Camille Claudel 1915, un film de Bruno Dumont : critique

En 2013, Bruno Dumont présentait sa version anti-star system de Camille Claudel, la célèbre sculptrice. Faisant le choix de la présenter oisive et enfermée, Dumont fait appel à Juliette Binoche et la confronte à des acteurs non-professionnels, de vrais handicapés mentaux. Choisie pour son courage tout relatif, celui de lui avoir laissé un message sur son répondeur pour dire son désir de travailler avec lui, Binoche est mise à nue sans pour autant dépasser une certaine outrance du jeu, propre aussi à l’univers outrageux de Dumont. 

Synopsis : Hiver 1915. Internée par sa famille dans un asile du sud de la France – là où elle ne sculptera plus – chronique de la vie recluse de Camille Claudel, dans l’attente d’une visite de son frère, Paul Claudel.

Une femme déchue

D’emblée, le film de Bruno Dumont s’écarte de la forme classique du Biopic. « L’idée d’écrire un scénario avec rien, ça me plaisait. Je fais un film avec quelqu’un qui passe son temps à ne pas faire grand-chose et ça me plaisait, cinématographiquement », écrira Bruno Dumont à propos du film. On est donc loin de la représentation de la sculptrice acharnée, amoureuse et muse présentée par Bruno Nuytten dans Camille Claudel en 1987 et interprétée par Isabelle Adjani. Ici, Camille Claudel est prise sous l’angle de l’empêchement, alors qu’elle tente de fuir l’endroit où elle mourra finalement quelques années plus tard. On ne la suit d’ailleurs que sur une année, présentée dans le titre du film : 1915. On voit donc ici filmée une artiste déchue de son piédestal. C’est d’ailleurs aussi dans le dénuement que se présente l’interprète de Camille Claudel, Juliette Binoche, seule actrice « professionnelle » du film, qui se trouve confrontée à un rôle singulier, sans repères. Emprisonnée, sans que les raisons réelles en soient motivées, Camille Claudel tente de prouver qu’elle n’est pas folle. Entourée de vrais patients, de vraies-fausses nonnes, Juliette Binoche joue un personnage égaré, en proie à l’indifférence. En témoigne une scène bouleversante où Camille lit une lettre envoyée à son frère, Paul Claudel, qu’elle attend indéfiniment. Une lettre où elle s’évertue à prouver qu’elle peut sortir et à laquelle elle ne trouvera aucun écho. Ici, Dumont étire le temps, confronte les êtres, dérange, bouscule. Le cadre est fixe, il emprisonne de plus en plus ce petit corps fragile confronté à une folie qui la fait peu à peu régresser. Confrontant cette incursion dans la vie réelle, mais peu connue, de Camille Claudel à la réalité du quotidien (replacé dans son contexte mais avec ses véritables pensionnaires de 2013) d’un asile, le film opte pour un parti pris radical et dérangeant où Camille Claudel est de chaque plan ou presque. Quand il aborde l’obsession de Paul Claudel pour la religion, on sent poindre aussi la propre obsession de Bruno Dumont pour le religieux (La vie de Jésus, Hors Satan)

Camille Claudel 1915, sous ses airs excessifs, est aussi un film austère (plans magnifiques, tableaux froids et univers carcéral), exigeant (car jusqu’auboutiste) qui confrontera deux êtres extrêmement opposés et pourtant fraternels dans une scène marquante : Camille et Paul Claudel. La quête de la vérité de Dumont n’est pas toujours heureuse, tant l’artifice se fait aussi sentir quand, dans une même scène, Binoche passe du rire aux larmes avec une facilité confondante, mais en réalité calculée. La réussite du film tient en son choix de filmer une femme prise au cœur de maux terrestres (la maladie, la folie) à laquelle son frère oppose une grâce divine qui l’éloigne lui-même de la vie. Un dialogue de sourds pour une première partie muette, dialogue qui pourtant donne raison à Camille, à sa force, à sa faiblesse et à son regard plein d’une humanité disparue, rabaissée, oubliée à laquelle en cette année 1915 elle cherche encore en vain à s’accrocher.

Dernier drame avant la comédie

Bruno Dumont a depuis abandonné les drames pour se tourner vers la comédie avec un ton comme toujours, radical. En effet, après P’itit Quinquin découpé en plusieurs épisodes, sorte de polar délirant où se mêlaient des figures du Nord bien amochées avec un comique particulier qui se joue de la diction des personnages, de leur démarche, de leur décalage avec les comportements attendus de par leur fonction, le réalisateur renoue avec cette forme dans Ma Loute qui met en scène de mystérieuses disparitions pour lesquelles l’inspecteur Machin (tout un programme) mène l’enquête. Le ton est désormais donné : Dumont expérimente « le burlesque (…) la cocasserie » pour nous « tendre un miroir déformant de nous-mêmes ».

Camille Claudel 1915 : Bande-annonce

Camille Claudel 1915 : Fiche Technique

Réalisateur : Bruno Dumont
Scénario : Bruno Dumont
Interprétation :  Juliette Binoche, Jean-Luc Vincent, Robert Leroy, Emmanuel Kauffman  …
Photographie : Guillaume Deffontaines
Montage : Basile Belkhiri, Bruno Dumont
Décors : Riton Dupire-Clément
Costumes : Alexandra Charles, Brigitte Massay-Sersour
Producteur : Cédric Ettouati
Société de production: 3B Productions, Arte France Cinéma
Distribution (France) : ARP Sélection
Durée : 95 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 13 mars 2013

France – 2012

 

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« L’Odyssée » de Christopher Nolan, un spectaculaire voyage intérieur

On l'attendait depuis trois ans ! "L'Odyssée" débarque cette semaine sur nos écrans. Une épopée mythologique sensationnelle qui redore enfin le blason du péplum. Délaissant le pouvoir des dieux au profit des tourments d'un homme, Ulysse, incarné par Matt Damon, Christopher Nolan représente le retour à Ithaque comme un labyrinthe mental inextricable.

The Last Viking : une bande à part

"The Last Viking" suit deux frères, Mads Mikkelsen et Nikolaj Lie Kaas, dans une forêt danoise où un magot enterré cache surtout de vieux souvenirs. Anders Thomas Jensen y mélange polar et comédie tendre, entre fausse reformation des Beatles et vraie thérapie de groupe.

La chaleur : l’adolescence en mode atone ou l’art de filmer le vide

Faut-il filmer l'ennui pour le faire exister ? Stéphane Demoustier avec son dernier opus "La chaleur" en fait le pari, avec une délicatesse certaine, mais au risque d’engluer son spectateur dans la torpeur même de son héros.

« Vaiana, la légende du bout du monde » n’est pas le pire remake, mais c’est de loin le plus inutile

"Vaiana, La légende du bout du monde" (2026), remake live-action de Disney, déçoit sur toute la ligne. Animation ratée, prestations fades de Dwayne Johnson et Catherine Laga'aia, effets visuels décevants malgré un budget de 250 millions de dollars... un naufrage face à l'excellent film original.

L’Espèce explosive : Alexis Manenti électrise le film braque de Sarah Arnold

Avec "L’Espèce explosive", Sarah Arnold dynamite les codes de la comédie rurale. Un film déglingué, détonant et drôle, tendre et imprévisible, porté par un Alexis Manenti éblouissant de chaos. Un cinéma vigoureux et téméraire !
Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

« L’Odyssée » de Christopher Nolan, un spectaculaire voyage intérieur

On l'attendait depuis trois ans ! "L'Odyssée" débarque cette semaine sur nos écrans. Une épopée mythologique sensationnelle qui redore enfin le blason du péplum. Délaissant le pouvoir des dieux au profit des tourments d'un homme, Ulysse, incarné par Matt Damon, Christopher Nolan représente le retour à Ithaque comme un labyrinthe mental inextricable.

The Last Viking : une bande à part

"The Last Viking" suit deux frères, Mads Mikkelsen et Nikolaj Lie Kaas, dans une forêt danoise où un magot enterré cache surtout de vieux souvenirs. Anders Thomas Jensen y mélange polar et comédie tendre, entre fausse reformation des Beatles et vraie thérapie de groupe.

La chaleur : l’adolescence en mode atone ou l’art de filmer le vide

Faut-il filmer l'ennui pour le faire exister ? Stéphane Demoustier avec son dernier opus "La chaleur" en fait le pari, avec une délicatesse certaine, mais au risque d’engluer son spectateur dans la torpeur même de son héros.