La Tête Haute, un Film d’Emmanuelle Bercot : Critique

Bienvenue chez les chtis

Un an plus tôt, le festival de Cannes s’ouvrait sur une démonstration, formelle comme thématique, de ce que le cinéma pouvait engendré de plus clinquant et pompeux avec un Grâce De Monaco terriblement décevant. Après ce flop artistique et commercial, la programmation cannoise prend, à l’occasion de sa 68ème édition, sa réputation d’étalage bling-bling à contre-pied, en débutant par un modeste film social signé par une réalisatrice française. Finis les palais royaux monégasques, place aux centres de rééducation du Nord-Pas-De-Calais. Une initiative d’autant plus louable que la parité au sein de l’industrie cinématographique est, comme l’aura d’ailleurs prouvé le discours d’ouverture de Lambert Wilson quelques minutes avant cette première mondiale, devenue un enjeu capital. La tête haute n’est toutefois pas une petite production qui avait fondamentalement besoin d’être diffusée en festival pour jouir d’une promotion vendeuse, la seule présence de Catherine Deneuve y pourvoyait. C’est d’ailleurs la seconde fois qu’Emmanuelle Bercot dirige l’ancienne star des Parapluies de Cherbourg, puisque sa présence dans le très remarqué Elle s’en va, neuf mois plus tôt, avait été considérée par certains comme un « renouveau » à sa longue carrière. Cette fois, l’actrice prête ses traits à une juge pour mineurs à Dunkerque pleine de détermination.

Quelque part entre Mommy et Bronson

Mais, contre toute attente, Catherine Deneuve n’est ni le personnage principal, ni l’interprète la plus remarquable du long-métrage. En plus d’un Benoit Magimel plus authentique que jamais en instituteur paternaliste et d’une Sarah Forestier, pas crédible pour deux sous en mère irresponsable et physiquement repoussante, le casting tourne autour d’un jeune acteur qui porte littéralement le film sur ses épaules. Rod Paradot est une révélation pleine de promesses permise par un casting sauvage, puisqu’il a été repéré alors qu’il était en plein C.A.P. menuiserie en Seine-Saint-Denis. Pour incarner Malony, cet adolescent perturbé, le jeune acteur fait preuve d’une énergie qui rend plus saisissantes encore ses fêlures intérieures. Impossible, en voyant ce jeune garçon survolté, de ne pas penser à celui du dernier film de Xavier Dolan, d’autant que Rod Paradot a le même regard qu’Antoine-Olivier Pilon. Mais la différence vient du fait que, plutôt qu’une prise en charge maternelle au Canada ici, en France, le garçon est entre les mains des services sociaux. Les rouages de cet encadrement judiciaire sont décrits avec un sens du réalisme qui n’a rien à envier au Polisse de Maïwenn, mais dont le scénario ne fait que répéter le même schéma : passage devant le juge, mise en institution, sortie avec de bonnes intentions, récidives, passage devant le juge… Après deux ou trois cycles, le film aurait pu se clore mais la répétition semble, comme la violence interne du personnage, intarissable.

Un plaidoyer pour l’étatisme sociétal

Alors que la question de l’éducation de nos jeunes est au centre du débat public, la vision de La Tête Haute interroge très clairement sur le traitement que méritent les délinquants jugés irrécupérables. Si le film avait pris fin à mi-parcours, nous épargnant des redites irritantes mais laissant Malony dans sa situation sans avenir, il aurait s’agit d’un constat d’échec terriblement fataliste sur les capacités de la justice à éviter aux délinquants de plonger dans la spirale des récidives et de la criminalité. Difficile, durant les cent-vingt minutes, de savoir comment Bercot va réussir à clore son film, puisque ce message négatif semble, dès le début, ne pas être son objectif. Tandis que le parcours de Malony accumule les rabâchages et les clichés, la naissance d’une histoire d’amour annonce vers quelle note positive la réalisatrice va diriger son happy-end. Mais la conclusion outrageusement mielleuse du film (qui elle-même fait écho à la scène d’ouverture d’ailleurs) va se terminer sur un plan de fin d’un drapeau bleu-blanc-rouge flottant au vent, qui rend indiscutable la complaisance de la réalisatrice envers les institutions françaises, pour ne pas dire sa volonté d’apologie du travail du ministère de la justice.

Privé du moindre effet de mise en scène et pas toujours bien filmé, La Tête Haute profite d’une réalisation crue qui participe au sentiment de réalisme brut que dégage son histoire. Mais, plus que son esthétique rudimentaire ou sa bande originale lourdaude, le nouveau film d’Emmanuelle Bercot est surtout ankylosé par une narration rébarbative et par une morale des plus consensuelles. Heureusement, la présence d’une Catherine Deneuve majestueuse et la révélation électrisante de l’excellent Rob Paradot nous rappellent que, s’il avait duré deux fois moins longtemps, nous aurions assisté à un grand moment de cinéma.

Synopsis : Dès ses six ans, l’avenir du jeune Malony est placé entre les mains d’une juge pour enfants qui l’éloigne de sa mère, incapable de l’élever seule. Dix ans plus tard, il est devenu un délinquant multirécidiviste que les multiples passages devant la justice n’ont pas su calmer. La juge et l’éducateur qui se chargent du dossier vont devoir redoubler d’efforts pour remettre Malony sur le droit chemin avant qu’il n’atteigne la majorité.

La Tête Haute: Bande Annonce

La tête haute: Fiche Technique 

Réalisation : Emmanuelle Bercot
Scénario : Emmanuelle Bercot et Marcia Romano
Interprétation : Rod Paradot (Malony), Catherine Deneuve (la juge), Benoît Magimel (Yann), Sarah Forestier (Severine)
Photographie : Guillaume Schiffman
Montage : Julien Leloup
Producteur : Denis Pineau-Valencienne et François Kraus
Maisons de production : Wild Bunch et France 2
Distribution (France) : Wild Bunch Distribution
Récompenses: Césars 2016 du meilleur espoir masculin pour Rod Paradot et Meilleur acteur dans un second rôle pour Benoit Magimel
Durée : 120 min
Genre : Drame
Date de sortie : 13 mai 2015

France – 2015

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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