Mon premier rêve en japonais de Camille Royer : mélancolie de l’imaginaire

Mon premier rêve en japonais de Camille Royer livre une belle partition : entre des rêveries fantastiques et le récit initiatique du quotidien de la très jeune Camille, cette bande dessinée est un doux écrin qui parle autant de l’enfance et de ses marasmes que du monde adulte et de la question du déracinement.

L’autrice nous parle de sa tendre enfance, de son rapport avec sa mère et de sa quête d’identité liée aussi à ses origines japonaises. Une vie qui se déroule entre deux mondes et qui va voir toutes ses nuances s’éclaircir avec le temps et l’apprentissage. Curieuse, vivifiante et pleine de vie, la jeune Camille va alors petit à petit ouvrir les yeux sur un monde qui lui échappe encore : celui des émotions et des rêves. L’oeuvre, qui ne manque pas d’originalité, est traversée par une gestion des thématiques et des ruptures de genres qui forcent l’admiration : en quelques pages, par exemple, nous passons de la douceur mélancolique d’un conte « Kodama Myoto », qui parle de la notion de couple et du destin, à la difficile représentation du racisme à l’école.

Mon premier rêve en japonais montre à quel point l’imaginaire, notamment enfantin, peut avoir des répercussions sur chacun : c’est une construction personnelle, qui n’est jamais neutre, florissante, chromatique et qui influe autant sur la réalité que sur notre propension à rêver ou à cauchemarder. Sans forcément comparer les deux œuvres ni jumeler les thématiques, Mon premier rêve en japonais fait parfois penser à A Monster Calls de Patrick Ness (adapté au cinéma par Juan Antonio Bayona) dans ce que cela dit sur notre capacité à scruter la réalité par le biais des chemins de traverse que sont les contes. C’est à travers l’art et la lecture de conte japonais que la jeune Camille va à la fois nouer des liens infinis avec sa mère mais aussi s’évader, se connaitre et s’inventer tout un décorum fantastique qui pousse à la création imaginaire (la peur ou le réconfort) et à la découverte d’émotion.

L’imaginaire est un temple qui n’a pas forcément de rationalité, mais qui a ses propres raisons : d’où le paradoxe. D’où aussi le choix de l’autrice de varier les traits et les couleurs, nous faisant passer des saynètes du quotidien familial au dessin naturaliste, au contour crayonné et simple, mais toujours porteur d’une réelle rigueur pour passer aux tableaux colorés et sensoriels et aux planches romanesques à l’ampleur tragique liés aux contes lus par la mère de Camille. Contes qui permettent au récit de respirer et d’offrir au lecteur de véritables morceaux de poésie tout en en apprenant plus sur la jeune Camille, mais aussi sur la mère de jeune fille. Car même si le récit reste à hauteur d’enfant, il n’en oublie pas le monde adulte et ses fêlures comme en atteste ce très beau personnage de la mère.

Les contes japonais ou même l’apprentissage des kanjis par Camille est aussi une manière pour sa mère de renouer avec ses origines, de sentir de nouveaux l’effluve d’une vie passée qui lui manque et de ne pas oublier qui elle est réellement afin de faire partager à sa fille une partie d’elle-même. C’est donc à travers ce récit, qui pourrait s’avérer programmatique (sans jamais l’être), structuré entre les rêves et le quotidien, que Camille Royer, avec un certain talent, nous questionne et nous touche sur les questions de filiation et d’origine, de construction et d’imaginaire. L’enfance et le récit initiatique sont des genres qui ont été passés en revue dans bien des œuvres, et pourtant la jeune autrice arrive à tirer son épingle du jeu par son regard espiègle sur l’âge tendre.

Mon premier rêve en japonais, Camille Royer
Futuropolis, aout 2019, 154 pages

Festival

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