of the Kelly Gang est un grand film, le meilleur de son auteur qui signe ici un immense chef d’oeuvre qui non seulement réinvente son genre mais l’emmène vers des retranchements encore jamais explorés. Accompagné par les thématiques chères à Justin Kurzel, il fait de Ned Kelly une formidable figure de cinéma, un splendide héros tragique dont  l’histoire méritait d’être racontée par quelqu’un qui était à même de la saisir. Qu’est ce que la vérité quand celle-ci a autant de visages que les points de vues qui composent une histoire ? Et même si cette version n’a pas tout de véritable, elle reste celle qui retranscrit le mieux l’essence même de son personnage. Loin des faits mais proche du cœur, proche de l’homme, True History of the Kelly Gang est un formidable exutoire et une oeuvre radicale et engagée qui ne fait aucune concession envers son spectateur. Le voyage sera parfois difficile et inconfortable mais il sera mémorable et gratifiant tant sa forme punk, encadrée par l’ingéniosité de sa mise en scène et le grandiose de sa photographie et sa bande son, détonne. Mais plus encore, on aura rarement vu réflexion plus juste sur la toxicité d’une masculinité empoissonnée par son faux sens de virilité et effrayée de ses propres faiblesses, et donc du besoin de s’en affranchir.

True Story of the Kelly Gang : Fiche technique

Réalisation : Justin Kurzel
Scénario : Shaun Grant d’après True Story of the Kelly Gang de Peter Carey
Casting : George MacKay, Russell Crowe, Nicholas Hoult, Essie Davis, Charlie Hunnam, …
Décors : Karen Murphy
Photographie : Ari Wegner
Montage : Nick Fenton
Musique : Jed Kurzel
Producteurs : Hal Vogel et Liz Watts
Production : Daybreak Pictures, Film Victoria, Film4, Porchlight Films et Screen Australia
Durée : 124 minutes
Genre : Western

Australie – 2019

Enfance au cinéma : Ça, Les gamins ne peuvent flotter seuls

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Si l’on s’en réfère à une définition purement littérale, le mot « enfance » renverrait à la « première période de la vie humaine ». C’est donc, malgré son apparence (trompeuse ?) d’âge dédié à la légèreté de moments heureux et sans conséquence, celle des premiers traumatismes qui impacteront, plus ou moins inévitablement, les périodes qui suivront. En disant cela, il nous paraissait fascinant de se pencher alors sur une œuvre pluridisciplinaire qui trouve sa source dans les années 80, mais qui n’a de cesse d’hypnotiser et de suivre certains êtres (plus ou moins grands) depuis. Plongée dans les égouts, au cœur de la place du motif de l’enfance dans Ça.

Une histoire traumatique, un univers qui traumatise…

Avant de parler des blessures qu’on ne peut refermer chez les personnages de l’œuvre, voyons le trauma qu’a souvent su engendrer cette dernière sur ses spectateurs (et lecteurs) dans leur plus (ou moins) petit âge… Allez, sortez de votre cachette, vous qui peiniez à comprendre qu’on puisse être tant effrayé par les clowns mais qui êtes devenus coulrophobes après avoir fait la connaissance de ce bon vieux Grippe-Sou ! Parce que oui, la force première de Ça reste quand même cette habilité à faire éclore la peur. Mais pas n’importe quelle peur. Cette peur qui réveille la nuit, cette peur insidieuse, qui déstabilise et gêne profondément en naissant d’une atmosphère où le glauque, la noirceur et l’aspect malsain forment un terrible triangle des Bermudes. Un triangle qui fonctionne, avant tout, sur les plus jeunes des sujets. Ça peut être, sans difficulté aucune, rattaché à cette catégorie de films dont on parle aujourd’hui avec suffisance lorsque l’on dit « J’avoue que je l’ai découvert trop jeune ».  Ce film qu’on voit par la porte entrouverte ou en l’absence des parents. Et, comme la plupart des expériences, on le disait : un film qui marque intimement un enfant, est un film qui se pérennise en souvenir marquant d’adulte. C’est d’ailleurs la grande force du téléfilm signé Tommy Lee Wallace, de 1990, dans lequel Tim Curry se meut en un clown terrifiant et dont beaucoup n’ont pu effacer l’image en leur esprit (contrairement à cet aspect kitcshissime vieillissant, malheureusement…).

Cependant, comme dit précédemment, les premiers enfants à subir ce traumatisme (de façon amplement décuplée bien évidemment) sont ceux qui peuplent l’œuvre elle-même. Avant que ces derniers ne se rassemblent en ce fameux « club des Ratés » qui défiera le monstre, ce sont avant tout des êtres rongés par des peurs enfouies que le monstre en question se charge d’incarner. En effet, n’oublions pas que dans le roman source de King, Ça prend la forme (très peu, voire pas du tout explorée dans les téléfilms) des angoisses refoulées des protagonistes qui doivent alors, malgré eux, les affronter. Et ainsi, par la même, affronter leur inconscient, cette chose que l’on croit naïvement endormie chez les plus jeunes. Quoi que l’on puisse reprocher au long métrage global, cet aspect-ci est brillamment retranscrit dans le  film d ’Andrés Muschietti  (surtout le premier du nom) où Ça va tour à tour personnifier des angoisses telles que, la sexualisation, la culpabilité, la maladie et la décrépitude qu’elle entraîne… Pour ne finalement révéler sa forme initiale qu’en toute fin de partie. Ce monstre mouvant vient alors confronter des enfants à des préoccupations qu’ils ne devraient normalement pas avoir à subir dans ce temps supposément béni. Mais ces protagonistes en question ne sont pas n’importe quels gamins. Ce sont des êtres faisant face à des pressions et à des situations caractérisées par une gravité et une pression se passant de mots (harcèlement (sexuel), violence domestique, deuil, absence de protection et d’attention parentale…). En sachant cela, Ça apparaît alors bien autrement. Puisque l’on en vient à se demander si la vie de ces gosses n’était pas déjà « brisée » avant son arrivée, et si celui-ci n’intervient pas « seulement » comme moyen de personnification… Mais, comme supposé à la fin du premier volet de Muschietti, ces gamins-là ne sont pas venus totalement à bout du monstre tapi dans les égouts, et donc, pas venus à bout de leurs peurs alors destinées à les poursuivre à l’âge adulte…

« L’enfance est un couteau planté dans la gorge. » Wajdi Mouawad

L’un des autres grands tours de force de Ça est son habilité si judicieuse, et justifiée, à entremêler sans cesse passé (enfance donc) et présent (âge adulte), en les faisant se répondre bien plus subtilement qu’on pourrait le penser. En effet, les adultes de l’œuvre sont les enfants qui ont grandi au sens le plus littéral du terme en ce sens que ce sont des personnages qui n’ont pu retirer la marque ardente laissée par le tison des épreuves de l’enfance. Ils ont beau, excepté Hanlon (qui devient alors le médiateur entre passé et présent), avoir tenté de changer complètement de vie, s’être éloigné au maximum de la ville de Derry et avoir laissé leur inconscient gober ce qu’ils voulaient tant oublier, le passé est bel et bien là (dans les gestes, dans les raisonnements, dans les actes manqués et autres incapacités) et finit inéluctablement par les rattraper, 27 « petites » années après cet été poisseux de 1958. C’est d’ailleurs, soit dit en passant, cette même idée que l’on retrouve dans le caractère cyclique des apparitions de Ça. Ainsi, ce n’est pas l’histoire d’une enfance dont on se souvient de manière idyllique à l’aide de souvenirs doux-amers que l’on ne perdrait pour rien au monde, mais bien celle d’une enfance dont on cache sous un épais manteau la tâche emplie de pus qu’on ne peut désinfecter… Cet impact corrosif de l’enfance est bien maladroitement dessiné dans le deuxième volet de Muschietti, qui s’empêtre dans des morales et conclusions grossières (là où le premier jouissait de sous-entendus et de certaines finesses scénaristiques bienvenues) tandis que, cette fois-ci, c’est sûrement le téléfilm de 90 qui retranscrit le mieux cet aspect fondamental du livre.

Derrière la peur, le confort (plus ou moins durablement) agréable du Teen-movie

Nous l’avons dit et redit, rien ne vaut l’atmosphère pesante, rêche et glaçante de Ça. Cependant, cette œuvre ne serait pas ce qu’elle est sans ce fauteuil moelleux et accueillant (au premier plan dans le téléfilm, plus au second dans les films) où la forme du film prend son incontestable aspect Teen-Movie. En effet, on y retrouve, pour beaucoup avec délices, les codes phares du genre. Que ce soit avec ce côté « bande de gamins » en plein parcours initiatique, ces premières ébauches de préoccupations amoureuses, ou encore ces lieux cultes (lycée, chambre d’enfant/ado…) et antagonistes immatures particulièrement antipathiques (bien qu’une des finesses évoquées par rapport au premier film vient justement du fait que les oppresseurs soient eux-mêmes soumis à une oppression parentale très sombre), etc. Et puis, tout simplement le fait que nos protagonistes soient des enfants, qui plus est en train d’affronter leurs premières questions « existentielles » (normalement bien plus souvent légères dans l’histoire du genre)… Le Teen Movie est aussi un moyen d’éveiller chez le spectateur un sentiment fort de nostalgie (ce qui explique, si l’on sort un peu de notre sujet, le succès fulgurant d’un Stranger Things par exemple) vis-à-vis de ce qui n’est autre que sa propre jeunesse, mais aussi d’une époque reculée qu’un cinéaste ramène (avec plus ou moins de parcimonie) par touches précises. Là où Ça innovait, et ce dès les années 80, c’est en y ajoutant une noirceur langoureuse (particulièrement dans le film de 2017), voire un caractère malsain (téléfilms de 90) très fidèles au livre, parvenant souvent à dépoussiérer le genre…

Freud, vrai clown de l’œuvre ?

Si l’on se penche un peu plus sur la passionnante réflexion de Ça sur l’inconscient (malheureusement très peu présente dans les téléfilms), on en arrive inévitablement au fameux triptyque initié par Freud avec le moi, le surmoi, et, ô divine surprise, le ça… Loin de nous l’idée de transformer le site en un hymne à la psychanalyse, mais l’on ne pouvait conclure cet article thématique sans l’aborder tant il est limpide qu’il est un pilier fondateur du livre puis de ses adaptations. Pour repréciser très rapidement et succinctement, le Ça serait la partie la plus inconsciente de l’être humain, ce grenier affolant dont les cartons débordent de pulsions et désirs refoulés ; le surmoi quant à lui, pourrait se résumer en cette loi morale (constituée de tout un ensemble de droits, mais surtout d’interdits) qui nous gouverne après s’être forgée durant l’enfance ; enfin, le moi, part la plus visible de nous-mêmes si l’on peut dire, assurerait notre « stabilité » quotidienne, en prenant garde de toujours réguler les deux autres. Une fois que l’on sait cela, on ne peut voir Grippe-Sou que comme l’allégorie monstrueuse du Ça (on me dit d’ailleurs dans l’oreillette que là serait son nom ?), c’est-à-dire de tout ce qu’on refoule et tient enfermé par peur de son « immoralité » notamment, qui se révèle à des enfants, soit à des êtres qui ne devraient normalement avoir qu’à se préoccuper de l’innocence censée les caractériser… Pour aller encore plus loin, les échos incessants du passé résonnant dans le présent qui structurent l’histoire ne seraient-ils pas un moyen pour son créateur (Stephen King, ne l’oublions pas) d’expliciter une morale qui nous chuchoterait que nous aurons besoin de toute, ou en tout cas d’une immense partie, de notre vie pour parvenir à équilibrer ses trois entités Freudiennes, et ainsi trouver un certain apaisement, confort identitaire ?

La nuit nous appartient de James Gray : L’Eden et après

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La sortie prochaine de Ad Astra nous offre l’occasion de revisiter l’œuvre florissante de James Gray. Attardons-nous aujourd’hui sur l’un de ses films les plus emblématiques, La nuit nous appartient.

Synopsis : New York, fin des années 80. Bobby est le patron d’une boîte de nuit appartenant aux Russes. Avec l’explosion du trafic de drogue, la mafia russe étend son influence sur le monde de la nuit. Pour continuer son ascension, Bobby doit cacher ses liens avec sa famille. Seule sa petite amie Amada sait que son frère et son père sont des membres éminents de la police new-yorkaise. Mais bientôt, Bobby devra choisir son camp…

Il n’aura pas fallu attendre longtemps pour le voir se distinguer du tout-venant hollywoodien et confirmer la singularité de son geste artistique. Avec La nuit nous appartient, James Gray impose ce mélange heureux de classicisme et de maniérisme qui deviendra sa signature visuelle, et donne surtout à son œuvre une unité thématique en prolongeant le questionnement esquissé dans ses films précédents (Little Odessa, The Yards) : échappe-t-on à son milieu, à sa famille, à son clan ? La liberté individuelle est-elle encore permise ? 

Le titre, emprunté à la devise de l’unité criminelle de la police de New York, dissimule une ironie qui sera la clef de voûte de tout le film. Dès le générique, en effet, le décalage est patent entre l’image idyllique que se donne la société américaine (la famille, la prospérité, la police) et la réalité d’un milieu underground gangrené par le crime (le trafic de drogue, les meurtres, les réseaux mafieux). Une question se pose alors : à qui appartient la nuit, aux forces de l’ordre ou du désordre ? A qui appartient le monde d’aujourd’hui, au bien ou au mal ?

Un antagonisme que le montage souligne allègrement, en mettant en parallèle le monde fiévreux de Bobby (le night-club, le fric, les pin-up) avec celui bien plus sage de son père et de son frère (le commissariat, la loi, la méritocratie), allant jusqu’à nous faire redouter la présence d’un récit purement manichéen. Fort heureusement, il n’en sera rien, James Gray se désintéressant rapidement de ce schéma extrêmement simpliste (la confrontation entre deux frères ennemis et le discours moraliste qui en découle) pour évoquer le drame de l’Homme dans toute sa complexité : grandir, c’est renoncer à ses illusions, c’est accepter une vie qui n’a rien d’idyllique. Il n’y a pas d’un côté un paradis et de l’autre un enfer, un monde de vertu et de l’autre de vice, mais bien un immense “purgatoire” appelé monde réel où chacun fait comme il peut, avec ce qu’il a…

Pour ce faire, Gray se réapproprie le paradigme de la tragédie classique pour évoquer la loi du sang à laquelle personne n’échappe, et le lourd tribut à payer pour toute tentative d’émancipation : le prix de la liberté, c’est la mort du père, de l’innocence ou des rêves d’enfance, c’est assumer une vie dans un monde qui n’a plus rien d’idyllique. De ce fait, la quête de rachat de Bobby devient également celle d’une société US qui doit en finir avec ses illusions pour mieux renouer avec ses valeurs fondatrices. 

Le grand mérite de James Gray est d’avoir su transcender les codes du thriller noir avec ceux bien connus de la tragédie. Si on retrouve les motifs classiques de l’univers shakespearien, c’est surtout la référence à la tragédie biblique qui impressionne le plus notre imaginaire : les principaux personnages évoquent ceux de la Bible (les frères Abel et Caïn, le diable, le traître Judas, etc.), tout comme les lieux ou les situations (le club rappelle le Premier Temple, la pluie torrentielle l’épisode du déluge…). Une dimension symbolique que la première scène introduit avec malice, évoquant le péché originel tout en annonçant la future “chute de l’homme”.

Une chute, bien sûr, qui sera celle de Bobby : après avoir perdu son “jardin d’Eden” et ses douces illusions, il ratera tout ce qu’il entreprendra, échouant notamment à être un nouvel homme (sa volonté de se créer une nouvelle famille, loin de l’ancienne) ou un super héros (il ne piège pas Vadim, il n’est pas le sauveur souhaité). Une déchéance que la mise en scène souligne subtilement en faisant perdre progressivement leur éclat aux images : l’univers “papier glacé” du début s’oublie pour laisser place à une imagerie bien plus terne et réaliste, transformant ainsi Bobby en personnage lourd, exsangue et abattu. On notera, au passage, l’excellente prestation de Joaquin Phoenix qui rend sensible la disgrâce de son personnage.

Néanmoins, tous ces efforts ne suffiront pas à faire oublier une écriture quelque peu défaillante (manque d’épaisseur des personnages, facilités scénaristiques, etc.) et une mise en scène parfois trop démonstrative (accentuation des effets visuels, recours aux punchlines insistantes…). Mais si La nuit nous appartient n’est pas un chef-d’œuvre, il est tout de même traversé par de superbes fulgurances anti-spectaculaires (la course-poursuite sous la pluie, la chasse à l’homme dans les roseaux) et permet à son auteur d’accéder à un cinéma plus intimiste ou mature. C’est ce que nous laisse entendre ce final désenchanté où Bobby nous apparaît comme résigné, prisonnier d’un rôle social et des conventions de son milieu. Seul le regard éteint qui est le sien nous laisse entrevoir le purgatoire existentiel dans lequel il se trouve désormais.

La nuit nous appartient : Bande-Annonce

La nuit nous appartient : Fiche Technique

Titre : La nuit nous appartient
Réalisation et scénario : James Gray
Musique : Wojciech Kilar
Photographie : Joaquín Baca-Asay
Montage : John Axelrad
Décors : Catherine Davis
Production : Marc Butan, Joaquin Phoenix, Mark Wahlberg, Nick Wechsler
Société de production : 2929 Productions et Industry Entertainment
Genre : policier
Durée : 117 minutes
Date de sortie : 28 novembre 2007 (France)

USA – 2007

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3.5

Interview Camille Royer : « Le rêve nous permet de nous préparer à nos peurs. »

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Camille Royer, autrice du très beau et très onirique Mon premier rêve en japonais, a accepté de répondre à nos questions dans une interview où elle se confie sur son enfance, le poids des rêves et de l’imaginaire.

  • Pour votre premier récit, vous évoquez votre enfance. En quoi cette période a été si importante pour vous et pour l’autrice que vous êtes devenue ? 

Cette période a été très importante parce que qu’il s’est passé beaucoup de choses dont je n’ai vraiment compris le sens que bien plus tard. Ce qui est le cas je pense pour beaucoup de gens. C’est ça qui m’intéressait aussi, montrer que même si l’enfant ne comprend pas tout, il sent, il absorbe tout et le restitue à sa manière. C’est pour ça que c’était primordial pour moi d’écrire un récit qui soit du point de vue d’un enfant. Il y a tellement de mystère, d’incompréhension quand on est petit mais aussi tellement de liberté dans l’esprit.

Dans le livre, Camille s’explique tout ce drame familial grâce aux contes qu’on lui transmet. L’imagination est l’outil de l’enfant pour se représenter l’inexplicable, et c’est très plaisant à dessiner. Grâce à la bd, j’ai vraiment pu retranscrire ce qui se passait dans ma tête quand j’étais petite, toutes ces images impressionnantes et imaginaires qui se formaient dans mon esprit. C’est cette imagination sans borne nourrie par mon enfance à Paris mais aussi par toutes ces images venant du Japon, qui a crée mon imaginaire d’aujourd’hui.

Et puis ça me faisait beaucoup rire de dessiner la petite Camille. Sincèrement, elle m’amuse beaucoup, et j’adore raconter ses bêtises et son caractère. J’ai beaucoup de tendresse pour elle, et je ne vois pas cette période comme révolue, cette petite fille est toujours bien présente en moi, elle s’exprime à travers moi tout le temps. Mes proches me disent que je n’ai pas changé, au fond. Ça me tenait à cœur de la raconter et de présenter ce que moi et mes amies étions enfants, des petites filles pas discrètes et pas sages du tout, têtues, drôles, parfois insupportables, casses-cou …

  • Dans cette œuvre, vous parlez donc de votre enfance, de votre relation avec votre mère notamment lorsqu’elle vous narrait des histoires avant de dormir. Le récit avance entre la réalité du quotidien et l’imagerie fantastique des rêves. De ce fait que signifie la notion même de rêve pour vous ? Que cela raconte-t-il sur Camille et la relation qu’elle peut avoir avec sa mère ?

Pour moi, le rêve nous permet de nous préparer à nos peurs et par le même coup nous en informe. Il permet de faire ressortir tout ce que l’on refoule ou même ce que l’on ne veut pas se dire.

Dans le livre, et surement dans la vraie vie aussi, le rêve m’a permis de dire ce que la petite Camille n’arrivait pas à dire. Par ailleurs ça m’a permis de ne pas expliquer les choses, j’aurais trouvé ça trop lourd, trop didactique. Tous les rêves qu’elle fait parlent pour elle de ses peurs, de ses angoisses, qu’elle n’arrive pas vraiment à verbaliser car elle n’est encore qu’une enfant. Elle rêve que sa mère part au Japon en la laissant seule. D’ailleurs tous les rêves dans le livre, je les ai vraiment faits enfant, et ce cauchemar m’a vraiment traumatisée à l’époque. Elle rêve aussi que sa mère coupe le bras de son père, après avoir été témoin de leurs disputes. Toute la journée elle intériorise toutes ces informations, et la nuit son inconscient parle.

Cela en dit long sur leur relation. Camille est très dépendante de sa mère, c’est encore une enfant et elle a besoin de sa maman. Elle est tout le temps physiquement collée à elle, mais elle ne semble pas réussir à complètement la saisir. Elle sent qu’il y a des mystères, que sa mère lui glisse un peu entre les mains. Quand un parent est accaparé par sa tristesse, l’enfant sent qu’il n’est pas complètement avec lui. Du coup,même si sa mère est bel et bien présente, Camille a peur qu’elle parte. Enfin lorsque sa mère lui raconte un dernier conte, parlant de transmission d’une mère à sa fille, Camille fait son premier rêve en japonais, on comprend qu’elle s’est réconciliée avec le Japon, et surtout qu’elle n’a plus peur que ce pays ne lui prenne sa mère.

  • En fonction de la réalité ou des rêves, votre dessin change petit à petit, passant d’un trait naturaliste et descriptif à un trait fantastique plus onirique et sensoriel, avec comme par exemple le conte qui s’appelle « Kodama Myoto ». En tant que dessinatrice, était-ce amusant pour vous de varier les styles et les couleurs ? Comme une sorte de fusion des sentiments.

Oui c’était très amusant de pouvoir varier les styles et les médiums. Le quotidien je le dessine au crayon, le dessin est simple, très dynamique et impulsif, à l’image de la petite fille. Ensuite, dès qu’on tombe dans l’imaginaire, que ce soit par les contes ou les rêves, j’amène de la couleur, une couleur avec une touche très brumeuse. Les parties contes s’apparentent plus à de l’illustration, ce sont de grandes pages pleines avec des compositions plus complexes et esthétiques. Ça m’a permis de faire tout ce que j’aimais, de la bd et des grandes illustrations. Au fur et à mesure l’imaginaire vient de plus en plus infiltrer le réel, la couleur parfois s’invite dans le quotidien noir et blanc. Ça m’a donc permis de bien marquer la limite entre réel et imaginaire, qui est très poreuse chez les enfants.

  • Mon premier rêve en japonais est une œuvre sensible et assez douce, voire drôle mais qui arrive de manière très cohérente à parler de sujets très sensibles comme le racisme, la solitude et le manque de repères. Est-ce difficile de faire cohabiter toutes ces thématiques-là ? 

Toutes ces thématiques je les ai vécues, et je voulais en parler mais je ne voulais pas faire un livre “fourre-tout”. Ça à été un peu compliqué au niveau du scénario de parler de tout sans enlever le naturel, j’ai dû faire des choix dans les anecdotes et les souvenirs que j’avais, lesquels choisir, quand les mettre… J’ai parfois un peu altéré la réalité, ou fusionné des événements ensemble pour que cela fonctionne et fasse un scénario cohérent. Je parle de sujets assez lourds, mais c’était important pour moi d’être fidèle à la réalité. En effet, je n’ai pas eu une enfance malheureuse. J’ai donc contrebalancé tous ces sujets lourds avec des moments d’humour, de légèreté, qui sont bien propres à l’enfance.

  • Votre récit est une belle ode à l’enfance et à sa quête d’identité. Mais surtout, grâce au regard de Camille, Mon premier rêve japonais est aussi un très beau portrait de mère, qui vit difficilement entre sa vie de maintenant et ses origines qu’elle compte rejoindre. Cette question de déracinement, liée aussi à une forme de nostalgie et de mélancolie, était primordiale à évoquer pour vous?

Oui c’était très important pour moi car c’est quelque chose qui m’a beaucoup frappée étant enfant. Je voyais ma mère qui venait de très loin, un lointain mystérieux que je ne connaissais pas. J’ignorais tout de sa famille, de ce passé qui semblait douloureux, mais vers lequel elle semblait regarder sans arrêt.

J’ai compris plus tard à quel point c’était dur pour un parent de ne pas pouvoir montrer ses photos, les lieux de son enfance, d’où il vient… C’est donc impossible de transmettre à l’enfant ses propres racines. Nous sommes tous définis en partie par notre histoire, et si l’on est dans l’impossibilité de montrer cette histoire, il y a comme un vide derrière nous, comme si l’on ne venait de rien, que l’on n’avait pas de passé. C’est de là que vient cette sensation de déracinement je pense, l’effacement de son identité. Sans oublier que la plupart du temps, on finit par se retrouver entre deux pays sans en appartenir à aucun, et l’on finit par n’exister que dans un entre-deux inconfortable.

  • Le Mag du ciné, en ce mois de septembre, organise un cycle sur l’enfance. Et ça tombe bien, votre œuvre parle beaucoup de la jeunesse et de sa faculté à grandir à travers les histoires et la compréhension du monde qui l’entoure. Est-ce que des œuvres – littéraires, musicales, cinématographiques – ont marqué votre enfance ?

J’ai eu de la chance parce que mes parents ont toujours beaucoup aimé la littérature et la bande dessinée. J’ai découvert la bande dessinée en dévorant tous les magazines « A suivre » de mes parents. J’ai bien sûr lu beaucoup de mangas, dont j’ai toujours adoré les mimiques et effets comiques.

Ma mère m’a fait regarder tous les Miyazaki. C’était incroyable pour moi, ces récits de petites filles japonaises auxquelles je m’identifiais beaucoup, qui plongeaient dans des mondes imaginaires et inquiétants, qui finalement ressemblaient beaucoup aux contes que ma mère me racontait.

Ça va paraitre très bateau, mais le film Amélie Poulain m’a profondément marquée petite. L’héroïne est constamment touchée par la vie des personnes qui croisent son chemin et par l’histoire que renferment les objets. J’ai été et suis encore émue par ce récit d’une petite fille qui s’ennuyait et se sentait seule et différente. Ce film décrit la merveille de l’enfance, qui peut être entièrement conservée dans une petite boîte à trésor, cachée dans un mur.

Enfin je pense que l’œuvre littéraire qui m’a le plus marquée enfant est Les malheurs de Sophie. Je me retrouvais énormément chez cette petite fille qui faisait plein de bêtises, exaspérait les adultes mais qui se sentait très coupable dès qu’elle voyait qu’elle faisait du mal à quelqu’un. Elle était juste incroyablement maladroite comme moi, avait des idées catastrophiques qu’elle trouvait géniales, et dès qu’elle voulait arranger quelque chose, elle empirait la situation.

Je pourrais citer énormément de choses encore mais je pense avoir parlé des œuvres qui ont fait le plus pétiller mes yeux de petite fille.

Swamp Thing : un goût d’inachevé

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Adaptée du personnage de comics créé par Len Wein et Bernie Wrightson pour DC, la série Swamp Thing était très prometteuse. Certains grands noms, comme James Wan en producteur exécutif, renforçaient l’idée d’une série horrifique bien glauque.

Globalement, cette première (et apparemment dernière) saison de Swamp Thing reste en-dessous des attentes que l’on pouvait légitimement avoir.
La faute première en revient à la plateforme DC Universe qui, six jours après la diffusion du pilote, a annoncé de but en blanc qu’il n’y aurait pas de saison 2. Hors, visiblement, personne n’était au courant. Résultat : nous avons une série prévue pour durer plusieurs saisons, qui prend son temps (un peu trop d’ailleurs, nous y reviendrons plus tard) et qui s’arrête brutalement, en plein milieu de l’action, alors que le grand méchant que l’on attendait depuis un moment fait enfin son apparition. Les dix épisodes de cette saison étaient manifestement conçus, dans le cadre d’un projet de plus longue haleine, comme la mise en place des éléments principaux et la présentation des protagonistes d’un combat qui s’annonçait de grande ampleur. En décidant d’arrêter la série à peine commencée, DC Universe ne fait pas que frustrer des spectateurs, elle prive les épisodes existants d’un véritable enjeu.

Ceci étant dit, il faut aussi admettre que la semi-réussite (ou le semi-échec, c’est selon) de la série est partiellement imputable à ses scénaristes. Alors que Swamp Thing bénéficie de plutôt bons épisodes au début et à la fin de sa saison, il est hélas plombé par un gros ventre très mou. Ne sachant comment meubler le milieu de saison, les scénaristes abandonnent alors l’histoire principale pour plonger dans « un épisode, une histoire », où l’on voit la Créature affronter en plein marais la résurrection d’une maladie dissimulée dans un cadavre, ou bien encore un fantôme tarauder la richissime Mme Sunderland. La série oublie alors cette ambiance poisseuse qui était une des clés de la réussite des premiers épisodes, pour adopter l’esthétique des films d’horreur industriels qui inondent nos écrans ces dernières années (et c’est là qu’on se souvient que James Wan est l’un des producteurs de la série…).

Ceci étant dit, la série possède également de bonnes qualités. Dès les premières minutes, la réalisation parvient à instaurer une ambiance bien glauque. Le marais, véritable protagoniste de Swamp Thing, impose sa présence, mais surtout son atmosphère. Il rend tout le reste possible. Dans le domaine de l’horreur, il est suffisamment rare de trouver des œuvres qui savent s’occuper de l’ambiance ; il faut donc saluer cet effort qui s’avère payant.

Le marais se double d’une maladie aussi contagieuse que mystérieuse. Très vite, on comprend que les deux sont liés. Mieux : on devine vite le message écologique à peine caché derrière l’histoire. Détruire la nature, malmener le fragile équilibre d’un écosystème, c’est mettre en péril tous ceux qui y vivent, humains compris. Le message est d’autant plus louable qu’il n’est pas asséné à coups de marteau-pilon.

Cette problématique est présente dans le personnage même de la Créature. Mélange de végétal et d’humain (symbolisant cette indispensable alliance), il apparaît comme la création d’une nature qui veut se préserver contre les attaques d’une civilisation de plus en plus envahissante.

Tout cela va servir de toile de fond à une histoire hélas trop classique. La doctoresse du CDC (Centre de Contrôle des Maladies) qui revient dans son patelin natal, retrouve ses anciens potes et ses anciens traumatismes. Une ville à l’organisation sociale très codifiée également : il y a la riche famille qui domine tout (et cache forcément de lourds secrets), la shériff pas très nette, etc., etc.

Swamp Thing a au moins l’avantage d’éviter de présenter des personnages monolithiques : même les caractères les plus antipathiques ont un côté plus émouvant. Tous les personnages ont une raison d’agir comme ils le font, y compris le docteur Woodrue.

Woodrue, justement, est une des déceptions de la série. Alors qu’il est évident que le personnage est censé être l’antagoniste principal de la Créature, il se révèle un méchant bien fade, un peu à l’image de cette série. Et lorsque se clôt le dernier épisode, le spectateur reste avec l’impression d’être passé à côté de quelque chose qui aurait pu être bien meilleur.

Swamp thing : bande annonce

Swamp Thing : fiche technique

Créateurs : Gary Dauberman, Mark Verheiden
Réalisateurs : Deran Sarafian, Len Wiseman…
Scénaristes : Tania Lotia, Conway Preston…
Interprètes : Crystal Reed (Abby Arcane), Andy Bean (Alec Holland), Derek Mears (le Créature), Will Patton (Avery Sunderland), Kevin Durand (Jason Woodrue)
Photographie : Fernando Argüelles, Nathaniel Goodman…
Montage : Scott Draper, Tim Mirkovich
Musique : Brian Tyler
Producteur : Terry Gould
Société de production : Atomic Monster, DC Universe
Société de distribution : DC Universe
Genre : fantastique
Nombre d’épisodes : 10
Durée d’un épisode : 55 minutes
Date de diffusion : 31 mai 2019

Etats-Unis- 2019

Little Odessa : James Gray et la tragédie familiale

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Alors que James Gray sort son septième long métrage, le très attendu Ad Astra, retour sur son premier film, Little Odessa, tragédie glaciale qui prend l’aspect d’un thriller.

Synopsis : Joshua Shapira est un tueur à gages agissant pour la mafia. Il reçoit son nouveau contrat qui lui demande d’aller au quartier de Brooklyn appelé Little Odessa. Il hésite fortement : ce quartier est celui de son enfance, et celui où sa famille vit encore.

Little Odessa, c’est le quartier russe et ukrainien de New York City. Et James Gray a une façon très particulière de filmer ce quartier. La photographie est à l’image du ciel : grisâtre et froide. Les rues sont tapissées de neige et désertées de toute population. Jamais on ne voit les lieux connus de Manhattan, mais surtout le cinéaste prend bien garde à ne jamais montrer quoi que ce soit qui soit typiquement new-yorkais. De fait, cette ville où se déroule l’action pourrait très bien se situer en Europe de l’Est. C’est la question de l’identité qui est ainsi posée en quelques images : sommes-nous en Amérique ou en Russie ?

Cette question pourrait être anecdotique si elle n’était pas liée intimement aux personnages centraux du film, les Shapira. La question de l’identité est centrale à Little Odessa. Ainsi, chez les Shapira, on parle trois langues : la grand-mère s’exprime en yiddish, le père en russe et les fils en anglais. Ce multilinguisme entraîne inévitablement un manque de communication : Reuben ne parle quasiment qu’à sa mère mourante, mais ni à son père, ni à sa grand-mère qui pourtant l’interpelle chaque fois qu’il rentre. Ce manque de communication renforce l’idée d’une incompréhension mutuelle entre les membres de la famille.

Au centre de cette incompréhension, il y a le personnage émouvant du père, brillamment interprété par Maximilian Schell. Tiraillé entre deux cultures, il a l’impression de ne pas comprendre ses enfants, qui sont beaucoup plus « américanisés » que lui. La violence qu’il déchaîne contre Joshua et Reuben provient sans doute de cette incompréhension, et de la peur de perdre son plus jeune fils. Il a déjà exclu Joshua de la famille, et il ne veut pas avoir à se séparer de Reuben. D’autant plus qu’il se sent coupable de la situation familiale. Cette question de la responsabilité paternelle est présente dès le début du film : Reuben est au cinéma et voit un western (Vengeance Valley, de Richard Thorpe) ; dans la scène qui nous est montrée, un père s’accuse d’être responsable de l’immoralité de son fils. Cette notion se retrouvera dans plusieurs autres films de James Gray (The Yards, La Nuit nous appartient). Le père Shapira est un véritable personnage de tragédie, celui qui, comme Créon dans Antigone, est condamné à voir sa famille s’écrouler autour de lui, et cela donne des scènes parmi les plus fortes du film, en particulier celle où Joshua menace d’exécuter son père dans un terrain vague en bordure de la ville.

Une disparition de la famille qui est figurée par la maladie qui ronge la mère, personnage symbolique s’il en est. La mère, habituellement cœur d’une famille, est ici attaquée par une tumeur au cerveau, elle ne fait que s’éteindre progressivement dans la souffrance. Lorsque l’on voit que tous les personnages du film n’ont que tendresse et affection pour elle, on se dit qu’elle aurait pu être le ciment de la famille. Sa dégénérescence est du coup hautement symbolique du délitement des Shapira.

La question de l’identité est donc essentielle au film. Cela a même des répercutions sur le genre de Little Odessa. La scène de pré-générique nous entraîne plutôt vers un thriller ou un film mafieux. Et Little Odessa est bien cela aussi : un film dont le personnage principal est un tueur à gages ayant à remplir son contrat : abattre un bijoutier iranien. On le voit se constituer un petit groupe et préparer le coup. On devine aussi que Joshua est attendu dans le quartier par des personnages qui ne lui valent pas que du bien.

Tous les éléments du thriller sont donc réunis. Mais cependant il n’est pas possible d’affirmer que Little Odessa est un thriller, tant le drame familial va prendre de l’importance sur le reste. Little Odessa, c’est l’histoire d’une famille déclassée (en Russie, ils s’en « sortaient bien », nous dira-t-on), déracinée, coupée de ses origines et de ses traditions, repliée sur elle-même dans cette peur de perdre son identité de juif russe. Comme toutes les tragédies, c’est une histoire de responsabilité parentale. Et comme toutes les tragédies, l’histoire va se dérouler de façon inéluctable vers une fin prévisible.

James Gray va savoir magnifiquement bien filmer cette histoire avec la distance nécessaire pour éviter tout pathos. Les rares vois où elle intervient, la musique ajoute une dimension mystique à ce qui se joue à l’écran ; sinon, dans ce domaine comme dans tout le reste, c’est la sobriété qui domine. C’est en partie grâce à cette grande économie de moyens que Gray arrive à une œuvre aussi forte. Dans Little Odessa, on ne verra rien qui ne soit strictement indispensable. Chaque plan, chaque son, chaque parole est absolument nécessaire. Ce dépouillement dans le déroulement de l’histoire permet au film de filer vers sa conclusion en gardant ce caractère de fatalité qui pèse sur les personnages.

Et, bien  entendu, le film ne serait pas aussi réussi sans ce jeu d’acteur exceptionnel. Tous les interprètes, depuis les premiers rôles jusqu’aux plus minimes, font preuve d’un talent rare. Tout cela fait de Little Odessa une réussite rare, un film maîtrisé de bout en bout et qui marque son spectateur. Le début d’une grande carrière.

Little Odessa : bande annonce

Little Odessa : fiche technique

Scénario et réalisation : James Gray
Interprétation : Tim Roth (Joshua Shapira), Edward Furlong (Reuben Shapira), Maximilian Schell (le père, Arkadi Shapira), Vanessa Redgrave (la mère, Irina Shapira), Moira Kelly (Alla Shustervitch).
Directeur de la photographie : Tom Richmond
Montage : Dorian Harris
Producteur : Paul Webster
Société de production : Fine Line Features, New Line Cinema, Live Entertainment
Société de distribution : New Line Cinema
Genre : drame
Date de sortie en France : septembre 1994
Durée : 94 minutes

Etats-Unis – 1994

Le Continent oublié, de Kevin Connor : un nanar d’aventure oublié, en DVD et Blu-Ray

42 ans après sa sortie, Le Continent oublié de Kevin Connor se refait une beauté dans une édition Blu-Ray/DVD très complète et satisfaisante, chez Rimini Editions. De quoi replonger dans ce nanar d’aventure au charme assez inexplicable.

Le Continent oublié fait partie de ces films aujourd’hui méconnus, mais qui, à en croire certains témoignages, ont marqué la génération de jeunes cinéphiles assoiffés d’aventure des années 70. Suite du Sixième continent, sorti en 1975, et déjà réalisé par Kevin Connor, ce film fantastique à la croisée des chemins entre Jurassic Park, Indiana Jones et La Guerre des étoiles, offre un casting haut en couleur et des panoramas parfois très jolis malgré leur désuétude. Les maquettes, la photographie, les paysages des îles Canaris contrebalancent heureusement une histoire inepte et des effets spéciaux qui ont très, très mal vieilli. Pour rappel, on est en 1977, année de sortie de… La Guerre des étoiles – et la comparaison fait mal.

Après une scène d’ouverture explosive mettant en scène un combat entre un avion et un ptérodactyle – assez ridiculement mu à l’écran –, le tout sur arrière-plan pré-enregistré plutôt laid, l’arrivée sur le « continent oublié » impressionne de par l’usage de maquettes convaincantes et d’effets pyrotechniques généreux. Le premier tiers, consistant à explorer l’île à la recherche d’un ancien ami disparu, permet la mise en place des relations entre les personnages et s’avère être finalement la partie la plus intéressante du film. Les dialogues, l’émerveillement à la vue de certains dinosaures, les longues marches ; tout ceci rend l’escouade attachante. Le dernier tiers, à l’exception de l’escapade finale véritablement épique, ternit ce sentiment par de longues séquences d’action à l’intérieur d’une grotte où les décors ridicules s’enchaînent, le carton-pâte très « Disney Land » ne faisant jamais illusion. Quant aux éclairages et aux costumes, ils apportent un ton kitsch pas toujours du plus bel effet.

Côté personnages, rien d’original, mais les acteurs font le boulot. Patrick Wayne, fils du grand John, n’a pas le charisme de son père et son personnage (le principal, en plus) est sans doute le plus lisse d’entre tous. Heureusement, il y a Sarah Douglas, sorte de Princesse Leïa des aventuriers jurassiques, au charme pudique et raffiné. Et de l’autre côté, l’extravagante Dana Gillespie, qui incarne la sauvageonne parlant à moitié anglais, arborant un décolleté invraisemblable et dégageant un sex appeal incommensurable.

Qui dit nanar ou série B dit bien souvent VF de qualité, c’est un paradoxe. Et Le Continent oublié ne déroge pas à la règle puisque sa VF est vraiment excellente, bien mixée, et plongeant le spectateur dans une ambiance purement seventies qui aide franchement à s’immerger dans l’univers du film.

Contre toute attente, Le Continent oublié est un film plus marquant qu’il n’y paraît. Certes, l’histoire est d’une banalité affligeante, les personnages des clichés ambulants, les animatroniques des dinosaures plus ridicules qu’effrayants, et l’ambiance scellée dans une époque révolue qui sent fort le grenier. Mais finalement, n’est-ce pas ce qu’on cherche lorsqu’on se lance dans ce genre de film ? Dans sa catégorie, et pris pour ce qu’il est, c’est mission réussie, Kevin Connor pouvant même se targuer d’offrir quelques morceaux de bravoure savoureux et une bande-son mémorable !

Un remaster de qualité

L’édition Blu-Ray proposée par Rimini est très satisfaisante, et ce dès son menu soigné. La qualité d’image est parfois inégale, avec des séquences d’action qui accusent le coup d’une pellicule sans doute abîmée. En contrepartie, l’image est parfaitement nette et l’étalonnage des couleurs rend bien hommage à l’univers pittoresque ainsi qu’à la très jolie photographie du film.

Côté suppléments, le fan sera servi et le simple curieux y trouvera largement son compte. On trouve d’abord deux interviews passionnantes de Sarah Douglas et Dana Gillespie, les deux actrices phares qui racontent 40 ans après des anecdotes de tournage, leur vision du film et leurs personnages respectifs. Toutes deux affichent un recul impressionnant, et parlent avec franchise des limites comme du charme de ce film étonnant (à l’époque, elles étaient déçues en voyant les effets spéciaux, les dinosaures manipulés par des cascadeurs à l’intérieur, conscientes sur le moment que c’était la plupart du temps raté : « J’adorais que tout ait l’air d’époque, tout avait l’air un peu mal fait », lance Sarah Douglas).

Dana, chanteuse de métier et non actrice, offre un point de vue extérieur au monde de cinéma rafraîchissant et un peu naïf (elle savait qu’elle n’était là que pour sa poitrine généreuse, son beau visage et son corps de rêve, mais ça l’amusait d’en jouer, justement, tirant une certaine fierté d’être l’espace d’un film un sex symbol sur grand écran). Sarah se remémore avec passion l’époque du tournage, où l’équipe passait son temps à s’amuser, à boire et à se coucher à pas d’heure jusqu’à rendre fou Kevin Connor. De ces deux interviews, beaucoup de passion et de nostalgie communicatives transparaissent.

Ajoutons à cela une présentation du film classique mais efficace d’Alexandre Jousse, et le contenu de cette édition 2019 du Continent oublié se révèle plus qu’honorable. De quoi passer une petite heure et demie de pur divertissement au goût d’antan.

Bande-annonce :

Synopsis : 1917. Le major Ben McBride réunit un petit groupe d’aventuriers pour partir à la recherche de l’un de ses collègues, disparu dans une région inexplorée du globe. Contraints de se poser en catastrophe après l’attaque de leur avion par un ptérodactyle, les membres de l’expédition découvrent un monde étrange, peuplé d’hommes préhistoriques et de dinosaures.

Contenu additionnel :

– Commentaire audio du réalisateur Kevin CONNOR (vost)
– Interview de l’actrice Sarah DOUGLAS (20′ – vost)
– Interview de l’actrice Dana GILLESPIE (24′ – vost)
– Présentation du film par Alexandre JOUSSE journaliste et réalisateur (15 min)
– Film annonce

Fiche technique :

Réalisateur : Kevin Connor
Distribution : Patrick Wayne, Sarah Douglas, Thorley Walters, Dana Gillespie, Shane Rimmer
Genre : Aventure, Fantastique
Format : Couleur, Cinémascope
Audio : Anglais (DTS-HD 2.0), Français (DTS-HD 2.0)
Sous-titres : Français
Rapport de forme : 1.85:1
Nombre de disques : 1
Studio : Rimini Editions
Date de sortie du DVD : 20 août 2019
Durée : 91 minutes

L’Étrange Festival 2019 : la dernière ligne droite peuplé par le troublant Swallow, le perturbant The Lighthouse, le soporifique Little Joe et le stimulant Come to Daddy

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Avant le palmarès et la clôture de l’Étrange Festival 2019, on s’intéresse au déroutant Swallow, le poisseux The Lighthouse, le soporifique Little Joe et le plaisant Come to Daddy.

Swallow, Carlo Mirabella-Davis, 2019 : Histoire d’une desperate housewive, Carlo Mirabella-Davis signe un déroutant thriller avec Swallow qui brille autant par son succulent humour noir que son étude minutieuse d’une misogynie institutionnalisée qui sévit dans la prison dorée qu’est le cercle marital.

Ici l’imagerie est directement issue des pubs des années 50 qui vendaient diverses choses utiles à l’entretien d’un foyer tout en représentant une vision très étriquée de la femme. Un foyer érigé en prison dont le mari est le gardien. La femme n’étant perçue que comme objet mondain que l’homme présente en société ou qu’un moyen de procréer. La protagoniste est en plus issue d’un milieu modeste, là où son mari est le fils prodigue d’une riche famille. Tout concorde pour asseoir la domination sur une femme qui n’osera pas dire non et finira par se faire violence pour revendiquer ses choix même les plus incompréhensibles et les plus néfastes. Une émancipation cathartique qui ne cherche pas la subtilité, montrant avec intelligence les atours d’une réalité effrayante en virant volontairement du côté de la farce. Il cultive minutieusement son étrangeté et garde une aura troublante par sa démarche osée même s’il cède à une fin moins convaincante car vite expédiée. Mais Swallow reste parfaitement encadré par une réalisation minutieuse et froide qui accompagne à merveille son propos tandis que l’ensemble repose sur la performance formidable de Haley Bennett. L’actrice livre une prestation forte et habitée, probablement son meilleur rôle, qui fait tout le sel de ce très beau tour de force.

https://www.youtube.com/watch?v=m6h7Je-OSwc

The Lighthouse, Robert Eggers, 2019 : Sans se laisser noyer dans ses influences, Robert Eggers frappe très fort avec son deuxième film, encore plus qu’avec son déjà audacieux The Witch.

The Lighthouse est un cauchemar fiévreux qui conjugue le mythe de Prométhée, la folie crasseuse de Lovecraft et le mysticisme du cinéma de Murnau pour nous embarquer dans une œuvre plastiquement grandiose au travail sonore remarquable. Crade, dérangeant mais aussi par moments irrésistiblement drôle. Le film de Eggers retourne et accouche d’images sublimes et tétanisantes qui vont longtemps hanter son spectateur. Par la précision de son montage ou dans sa façon de brouiller les espaces temporels et physiques, la folie s’immisce de plus en plus jusqu’à un dernier acte terrifiant et prodigieux. C’est une expérience de cinéma passionnante et riche qui offre plus que sa belle prouesse technique en s’imposant avant tout comme une œuvre complexe et impénétrable qui nous pousse à nous abandonner à sa folie. The Lighthouse est un ravissement visuel et sonore en plus d’être une œuvre passionnante à analyser tant elle se montre intrigante et fascinante par son hermétisme. Porté par Robert Pattinson et Willem Dafoe qui livrent tous deux des performances titanesques, The Lighthouse nous hante et nous colle à la peau tel un cauchemar humide et sale dont on ne se remet pas de la virulence de son iconographie. Puissant.

Little Joe, Jessica Hausner, 2019 : Présenté en compétition officielle au dernier Festival de Cannes, où l’actrice principale Emily Beecham fut même auréolée du prix d’interprétation féminine, Little Joe est un mystère incompréhensible. Pas parce que son histoire est particulièrement complexe, mais parce qu’il est difficile de comprendre l’engouement autour d’une œuvre aussi pauvre.

Évoquant directement L’Invasion des profanateurs de sépultures dans une version plus écolo, Little Joe est un film inoffensif qui derrière son récit attendu cachera vaguement un propos autour d’une maternité émancipatrice en suivant une femme qui n’assume pas préférer son travail à son rôle de mère. Réflexion qui sera quasi-invalidée par la dernière phrase du film qui aurait pu s’avérer intéressante si elle avait vraiment pu être creusée par le scénario. Quelques idées s’avéreront particulièrement intéressantes, mais traitées de manière trop scolaire pour vraiment être stimulantes. Dans son fatalisme maquillé ou sa satire, Little Joe reste trop sage pour vraiment sortir de ses balises et finit par être d’une triste banalité. Le pire étant qu’il plonge dans une torpeur redondante où la lenteur du rythme vient avoir raison de son spectateur. Il est difficile de s’emballer pour un film dont on sait déjà ce qu’il va nous raconter et qui le fait de manière soporifique, quand bien même il dispose d’un esthétisme parfois assez léché. Mais même là, Little Joe déçoit lorsqu’il délaisse son onirisme hypnotique et tombe dans des passages plus génériques et calibrés. Le casting est d’ailleurs aussi une déception tant le jeu d’Emily Beecham, sans être mauvais, reste assez quelconque et ne vaut clairement pas un prix d’interprétation surtout qu’elle est souvent éclipsée par la présence plus décomplexée et grinçante d’un succulent Ben Whishaw.

Come to Daddy, Ant Timpson, 2019 : Dans la sélection de cet Étrange Festival, rares sont les films à avoir cherché à n’être que le pur fruit du divertissement. Laissé tomber le message et le propos fort au profit d’une efficacité décomplexée dans tout ce qui est l’essence même du cinéma de genre. Et en ça, Come to Daddy s’impose comme un formidable vent de fraîcheur sur la compétition.

Le film ne volera en cela jamais très haut, mais n’aura jamais la prétention d’être plus qu’une joyeuse histoire de quiproquo et éventuellement un jubilatoire jeu de massacre. Et étrangement, c’est en ça qu’il sera une jolie réussite arrivant là où beaucoup ont échoué, se perdant dans de vaines divagations. Ici Come to Daddy mutera souvent sous nos yeux, allant du thriller inquiétant à la franche comédie en passant même par quelques élans horrifiques. Le tout viendra finalement d’un scénario simple mais assez malin qui cultive son imprévisibilité. Car quand on pense le saisir, il arrive toujours à nous surprendre en allant toujours plus loin qu’on aurait pu l’anticiper. La narration s’avère incroyablement stimulante et bénéficie d’un sens du dialogue et de la situation proprement hilarant. La mise en scène d’Ant Timpson est efficace et maîtrisée sans en faire trop, elle dispose même d’une photographie inspirée mais on regrettera peut-être que dans cette volonté de toujours muter et aller de l’avant, Come to Daddy ne fait que survoler la plupart de ses situations. On aurait presque aimé que la situation initiale dure plus longtemps tant les scènes entre Elijah Wood et Stephen McHattie sont excellentes. D’ailleurs Elijah Wood s’avère en grande forme et brosse un personnage très attachant qui arrive à donner au film une émotivité bienvenue. En ça, la conclusion s’avère bien plus touchante qu’on aurait pu l’espérer. En tout point, ce Come to Daddy est une réussite et un solide divertissement.

« Introduction à Jacques Ellul », de Patrick Chastenet

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Difficile de coller une étiquette sur Jacques Ellul. Professeur d’histoire du droit, il a écrit aussi bien des ouvrages de sociologie que de théologie protestante. Lecteur de Marx, il s’oppose aux marxistes. Fervent croyant, il critique l’Eglise. Rejetant aussi bien le fascisme que le communisme, il s’en prend également à la démocratie telle qu’on la pratique. Seule la liberté trouve vraiment grâce aux yeux d’Ellul, qu’on a parfois qualifié d’anarchiste chrétien. Le court ouvrage de Patrick Chastenet, universitaire et spécialiste d’Ellul, revient sur la spécificité d’une pensée d’un auteur qui, écologiste avant l’heure, aide toujours à comprendre les dérives de la société technicienne.

La critique de la technique

Anti-capitaliste non partisan, Ellul estime que l’idéologie des gouvernants (fasciste, communiste, libérale) ne change pas grand-chose : ils utilisent tous les mêmes outils, fournis par des experts qui, délimitant le domaine du possible, sont les vrais décideurs. La faute à un phénomène technique universel et autonome de toute contrainte politique, économique ou morale ; l’Etat technicisé, forcément interventionniste, nuit alors à la liberté de l’individu en réglant tous les aspects de sa vie.

Le progrès technique réenchante un monde qui pensait pouvoir se passer de Dieu ; il permet aussi à l’homme de prendre sa place. Or, cela n’est pas sans conséquence : selon Ellul, tout progrès technique se paie d’une manière ou d’une autre, car ses effets néfastes, imprévisibles et souvent irréversibles, vont de pair avec ses effets bénéfiques. Malgré ces effets globaux, le système technicien fascine l’homme, qui en subit lui-même les conséquences : les outils sont plus simples à utiliser mais difficiles à concevoir (et à réparer) ; d’autre part, l’homme devient lui-même un outil.

Dans cette société technicienne, standardisée, forcément totalitaire au sens où elle concerne tous les aspects de sa vie, l’homme ne peut plus faire de choix authentique. Mais la société d’abondance produit chez lui un sentiment de confort dont il ne souhaite plus se départir. L’industrie du divertissement (y compris le cinéma…) détournerait ainsi l’homme de ses aspirations spirituelles aussi bien que des affaires publiques. L’homme a tout ce qu’il lui faut, du moment qu’il accepte de partager sa vie entre travail et consommation. Mais il lui manque ce à quoi il aspire naturellement : sa liberté, la seule chose que le système technicien ne peut pas lui fournir.

Propagande, politique et révolution

Une fois décrite la pensée d’Ellul concernant la technique, Patrick Chastenet s’en sert comme point de départ pour revenir sur quatre autres thématiques abordées par son aîné : la propagande, la politique, la révolution et l’écologie.

La propagande dans une société technicienne a cela de pernicieux qu’elle fait du propagandé, comblé et donc peu regardant, son complice. Prenant la forme d’une communication de masse d’autant plus efficace que la société est individualiste et étendue, elle cherche à renforcer des opinions, à les transformer en croyance et en action. Et l’abondance d’informations ne nous protège pas de la propagande, puisque cette dernière vient corriger l’afflux écrasant des premières : information et propagande vont de pair.

D’où le paradoxe suivant : la démocratie, qui n’est pas une chose naturelle, ne peut exister sans propagande, laquelle est justement la négation de la démocratie. Il faut alors relativiser la politique, et s’éloigner aussi bien de l’apolitisme que de l’engagement partisan, tout deux anti-démocratiques. Selon Ellul, et contre l’idée reçue, tout ne serait pas politique. Penser l’inverse reviendrait à remplacer Dieu par un Etat technicien qui en profite pour placer tous les secteurs de la société sous sa coupe.

La liberté de choix est indispensable à toute décision politique ; or, le système technicien ne réfléchit qu’en terme d’efficacité, plaçant la politique dans l’éphémère et ne la limitant que par la frontière entre le possible et l’impossible, et non par celle entre le bien et le mal. Cette critique de la technocratie et de ses décisions prises loin du peuple et pas toujours dans son intérêt, fournit évidemment des pistes de lecture pour comprendre la défiance actuelle envers les partis traditionnels de gouvernement ou l’Union Européenne.

Face à cette fausse démocratie, Ellul en appelle à une démocratie humaine et à un homme démocratique. Ce dernier se caractériserait par une totale liberté et une pleine responsabilité individuelle ; les tensions sociales donneraient lieu à un véritable dialogue, pour lequel seraient nécessaires l’affirmation de la différence en même temps que la conscience d’une commune mesure entre opposants ; dialogue qui aboutirait à une décision politique véritable. Mais pour Ellul, la technique empêche l’homme de passer le cap. Il faut alors une révolution, mais pas n’importe laquelle.

Pour Ellul, la Révolution n’est pas un produit logique de l’histoire : penser la révolution en termes marxistes la transforme en mythe conformiste, dans lequel la liberté de pensée du révolutionnaire n’a plus sa place. D’autre part, il s’en prend à la dévaluation du langage opérée par la publicité et l’art moderne, où tout serait révolutionnaire ; or la révolution est précisément censée être une exception. Enfin, Ellul rejetait également la « révolution-fête », que Chastenet décrit comme cette « gigantesque kermesse où la bonne humeur de tous rivaliserait avec la gentillesse de chacun », notant par ailleurs que la société technicienne excelle à récupérer ce type de manifestations à son profit, s’accommodant de toutes les revendications qui ne la détruisent pas.

Dans sa révolution, Ellul ferait le choix de la non-puissance, militaire et économique, d’une décentralisation soutenue, d’une réduction du temps de travail, d’une abolition du salariat et de l’octroi à chacun, dès sa naissance, d’un revenu minimum, autant d’idées qui trouvent une résonance dans les débats de ces dernières années. Paradoxalement, même si les effets néfastes de la technique sont inséparables de ses effets positifs, Ellul estime qu’elle peut aider à certains de ces objectifs : dégager du temps libre, permettre l’accès à la culture, engager la société dans un processus de décentralisation.

Ellul et l’écologie

Si Ellul a souvent été plus lu comme théologien aux Etats-Unis que comme sociologue en France, il a également souvent été étudié par des anarchistes. Aujourd’hui, on le redécouvre pour sa pensée écologiste. Défenseur de la nature, il était plus encore le défenseur des populations locales et de leur droit à vivre en harmonie avec leur territoire, s’opposant ainsi à l’artificialisation de la côte Atlantique et au barrage de Tignes. Il combattait de même l’exode rural, l’industrialisation de l’agriculture et de l’élevage, le dépeuplement des forêts et l’énergie nucléaire. Citadin, il regrettait le peu d’égards réservés à l’arbre, souvent sacrifié en ville par peur du vide. Plus globalement, il ne se reconnaissait ni dans les politiques environnementales visant à conserver des échantillons de nature ni dans la création de partis politiques strictement écologistes.

Sa pensée écologiste entre par ailleurs en résonance avec sa pensée religieuse : la Bible, dans laquelle il voyait plus des questions posées aux hommes que des réponses données par Dieu, ne recommanderait nullement à l’homme de dominer son environnement. A l’inverse, ce serait quand l’homme a cessé de croire en Dieu qu’il a perdu tout respect envers sa création. Qu’on soit ou non croyant, on constatera que le capitalisme et la technique se sont développés au XIXème siècle, simultanément à la mort de Dieu théorisée par Nietzsche. L’homme s’est ainsi détaché de Dieu pour se tourner vers un autre maître, l’Etat technicien, et ses apôtres, les experts.

En une centaine de pages, et dans la tradition de la collection Repères des éditions La Découverte, Patrick Chastenet résume donc les grands traits de la pensée de Jacques Ellul, non sans en souligner les limites et les quelques provocations. Cette pensée, à l’inverse de l’outil moderne, n’est sans doute pas prête-à-l’emploi. Elle est à aborder comme devrait l’être toute pensée dans une authentique société démocratique : librement, chacun y prenant ce qui convient le mieux à ses convictions et sa sensibilité. En cela, le présent ouvrage remplit parfaitement son office de boîte à outils pour qui cherche une issue au labyrinthe technocratique et aux crises qu’il provoque, démocratiques aussi bien qu’écologiques.

Introduction à Jacques Ellul, Patrick Chastenet
La Découverte, août 2019, 128 pages

« Transperceneige : Extinctions » : aux origines…

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Jean-Marc Rochette et Matz remontent aux origines du Snowpiercer – notamment aperçu chez Bong Joon-ho. Des groupuscules verts clandestins réagissent à l’écocide en planifiant attentats et attaques nucléaires : l’homme est un cancer dont il faut expurger la terre.

La menace écologique, climatique ou nucléaire est devenue, au fil des années, l’une des préoccupations majeures de l’industrie du divertissement. Ces derniers mois, HBO a proposé Chernobyl, une mini-série en cinq épisodes revenant sur le désastre atomique soviétique. À peu près au même moment, Glénat publiait Le Dernier refuge et Les Adieux du rhinocéros, où l’accent était mis sur le respect et la survie des espèces animales. Bien avant ces propositions, Soleil vert, Mad Max, La Route, Akira, Je suis une légende ou Les Fils de l’homme ont ensemencé, à l’écrit ou sur écran, l’imaginaire collectif.

Extrait de « Transperceneige : Extinctions », visible sur le site de l’éditeur.

Transperceneige s’inscrit sans conteste dans cette lignée grossissant à vue d’œil. Les admirateurs de Bong Joon-ho se souviennent certainement d’un train lancé à toute vitesse à travers un décor post-apocalyptique, ultime refuge d’une humanité résiduelle après que la terre a été transformé en enfer. Dans une bande dessinée dominée par les teintes sombres et aux planches hachurées, Jean-Marc Rochette et Matz prennent le parti de raconter la genèse du Transperceneige, projet fou – mais ô combien rationnel – d’un riche industriel chinois cherchant à s’affranchir de la fin du monde.

Le contexte de cette bande dessinée ne surprendra personne. La terre est surpeuplée, au bout de ses ressources et bien en peine de se renouveler. Deux groupuscules écologistes radicaux vont s’unir pour en accélérer la destruction en vue de la purger des hommes : les « Wrathers », qui commettent des attentats ciblés contre les adversaires de l’environnement (la World Global Petroleum and Gas Corporation, par exemple), et les « Apocalypsters », qui ont acheté des milliers d’hectares en Amazonie où ils préparent le piratage des centrales nucléaires du monde entier et le déclenchement d’une catastrophe en chaîne d’ampleur biblique. « La terre est ravagée par un mal qui semble incurable : l’humanité. »

Ce cher M. Zheng

Un troisième pôle concentrera l’attention du lecteur. M. Zheng est un multimilliardaire philanthrope et révolutionnaire. Obsédé par le survivalisme, il a inventé un moteur autonome à propulsion perpétuelle qu’il a intégré à une arche de Noé 2.0 : un train à grande vitesse pouvant emprunter tous les réseaux ferrés et comportant des centaines de wagons où sont stockés les animaux et les plantes du monde entier, les ADN et profils génétiques de tout être vivant, mais aussi toute la mémoire de l’humanité – brevets scientifiques, inventions, œuvres d’art, etc. Il lance un concours visant à sélectionner ceux qui, parmi les hommes, auront la chance d’obtenir une place dans ce bunker sur rails.

Il faut dire que l’heure n’est plus à l’attentisme. En quelques cases, Jean-Marc Rochette et Matz nous montrent la montée des eaux vidant les villes côtières et entraînant des vagues de réfugiés climatiques, puis nous expliquent que ces derniers occasionnent de nombreux problèmes dans certaines régions du monde désormais appelées à demeurer en état de surpopulation, avec tous les problèmes de logement, d’hygiène et d’approvisionnement en eau et en nourriture que cela suppose. Au niveau géopolitique, les tensions militaires et la compétition pour le contrôle des ressources naturelles n’en sont que plus exacerbées. Les « Preppers » tentent de se prémunir en s’organisant. La terre est devenue un monde de bunkers et de nourriture lyophilisée.

Bien entendu, les intrigues entourant les trois groupes (« Wrathers », « Apocalypsters », M. Zheng) ont des frontières mouvantes. Le rapprochement entre les deux mouvements écologistes radicaux donnent lieu à des états d’âme prévisibles dès lors qu’il s’agit, ni plus ni moins, d’annihiler l’espèce humaine. Une tentative de sabordage irriguera par ailleurs la fin de ce volume. La représentation des « Apocalypsters » ne manque quant à elle pas de sel : en exploitant une fortune issue de la finance spéculative, cette communauté terroriste de défense environnementale s’est acheté les services d’une armée d’ingénieurs, de techniciens et d’informaticiens, mais se range néanmoins tout entière derrière l’opinion d’un guide spirituel pour prendre ses décisions. Les « Apocalypsters » invoquent volontiers Gaïa et expriment sans gêne le regret de ne pas pouvoir passer à la postérité après avoir détruit l’humanité (il n’y aura plus personne pour écrire leurs « exploits » dans les livres d’histoire).

Jean-Marc Rochette et Matz, coscénaristes, manient à la fois la justesse descriptive (l’intérieur des groupuscules terroristes, les réfugiés climatiques, les répercussions géopolitiques, le survivalisme, la recrudescence des croyances pseudo-religieuses dans pareils contextes, etc.) et l’ironie, qui frappe des « Apocalypsters » fanatiques et rendus au dernier degré de l’absurde. Transperceneige : Extinctions n’en est que plus appréciable, malgré certaines intrigues bâclées (la romance) ou quelque peu fléchées (la candidature au train de M. Zheng, la trahison).

Transperceneige : Extinctions, Jean-Marc Rochette et Matz
Casterman, mai 2019, 96 pages

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Mon premier rêve en japonais de Camille Royer : mélancolie de l’imaginaire

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Mon premier rêve en japonais de Camille Royer livre une belle partition : entre des rêveries fantastiques et le récit initiatique du quotidien de la très jeune Camille, cette bande dessinée est un doux écrin qui parle autant de l’enfance et de ses marasmes que du monde adulte et de la question du déracinement.

L’autrice nous parle de sa tendre enfance, de son rapport avec sa mère et de sa quête d’identité liée aussi à ses origines japonaises. Une vie qui se déroule entre deux mondes et qui va voir toutes ses nuances s’éclaircir avec le temps et l’apprentissage. Curieuse, vivifiante et pleine de vie, la jeune Camille va alors petit à petit ouvrir les yeux sur un monde qui lui échappe encore : celui des émotions et des rêves. L’oeuvre, qui ne manque pas d’originalité, est traversée par une gestion des thématiques et des ruptures de genres qui forcent l’admiration : en quelques pages, par exemple, nous passons de la douceur mélancolique d’un conte « Kodama Myoto », qui parle de la notion de couple et du destin, à la difficile représentation du racisme à l’école.

Mon premier rêve en japonais montre à quel point l’imaginaire, notamment enfantin, peut avoir des répercussions sur chacun : c’est une construction personnelle, qui n’est jamais neutre, florissante, chromatique et qui influe autant sur la réalité que sur notre propension à rêver ou à cauchemarder. Sans forcément comparer les deux œuvres ni jumeler les thématiques, Mon premier rêve en japonais fait parfois penser à A Monster Calls de Patrick Ness (adapté au cinéma par Juan Antonio Bayona) dans ce que cela dit sur notre capacité à scruter la réalité par le biais des chemins de traverse que sont les contes. C’est à travers l’art et la lecture de conte japonais que la jeune Camille va à la fois nouer des liens infinis avec sa mère mais aussi s’évader, se connaitre et s’inventer tout un décorum fantastique qui pousse à la création imaginaire (la peur ou le réconfort) et à la découverte d’émotion.

L’imaginaire est un temple qui n’a pas forcément de rationalité, mais qui a ses propres raisons : d’où le paradoxe. D’où aussi le choix de l’autrice de varier les traits et les couleurs, nous faisant passer des saynètes du quotidien familial au dessin naturaliste, au contour crayonné et simple, mais toujours porteur d’une réelle rigueur pour passer aux tableaux colorés et sensoriels et aux planches romanesques à l’ampleur tragique liés aux contes lus par la mère de Camille. Contes qui permettent au récit de respirer et d’offrir au lecteur de véritables morceaux de poésie tout en en apprenant plus sur la jeune Camille, mais aussi sur la mère de jeune fille. Car même si le récit reste à hauteur d’enfant, il n’en oublie pas le monde adulte et ses fêlures comme en atteste ce très beau personnage de la mère.

Les contes japonais ou même l’apprentissage des kanjis par Camille est aussi une manière pour sa mère de renouer avec ses origines, de sentir de nouveaux l’effluve d’une vie passée qui lui manque et de ne pas oublier qui elle est réellement afin de faire partager à sa fille une partie d’elle-même. C’est donc à travers ce récit, qui pourrait s’avérer programmatique (sans jamais l’être), structuré entre les rêves et le quotidien, que Camille Royer, avec un certain talent, nous questionne et nous touche sur les questions de filiation et d’origine, de construction et d’imaginaire. L’enfance et le récit initiatique sont des genres qui ont été passés en revue dans bien des œuvres, et pourtant la jeune autrice arrive à tirer son épingle du jeu par son regard espiègle sur l’âge tendre.

Mon premier rêve en japonais, Camille Royer
Futuropolis, aout 2019, 154 pages

Ici ou ailleurs, Guy Delisle et Jean Echenoz se mettent mutuellement en valeur

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Rencontre entre deux artistes qui réussissent à se mettre mutuellement en valeur. Ce qui les a rapprochés ? Des récits situés en Corée du Nord et leur rencontre à Marseille pour un festival en 2018.

Le minimalisme scrupuleux et précis de l’écrivain Jean Echenoz trouve ici un écho aussi inattendu que réussi au travers du dessin de Guy Delisle. Jean Echenoz, c’est un style unique et raffiné, qui a trouvé son public, malheureusement un peu confidentiel. Son premier roman (Le méridien de Greenwich) date de 1979. Depuis, il en est à 17 aux Éditions de Minuit, un gage de qualité et d’originalité. Parmi ses réussites, on peut citer Lac (1989), Je m’en vais (1999), Des éclairs (2010) et 14 (2012).

Quant à Guy Delisle, il est bien connu des amateurs de BD, du moins ceux qui ne se contentent pas des séries franco-belges, des mangas ou des comics. Connu pour Pyongyang (2003) qui montre le régime nord-coréen de l’intérieur, il a aussi à son palmarès Shenzen (2002), ainsi que Chroniques birmanes (2007) et Chroniques de Jérusalem (2011). Sa façon de témoigner de l’ambiance d’un pays après y avoir séjourné pour s’en imprégner, en comprendre les tenants et aboutissants, fait de lui un incontournable. Pour autant, je ne suis pas en admiration devant son style de dessin, avec notamment une façon de bâcler les personnages parce qu’il a trop à dire. A vrai dire, ça tombe plutôt bien, car ici nulle trace de personnage. Certainement en accord avec Jean Echenoz et l’éditeur, il se contente de présenter des sites. Pas n’importe lesquels, ceux qui l’ont inspiré à la lecture des romans de l’écrivain.

Choix artistiques

Il faut dire que l’œuvre de Jean Echenoz regorge de passages où des lieux précis sont situés, notamment dans Paris. Voilà une caractéristique de sa façon de faire, qu’il explique au début de son texte introductif (qu’on retrouve sur la quatrième de couverture :

« Quand on écrit des romans, ce n’est pas tout de jouer avec les personnages : il faut aussi, et avant tout, penser aux décors. »

Cette phrase est particulièrement révélatrice du l’état d’esprit de Jean Echenoz écrivain, surtout quand il avoue jouer avec ses personnages. D’ailleurs, il ne se contente pas de jouer avec les personnages, il joue aussi (avec bonheur) avec la langue française. En choisissant des extraits se rapportant à des lieux précis (pari osé), l’ouvrage en fait la tranquille démonstration. Petit aperçu :

Rue Madame-de-Sanzillon

« Il se rendait deux fois par mois rue Madame-de-Sanzillon, ouvrait la boîte, rien ne se trouvait jamais dedans que des prospectus tassés par une main hâtive et mal rémunérée. »

L’Équipée malaise p. 55

Rue Lavoisier

« Une très jolie fille rousse traversait le boulevard avec un sac à dos, ah non c’est un bébé, tiens, puis un café désert s’offrait rue Lavoisier. »

Lac p. 44

Rue Jules-Moulet

« Un supplément de panique gagne la foule en marche lorsque la basilique se décapsule, sa coupole expulsée s’éparpillant sur la Sécurité sociale de la rue Jules-Moulet. »

Nous trois p. 62

Saint-Brieuc

« Ayant replié ces matériaux dans leur étui, il démarra puis manœuvra, regagna la route nationale et roula jusqu’à Saint-Brieuc. Son véhicule garé dans le centre-ville près du marché couvert, Katsner dîna d’un couscous impérial chez un des Maghrébins qui se concurrencent du côté de l’ancienne gare puis il trouva une chambre dans un hôtel peu étoilé face à la nouvelle. »

Les Grandes Blondes p. 13

Jean Echenoz, un style personnel

Ces extraits montrent que pour apprécier le style de Jean Echenoz, il faut une lecture attentive. Sinon, on passe à côté de petites merveilles. Qu’est-ce que cette nouvelle à la fin du dernier extrait ? La nouvelle gare bien sûr. Quant à la basilique qui se décapsule rue Jules-Moulet, j’imagine (pure conjecture) un jeu de lumières au moment du coucher de soleil. Seule vérification possible : lire Nous trois. On remarque aussi un style particulièrement fluide et donc une connivence amusée avec le lecteur. Le plaisir d’écrire entraîne le plaisir de lire. Et puisque ces extraits laissent le lecteur potentiel sur sa faim, ajoutons que chez Echenoz, les intrigues ne sont pas du tout négligées au profit du style. Généralement, elles prennent de l’épaisseur au fil des chapitres. Des romans plutôt courts, sans un poil de graisse. On peut leur reprocher un manque de puissance, mais certainement pas un excès de légèreté.

L’approche de Guy Delisle

Chaque extrait figure sur une page de gauche. En regard (page de droite), on trouve un dessin de Guy Delisle montrant le lieu évoqué. Il s’agit d’une vue représentative du site, choisie selon son inspiration, sans personnage ni véhicule, avec un dessin au crayon et sans règle, avec comme unique couleur un bleu assez clair qui souligne les jeux d’ombre. Le dessin est assez précis et donne une très bonne idée du lieu. L’ensemble est vraiment agréable et permet au lecteur de s’immerger dans une atmosphère, tout en lui laissant une part de liberté puisque libre à lui (elle) d’imaginer l’ambiance avec de l’animation. A noter que l’album commence et s’achève par la rue de Rivoli (rue incontournable du centre, longeant le Louvre). Sans doute l’endroit le plus susceptible d’être reconnu par des lecteurs. Chacun est donc libre d’y venir avec ses propres impressions.

Inclassable

Par contre, attention, l’ouvrage reste difficilement classable et à mon avis ne peut absolument pas être considéré comme une BD. A mon avis, le mieux est de le classer dans la catégorie des beaux livres (idée cadeau). L’Association (maison d’édition) justifie ici parfaitement son appellation en formant le duo Echenoz/Delisle pour un ouvrage qui sort des sentiers battus.

Ici ou ailleurs, Jean Echenoz / Guy Delisle
L’Association, août 2019, 88 pages 

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