Rencontre avec Emmanuelle Bercot pour La Fille de Brest

Rencontre et questions-réponses avec Emmanuelle Bercot et Benoit Magimel pour La Fille de Brest

Lors d’une projection privée de La Fille de Brest (sortie en salles prévue le 23 novembre) dans les locaux de Canal plus, Emmanuelle Bercot est venue échanger avec le public accompagnée de l’acteur Benoit Magimel. Récit de cette rencontre.

« Je veux faire un film de guerre depuis longtemps. Avec La Fille de Brest les productrices de Haut et Court considèrent que c’est fait », Emmanuelle Bercot

D’où vous est venue l’envie de faire ce film ?

Emmanuelle Bercot : C’est ce qu’on appelle vulgairement un film de commande. Les productrices d’Haut et Court, avec lesquelles j’avais déjà travaillé, sont venues me proposer de faire ce film. Elles m’ont dit de lire le livre d’Irène Frachon. La lecture m’a révoltée, mais je ne voyais pas quel film faire avec cette histoire. Les productrices m’ont donc suggéré de rencontrer Irène Frachon et c’est son tempérament qui m’a convaincu de faire le film. Je savais que ce serait un portrait d’elle.

Comment s’est fait le choix des acteurs et particulièrement de l’actrice ?

E B : Le film a déjà mis quatre années à s’écrire. Entre temps, j’ai réalisé deux autres films. Au moment de me lancer dans celui-là, je ne voyais aucune actrice française dans ce rôle, j’étais prête à abandonner. Lors d’un dîner, Catherine Deneuve m’a dit « Vous devriez regarder Borgen, l’actrice principale est formidable et je crois qu’elle parle français ». La première chose que j’ai faite en rentrant, c’est de vérifier qu’elle parlait français, ensuite j’ai regardé les trois saisons de Borgen d’une traite. Quand j’ai rencontré Sidse, c’était un an et demi avant L’Hermine (pour lequel l’actrice a reçu un César début 2016, ndlr)

Quel a été le rôle d’Irène Frachon dans le scénario ?

E B : Elle a été très sollicitée dans le travail d’enquête avant l’écriture du scénario, puisque le film est basé en grande partie sur son témoignage. En partie sur son livre, mais aussi sur tout ce qui s’est passé après la publication et qui n’est donc pas dans le livre. Je me suis également basée sur différents témoignages (tous les personnages du film). En résumé, elle a été une accompagnatrice bienveillante. Elle était présente sur le tournage puisque nous étions au CHU de Brest où elle travaille toujours, mais elle n’a jamais interféré avec le caractère artistique du film.

A-t-elle vu le film ?

E B : Oui sept fois ! Mais ce qui compte c’est la première fois où elle est venue avec toute sa famille. Ils étaient très émus. J’avais une peur, que je lui ai confié, c’est que l’actrice est plus dure dans son caractère dans le film que ne l’est en réalité Irène. Mais elle m’a dit s’être reconnue dans toutes les séquences.

Quel retentissement pourrait avoir le film alors que le procès est toujours en cours ?

E B : Je ne pense pas qu’un film puisse changer le monde. En revanche, et cela dépendra de son succès, il peut avoir comme conséquence d’alerter de nouveau l’opinion publique sur le Médiator et de leur donner un intérêt pour le procès.

Le professeur Le Bihan (interprété par Benoit Magimel) est comme un dommage collatéral d’Irène Frachon… C’est un personnage que vous ne défendez pas beaucoup …

 La question a lancé un petit débat dans la salle. Emmanuelle Bercot a défendu le fait que la relation entre Le Bihan et Frachon est la partie de fiction la plus importante du film. Elle avait besoin de cette mise en conflit pour construire la partie « cinéma » de son film. Elle a rencontré le vrai professeur Le Bihan qui n’a aucun regret pour ce qu’il a fait, même si c’est celui qui a le plus payé dans l’affaire (il a du partir au Canada pour poursuivre sa carrière). Mais Emmanuelle Bercot le décrit comme un homme d’une grande humanité, et explique que dans le film c’est celui vers lequel on se projette le plus facilement, qui a le plus à perdre et va jusqu’au bout de ses compétences dans cette affaire. Il se lance dans l’affaire poussé par l’énergie et le courage d’Irène Frachon, mais aussi parce qu’au début la Bretagne est dénigrée, le CHU et qu’il ne peut pas le supporter. C’est finalement le personnage le plus humain du film.

Benoit Magimel : C’est un sacrifice qu’il fait en toute simplicité. Le courage qui lui manque vient d’Irène Frachon, elle le pousse véritablement.

Quel travail sur le personnage pour Benoit Magimel ?

Benoit Magimel : Les aspects techniques étaient les plus difficiles. Le personnage est très calme, c’est un « gros nounours », différent de ce qu’on aurait pu imaginer de lui. Mais l’écriture et la direction d’acteurs d’Emmanuelle Bercot sont très fins. C’est finalement l’histoire qui m’a porté plus que le personnage.

E B : Benoit n’a pas rencontré le vrai Le Bihan, mais c’est un acteur instinctif, je lui ai surtout dit « ton personnage, c’est encore un petit garçon ».

Des interdits dans le film par rapport au procès en cours ?

E.B. : Bien entendu, mais on a mis en place toute la sécurité juridique possible pour que le film soit intouchable. Mais ce n’était pas trop mon problème, je voulais suivre le point de vue d’Irène, dans chaque scène. Mais bien sûr, on ne peut pas raconter n’importe quoi sur l’histoire vraie, porter de fausses accusations.

En voyant votre film, on fait facilement le lien avec Spotlight, en tout cas un rythme à l’américaine, c’était voulu ?

E B : Le rythme est vraiment mon obsession. Pour moi, en matière d’investigation, la référence, c’est les américains au cinéma. Ils ont été comme des phares, mais je n’ai pas encore vu Spotlight. En tout cas, il fallait que le film soit intense.

Le père-noël (un des personnages du film) existe-t-il vraiment ?

E B  : Oui ! Il a pris de grands risques dans cette affaire et fait partie de ceux qui se sentent en difficultés avec la sortie de ce film.

Comment expliquez-vous le côté frontal des scènes de chirurgie ?

E B : Je ne voulais rien épargner au spectateur. Et, en tant que fille de chirurgien cardiaque (elle a d’ailleurs dédicacé ce film à son père), j’avais un intérêt pour comment filmer cette chirurgie.

Je voulais que le spectateur ressente éperdémiquement ce que produit le Médiator. Le sacrifice de la santé des patients, de la chair, mais aussi de la vie. Et tout ça de la façon la plus réaliste possible.

Vous auriez voulu incarner Irène Frachon ?

E B  : Non, même si c’est un personnage génial à jouer (elle donnait parfois le ton pour l’actrice principale), mais je ne joue jamais dans les films que je réalise.

Dans la description de la vie privée d’Irène Frachon, vous ne décrivez aucun conflit avec la famille, est-ce réaliste ?

E B  : Au début je le disais « une famille comme ça, ça n’existe pas », mais pourtant il y a une grande harmonie dans cette famille, quelque chose que je n’avais jamais vu. J’ai respecté ce que j’ai observé

Benoit Magimel, après deux films avec Emmanuelle Bercot, d’autres projets avec elle ?

Benoit Magimel : Non pas pour le moment, mais je n’y suis pas du tout opposé. C’est beau de travailler avec elle. Faire ce film, ça m’a révolté, ces gens n’ont aucun respect pour l’être humain (il parle notamment des scènes de reconstitution des auditions auprès du laboratoire). Ce film est nécessaire, mais il n’est pas chiant, il a une dimension de cinéma très forte.

La rencontre a duré près d’une heure et c’est déroulée dans une très bonne ambiance. Emmanuelle Bercot s’y est présentée très nature, spontanée (devant un Benoit Magimel plus réservé) n’hésitant pas à réagir aux petits détails repérés par les spectateurs. Pour exemple, cette photo de Christiane Taubira qui traîne dans le film et qui est un hommage de la réalisatrice à une femme qu’elle admire beaucoup. La Fille de Brest sort en salles le 23 novembre et c’est un très beau film de femme sur une femme. Un personnage féminin combatif et entier. De quoi redorer le blason des films d’investigation à la française. La tête haute, Irène Frachon la garde du début à la fin de ce film rythmé comme un cœur qui bat la chamade. C’est en effet le cœur des patients qu’atteint le Médiator, mais Emmanuelle Bercot n’a pas pour autant évincé l’humanité de son film, bien au contraire. 

La Fille de Brest : Bande annonce

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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