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Jeanne de Bruno Dumont : le cinema droit dans les yeux

Avec Jeanne Bruno Dumont poursuit son exploration des mots de Charles Peguy entamée deux ans plus tôt avec Jeannette, l’enfance de Jeanne D’arc.

La vie de Jeanne

Elle a le regard fier, fiévreux, sublime mais surtout fort. On sent bien qu’elle ne va rien lâcher. Elle ne va rien laisser transparaître de son être profond. De sa foi aussi. Pour l’incarner, Bruno Dumont a choisi une enfant. Son corps encore si petit apparaît pourtant plus solide que les hommes qui l’entourent. Dans un magnifique plan qu’il étire longuement il la regarde d’en-haut, surplombant son armure et son armée (chorégraphiée plus loin) sans oublier aussi de s’attarder sur le ciel magnifique au-dessus d’elle. Car c’est vers lui qu’elle est tout entière tournée. Autre chose s’élève dans ce plan central : la voix de Christophe qui a ponctué le film de chansons. Elles sont à elles seules l’image du film : une voix forte, mais aussi fragile, aiguë, trébuchante. Elle dit le doute, la peur et la sentence aussi dans une autre scène étrange, bancale où Christophe passe de voix à corps. Jeanne est condamnée mais demeure pour Dumont triomphante.

Une voix s’élève

Les hommes à ses côtés ressemblent à des pantins tantôt vulgaires tantôt grotesques. Bruno Dumont a fait de nouveau appel pour les incarner (et là le mot prend tout son sens) à des acteurs non professionnels, des « gueules », des dictions, des petits théâtres à eux seuls. Les personnages, ou plutôt les hommes ici, sont tout juste bons à exécuter des métiers qu’ils ont à peine choisis. Et quand la foi les guide ils la desservent en la tordant à leur image imparfaite. Dumont mêle ici la solennité et la rigueur de ses premiers films, on pense notamment à Camille Claudel, à la forme de grotesque hybride qu’il a adopté depuis P’tit Quinquin. Cela fait de Jeanne une œuvre à la fois âpre et lumineuse toujours sur le point de s’effondrer sur l’autel du foireux. Cependant, elle garde, comme son interprète principale Lise Leplat-Prudhomme, une ligne de conduite impénétrable. Une œuvre et un un être devant lesquelles il faut croire car s’échiner à vouloir les faire plier l’une et l’autre (à la fois l’œuvre et le personnage dont elle s’empare) paraît bien vain. Il y a donc une radicalité et une rigidité qui font de Jeanne une œuvre singulière que Dumont nous invite sans cesse à regarder droit dans les yeux.

Jeanne : Bande annonce

Jeanne : Fiche technique

Réalisateur : Bruno Dumont
Scénario : Bruno Dumont d’après l’oeuvre de Charles Péguy
Interprètes : Lise Leplat-Prudhomme, Benoit Robail, Alains Desjacques …
Photographie : David Chambille
Montage : Basile Belhiri, Bruno Dumont
Compositeur : Christophe
Société de production :  3D Productions, Les films du Losange
Distributeur : Les films du Losange
Genre : Drame historique
Durée : 138 minutes
Date de sortie : 11 septembre 2019

France – 2018

3.5

Fête de Famille : être à la même table que mes inconnus de voisins de siège

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Voir un film en salles, c’est quoi ? C’est tout d’abord confronter ses propres émotions à celles de parfaits inconnus. Et si cela n’a déjà rien de facile parfois, il en est d’autant plus question lorsqu’un personnage renvoie à l’être que nous sommes et que notre voisin ne comprend pas. Analyse de Fête de Famille, de Cédric Kahn au travers de sa réception en salles.

Nous n’estimons pas assez la valeur et l’importance de l’expérience à part entière qu’est la salle de cinéma. Il nous faut attendre des sorties annulées et des ovations distinguées en l’une d’elles pour s’en rappeler. Pourtant, ce que nous oublions, c’est qu’une salle revêt un statut double et capital, qui se révèle encore davantage lors d’une avant-première. En effet, en son sein, nous devenons tout d’abord une petite armée de testeurs curieux, entre les mains desquels un artiste place son nouveau-né. Un nouveau-né dont nous allons orienter le premier souffle avec nos réactions avant la césarienne de sa sortie officielle. Deuxièmement, la salle nous fait un don impalpable, immatériel. Celui d’émotions décuplées par une salle obscure qui multiplie les conditions optimales pour forger le réceptacle que nous sommes à ce moment-là. Mais, la salle, c’est avant tout transformer une expérience solitaire (voir une œuvre) en expérience commune. Petite analyse au travers de l’inattendu Une Fête de Famille, de (et avec) Cédric Kahn.

Mardi 03 septembre. La salle est pleine à craquer, les retardataires se pressent, les invités s’impatientent et l’équipe du film entre en piste. Nous, nous sommes au deuxième rang. Nous l’avouons, nous venons avant tout pour admirer deux actrices immenses (dont nous tairons les noms, en tout cas pour le moment…) du film. Film dont nous ne savons pas grand-chose, dont nous attendons une réunion familiale en bonne et due forme, avec ses coups de gueule, ses éclats de rire et ses mots tantôt pudiques, tantôt enflammés. Un repas français dans les clous en somme… Mais, déjà, les quelques mots prononcés en amont de la projection par Emmanuelle Bercot nous interpellent et remettent en question nos attentes. Elle évoque son personnage en insistant sur le fait que, malgré les apparences, il lui apparaît comme une évidence qu’il est le plus lucide du groupe. Noir, ouverture du portail de la maison de famille, début du film…

Notre but, ici, n’est pas vraiment de vous présenter le film, ou même de vous livrer notre avis à son égard. Nous ressentons plutôt le besoin de coucher quelques phrases imparfaites sur ce qui a rendu cette séance comme une des plus déstabilisantes pour nous à ce jour. Et cela ne tenait pas exactement à ce que la toile nous livrait, mais bien à sa réception au sein de cette salle pleine.

Le film est dur. Le film est violent. Le film est aiguisé et déborde du vitriol qu’on garde normalement sous clé. Il est surtout porté par un monstre de cinéma nommé Emmanuelle Bercot, qui y incarne Claire, personnage central dont les failles sont exposées en plein air. Claire parle, rit, et pleure très fort, tout simplement car Claire souffre très fort… Son émotivité est à l’image de la violence de la société, dont la famille est ici la plus juste des allégories, qui ne la comprend pas. Livrer un personnage tel que Claire à une salle, qui, par définition, est un lieu qui rassemble tout un tas d’inconnus à la vie, au passé, aux blessures et au caractère parfois diamétralement opposés, c’est livrer l’intime de quelqu’un de « malade » (même si cela nous irrite d’utiliser ce mot si souvent détourné de son sens propre…) à une société sans concession.

Voir ce film en salle c’est donc, de manière personnelle, être en larmes, mais avoir à sa droite un spectateur pris d’un fou rire qui nous semble sans fin. Cette situation, en l’espace d’une heure quarante, se reproduit plusieurs fois, mais atteint son apothéose lors d’une scène centrale où Claire, à bout de force, à bout de nerfs et de souffrance, se met à se taper violemment la tête sur la table. Deux options s’offrent alors à notre esprit en sortant de la salle. Etre saisi par une peur inexplicable et indomptable, ou prendre le recul nécessaire pour considérer l’expérience comme « privilégiée », et dont seul le septième art qui se vit en salle a le secret…

Parce que oui, en effet, il est de prime abord effrayant, en quittant l’avant-première, de réaliser que l’œuvre sera, et ce dès le lendemain, délivrée à un public national, lorsque l’on sait qu’elle nous a tant bouleversée, tandis qu’elle a provoqué les rires chez une majorité. C’est comprendre que, ce qu’il s’est passé dans la salle, a lieu tous les jours, dans une rue ou dans l’autre. Je parle par-là de l’incompréhension d’une majorité face à des individus qui affrontent une souffrance psychologique qu’ils ne connaissent pas, ou qui est en tout cas différente de la leur. Mais, est-ce vraiment là quelque chose de dangereux ? Peut-être pas tant que ça…

Effectivement, les réactions que suscite le film peuvent aussi être vues comme une merveilleuse réponse à l’incompréhension évoquée. Et si, et nous espérons juste de le croire, le film n’était justement pas un moyen d’interroger notre propre proximité, ou distance, avec ce que nous avons devant les yeux ? Un moyen d’interroger, soit nos rires, soit nos pleurs ? De se demander pourquoi mon voisin a agi de cette manière pendant la projection, et moi de telle autre…

Analyser tout ceci avec autant d’interrogation, c’est comprendre que, parfois, il est bon de constater qu’une œuvre filmique ne vise pas tant à dépeindre le regard et le positionnement de l’auteur, que le nôtre. Il nous semble que là réside aussi le caractère unique et précieux de l’expérience des salles obscures. Pour appuyer cela, nous conclurons avec les quelques mots d’une des principales intéressées, dont nous tairons le nom, mais qui a tant su nous apaiser suite à cette séance, « Nous vivons tous les films par le prisme de qui nous sommes et de ce que nous avons vécu.
Dieu merci nous ne ressemblons à aucun de nos voisins de sièges dans les rangs des salles de cinéma et c’est ça qui est beau.
Il y a autant de manières de recevoir les films que d’êtres qui les regardent. ­[…]  Un jour, devant un autre film, un spectateur pleurera devant quelque chose qui vous fait rire. Et vous n’aurez tort ni l’un ni l’autre.
Ainsi va la vie ainsi vont nos émotions devant les écrans de cinéma. ».

L’Étrange Festival 2019 : Le drame prend plusieurs visages dans Knives and Skin et Gwen, le conte macabre Koko-di Koko-da et le road movie Lillian

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Alors qu’on approche de la fin, l’Étrange Festival montre son visage en affirmant ses thématiques autour de la masculinité toxique et de l’émancipation féminine. Knives and Skin, Koko-di Koko-da, Lillian et Gwen, développent des portraits de personnages qui s’enferment dans l’aliénation où hommes et femmes se blessent sans savoir communiquer.

Knives and Skin, Jennifer Reeder, 2019 : L’histoire n’est pas nouvelle, et à notre époque elle en est presque tristement banale. Celle d’une jeune femme qui paie les frais d’une attente masculine insistante et intransigeante qui ne comprend pas le non, ou le rejette avec violence. Elle ne veut pas aller jusqu’au bout avec ce garçon, il l’abandonne donc en plein milieu de la nuit et Carolyn disparaîtra.

Sorte de Laura Palmer moderne, victime d’une Amérique hypocrite et faussement puritaine, l’histoire de Knives and Skin est déjà vue. On pense d’ailleurs fortement à Twin Peaks tant son ombre plane sur le film de Jennifer Reeder jusque dans son ambiance qui vire vers le songe onirique. Malheureusement, la comparaison s’arrête là car jamais le récit n’arrivera à trouver la finesse dans cette chronique adolescente poussive où tous les malheurs du monde et les situations les plus malaisantes arrivent aux mêmes groupes de personnes. A trop forcer le trait, Reeder tombe dans un misérabilisme antipathique qui certes cherche la nuance, mais ne trouve jamais la subtilité. Le film ne juge pas, et c’est sa vraie force, mais son pathos plombant tend à virer au ridicule à force d’aller toujours plus loin. Alors certains personnages arriveront à sortir du lot et se montrer vaguement attachants, mais à trop vouloir en dire et trop chercher à dénoncer Knives and Skin survole beaucoup de ses sujets. Le casting surnage comme il peut au milieu de tout ça, mais les acteurs sont parfois handicapés par l’écriture qui ne semble jamais vraiment savoir quel ton aborder. Reste une réalisation léchée, notamment la sublime photographie, mais là encore ampoulée par une mise en scène poseuse et excessive qui accentue le caractère irréel et factice d’une histoire qui tend pourtant à vouloir dénoncer des vérités. Knives and Skin se perd dans sa propre démarche et loupe sa cible, se transformant en raté assez gênant.

Koko-di Koko-da, Johannes Nyholm, 2019 : Réalisateur suédois qui est particulièrement friand du mélange entre l’animation et les prises de vues réelles dans ses projets, et de son folklore natal, Johannes Nyholm s’est composé une filmographie en forme de recueil de contes, où une certaine naïveté enfantine se confronte à la cruauté du monde adulte. Prenant les airs d’une comptine entêtante, son Koko-di Koko-da s’impose comme son idée très spécifique d’un jour sans fin.

Comme le réalisateur l’a expliqué lui-même lors de sa présentation du film, la violence et la noirceur qui émanent de son Koko-di Koko-da a un but qui se veut cathartique. Une sorte de thérapie par le mal qui ne cache pas totalement ses cartes dans un film concept pas aussi cryptique qu’il le voudrait ou qu’il le devrait. On voit vite où le film veut en venir et il base son concept sur des fondations fragiles, surtout qu’il a trop tendance à venir enfoncer des portes ouvertes avec ses interludes animés qui viennent expliquer quelque chose déjà pourtant compris par le spectateur. A l’image de son auteur qui nous donne les clés de compréhension avant même le lancement de son film, on sent constamment la volonté de nous prendre par la main dans une démarche paradoxale. Une démarche qui va essayer de mêler la radicalité de l’approche tout en restant parfaitement accessible sur le fond. La sauce ne prend pas, surtout que même sur sa violence Koko-di Koko-da n’ose jamais franchir la limite bien sage qu’il s’est posée. Même si son folklore a un aspect fascinant et que la mise en scène possède quelques jolies trouvailles quand il s’agit de faire grimper la tension, il reste relativement inconséquent dans son message et sa façon de le transmettre. On reste devant une histoire déjà vue de deuil familial, où un couple doit se retrouver en affrontant la douleur et l’horreur de la perte. Un conte trop simpliste pour correspondre à un public adulte mais trop macabre pour être abordé par un plus jeune, et comme il ne trouve jamais sa voie il risque aussi de ne pas trouver son public.

Lillian, Andreas Horvath, 2019 : Présenté cette année au Festival de Cannes à la Quinzaine des réalisateurs, Lillian avait fait une certaine sensation. Premier long métrage de fiction pour Andreas Horvath qui s’est jusqu’ici fait connaître pour ses documentaires, il a voulu pour ce premier film s’intéresser à une histoire vraie. Celle d’une émigrante Russe dans les années 20 qui a voulu retourner dans son pays à pieds, partant de New York pour rejoindre l’Alaska et traverser le Détroit de Béring. Un périple incroyable dont la jeune femme ne revint jamais car elle disparut sans laisser de trace.

Déjà passionnant par son histoire, Andreas Horvath aurait très bien pu se contenter de cela pour en faire son film, mais il est clair qu’en voyant Lillian, on n’est pas en face d’une œuvre qui cherche la facilité. Actualisant le récit qui se passe désormais de nos jours, Horvath va signer une chronique à la radicalité étonnante tant Lillian cherche à créer l’inconfort. De la composition particulière de ses plans à son mutisme quasi-constant en passant par sa bande son presque surannée, le film de Horvath navigue plus dans les eaux du docu-fiction pour signer un regard pénétrant sur l’Amérique profonde post-Trump. Le parcours du personnage, même si central, deviendra presque la toile de fond de ses rencontres menaçantes dans un pays aliénant qui s’érige sur ses mises en garde et s’impose en vaste territoire hostile où l’humanité se fera rare. Lillian est un personnage presque extraterrestre, le film nous renvoie d’ailleurs souvent au Under the Skin de Jonathan Glazer dans l’âpreté de sa forme et la particularité de son regard, où l’on suit dans les deux cas une femme perdue dans une terre qui la rejette et les persécute. On se retrouve face à une œuvre extrêmement politique, où l’Amérique n’est plus la terre d’opportunités à laquelle on cherche à accéder mais un pays dangereux que l’on tente de fuir. Pertinent et actuel, Lillian en devient une œuvre thématique passionnante mais aussi un voyage sensoriel assez saisissant dont il est juste dommage que la froideur du regard documentaire étouffe les émotions. Horvath en oublie parfois son récit au profit de son propos, ce qui privilégie l’aspect universel de son œuvre mais en occulte parfois le côté humain, ce qui s’avère dommage pour une film qui passe autant de temps à les observer. Mais on reste quand même face à une intrigante et belle proposition de cinéma.

Gwen, William McGregor, 2018 : Ridiculement baptisé La terre des oubliés en français, Gwen se veut être un film dans la mouvance du récent The Witch de Robert Eggers. Malheureusement il n’en aura jamais la force ni la radicalité, car même s’il parvient à raconter une histoire loin d’être inintéressante, il rate nombre de ses effets.

Se focalisant intégralement sur le point de vue de son personnage principal, qui prête son nom au titre, Gwen est un film qui se veut volontairement cryptique et trompeur dans son approche et sa forme. Dans une société et une époque où les femmes étaient mise de côté, et où les enfants n’avaient pas leur mot à dire quant à leur destin, on se retrouve à parcourir le film à côté d’une adolescente qui se retrouve prise entre les secrets de sa mère et l’hostilité des villageois qu’elle ne comprend pas. Pendant la majeure partie de son récit, Gwen va jouer de cette ignorance pour nous perdre entre des interrogations aux accents fantastiques et une approche plus terre-à-terre sur une famille persécutée pour qu’une compagnie minière puisse racheter ses terres. Où, encore une fois, la cruauté masculine érige un besoin de domination dont les femmes paient souvent le prix. Le problème est qu’on évente assez tôt le vrai du faux et on se retrouve à comprendre plus rapidement les enjeux du récit que sa protagoniste, ce qui fait que le film perd très vite de sa substance. De plus, ses tentatives horrifiques n’en deviennent que plus grossières et s’apparentent juste à des passages inertes juste là pour voguer sur le sensationnalisme. C’est d’autant plus dommage car cela compose le plus gros du film et ne sert que de cache-misère pour voiler la maigreur de son fil narratif. Que ce soit l’histoire d’un père absent, les prémisses d’une romance non développée, etc, Gwen lance beaucoup de pistes qui n’iront nulle part et se composent de personnages relativement vides. Seule la mère sera vraiment développée car même Gwen reste une spectatrice passive et souvent dépassée. Ce qui souligne bien la dureté du contexte et de la conclusion du film, mais qui reste un argument narratif assez pauvre car Gwen est incapable d’apporter autre chose que ce regard. On le devance souvent et il n’a pas suffisant de matière pour vraiment nous retourner.

Point Limite de Lumet : Au commencement était le logos

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Connu du grand public depuis le succès de son premier long-métrage, Douze hommes en colère (1957), Sidney Lumet réalise en 1964 la plus grande des tragédies de l’âge atomique, à savoir Point Limite. Une œuvre majeure, pourtant longtemps snobée et minimisée, qu’il convient de (re)découvrir dès aujourd’hui.

Synopsis : La défaillance d’un minuscule transistor provoque l’alarme au Strategic Air Command où sont surveillés les mouvements de tous les avions du monde. Cette défaillance fait croire à l’existence d’un engin non identifié. Une escadrille de bombardiers atomiques est envoyée en direction de Moscou.

Le cauchemar peut-il devenir réalité ? La disparition de l’humanité, par le simple fait de l’Homme, est-elle vraisemblable ? Durant la guerre froide, pour pallier cette éventualité, la primauté était faite à la “dissuasion” nucléaire : la crainte de représailles doit prévenir tout passage à l’acte, le discours de la peur est censé garantir le statu quo et, par la même occasion, l’avenir de l’Homme. Seulement, comme rien n’est plus irrationnel que la peur, la possibilité de voir le “statu quo” voler en éclat n’a rien d’utopique, comme nous le rappelle par ailleurs la crise des fusées de Cuba de 1962. C’est bien pour cela que Sidney Lumet fait débuter Point Limite par une scène onirique au symbolisme évident : dans une arène politique où ne résonne plus que la voix des armes, la voie des larmes n’est jamais très loin. Dans un monde où l’on reste sourd à la raison, la mort ne s’esquive jamais éternellement. 

Cinéaste politique s’il en est, Sidney Lumet aura mis son cinéma au service d’une vision progressiste du monde, condamnant de film en film l’oppression sous toutes ses formes (la peine de mort dans Douze hommes en colère, l’autoritarisme dans La Colline des hommes perdus, etc.). Lorsque survint la Crise de Cuba, il s’empara tout de suite du sujet pour rappeler que le risque d’une guerre nucléaire est réel et ne doit surtout pas être minimisé : le pire ne s’évite pas toujours, il faut en prendre conscience avant de se laisser enfermer dans une logique guerrière absurde, tel un torero dans l’arène…

 Malheureusement pour lui, sa voix peinera à se faire entendre : au même moment, Stanley Kubrick aborde également la question de la bombe nucléaire, en réalisant Docteur Folamour pour le compte de la Columbia Pictures. Même si le rapport entre les deux projets est ténu, il est suffisant pour faire réagir le puissant studio qui intente immédiatement un procès. Le film de Lumet sortira tardivement et dans l’indifférence générale. La bombe cinématographique tant voulue vient de se transformer en pétard mouillé.

Bien sûr, la réhabilitation s’impose, d’autant plus que l’œuvre en question s’avère bien plus complexe qu’il n’y paraît. Car, contrairement à ce que le contexte historique peut laisser entendre, Point Limite interroge moins l’attitude des superpuissances durant la guerre froide que le délitement progressif de nos propres civilisations, et notamment de notre culture politicienne. Derrière le danger incarné par la bombe nucléaire, se cache en effet un mal beaucoup plus abstrait et profond que le préambule caractérise très bien

Loin d’être anodines, ces séquences résument le propos de Lumet tout en octroyant au film sa dimension symbolique : le personnage de Miss Wolfe, séduite par le scénario apocalyptique qui lui est décrit, incarne ce nihilisme qui a fini par s’infiltrer dans les coulisses mêmes du pouvoir. La gifle qu’elle reçoit ne la fait pas uniquement sortir du récit, elle résume la position d’un cinéaste qui refuse de voir les valeurs humanistes être sacrifiées sur l’autel d’une quelconque idéologie : “Je ne suis pas de votre espèce”, lui assénera Walter Matthau. En effet, l’humain est encore de ce monde, mais pour combien de temps ? 

Outre son aptitude à se jouer des genres (mélangeant thriller minimaliste et enjeu diplomatique), Point Limite diffuse un sous-texte allégorique qui le rend infiniment estimable : c’est la place de l’humanisme qui est questionnée, c’est le logos qui est mis à l’épreuve. Le scénario – signé par l’excellent Walter Bernstein – nous le montre très bien : plus on avance dans le récit, plus le risque de catastrophe nucléaire est grandissant, plus l’Homme semble défaillant et impuissant. C’est le renoncement de l’individu à être ce qu’il est, qui rend la crise possible : nous n’avons plus d’emprise sur les machines (un simple court-circuit suffit à entraîner le monde au bord du chaos), ou sur les protocoles que nous avons créés (une fois le “fail-safe point” atteint, les pilotes coupent les transmissions et ne sont plus que des robots exécutant leur tâche). La grande force de Point Limite sera de transformer la guerre froide en théâtre allégorique pour fustiger cette culture de la “dissuasion” qui remplace celle de la “persuasion”, c’est-à-dire celle où l’Homme a encore son mot à dire… 

Ainsi, de tous les films de Lumet, Point Limite est sans doute celui qui accorde le plus d’importance au “langage”. Subtilement, d’ailleurs, la mise en scène nous le fait comprendre en faisant basculer le récit dans un univers huis clos dès que la crise s’annonce : alors qu’une “mauvaise information” est transmise aux bombardiers, on s’enfonce dans les sous-sols de la Maison-Blanche, dans un bunker souterrain, entre les quatre murs d’un minuscule bureau privé de fenêtre. Voilà, en l’espace de quelques plans, comment le cinéaste matérialise à l’écran le piège dans lequel les hommes viennent de s’enfermer ! L’action étant rejetée en hors-champ, on comprend alors que seule la parole peut éventuellement empêcher le désastre : il va falloir “persuader” son interlocuteur de sa bonne foi, il va falloir surtout rompre avec le langage “dissuasif” pour laisser exprimer celui de la raison humaine.

Seulement, dans un monde qui ressemble de plus en plus à celui de Miss Wolfe, avec sa paranoïa débordante et son culte de la machine, il est bien difficile de faire entendre raison. La parole, pour qu’elle soit entendue, doit déjà se frayer un chemin entre les différents obstacles qui se dressent devant elle : dans Point Limite, les discussions sont rarement directes et les interférences nombreuses (on communique via un interprète, un téléphone, un écran, etc.). L’autre, d’ailleurs, devient un interlocuteur dématérialisé, comme le symbolise très bien le téléphone rouge qui se substitue au président soviétique. Et lorsque la parole circule, nous dit Lumet, elle est bien souvent mal comprise : le président des Etats-Unis ne parvient pas à convaincre ses propres pilotes, tandis que ses généraux ne peuvent gagner la confiance de leurs homologues soviétiques.

Avec peu de moyens, et sans recourir au “spectaculaire”, Point Limite nous laisse voir la vision saisissante d’un monde où la politique internationale est réduite à un dialogue de sourds. Une image va tout remarquablement illustrer son propos, celle où l’état-major américain observe impuissant l’avancée des avions sur l’écran : tandis que le mécanisme d’intimidation s’exécute froidement, l’Homme est relégué au rang de simple spectateur. Lorsque celui-ci peut enfin prendre la parole, à travers la figure du président incarnée par Henry Fonda, la conciliation prend le pas sur la folie guerrière : les individus se comprennent et peuvent négocier leur survie. Ce qui n’est plus le cas dans un monde où résonne seulement le discours dissuasif, prôné notamment par Lyndon Johnson. Les dernières images du film, qui font clairement allusion à son spot de campagne, vont d’ailleurs illustrer sa rhétorique guerrière : le décompte annonce l’imminence de la bombe. Le silence, qui s’ensuit, viendra définitivement clore tout débat.

Point Limite : bande-annonce

Point Limite : fiche technique

Titre : Point limite
Réalisation : Sidney Lumet
Scénario : Walter Bernstein d’après Eugene Burdick et Harvey Wheeler
Production : Sidney Lumet, Max E. Youngstein et Charles H. Maguire
Photographie : Gerald Hirschfeld
Montage : Ralph Rosenblum
Genre : Drame, thriller
Durée : 112 minutes
Date de sortie : 1964

USA – 1964

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4.5

« Apocalypse Now Final Cut » : un chef-d’œuvre aux dimensions nouvelles

Restauré, remonté et redimensionné, Apocalypse Now revient sur grand écran et en vidéo dans une version 4K Ultra HD. Pour la première fois, le négatif original a été scanné : il a fallu presque une année entière pour « nettoyer » les quelque 300 000 plans du film.

La réputation d’Apocalypse Now n’est plus à faire : film de la démesure et de la folie, il fut tout autant commenté pour ses qualités intrinsèques que pour la mythologie entourant sa production. Dans un article consacré aux tournages cauchemardesques, voici ce que nous en disions : « C’est un peu l’archétype du genre. L’équipe du film dut affronter une jungle grondante, construire un village entier, composer avec des plateaux philippins balayés par les typhons et faire face à des problèmes d’alcool et de drogues. Dennis Hopper, constamment ivre ou sous l’emprise de substances neurotoxiques, arrêta de se laver pour mieux entrer dans son personnage. Le tournage débuta avant même que le script ne soit achevé, avec tous les aléas que cela comporte. La police débarqua un jour sur le plateau parce que de véritables cadavres humains furent employés – à son insu ! – par le chef décorateur, dans le camp du colonel Kurtz. Marlon Brando, peu préparé, quasi obèse et physiquement aux abois, se montra financièrement exigeant. Harvey Keitel fut hâtivement évincé et remplacé par Martin Sheen, qui fut lui-même temporairement écarté en raison d’une crise cardiaque. Francis Ford Coppola, contraint d’investir des fonds personnels, devint paranoïaque, menaça à plusieurs reprises de se suicider et perdit durant le tournage une bonne quarantaine de kilos. Le dictateur Ferdinand Edralin Marcos apporta une aide logistique à l’équipe du film, ce qui impliqua notamment de repeindre les hélicoptères de l’armée philippine, souvent réquisitionnés, avant et après chaque prise de vues. Le montage lui-même fut titanesque et s’étendit sur plusieurs années. Le tournage d’Apocalypse Now appartient désormais à la légende. Rebaptisé Apocalypse When ? par une presse sarcastique, ce chef-d’œuvre follement ambitieux aura mis sens dessus dessous un réalisateur émérite, des comédiens stars et des techniciens éprouvés. »

Ces événements ont fait l’objet d’un making-of devenu fameux et réalisé par Eleanor Coppola, la femme de Francis. On le trouve en deux versions (commentée ou non) dans les bonus de cette édition. Mais les images de Madame n’éclairent pas à leur juste mesure celles de Monsieur. Se (re)plonger dans Apocalypse Now prend aujourd’hui un sens particulier. Parce qu’on est frappé par la modernité de la narration. Parce qu’on a appréhendé ce que fut le Vietnam dans la longue histoire militaire états-unienne, notamment grâce à des historiens et essayistes comme Howard Zinn ou David Halberstam. Parce qu’on a étudié par le menu la symbolique de cette contre-odyssée, de cette remontée du fleuve au bout de laquelle Willard se substitue à Kurtz. Il y a aussi ces séquences à couper le souffle : Martin Sheen (réellement) dans un état second dans une chambre d’hôtel, l’attaque des hélicoptères rythmée par la « Chevauchée des Walkyries », la découverte du campement du colonel Kurtz… On voit les Américains chercher à recréer au Vietnam un bout de leur patrie, à coups de bière et de surf et ce, tout en instaurant un enfer permanent dans ce petit pays d’Extrême-Orient. On redécouvre des tirades mémorables, dont la célèbre « J’aime l’odeur du napalm au petit matin ». Mais surtout, on perçoit la dualité des hommes, portée à incandescence : vouloir être ici et là-bas en même temps, finir premier de West Point avant d’être pourchassé dans le cadre d’une mission militaire secrète, supprimer de prétendus agents doubles, être à la fois « celui qui tue et celui qui aime », remplacer sous des prétextes fallacieux les Français dans une entreprise coloniale ou semi-coloniale, etc. Apocalypse Now est un film total, ultime, dont la description ne saurait faire l’économie de superlatifs rendus ridicules à force d’insistance.

RESTAURATION & BONUS

Pour cette restauration, la technologie Dolby Vision® a été employée. Cela se ressent notamment quand on examine le travail effectué sur les couleurs, particulièrement vives. Les plans sont léchés et la comparaison visuelle rendue possible grâce à un bonus (la scène des hélicoptères vue à travers le temps) nous rappelle à quel point les images furent bonifiées par les différentes entreprises de restauration. La bande-son a quant à elle été mixée en Dolby Atmos® et constitue une authentique prouesse. Rarement une œuvre aura été si immersive et conditionnée par son expérience sonore. On note toutefois, en guise de bémols, quelques pulsations dans l’image et de rares scories dans le mouvement. Pour Coppola, en tout cas, cela ne fait pas un pli : « Le film n’a jamais été aussi beau à voir et à entendre. »

Les bonus sont tellement nombreux qu’il est difficile de les passer tous en revue. Heart of Darkness, le making-of d’Eleanor Coppola, permet de prendre le pouls du tournage, de revenir sur les relations difficiles avec Marlon Brando, d’avoir quelques anecdotes sur les Italiens du plateau ou sur la fameuse scène de Martin Sheen dans la chambre d’hôtel. Au-delà du processus créatif, c’est une ambiance électrique, mais pleine d’émulation, qui transparaît.

Les longues conversations avec Steven Soderbergh, Martin Sheen et John Milius, les images d’archives inédites, la scène non conservée de l’embarcation aux singes, des scènes coupées et additionnelles, la destruction du camp de Kurtz sous forme de générique de fin, des explications sur le montage titanesque (trois cents kilomètres de pellicule, des montages superposés, une année de travail sur la seule séquence de l’attaque des hélicoptères…) accompagnent le film de Francis Ford Coppola et jettent une lumière profuse sur ses conditions de réalisation.

Fiche Pathé : Apocalypse Now

Bande-annonce : Apocalypse Now Final Cut

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5

Deux Moi, mais un demi-film pour le nouveau Cédric Klapisch

Deux Moi, le nouveau film de Cédric Klapisch est la dernière version d’une œuvre toujours bien installée dans un contexte social et sociétal de son temps. Les états d’âme de Rémy et Mélanie nous laissent cependant davantage sur le bord du chemin que pour ses précédents métrages, car trop englués dans du convenu et de l’anecdotique, malgré une mise en scène toujours aussi précise.

Synopsis Rémy et Mélanie ont trente ans et vivent dans le même quartier à Paris. Elle multiplie les rendez-vous ratés sur les réseaux sociaux pendant qu’il peine à faire une rencontre. Tous les deux victimes de cette solitude des grandes villes, à l’époque hyper connectée où l’on pense pourtant que se rencontrer devrait être plus simple… Deux individus, deux parcours. Sans le savoir, ils empruntent deux routes qui les mèneront dans une même direction… celle d’une histoire amour ?

Nous finirons ensemble

Une pléthore de films très regardables sort cette semaine sur nos écrans. Deux Moi de Cédric Klapisch fait partie de ces films que l’on n’a pas envie de louper. On passe toujours un bon moment avec un film du cinéaste. S’il est un peu raté, au moins on se sera diverti, il y a toujours de l’humour et des sentiments glorieux. Et s’il n’est pas raté, alors on est vraiment content d’avoir vu un vrai bon film.

Deux Moi est un de ces films qu’on est content d’avoir vu. Suffisamment drôle même si insuffisamment réussi. Dès la première minute, l’issue du film est écrite . Rémy (François Civil, affable) et Mélanie (romantique Ana Girardot) sont deux trentenaires en proie à la solitude urbaine. Ils sont voisins, partent aux mêmes heures, rentrent aux mêmes heures par la même rame de la même ligne de métro, et se croisent tous les jours sans jamais se voir. Le dispositif permet de tenir en haleine le spectateur qui souhaite quand même savoir où, quand et comment l’inévitable rencontre aura lieu.

Cédric Klapisch est un bon faiseur. Il sait en particulier intégrer son histoire dans une enveloppe sociétale toujours ancrée à l’époque, ce qui la rend moins passe-partout qu’un autre scénario similaire. Ici par exemple, les affres existentielles du protagoniste semblent être déclenchées par une situation professionnelle délétère. Travaillant dans l’entrepôt d’une grande firme sans doute multinationale qu’Amazon n’aurait pas reniée, Rémy voit ses collègues être remplacés par des robots. Cette déshumanisation du travail est d’une actualité criante, tout comme, dans un tout autre registre, Mélanie qui découvre la déshumanisation de l’amour qu’on trouve désormais au bout de son téléphone portable, avec les sites de rencontre cités d’ailleurs à foison et de manière suspecte dans le film, ainsi que la désillusion qui va avec.

Les deux personnages sont en mal-être et consultent « quelqu’un », chacun de son côté. Cette partie du film est la moins agréable de toutes, tant ces séances de psy à rallonge enfoncent les portes ouvertes (Il faut deux Moi pour faire un Nous, Il faut d’abord s’aimer soi-même pour pouvoir trouver l’amour, ce genre de choses) et ne rendent pas vraiment service, ni à la psychanalyse ni à la psychothérapie. Elles prennent une place trop centrale dans le film qui n’est pas un film du genre psy (on pense à Jimmy P. de Desplechin ou au Dangerous Method de David Cronenberg), au détriment de scènes qui montreraient davantage cette solitude urbaine autrement que par de petits clips de quelques secondes de l’un ou l’autre marchant dans la rue ou sans sommeil dans leur lit. C’est cette succession de scènes qui ne va jamais complètement au fond des choses qui fait la faiblesse du film, comme en témoigne l’histoire du chaton, recueilli directement de Chacun cherche son chat ; un clin d’œil sympathique mais qui ne fait pas vraiment bouger les lignes du récit.

Malgré un casting all-star, Klapisch n’arrive pas à sortir le film d’une sorte de morosité, bien au-delà de la mélancolie que le sujet du film porte déjà intrinsèquement. Mais il est vrai que les comédiens de second rôle sont tous de formidables acteurs plutôt de comédie, et en ce qui concerne Camille Cottin en particulier, le rôle de psychanalyste ne lui colle pas à la peau d’une manière naturelle. François Berléand en revanche profite de son expérience plus variée, et Simon Abkarian tire vraiment son épingle du jeu avec ce personnage de l’épicier de quartier fédérateur sans jamais perdre la bosse du business. Quant à François Civil et Ana Girardot, ils personnifient plutôt bien ces trentenaires entre deux vies, déjà en dehors de la sphère familiale originelle, mais pas encore intégrés dans la leur propre. Perdus, voire hagards, leurs personnages traversent le film avec une tristesse assez crédible.

Deux Moi pêche pour être trop convenu et sans surprise. Mais Klapisch connaît suffisamment la musique pour captiver le spectateur avec une mise en scène précise, un décor parisien plus vrai que nature, comme à son habitude d’ailleurs, des dialogues assez drôles, et somme toute un film qu’on est finalement assez content d’avoir vu.

Deux Moi – Bande annonce

Deux Moi – Fiche technique

Réalisateur : Cédric Klapisch
Scénario : Cédric Klapisch, Santiago Amigorena
Interprétation : François Civil (Rémy Pelletier), Ana Girardot (Mélanie Brunet), Camille Cottin (La psy de Mélanie), François Berléand (J.B. Meyer, le psy de Rémy), Simon Abkarian (Mansour), Eye Haidara (Djena), Rebecca Marder (Capucine ), Pierre Niney (Mathieu Bernard), Zinedine Soualem (Le pharmacien), Paul Hamy (Steevy), Marie Bunel (La mère de Rémy), Patrick d’Assumçao (Le père de Rémy)
Photographie : Elodie Tahtane
Montage : Valentin Féron
Musique : Loïk Dury, Christophe Minck
Producteurs : Cédric Klapisch, Bruno Lévy
Maisons de production : Ce qui me meut
Distribution : StudioCanal
Durée : 110 min.
Genre : Comédie, Drame
Date de sortie : 11 Septembre 2019
France – 2019

Note des lecteurs1 Note
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The Rookie saison 1 : Nathan Fillion prend l’uniforme

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Après le succès de la série Castle, Nathan Fillion, son acteur principal, voulait surfer sur la vague de la série policière peu originale mais dotée d’un fort capital sympathie. Et cela va donner The Rookie.

Comme l’indique son titre, la série va s’intéresser à des « bleus », de nouvelles recrues de la LAPD, la police de Los Angeles. Il y a la première de la classe, Lucy Chen (interprétée par Melissa O’Neil, que l’on avait déjà vue dans la série Dark Matter), le « fils-à-papa » Jackson West (Titus Makin) et surtout l’improbable quarantenaire en reconversion, John Nolan (Nathan Fillion). The Rookie nous propose donc de suivre, pratiquement au quotidien, la formation sur le terrain de ces trois apprentis-policiers. A chacun d’entre eux est affecté un formateur. La série va donc prendre la forme d’un récit choral, suivant pas moins de six personnages principaux et une panoplie de personnages secondaires qui vont tous, au fil des épisodes, prendre de l’épaisseur.

Parmi les réussites de The Rookie, il y a le personnage de Tim Bradford (Eric Winter), le formateur de Lucy Chen. Personnage sévère et exigeant, il emploie une méthode de formation qui peut paraître brutale mais s’avère souvent payante. Petit à petit, on découvre en lui une autre facette, plus personnelle et émouvante. Le personnage se révèle plus humain, tiraillé par une douleur morale liée à son mariage. Il paraît aussi de plus en plus comme un homme de confiance, très engagé dans son travail, dont il a vraiment une conception humaine.

C’est d’ailleurs là un des credo de la série : montrer comment le travail de flic a un impact sur la vie quotidienne des policiers, et inversement. Dans cette série, les policiers sont des êtres humains comme les autres, avec leurs soucis qu’ils ne peuvent pas toujours laisser derrière eux. Talia Bishop (Afton Williamson), la formatrice de Nolan, en fait l’expérience avec un problème familial (pour ne prendre qu’un exemple parmi d’autres). Il en va de même pour l’intraitable sergent Grey.

L’une des qualités de The Rookie réside aussi dans sa volonté de montrer le fonctionnement de la police dans les actes les plus quotidiens. Les personnages principaux étant en formation, nous découvrons avec eux l’ensemble des règlements qui régissent l’action policière. Depuis les tonnes de paperasses à remplir jusqu’aux conditions encadrant les courses-poursuites, tout y passe. Y compris les cas les plus complexes, lorsqu’un policier tue un suspect, ou qu’un contrat est lancé dans le milieu criminel pour abattre un flic (ce qui, heureusement, ne doit pas arriver tous les jours).

Les policiers sont aussi confrontés à des excentriques et des marginaux de tout ordre. Et la série ne nous cache pas les limites des interventions policières, les agents étant parfois obligés d’agir à contrecœur pour participer à l’expulsion d’une mère de famille. L’application de la loi n’empêche pas d’éprouver un sentiment d’injustice qui pousse à se questionner sur ces mêmes lois et leurs intentions.

L’un des intérêts de la série est aussi de multiplier les situations : de la simple infraction au code de la route jusqu’à l’évasion de plusieurs prisonniers, en passant par le bioterrorisme ou les problèmes de voisinage, tout y passe, du plus grave au plus anecdotique.

Action, humour, drame et une certaine volonté (certes limitée) d’authenticité : tout cela contribue à faire de The Rookie une série sympathique et un honnête divertissement, à défaut d’être follement originale. Et si les audiences ne sont pas au niveau des espérances, la série est quand même renouvelée pour une deuxième saison (qui se fera sans une des actrices principales, Afton Williamson, qui interprète Talia Bishop).

The Rookie : bande annonce

The Rookie : fiche technique

Créateur : Alexi Hawley
Réalisation : Michael Goi, Greg Beeman…
Scénario : Inda Craig-Galvan, Frederick Kotto…
Interprètes : Nathan Fillion (John Nolan), Titus Makin Jr (Jackson West), Melissa O’Neil (Lucy Chen), Alyssa Diaz (Angela Lopez), Afton Williamson (Talia Bishop), Eric Winter (Tim Bradford), Richard T. Jones (Sergent Grey), Mercedes Mason (Capitaine Andersen).
Musique : Jordan Gagne
Photographie : Alan Caso, Doug Emmett
Montage : Charissa Sanjarernsuithikul, Robert Ivison
Production : P. Todd Coe, Patrick McKee, llewellyn Wells, Michele Greco
Sociétés de production : eOne television, Perfectmon Pictures, ABC Studios
Société de distribution : ABC
Genre : policier
Nombre d’épisodes dans la saison 1 : 20
Durée d’un épisode : 42 minutes

Etats-Unis- 2018

Rencontre avec les comédiens de Tu mérites un amour : Anthony Bajon, Jérémie Laheurte, Djanis Bouzyani

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Pour la sortie de Tu mérites un amour, Le Mag du Ciné est parti à la rencontre de son casting et de son trio d’acteurs principaux : Anthony Bajon, Jérémie Laheurte, Djanis Bouzyani. Très différents dans leur personnage, les trois comédiens gardent un souvenir immense de ce tournage et font chacun leur tour, une vraie déclaration d’amour à leur réalisatrice, Hafsia Herzi.

Bravo à tous les 3 pour la spontanéité avec laquelle vous jouez dans ce film. À vous trois, vous interprétez chacun un des visages de l’amour, comment vous vous êtes préparés chacun à vos rôles, qu’est ce qui vous a plu dans vos personnages ? 

Jérémie Laheurte – Moi je sais qu’Hafsia a commencé à me parler du scénario en me demandant aussi mes expériences en ce qui concerne les relations amoureuses, les chagrins d’amour donc ça a commencé par des discussions. C’était intéressant parce qu’en fonction de ce qu’on a vécu, c’est bien de jouer l’autre partie. On a tous vécu une situation voire plusieurs dans ce film et du coup après on peut se positionner dans la victime ou l’agresseur.

Anthony Bajon – Ce qui m’a plu dans mon personnage c’est que j’ai pu m’identifier très très vite à lui, parce que c’est quelqu’un de très romantique, c’est une boule de sensibilité.

J.L. – À la fin de l’année on a prévu de lui faire tatouer cette expression (rires)

A.B. – C’est sûr que c’était beaucoup plus facile pour moi parce c’était facile de m’identifier à ça, c’était agréable pour moi de jouer un personnage comme ça qui recherche juste une relation platonique, qui ne recherche rien de spécial, pas de sexe plutôt qu’un des autres personnages de cette nombreuses galerie qui veut juste du sexe, un truc de consommation.

Parce que par exemple jouer le personnage que joue Jérémie aurait été beaucoup plus compliqué ?

A.B. – Non non pas plus, lui est exactement comme moi, c’est un grand romantique aussi. Puis c’est aussi pour ça qu’on fait ce métier, on aime bien rentrer dans la peau de personnages qui nous ressemblent pas, de traits de caractère qui sont pas les nôtres. Mais du coup par rapport à ce personnage, j’étais content de pouvoir faire ça, quelque chose qui me ressemble à moi, et donc pouvoir le défendre d’autant plus.

Djanis Bouzyani – Mon personnage à moi m’a beaucoup plu parce que c’était une facette de l’amour beaucoup plus poétique mais pas poétique, niaise, limite un peu agressive. Il avait une sorte de romantisme que je n’avais jamais vu a cinéma, qu’il avait ce franc-parler, cette liberté, c’était un personnage très touchant pour moi. On voit pas ce genre de personnages, gay, maghrébin et qui a cette liberté, qui ne souffre pas, qui n’est pas dans la complainte, qui n’est pas en train de se cacher et vit pleinement sa vie. Il ne s’excuse pas d’être là et je trouve que c’est très beau à interpréter.

J.L. – Je dis souvent que je recherche la complexité d’un personnage dans les rôles que je veux faire et là c’est l’oppresseur mais la manière dont j’ai perçu le rôle c’est aussi lui qui souffre à la base. Il n’arrive pas à savoir ce qu’il veut, même quand il le sait, il n’arrive pas à s’y tenir et il fait de sa vie un fiasco après. Il ne veut pas juste la torturer, il se dit que lui aussi il a merdé mais n’arrive pas être en accord avec lui même. C’est cette complexité qui est intéressante.

Justement, l’amour c’est un sujet dont on parle tout le temps, qu’on montre partout, qu’on a vu et revu au cinéma. Qu’est ce que ce film apporte de plus pour vous ?

J.L.  – Le film n’essaie pas de traiter la blessure en fait, au contraire, c’est un film sur la guérison et c’est aussi une acceptation de se dire un truc un peu tabou quand on se fait quitter par quelqu’un « ah mais ça va passer, il n’y a pas mort d’hommes parce qu’il n’y a a pas maladie etc » mais en fait, si. C’est une maladie qui s’installe et qu’il faut traiter et tant qu’on a pas réussi à sortir ça de soir, ça peut nous pourrir le cœur et le cerveau durant des années. C’est un film sur ce processus de guérison avec beaucoup de lumière c’est aussi une manière de montrer aux gens que ça arrive à tout le monde et quand on a un cas de figure où on se dit « comment je me suis retrouvé là dedans, c’est pas possible, pourquoi je souffre autant, personne ne peut me comprendre », de voir que c’est une problématique universelle, on croit plus en la guérison et je trouve que c’est un bon aspect thérapeutique de ce film finalement. Pour le personnage de Djanis par exemple, je trouve que ces moments où vous savez on est en fin de guérison un peu et on fait des veillées avec nos amis qui restent avec toi pour que t’ailles mieux et je trouve que dans ce film là, t’as presque pas envie que ça s’arrête parce que finalement quand t’es soigné, tes potes ils retournent dans leur vie de tous les jours et toi tu reprends ta vie. Il y a un esprit de bande qui fait que t’as envie de rester dans cette zone là et c’est vraiment une réalité.

A.B. – Il y a aussi un truc au delà de l’aspect de la guérison etc, c’est aussi le portrait d’une jeune fille qui essaie de nager dans une jungle qui est celle de notre génération dans la manière d’avoir de l’amour, de l’appréhender, il y a aussi ça. Moi c’est ça le premier truc que je remarque qui est très juste et très abouti, c’est que c’est le portrait d’une génération, d’une jeune fille d’aujourd’hui avec la manière de consommer l’amour aujourd’hui, et je n’ai pas le souvenir qu’on ait vu ça au cinéma de manière aussi juste et sincère quoi.

D.B. – Je trouve que la manière de pourquoi c’est différent des autres films sur l’amour et la rupture c’est qu’elle l’a fait d’une manière où il n’y a pas de fausse pudeur. Tout est là, tout est déposé, toutes les étapes. Elle souffre mais elle n’est pas abattue parce qu’elle continue de vivre et elle est dans la recherche justement d’une certaine résilience et elle traverse plein d’étapes avec notamment le personnage d’Anthony. Après elle revient à ses travers avec le personnage de Jérémie et après il y a les moments qu’elle passe avec mon personnage qui donne aussi un autre aspect au film, qui le rend moins comme on a déjà vu où c’est que la dépression, que le mal et la fille reste chez elle, elle mange, elle grossit. Là, c’est pas ça, la vie continue et c’est ça qui est intéressant, ce film c’est la vie quoi. On dirait qu’il n’y avait pas de caméra, qu’on a juste mis là en train de vivre une situation. J’ai l’impression que si j’avais vu ce film en tant que spectateur, je ne me serai pas senti spectateur mais dans le film et c’est l’impression que j’ai eu quand je l’ai vu à Cannes la première fois : c’est une tranche de vie qui a été captée.

J.L. – D’ailleurs c’est ça qui me touche dans le film car les passions au cinéma c’est pas ce qui est le plus difficile de montrer mais les petits subtilités de la vie de tous les jours, les sentiments, ça c’est très difficile à faire et je trouve qu’elle a réussi ça avec brio.

De ce point de vue là, les conditions de tournage assez peu conventionnelles ont ajouté quelque chose en plus dans votre manière de jouer, vous avez senti un changement, ou c’était pareil ? 

A.B. – A chaque fois je dis la même chose mais dans la manière de faire le film, de le mettre en scène et pour nous, de le jouer, c’est très organique, il y a ce truc viscéral et de manière brute et authentique parce qu’effectivement les conditions de tournage étaient peu conventionnelles  et tout allait très vite donc il n’y avait pas le temps de faire de la psychologie ou d’intellectualiser quoique ce soit. Il fallait juste y aller, se jeter de la falaise, suivre Hafsia sans se poser de questions et le résultat montre que peut être on peut s’en sortir pour faire un bon film très loin de cette bourgeoisie du cinéma. C’est très kechichien aussi.

J.L. – De toute façon, oui, Hafsia ne cherche pas à intellectualiser le processus de jeu, de tournage, et c’est ce qui me plait aussi, c’est très instinctif et en fait, on sait où on doit aller. C’est un truc qui passe limite plus par le corps et c’est une concentration et une connexion entre les acteurs. Alors qu’au final, ça fait des films assez intellos.

D.B. – Il y a beaucoup de psychologie dans ce film alors qu’étrangement quand on était sur le tournage, c’était très instinctif, il n’y avait pas de place à beaucoup de psychologie. Un peu avant qu’on tourne je pense, je sais qu’elle m’a demandé de voir quelques films mais quand on tournait, c’était très rapide, très fluide. Elle cherchait à ce que ça reste frais et sincère et elle avait peur qu’en refaisant trop de fois, on perde un coté justement de la vie de tous les jours. A chaque fois, avant de dire « Action », je l’entendais jamais pratiquement parce qu’on parlait d’un truc juste avant et elle me pinçait discrètement dans le lit et ça c’était mon signal pour commencer à faire ma scène alors que 5 minutes avant elle m’avait parlé de quelles courses j’avais fait la veille. Elle pouvait me laisser parler pendant 10 minutes sur des choses qui n’avaient rien à voir avec le film, elle, elle savait que la technique était prête, ils avaient peut être un signal, moi je le savais pas et d’un coup dans le lit, elle me faisait un petit geste et je devais commencer. Ça m’a beaucoup aidé à ne pas stresser avant la scène, ne rien oublier.

J.L. – Puis elle nourrit énormément notre inconscient, on se parle beaucoup, on se parle des choses qu’on a vécues, elle nous fait part de ses expériences, on discute autour de ça. On a pas d’impression de préparer le rôle mais on est censés se nourrir d’histoires et tout mais après quand on en revient à la scène qu’on doit jouer, l’énergie qu’on a reçue, on la régurgite sans filtre.

C’est pas dangereux, vous n’avez pas eu peur de vous oublier un peu dans vos personnages et ne plus être dans le jeu mais de trop donner de vous même ?

J.L. – Non justement, c’est les joies de travailler avec une réalisatrice qui est si douée avec les acteurs et en qui on a autant confiance, parce que, pourtant moi je doute beaucoup de tout. Mais quand elle disait qu’on avait le plan, il y avait cette confiance qui faisait qu’on avait pas l’impression de se juger nous-mêmes en fait.

A.B. – Parce qu’elle est tellement précise, elle donne un cadre, elle le délimite de manière vraiment très disciplinaire et après, elle nous laisse une entière liberté là dedans ce qui fait que nous, on sait où on peut aller. On a des limites, on les définit mais en même temps, on se lâche à l’intérieur de ça. C’est hyper bizarre dit comme ça mais c’est super agréable pour nous, les acteurs.

J.L. – Toutes les petites paranos d’acteurs, on n’a pas le temps en fait. Dès qu’elles commencent à naître, on enchaîne la scène d’après et l’énergie reste. Elle nous parle en permanence.

D.B. – On n’a pas le temps d’être dans l’inquiétude ou l’analyse.

J.L. – Si elle voit qu’il y a une inquiétude qui ne va pas servir à la scène en fait, elle nous bascule dans une autre énergie sans qu’on s’en rende compte et d’être constamment manipulé comme ça, je trouve ça incroyable. Il y a très peu de metteurs en scène qui ont cette petite différence là et c’est de là que naît la confiance.

D.B. – Même ce qu’elle faisait avec l’équipe, c’est très surprenant parce que je n’ai plus de souvenir de l’équipe, où elle était placée, les caméras etc. Sur d’autres tournages, j’ai des souvenirs de la mise en place et tout, là, j’ai zéro souvenir.

J.L. – C’est vrai ce que tu dis parce qu’elle adapte la technique aux acteurs, ce qui n’est pas toujours le cas. Elle va dire à sa technique de se fondre dans le décor, même quand on a tourné chez elle un moment où c’était très petit, on n’avait pas de place et c’est pour ça aussi que pendant la scène on est montés si vite avec Anthony car on était vraiment les uns sur les autres. Elle arrive vraiment à fondre sa technique en leur disant de ne pas nous bloquer. Si à un moment par exemple, on n’entend pas très bien, jamais un ingé son va venir et nous dire de parler plus fort. Elle ne veut pas qu’on pense à ça, elle adapte tout autour et c’est incroyable.

A.B. – Après c’est une actrice qui devient metteur en scène donc elle connaît les contraintes avec les marques au sol, le niveau sonore, elle sait les galères que c’est sur un plateau et elle ne veut surtout pas ça pour ses acteurs. L’acteur sur ses tournages a une place prépondérante.

D.B. – Ce qu’on ressentait aussi quand on en parlait c’est que toute l’équipe technique était trop contente d’être là, très motivée, excitée à chaque scène. Je me souviens même quand on faisait les scènes dans la chambre et qu’elle disait qu’elle avait ce qu’elle voulait, ils étaient déçus que ça ne dure pas plus longtemps.

J.L. – Oui parce que c’est vraiment un terrain d’expérience où tout le monde peut tester des choses et on n’a pas envie que ça s’arrête. On aurait pu m’appeler trois jours par semaine comme ça pendant un an, j’aurais accepté.

D.B. – C’est un laboratoire. Ça me fait trop penser à Andy Warhol parce qu’il avait sa factory et il faisait des petits films et c’était limite comme ça parce qu’on a tourné chez lui (Jérémie Laheurte ; ndlr) , on a tourné chez Hafsia, on a tourné chez moi et c’était comme ça. On était entre nous, c’était des potes avec juste une caméra, mais je m’en souviens même pas. Et on testait des choses, tout en ayant le texte précis mais des manières de faire différentes. Elle a un truc fort aussi, c’est qu’elle ne va jamais diriger Anthony comme elle va me diriger ou Jérémie et ça je l’ai vu quand on a tourné avec Jérémie des scènes qui ne sont pas dans le film, elle avait des manières très différentes d’agir entre nous deux.

A.B. – Ce qu’il manque de dire aussi c’est qu’elle fonctionne différemment parce qu’elle n’a pas la même relation avec tout le monde. Elle le connait depuis tout petit donc forcément…

D.B. – Certes mais elle s’adapte quoi. Je pense qu’il y en a qui ont besoin de se sentir aimé pour sortir le meilleur, d’autres ont besoin d’être bousculé. Moi j’ai besoin qu’on me dise c’est ça ou rien et après ça me galvanise.

Et quand vous jouiez avec elle, vous arriviez à oublier que c’était son film ? 

D.B. – Bien sûr. J’ai vu beaucoup de films avec elle et je trouve que c’est l’un des films où elle joue le mieux, c’est impressionnant parce qu’elle n’avait aucun recul sur elle-même. Pour moi, c’est une leçon.

J.L – C’est ça, je me rappelle quand on tournait chez elle avec Anthony. Un moment, elle a toute une gestuelle avec ses cheveux, et à un moment donné, elle a fait sa scène, selon elle, elle pouvait faire mieux, elle a mal bougé ses cheveux et on est en train de jouer, d’un coup elle dit « attends je suis pas dedans, on recommence » Et en fait je me dis qu’elle arrive à se juger sans se mettre une parano d’acteurs, à diriger, à voir, c’est impressionnant.

A.B. – C’est la première fois que sur un film, je pense pas à comment il va sortir, à la pression. C’est la première fois que j’y vais limite en claquettes en me disant que de toute façon on va tourner, ça va être cool après on va manger un morceau ensemble, on va rigoler. Alors que souvent sur les tournages on arrive la boule au ventre parce qu’on a envie de bien faire. Là aussi mais il y a vraiment un truc en plus qu’amène Hafsia et c’est marrant parce qu’elle a appelé sa boîte de production Les films de la bonne mère et en fait, c’est totalement symptomatique. C’est ça quoi elle est bienveillante et elle porte tout le monde.

D.B. – Je ne sais pas si c’est prétentieux de dire ça mais moi à aucun moment je me disais que les scènes n’allaient pas être bien parce que je savais qu’elle, à partir du moment où elle disait c’est bon, j’étais tellement rassuré.

J.L. – En fait, les projets qui naissent comme ça, il faut avoir une confiance et qu’elle soit basée sur juste un ressenti ou quelque chose de concret, il faut avoir une confiance pour s’engager comme ça et j’ai l’impression que tous, on ne savait pas l’issue de ce film mais on y est allés quoi. Tous on a eu la même réaction un peu quand on a su qu’on allait à Cannes, on était hyper fiers mais en même temps je me disais pas « oh c’est incroyable » parce que je pense que quand Hafsia m’a appelé et que j’ai accepté de faire le film, je me suis dit qu’elle allait aller loin. Je croyais en elle depuis le début.

D.B. – Moi aussi je croyais mais parfois je me disais des choses, elle me disait de redescendre. Je disais « ah trop cool, peut être qu’on va partir à Cannes et tout », elle me disait « écoute déjà si je le monte et qu’il sort un jour, c’est déjà bien. » Moi j’étais dans l’extase.

A.B. – C’est ça, ça correspond aussi à la manière dont a été fait le film c’est à dire l’incertitude. Elle savait pas vraiment où elle allait mais elle a essayé de le faire le mieux possible, elle savait pas si elle allait pouvoir le monter, trouver un distributeur, le faire financer. C’était très compliqué.

D.B. – C’est ça qui est impressionnant parce que sans ça, elle l’a fait alors qu’il y en a qui ont 2 millions et qui rechignent. Et tu sais, quand on est allés à Cannes, on était surtout contents pour elle parce qu’on avait vu tout ce qu’elle avait fait et on était tellement émus et heureux pour elle.

A.B. – C’est son succès, oui.

J.L. – Il y a des gens, quand t’es actrice, réalisatrice, qui disent « ah j’aimerais voir plus de films » mais en fait, le processus de la naissance d’un acteur et encore plus d’un metteur en scène, se fait sur des années et moi j’ai la certitude qu’on finit par être à l’endroit où on doit être et quand on pense comme ça, c’est une réalisatrice qui est très jeune et elle a déjà une autre carrière en parallèle et il faut le temps au temps pour arriver à des projets comme ça.

 

Enfance au cinéma : Pourquoi le cinéma d’animation n’est pas réservé aux enfants

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Certains clichés ont la vie dure. Malgré sa diversité folle, le cinéma d’animation reste pour beaucoup cantonné à servir un public d’enfants. Des préjugés persistants, contradictoires avec la réalité du milieu, qui se sont construits au-fur-et-à-mesure de l’histoire du 7ème art. Dans le cadre de notre cycle sur l’enfance, Le Mag du Ciné s’interroge sur ces idées-préconçues. Mais surtout, au-delà, entre Le Voyage de Chihiro, Les Tortues Ninja et Kirikou et la sorcière, qu’est-ce que cela raconte de nous ? Les adultes savent-ils encore rêver ?

« Non mais tu regardes des dessins-animés ? T’es un gamin ! ». Encore aujourd’hui, le cinéma d’animation souffre de remarques ridicules de la part de ses détracteurs et d’une déconsidération injustifiée. A la cérémonie des Césars, les récompenses pour les courts-métrages et longs-métrages sont donnés en même temps dans un temps très limité.. Les films d’animation ne seraient pas des films comme les autres.  Réservés uniquement aux enfants et ne seraient pas appropriés à regarder une fois le corps plus flétri. Avec cette attitude, un mépris d’un pan entier du 7ème art, de ses créateurs, et ses spectateurs. Alors posons-nous calmement : Dit-on des tableaux qu’ils sont pour les enfants ? Les tapisseries sont-elle juste pour les moins de 8 ans ? Pourquoi l’art du dessin en mouvement serait soudainement réservé à une partie du public ? Ce serait bien trop facile de taper sur les doigts des opposants et d’ignorer que ces préjugés ont une histoire. Petit bond dans le temps.

Du dessin qui devient animé

30 000 années auparavant, les premiers hommes dessinaient sur les parois rocheuses les animaux qu’ils chassaient et dont ils pouvaient avoir peur. La représentation à travers le dessin par l’homme de son environnement est intrinsèque à sa nature. Avant le cinéma d’animation, il y avait surtout les séries d’animation. Les premières, à destination d’un public familial, étaient inspirées des comic strips. Dès 1923, Walt Disney produit les Alice Comedies, aventures d’une jeune fille qui se retrouve dans un monde cartoonesque. Cette œuvre marquera la fondation du studio d’animation Disney, avant même la création de Mickey en 1928. Depuis, aux côtés de la Warner et des fameux Looney Tunes, le studio consacre une très grande partie de sa production d’animation à destination des enfants. Cependant, l’ensemble de la production d’animation du cinéma muet ne visait pas particulièrement les plus jeunes. A la même époque, plusieurs courts-métrages d’animation faisaient régulièrement référence à la violence, au sexe, aux drogues et à un vocabulaire injurieux. L’icône Betty Boop était même mise en image dans des scènes de nudité. C’est en 1933 que le code Hays, vient changer la donne. Code américain de censure, ce texte limitera fortement ce que les œuvres américaines seront capables de raconter. Par exemple, l’adultère n’avait pas le droit d’être justifié, les baisers de plus de trente secondes ne pouvaient être représentés à l’image. Les dessins animés seront les premiers à souffrir de cette censure. Ils resteront très longtemps cantonnés à diffuser des programmes consensuels, et donc plus à destination d’une audience infantile et familiale.

Un cinéma qui retrouve sa maturité

Chef d’œuvre technique de 1988 qui allie animation et prise de vues réelles, Qui veut la peau de Roger Rabbit sera un véritable pied de nez à cette censure. Adapté du roman Qui a censuré Roger Rabbit ? de Gari K.Wolf, le film raconte un monde où les Toons, personnages chers à nos dessins animés préférés, sont en réalité des personnes réelles et des acteurs. Un policier humain va devoir mener son enquête dans ce drôle de monde. En reprenant l’imagerie et les personnages des grands studios d’animation, le long-métrage de Robert Zemeckis oppose la violence et la sexualité à la folie cartoonesque de l’univers, normalement pieux des mondes animés. Jessica Rabbit, diva animée aux formes irréalistes, vient incarner un fantasme pour le héros. L’animation redevient un lieu de tous les possibles, prêt à s’adapter à l’imaginaire et aux rêves de ses spectateurs. Akira, film d’animation japonais, sorti la même année plongeait les spectateurs dans un monde violent où le chaos règne sur Tokyo. Mais alors pourquoi les préjugés ont la vie si dure qu’encore aujourd’hui les œuvres animées ne semblent destinées qu’aux enfants ? La grande partie des dessins animés qu’on a consommés plus jeunes devant la télé y sont pour quelque chose. Les Tortues Ninja, Transformers, Cosmocats. Toutes ces productions des années 80 partageaient un seul but : vendre des jouets. Sur le papier des comics books de Eastman et Laird dont ils sont tirés, les Tortues Ninja étaient bien plus sanglants qu’à l’écran. Dans une vidéo consacrée à toutes les productions Tortues Ninja, le vidéaste américain Nostalgia Critic part en quête du sens de la saga qu’il a tant aimée enfant. In fine, il réalise que sa quête n’a pas de sens et que l’ensemble des dessins animés Tortues Ninja ne répondaient qu’à un intérêt mercantile. Si les dessins animés peuvent rapporter des millions, l’industrie du jouet dérivé en rapporte des milliards. De plus, des chaînes françaises de divertissement comme Gulli ou Canal J à destination des enfants ont rempli leurs grilles de programme de dessins animés, souvent de qualité comme Oggy et les cafards, mais surtout moins chers que des productions en prise de vue réelle. Cette massive production de dessins animés qui a envahi nos écrans pendant des décennies a fortement invisibilisé la sortie d’œuvres d’animation plus singulières. Par-dessus tout, elle a surtout rendu encore plus implacable l’association entre enfance et animation.

De l’essor du contradictoire

L’émancipation de ces clichés commence drastiquement dans les années 90 à travers des dessins animés américains provocateurs et outranciers, notamment issus de MTV, comme South Park ou Beavis et Butthead. En 2000, South Park le film rentre dans le Guinness des records comme le film d’animation le plus obscène jamais réalisé avec plus de 221 actes de violence et 399 jurons. Qui peut dire que ces œuvres sont à destination des enfants ? Récemment en France, l’hilarante série Peepoodo, produit par Blackpills, pastichait les dessins animés pour enfants à travers une représentation extrêmement crue de la sexualité tout en conservant les mêmes codes esthétiques et graphiques que les productions pour plus jeunes. D’ailleurs South Park a usé de la même idée en reproduisant l’animation en volume, propre au collage d’enfants, grâce à un logiciel de synthèse. Reprendre des codes pour mieux les pervertir. L’animation est un moyen et non une fin en soi. « On regarde quoi, un policier ou un film d’animation ? » De fait, il n’y pas de choix à faire entre vouloir voir un film policier et un film d’animation. L’animation est un procédé, qui peut être mis au service de toutes les histoires. La science-fiction avec Paprika, l’aventure avec Là-Haut,  la comédie mélancolique avec Bojack Horseman, le genre super-héroïque avec la fable politique chez Pisconautas, Spiderman : into the spiderverse... La liste est longue. Le premier Kill Bill comporte une séquence entièrement animée sur la jeunesse de Cottonmouth, seulement car Tarantino pensait que c’était la bonne manière de raconter cette histoire. Mais si les remarques désobligeantes continuent, c’est qu’elles soulèvent un problème plus profond. Prenons la construction culturelle d’un individu. On arrête de regarder des dessins animés en grandissant pour se tourner vers du contenu à prise de vue réelle, comme si l’imaginaire débordant devait disparaître au profit de « la vraie vie pure et dure ». De là, est pointée du doigt une problématique sociétale, qui va bien au-delà du cinéma d’animation. En grandissant, nous devrions abandonner tout ce qui nous constituait en tant qu’enfant. Le cantonnement du cinéma d’animation à un public enfantin représente le rejet que font les adultes de leur jeunesse. Parce que les œuvres d’animation catalysent beaucoup de ce qui fait le sel d’un enfant : un imaginaire sans limite, des images dessinées pour aborder son environnement, la complexité du vécu derrière des traits de crayon, la poésie et la folie de rêves que des adultes ne font plus.

Le drame animé La jeune fille sans mains de Sébastien Laudenbach nous faisait suivre le périple onirique d’une jeune femme à mesure que les pointe de crayons dessinaient le récit sur l’écran. Film peint, La Passion Van Gogh a su mieux raconter l’artiste que n’importe quel documentaire ou film en « live action ». Pour comprendre le cinéma d’animation, il n’est pas bon de dissocier enfance et monde adulte. Dans sa sève même, cette forme d’art emprunte autant à la réalité fantasque des enfants qu’à la complexité des adultes. Et si l’animation appartenait à tous et pouvait concilier ces deux mondes qui n’auraient jamais dû être distincts ? Et si à l’image des Toons qui cohabitent avec les humains, l’animation n’était plus considérée comme antinomique à un cinéma mature ? Plus que n’importe quelle autre forme de cinéma, l’animation permet la force du double sens. En regardant Kirikou et la sorcière, l’enfant découvrira un sublime conte sur la bienveillance et le partage comme solution. L’adulte comprendra à travers l’histoire de Karaba, la métaphore d’un viol collectif et traumatique. Le récit prend alors un tout autre sens.

A chaque visionnage du Voyage de Chihiro, on découvre une nouvelle couche de complexité du génie de Miyazaki. En grandissant, l’œuvre prend de plus en plus de sens et s’enrichit. Elle qui était pourtant déjà sous nos yeux à 8 ans. En cela, l’animation est le genre qui vieillit le mieux. C’est nous qui vieillissons mal.

Donne-moi des ailes de Nicolas Vanier : un conte écologique funambule

A l’heure où s’étale sur grand écran une énième Fête de famille à la française, Nicolas Vanier revient avec les thèmes qui lui sont chers et offre à la nature la part qu’elle mérite au cinéma. Face à l’urgence écologique, l’engagement du réalisateur et ses belles images d’oies sauvages en plein vol valent le détour par les salles obscures.

Vol au-dessus d’une terre en danger

Il faut bien le confesser, se moquer de Nicolas Vanier et de ses petits films d’enfance à la Belle et Sébastien (1, 2 et 3) ou encore L’Ecole buissonnière, était un véritable plaisir. La naïveté apparente des projets servait de prétexte à une critique acerbe de produits bien trop calibrés pour être cinématographiquement intéressants. Or, aujourd’hui avec Donne-moi des ailes, même si l’ambition cinématographique n’est pas énorme, Nicolas Vanier offre un film aérien, sensible, bien que pétri de bons sentiments. Par chance, les personnages qui semblent très figés au départ évoluent et prennent, grâce à leurs interprètes, une véritable dimension. Pas tous, bien entendu, il ne faut pas trop pousser. Cependant, la manière dont Nicolas Vanier tente d’aborder la relation père-fils est plus complexe qu’il n’y paraît. La place de la mère s’écrit également au fur et à mesure et elle ne restera pas passive, à l’inverse de l’image que semblait nous offrir la bande annonce. Nicolas Vanier parle aussi d’enfance, puisque l’adolescent n’existe pas dans l’histoire vraie que raconte le film. Pour lui il s’agissait de parler de transmission et de s’indigner de la place prépondérante que prennent aujourd’hui les écrans dans la vie des plus jeunes. On peut s’émerveiller autrement nous dit Nicolas Vanier.

Rien ne surprend vraiment dans Donne-moi des ailes, mais ce qui compte c’est que tout est propice à la beauté. Passés les premiers obstacles, desquels le jeune Thomas (Louis Vazquez qui n’en fait jamais trop) va faire fi, le film se transforme en un long voyage aérien et léger où les oies sont maîtresses du ciel et de la caméra. L’expérience assez folle que mènent un père et son fils, soit sauver une espèce d’oies en voie de disparition à l’aide d’un ULM qui redessine leur parcours migratoire, valait bien un film. Le choix de montrer ce parcours en étant au plus proche des animaux, de leur capacité à s’adapter (même avec l’aide de l’humain qui les force à s’adapter quoi qu’il en soit en modifiant leurs modes de vie), à se battre contre leur propre fin, est passionnant.

L’avenir

Nicolas Vanier dit également quelque chose de l’enfance, de sa capacité à nous surprendre. Ainsi, ici Thomas transcende le combat de son père alors qu’il est présenté au départ comme un simple ado fan de jeux vidéos. Vanier tente d’aller au-delà des clichés, même si ça n’est pas complètement réussi. Il offre cependant une voix à une jeunesse capable de se passionner pour la terre qui l’entoure, pour son avenir et qui ne baisse pas les bras. En effet, plus d’un tiers des oiseaux européens a disparu, et Nicolas Vanier ne cesse de le rappeler chaque fois qu’il se présente à une avant-première. Car au-delà de l’acte artistique, filmer le vol des oiseaux au plus près, un projet fou mené lui aussi avec force par le réalisateur*, Donne-moi des ailes est aussi un acte militant.

De nombreuses voies existent pour le cinéma, il est une terre d’expérimentation, d’envies, de constructions. Nicolas Vanier l’a bien compris et il s’en sert pour tenter de délivrer des messages, mais sans les asséner à longueur de plans. Certes son film est un petit objet, mais c’est un objet funambule, élégant quand il vogue au plus près de la nature. Il l’offre dans un écrin, la sublime et tente de nous la faire sentir fragile, mais battante. Pas prête, du moins on l’espère, à déclarer forfait. Et l’enfance y est filmée de la même façon, comme un geste fou qui va jusqu’à l’épuisement. Mais un épuisement qui n’annonce que de nouveaux combats à venir, quand on se relève pour repartir à l’assaut.


*« Les conditions climatiques entrent en ligne de compte. Pas simplement le vent, mais aussi la pression. Les oiseaux ne volent pas à n’importe quelle heure de la journée. C’est le matin et le soir. Ce n’est pas nécessairement le meilleur moment pour nous. Le fait de voler dans des zones comme la Norvège est aussi plus difficile, parce qu’il y a énormément de courant et de contre-courant. À cela s’ajoute le fait qu’on avait un matériel assez lourd pour filmer sur les ULM. On ne pouvait pas fixer une caméra. On avait des problèmes stroboscopiques. Et on a une histoire à raconter, des raccords de lumière. C’est de loin le film le plus compliqué que j’ai réalisé, même si j’en ai tourné un à moins 55°C en Sibérie. », extrait d’une interview donnée à Paris-Normandie.


Petite aparté

Le film est inspiré de la vie et de l’expérience menée par Christian Moullec depuis 1995. Un autre film, célèbre, raconte l’histoire d’une jeune adolescente volant avec des oies, il s’agit de l’Envolée sauvage, sorti en 1996. Les deux films content donc une histoire similaire. Cependant, Nicolas Vanier adapte son propre livre, éponyme, sorti en 2019.


Donne-moi des ailes : Bande annonce

Donne-moi des ailes : Fiche technique

Réalisateur : Nicolas Vanier
Scénario : Mathieu Petit et Christian Moullec, adaptation de Nicolas Vanier et Lilou Fogli
Interprètes : Jean-Paul Rouve, Mélanie Doutez, Louis Vazquez, Dominique Pinon, Lilou Fogli
Photographie : Eric Guichard, Laurent Charbonnier
Montage : Raphaëlle Urtin
Sociétés de production : SND,  Radar Films, Canopée Production
Distributeur : SND Groupe M6
Durée : 113 minutes
Date de sortie : 9 octobre 2019

France – 2019

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Interview Hafsia Herzi : « un artiste doit être à l’écoute pour capturer des moments. »

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Hafsia Herzi a fait ses preuves en tant que réalisatrice en mai dernier sur la Croisette alors que Tu mérites un amour était présenté en séance spéciale à la Semaine de la Critique. Le film sort en salles aujourd’hui et Le Mag du Ciné l’a rencontrée pour parler du talent dont elle a fait preuve dans ce premier film.

J’imagine que vous en avez marre de l’entendre mais on pense beaucoup à Kechiche devant votre film, dans le naturel et la spontanéité qui en ressort et justement, c’est la première fois que vous dirigez des acteurs sur un long métrage, est ce que vous vous êtes inspirée de collaborations précédentes pour établir votre relation avec les acteurs ? 

J’en n’ai pas marre, c’est une bonne référence. (rires) Alors j’avais fait un court métrage il y a dix ans, et à l’époque, leur jeu avait été bien salué. Je pense que je me suis inspirée oui, je n’ai pas fait d’école de cinéma donc c’est vraiment toutes les expériences que j’ai pu avoir en tant qu’actrice qui m’ont inspirée. Et après en tant qu’actrice, on se connaît donc on sait comment on veut être dirigée donc c’est plus simple.

C’est marrant parce que justement les garçons (Anthony Bajon, Jérémie Laheurte, Djanis Bouzyani : ndlr) disaient que votre métier d’actrice faisait que vous arriviez à être très attentionnée sur le tournage, à faire oublier l’équipe technique, à vous mettre à leur place… 

C’est ça, à les comprendre, à les mettre en confiance. Un acteur s’il n’est pas en confiance, il arrivera pas à s’abandonner. Là en plus, c’est beaucoup de jeunes dont c’est la première fois. Il y en a qui débutent et même pour ceux qui ont déjà un peu d’expérience, c’est important de se sentir en confiance.

Et comment vous avez fait pour arriver à jouer comme ça sans direction d’acteurs du coup ?

L’expérience. Ça aurait été il y a dix ans, franchement je n’aurais pas pu. Puis la technique, le fait de se connaître aussi, de savoir à quel moment je me suis sentie sincère ou pas, d’essayer de ressentir, voir quand c’est fabriqué ou pas. Après j’ai écrit le rôle donc je savais comment j’avais envie qu’il soit joué.

Et qu’est ce que ça crée sur le plateau quand vous jouez avec les acteurs ? Est ce que vous oubliez que c’est votre film, vous êtes juste en partenaire de jeu ou alors en même temps vous êtes en évaluation permanente de ce qui est en train de se passer ? 

Finalement, à partir du moment où je passais le cadre et je disais « action », c’est comme s’il n’y avait plus de réalisatrice et je devenais le personnage. C’est comme s’il n’y avait plus de caméra et je voyais en direct. Ça a été super de jouer en fait car c’était mieux qu’un retour, j’étais face à la personne, je voyais la sincérité.

La caméra n’est quasiment jamais fixe dans le film, c’est à cause des conditions de tournage sans autorisation ou c’était une vraie volonté ?

Non pas du tout, c’est un choix artistique parce que le personnage est dans l’urgence d’aller mieux. Et j’avais envie que la caméra soit dans la même émotion. C’était vraiment un choix, je n’aime pas trop quand c’est fixe, enfin ça dépend des plans. Mais là pour l’histoire, il fallait que ce soit nerveux.

Le poème de Frida Kahlo, qui est juste sublime, c’est la base du film ? Vous l’avez écrit avec le poème en tête ou c’est l’inverse et vous avez eu envie d’insérer le poème dans le film ? 

Je savais que je voulais écrire le film et ça a été la confirmation, quand j’ai découvert le poème, pour moi qu’il fallait l’écrire et aller au bout. Ça m’a encore confirmé que l’amour est un problème qui existe depuis la nuit des temps et là je crois qu’elle aurait eu un peu plus de cent ans et qu’elle était déjà confrontée à ce questionnement, à tout ça. Je l’ai trouvé tellement magnifique et il va très bien avec le film.

Justement l’amour c’est un sujet qu’on voit partout, comment on fait pour faire un film qui ajoute encore quelque chose à ce sentiment là ? 

C’est vrai qu’il y a beaucoup de films d’amour mais il me semble qu’il y en a peu qui parlent du chagrin d’amour de cette manière là en le montrant vraiment comme un deuil. Parce que c’est un deuil quand on est quitté, quand on est trahi, on comprend qu’il faut accepter le deuil et que cette personne, on ne la reverra plus, on ne partagera plus de moments avec elle et que c’est terminé. Le film parle de ça. Quand il lui dit le poème justement, c’est là où elle comprend qu’il faut accepter le deuil alors qu’avant, elle est encore dans le déni. Je n’ai pas le souvenir de film qui ont traité ce sujet : le chagrin d’amour, la reconstruction. Et le sentiment d’échec, l’égo et l’humiliation aussi comme la première scène, elle s’humilie plus qu’autre chose en allant en bas, en demandant des explications.

Ce qui est intéressant dans le film, c’est que justement dans ces trois personnages, ils balayent cette manière de voir l’amour. Ce sont trois visages de voir le sentiment assez différemment et donc comment est venue cette idée de tout brasser en un film ? Pas tout, parce qu’on ne peut jamais tout saisir mais comment vous avez rapproché ces acteurs-là à ces rôles-là ?

Alors pour Anthony Bajon qui joue le photographe, je l’ai découvert dans La prière de Cédric Kahn et après je l’ai rencontré au Festival de Cabourg, on a échangé un petit peu et puis c’était une évidence. Je trouve qu’il dégage beaucoup de tendresse, une générosité, une belle âme en fait et même si c’est pas le plus grand, le plus fort, il est rassurant. Jérémie Laheurte, c’est complètement l’opposé de son personnage mais ce que j’aimais c’était son visage angélique. Justement, quand on est amoureux de quelqu’un, et que cette personne n’est pas très claire, on a souvent l’impression qu’elle est parfaite, que c’est un ange, que c’est le plus beau. Il a ça, mais il a surtout quelque chose de sincère et je voulais que le personnage de Rémi soit perdu. Il a très vite compris la psychologie du personnage, d’ailleurs quand je lui en ai parlé, c’était très étrange. Je lui disais « donc voilà le personnage, il est comme ci, comme ça » et il me répondait toujours « oui oui j’ai compris, il est comme ça ». Il a compris tout de suite pourquoi le personnage réagissait ainsi donc encore une fois, une évidence. Pour Djanis, c’était important pour moi d’avoir un acteur qui n’ait pas peur des mots, qui n’ait pas peur d’assumer le personnage parce que si ce n’est pas le cas, ça se voit à l’image donc il me fallait un garçon courageux. Ils sont tous courageux de toute façon, vraiment, Jérémie d’interpréter un rôle comme ça, c’est le non aimé quoi.

Dans L’amour des hommes, c’est vous qui photographiez les hommes, dans Mektoub, my love dans lequel vous jouez, il y a aussi une relation entre un photographe et une modèle et là vous remettez encore une fois cette relation. C’est ça pour vous le désir ? C’était essentiel et évident pour vous de mettre cette relation-là dans le film ?

Ça passe par la photo parce que j’aime la photo, j’aime le regard d’un artiste sur sa muse et vice-versa. C’était important que ça passe par l’art en fait, qu’elle réapprenne à avoir confiance en elle par l’art. Il la regarde différemment, il l’écoute et un artiste, ça doit être à l’écoute pour capturer des choses et des moments donc c’était important que ça passe par cette douceur-là.

Il y a pas eu de trajet avec ces précédents films ?

Pas du tout non, c’était vraiment le hasard. D’ailleurs, quand on a fait Mektoub, j’avais déjà écrit le scénario. L’amour des hommes, aussi, c’était totalement le hasard. C’est des petits clins d’œil aussi aux cinéastes qui m’ont forgée. Abdellatif Kechiche n’avait pas vu le film mais Mehdi (Mehdi Ben Attia, réalisateur de L’amour des hommes : ndlr) oui, il avait vu une version du montage et je lui avais dit qu’il y avait un petit clin d’œil. (les réalisateurs sont dans les remerciements du film : ndlr)

90’s : l’étonnante virée intimiste de Jonah Hill disponible en DVD/Blu-Ray

Si l’on connait maintenant assez bien sa verve comique (21/22 Jump Street, Supergrave), force est d’admettre que l’on ignorait les talents de cinéaste de Jonah Hill, qui pour son premier essai derrière la caméra accouche de 90’s, essai très sundancien dans l’âme relatant l’éveil à la vie d’un jeune ado qui lors d’un été à L.A va découvrir le skate-board. Un drame simple mais éminemment touchant qui révèle une nouvelle facette du trublion de la comédie US. 

Synopsis : À Los Angeles, au milieu des années 1990, Stevie, âgé de 13 ans, peine à trouver sa place dans sa famille, entre une mère absente et un grand frère caractériel. Aussi, quand une bande de skateurs le prend sous son aile, il va vivre l’été de sa vie.

Une jolie tranche de vie…

A l’heure où de plus en plus d’actrices et acteurs solidement enracinés dans le décorum hollywoodien passent derrière la caméra (Bradley Cooper avec A Star is Born, Joseph Gordon-Levitt avec Don Jon, Kristen Stewart avec Come Swim), en voir un rejoindre les rangs de ceux à plusieurs casquettes n’a a priori plus rien d’étonnant. Reste que ce fut bien de la surprise que de voir Jonah Hill, comique invétéré se rachetant depuis plusieurs années maintenant une carrière dramatique (True Story, Le Loup de Wall Street, Le Stratège) passer à son tour derrière le moniteur, qui plus est, pour conter un sujet à priori à des années-lumières de sa sensibilité : celle de l’éveil à la vie d’une jeune génération. En résulte 90’s, tourné en catimini, en format 4/3 (classique pour des œuvres fragiles) et qui relate le quotidien mouvementé de Stevie, un jeune garçon de 13 ans, engoncé entre une mère transparente (Katherine Waterston) et un frère brutal et égoïste (Lucas Hedges). Un décorum familial pesant qu’il va réussir à troquer au gré d’un loisir étonnant : le skate-board. Puisqu’ici, tout n’est pas qu’une question de planches, mais aussi de rencontres car il va tomber sur un groupe de jeunes qui vont le former mais aussi lui apprendre deux-trois trucs sur la vie, sur lui et sur comment mener sa barque dans un environnement ô combien hostile. Voilà pour ce qui est de l’histoire. Une trame simple que d’aucuns qualifieront de simpliste, qui pourtant permet au néo-réalisateur Jonah Hill de se concentrer sur la mise en scène. Précise, appliquée et en même temps, détachée, fluette, fluide, la mise en scène étonne ;  un peu comme si la maturité de l’acteur, glanée après des années de carrière, se manifestait à l’écran, et permettait ainsi d’éviter les écueils des premiers films, souvent taxés de maladroits ou irréguliers. Ici, rien de tout cela, tant Hill s’attache à dépeindre une tranche de vie (un été) mâtiné de quelques « péripéties » avec pour seule ligne directrice, de coller au vrai. D’être sincère autrement dit. Et autant dire que la mission s’avère réussie haut la main, tant à l’issue de ces 80 minutes très resserrées, on a bien assisté à la captation d’une époque, d’idéaux et d’aspirations aujourd’hui révolues. De tout cela, on en ressort ainsi nostalgique, ému, convaincu d’avoir vu un premier film très prometteur et qui ne laisse augurer que du bon pour la suite.

Des bonus bien maigres…

Vu la nature éminemment fragile du long-métrage, on se doutait que le film n’aurait pas beaucoup à donner du point de vue des bonus. Et on a eu raison, puisqu’à l’exception de quelques scènes coupées (au demeurant drôles, mais qu’on imagine mal se greffer à l’ensemble) et un commentaire audio effectué par le réalisateur et le chef-opérateur, on n’aura rien à se mettre sous la dent. Peut-être est-ce voulu de la part de Hill, peut-être que non… Toujours est-il qu’on aurait vraiment aimé pouvoir comprendre les origines d’un tel projet, l’appétence de Hill pour le skate, etc.

90’s : Caractéristiques techniques du DVD/Blu-Ray

DVD : 1h21 / 1.33 – 16/9 compatible 4/3 /Couleur/ Anglais sous-titré français / Stéréo 5.1

Blu-Ray : 1h24/ 1.33 – 16/9 compatible 4/3 /Couleur/ Anglais sous-titré français / Stéréo 5.1

90’s : Bande annonce du film estampillé A24 & disponible depuis le 3 Septembre