« Transperceneige : Extinctions » : aux origines…

Jean-Marc Rochette et Matz remontent aux origines du Snowpiercer – notamment aperçu chez Bong Joon-ho. Des groupuscules verts clandestins réagissent à l’écocide en planifiant attentats et attaques nucléaires : l’homme est un cancer dont il faut expurger la terre.

La menace écologique, climatique ou nucléaire est devenue, au fil des années, l’une des préoccupations majeures de l’industrie du divertissement. Ces derniers mois, HBO a proposé Chernobyl, une mini-série en cinq épisodes revenant sur le désastre atomique soviétique. À peu près au même moment, Glénat publiait Le Dernier refuge et Les Adieux du rhinocéros, où l’accent était mis sur le respect et la survie des espèces animales. Bien avant ces propositions, Soleil vert, Mad Max, La Route, Akira, Je suis une légende ou Les Fils de l’homme ont ensemencé, à l’écrit ou sur écran, l’imaginaire collectif.

Extrait de « Transperceneige : Extinctions », visible sur le site de l’éditeur.

Transperceneige s’inscrit sans conteste dans cette lignée grossissant à vue d’œil. Les admirateurs de Bong Joon-ho se souviennent certainement d’un train lancé à toute vitesse à travers un décor post-apocalyptique, ultime refuge d’une humanité résiduelle après que la terre a été transformé en enfer. Dans une bande dessinée dominée par les teintes sombres et aux planches hachurées, Jean-Marc Rochette et Matz prennent le parti de raconter la genèse du Transperceneige, projet fou – mais ô combien rationnel – d’un riche industriel chinois cherchant à s’affranchir de la fin du monde.

Le contexte de cette bande dessinée ne surprendra personne. La terre est surpeuplée, au bout de ses ressources et bien en peine de se renouveler. Deux groupuscules écologistes radicaux vont s’unir pour en accélérer la destruction en vue de la purger des hommes : les « Wrathers », qui commettent des attentats ciblés contre les adversaires de l’environnement (la World Global Petroleum and Gas Corporation, par exemple), et les « Apocalypsters », qui ont acheté des milliers d’hectares en Amazonie où ils préparent le piratage des centrales nucléaires du monde entier et le déclenchement d’une catastrophe en chaîne d’ampleur biblique. « La terre est ravagée par un mal qui semble incurable : l’humanité. »

Ce cher M. Zheng

Un troisième pôle concentrera l’attention du lecteur. M. Zheng est un multimilliardaire philanthrope et révolutionnaire. Obsédé par le survivalisme, il a inventé un moteur autonome à propulsion perpétuelle qu’il a intégré à une arche de Noé 2.0 : un train à grande vitesse pouvant emprunter tous les réseaux ferrés et comportant des centaines de wagons où sont stockés les animaux et les plantes du monde entier, les ADN et profils génétiques de tout être vivant, mais aussi toute la mémoire de l’humanité – brevets scientifiques, inventions, œuvres d’art, etc. Il lance un concours visant à sélectionner ceux qui, parmi les hommes, auront la chance d’obtenir une place dans ce bunker sur rails.

Il faut dire que l’heure n’est plus à l’attentisme. En quelques cases, Jean-Marc Rochette et Matz nous montrent la montée des eaux vidant les villes côtières et entraînant des vagues de réfugiés climatiques, puis nous expliquent que ces derniers occasionnent de nombreux problèmes dans certaines régions du monde désormais appelées à demeurer en état de surpopulation, avec tous les problèmes de logement, d’hygiène et d’approvisionnement en eau et en nourriture que cela suppose. Au niveau géopolitique, les tensions militaires et la compétition pour le contrôle des ressources naturelles n’en sont que plus exacerbées. Les « Preppers » tentent de se prémunir en s’organisant. La terre est devenue un monde de bunkers et de nourriture lyophilisée.

Bien entendu, les intrigues entourant les trois groupes (« Wrathers », « Apocalypsters », M. Zheng) ont des frontières mouvantes. Le rapprochement entre les deux mouvements écologistes radicaux donnent lieu à des états d’âme prévisibles dès lors qu’il s’agit, ni plus ni moins, d’annihiler l’espèce humaine. Une tentative de sabordage irriguera par ailleurs la fin de ce volume. La représentation des « Apocalypsters » ne manque quant à elle pas de sel : en exploitant une fortune issue de la finance spéculative, cette communauté terroriste de défense environnementale s’est acheté les services d’une armée d’ingénieurs, de techniciens et d’informaticiens, mais se range néanmoins tout entière derrière l’opinion d’un guide spirituel pour prendre ses décisions. Les « Apocalypsters » invoquent volontiers Gaïa et expriment sans gêne le regret de ne pas pouvoir passer à la postérité après avoir détruit l’humanité (il n’y aura plus personne pour écrire leurs « exploits » dans les livres d’histoire).

Jean-Marc Rochette et Matz, coscénaristes, manient à la fois la justesse descriptive (l’intérieur des groupuscules terroristes, les réfugiés climatiques, les répercussions géopolitiques, le survivalisme, la recrudescence des croyances pseudo-religieuses dans pareils contextes, etc.) et l’ironie, qui frappe des « Apocalypsters » fanatiques et rendus au dernier degré de l’absurde. Transperceneige : Extinctions n’en est que plus appréciable, malgré certaines intrigues bâclées (la romance) ou quelque peu fléchées (la candidature au train de M. Zheng, la trahison).

Transperceneige : Extinctions, Jean-Marc Rochette et Matz
Casterman, mai 2019, 96 pages

3.5