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Rencontre avec les comédiens de Tu mérites un amour : Anthony Bajon, Jérémie Laheurte, Djanis Bouzyani

Pour la sortie de Tu mérites un amour, Le Mag du Ciné est parti à la rencontre de son casting et de son trio d’acteurs principaux : Anthony Bajon, Jérémie Laheurte, Djanis Bouzyani. Très différents dans leur personnage, les trois comédiens gardent un souvenir immense de ce tournage et font chacun leur tour, une vraie déclaration d’amour à leur réalisatrice, Hafsia Herzi.

Bravo à tous les 3 pour la spontanéité avec laquelle vous jouez dans ce film. À vous trois, vous interprétez chacun un des visages de l’amour, comment vous vous êtes préparés chacun à vos rôles, qu’est ce qui vous a plu dans vos personnages ? 

Jérémie Laheurte – Moi je sais qu’Hafsia a commencé à me parler du scénario en me demandant aussi mes expériences en ce qui concerne les relations amoureuses, les chagrins d’amour donc ça a commencé par des discussions. C’était intéressant parce qu’en fonction de ce qu’on a vécu, c’est bien de jouer l’autre partie. On a tous vécu une situation voire plusieurs dans ce film et du coup après on peut se positionner dans la victime ou l’agresseur.

Anthony Bajon – Ce qui m’a plu dans mon personnage c’est que j’ai pu m’identifier très très vite à lui, parce que c’est quelqu’un de très romantique, c’est une boule de sensibilité.

J.L. – À la fin de l’année on a prévu de lui faire tatouer cette expression (rires)

A.B. – C’est sûr que c’était beaucoup plus facile pour moi parce c’était facile de m’identifier à ça, c’était agréable pour moi de jouer un personnage comme ça qui recherche juste une relation platonique, qui ne recherche rien de spécial, pas de sexe plutôt qu’un des autres personnages de cette nombreuses galerie qui veut juste du sexe, un truc de consommation.

Parce que par exemple jouer le personnage que joue Jérémie aurait été beaucoup plus compliqué ?

A.B. – Non non pas plus, lui est exactement comme moi, c’est un grand romantique aussi. Puis c’est aussi pour ça qu’on fait ce métier, on aime bien rentrer dans la peau de personnages qui nous ressemblent pas, de traits de caractère qui sont pas les nôtres. Mais du coup par rapport à ce personnage, j’étais content de pouvoir faire ça, quelque chose qui me ressemble à moi, et donc pouvoir le défendre d’autant plus.

Djanis Bouzyani – Mon personnage à moi m’a beaucoup plu parce que c’était une facette de l’amour beaucoup plus poétique mais pas poétique, niaise, limite un peu agressive. Il avait une sorte de romantisme que je n’avais jamais vu a cinéma, qu’il avait ce franc-parler, cette liberté, c’était un personnage très touchant pour moi. On voit pas ce genre de personnages, gay, maghrébin et qui a cette liberté, qui ne souffre pas, qui n’est pas dans la complainte, qui n’est pas en train de se cacher et vit pleinement sa vie. Il ne s’excuse pas d’être là et je trouve que c’est très beau à interpréter.

J.L. – Je dis souvent que je recherche la complexité d’un personnage dans les rôles que je veux faire et là c’est l’oppresseur mais la manière dont j’ai perçu le rôle c’est aussi lui qui souffre à la base. Il n’arrive pas à savoir ce qu’il veut, même quand il le sait, il n’arrive pas à s’y tenir et il fait de sa vie un fiasco après. Il ne veut pas juste la torturer, il se dit que lui aussi il a merdé mais n’arrive pas être en accord avec lui même. C’est cette complexité qui est intéressante.

Justement, l’amour c’est un sujet dont on parle tout le temps, qu’on montre partout, qu’on a vu et revu au cinéma. Qu’est ce que ce film apporte de plus pour vous ?

J.L.  – Le film n’essaie pas de traiter la blessure en fait, au contraire, c’est un film sur la guérison et c’est aussi une acceptation de se dire un truc un peu tabou quand on se fait quitter par quelqu’un « ah mais ça va passer, il n’y a pas mort d’hommes parce qu’il n’y a a pas maladie etc » mais en fait, si. C’est une maladie qui s’installe et qu’il faut traiter et tant qu’on a pas réussi à sortir ça de soir, ça peut nous pourrir le cœur et le cerveau durant des années. C’est un film sur ce processus de guérison avec beaucoup de lumière c’est aussi une manière de montrer aux gens que ça arrive à tout le monde et quand on a un cas de figure où on se dit « comment je me suis retrouvé là dedans, c’est pas possible, pourquoi je souffre autant, personne ne peut me comprendre », de voir que c’est une problématique universelle, on croit plus en la guérison et je trouve que c’est un bon aspect thérapeutique de ce film finalement. Pour le personnage de Djanis par exemple, je trouve que ces moments où vous savez on est en fin de guérison un peu et on fait des veillées avec nos amis qui restent avec toi pour que t’ailles mieux et je trouve que dans ce film là, t’as presque pas envie que ça s’arrête parce que finalement quand t’es soigné, tes potes ils retournent dans leur vie de tous les jours et toi tu reprends ta vie. Il y a un esprit de bande qui fait que t’as envie de rester dans cette zone là et c’est vraiment une réalité.

A.B. – Il y a aussi un truc au delà de l’aspect de la guérison etc, c’est aussi le portrait d’une jeune fille qui essaie de nager dans une jungle qui est celle de notre génération dans la manière d’avoir de l’amour, de l’appréhender, il y a aussi ça. Moi c’est ça le premier truc que je remarque qui est très juste et très abouti, c’est que c’est le portrait d’une génération, d’une jeune fille d’aujourd’hui avec la manière de consommer l’amour aujourd’hui, et je n’ai pas le souvenir qu’on ait vu ça au cinéma de manière aussi juste et sincère quoi.

D.B. – Je trouve que la manière de pourquoi c’est différent des autres films sur l’amour et la rupture c’est qu’elle l’a fait d’une manière où il n’y a pas de fausse pudeur. Tout est là, tout est déposé, toutes les étapes. Elle souffre mais elle n’est pas abattue parce qu’elle continue de vivre et elle est dans la recherche justement d’une certaine résilience et elle traverse plein d’étapes avec notamment le personnage d’Anthony. Après elle revient à ses travers avec le personnage de Jérémie et après il y a les moments qu’elle passe avec mon personnage qui donne aussi un autre aspect au film, qui le rend moins comme on a déjà vu où c’est que la dépression, que le mal et la fille reste chez elle, elle mange, elle grossit. Là, c’est pas ça, la vie continue et c’est ça qui est intéressant, ce film c’est la vie quoi. On dirait qu’il n’y avait pas de caméra, qu’on a juste mis là en train de vivre une situation. J’ai l’impression que si j’avais vu ce film en tant que spectateur, je ne me serai pas senti spectateur mais dans le film et c’est l’impression que j’ai eu quand je l’ai vu à Cannes la première fois : c’est une tranche de vie qui a été captée.

J.L. – D’ailleurs c’est ça qui me touche dans le film car les passions au cinéma c’est pas ce qui est le plus difficile de montrer mais les petits subtilités de la vie de tous les jours, les sentiments, ça c’est très difficile à faire et je trouve qu’elle a réussi ça avec brio.

De ce point de vue là, les conditions de tournage assez peu conventionnelles ont ajouté quelque chose en plus dans votre manière de jouer, vous avez senti un changement, ou c’était pareil ? 

A.B. – A chaque fois je dis la même chose mais dans la manière de faire le film, de le mettre en scène et pour nous, de le jouer, c’est très organique, il y a ce truc viscéral et de manière brute et authentique parce qu’effectivement les conditions de tournage étaient peu conventionnelles  et tout allait très vite donc il n’y avait pas le temps de faire de la psychologie ou d’intellectualiser quoique ce soit. Il fallait juste y aller, se jeter de la falaise, suivre Hafsia sans se poser de questions et le résultat montre que peut être on peut s’en sortir pour faire un bon film très loin de cette bourgeoisie du cinéma. C’est très kechichien aussi.

J.L. – De toute façon, oui, Hafsia ne cherche pas à intellectualiser le processus de jeu, de tournage, et c’est ce qui me plait aussi, c’est très instinctif et en fait, on sait où on doit aller. C’est un truc qui passe limite plus par le corps et c’est une concentration et une connexion entre les acteurs. Alors qu’au final, ça fait des films assez intellos.

D.B. – Il y a beaucoup de psychologie dans ce film alors qu’étrangement quand on était sur le tournage, c’était très instinctif, il n’y avait pas de place à beaucoup de psychologie. Un peu avant qu’on tourne je pense, je sais qu’elle m’a demandé de voir quelques films mais quand on tournait, c’était très rapide, très fluide. Elle cherchait à ce que ça reste frais et sincère et elle avait peur qu’en refaisant trop de fois, on perde un coté justement de la vie de tous les jours. A chaque fois, avant de dire « Action », je l’entendais jamais pratiquement parce qu’on parlait d’un truc juste avant et elle me pinçait discrètement dans le lit et ça c’était mon signal pour commencer à faire ma scène alors que 5 minutes avant elle m’avait parlé de quelles courses j’avais fait la veille. Elle pouvait me laisser parler pendant 10 minutes sur des choses qui n’avaient rien à voir avec le film, elle, elle savait que la technique était prête, ils avaient peut être un signal, moi je le savais pas et d’un coup dans le lit, elle me faisait un petit geste et je devais commencer. Ça m’a beaucoup aidé à ne pas stresser avant la scène, ne rien oublier.

J.L. – Puis elle nourrit énormément notre inconscient, on se parle beaucoup, on se parle des choses qu’on a vécues, elle nous fait part de ses expériences, on discute autour de ça. On a pas d’impression de préparer le rôle mais on est censés se nourrir d’histoires et tout mais après quand on en revient à la scène qu’on doit jouer, l’énergie qu’on a reçue, on la régurgite sans filtre.

C’est pas dangereux, vous n’avez pas eu peur de vous oublier un peu dans vos personnages et ne plus être dans le jeu mais de trop donner de vous même ?

J.L. – Non justement, c’est les joies de travailler avec une réalisatrice qui est si douée avec les acteurs et en qui on a autant confiance, parce que, pourtant moi je doute beaucoup de tout. Mais quand elle disait qu’on avait le plan, il y avait cette confiance qui faisait qu’on avait pas l’impression de se juger nous-mêmes en fait.

A.B. – Parce qu’elle est tellement précise, elle donne un cadre, elle le délimite de manière vraiment très disciplinaire et après, elle nous laisse une entière liberté là dedans ce qui fait que nous, on sait où on peut aller. On a des limites, on les définit mais en même temps, on se lâche à l’intérieur de ça. C’est hyper bizarre dit comme ça mais c’est super agréable pour nous, les acteurs.

J.L. – Toutes les petites paranos d’acteurs, on n’a pas le temps en fait. Dès qu’elles commencent à naître, on enchaîne la scène d’après et l’énergie reste. Elle nous parle en permanence.

D.B. – On n’a pas le temps d’être dans l’inquiétude ou l’analyse.

J.L. – Si elle voit qu’il y a une inquiétude qui ne va pas servir à la scène en fait, elle nous bascule dans une autre énergie sans qu’on s’en rende compte et d’être constamment manipulé comme ça, je trouve ça incroyable. Il y a très peu de metteurs en scène qui ont cette petite différence là et c’est de là que naît la confiance.

D.B. – Même ce qu’elle faisait avec l’équipe, c’est très surprenant parce que je n’ai plus de souvenir de l’équipe, où elle était placée, les caméras etc. Sur d’autres tournages, j’ai des souvenirs de la mise en place et tout, là, j’ai zéro souvenir.

J.L. – C’est vrai ce que tu dis parce qu’elle adapte la technique aux acteurs, ce qui n’est pas toujours le cas. Elle va dire à sa technique de se fondre dans le décor, même quand on a tourné chez elle un moment où c’était très petit, on n’avait pas de place et c’est pour ça aussi que pendant la scène on est montés si vite avec Anthony car on était vraiment les uns sur les autres. Elle arrive vraiment à fondre sa technique en leur disant de ne pas nous bloquer. Si à un moment par exemple, on n’entend pas très bien, jamais un ingé son va venir et nous dire de parler plus fort. Elle ne veut pas qu’on pense à ça, elle adapte tout autour et c’est incroyable.

A.B. – Après c’est une actrice qui devient metteur en scène donc elle connaît les contraintes avec les marques au sol, le niveau sonore, elle sait les galères que c’est sur un plateau et elle ne veut surtout pas ça pour ses acteurs. L’acteur sur ses tournages a une place prépondérante.

D.B. – Ce qu’on ressentait aussi quand on en parlait c’est que toute l’équipe technique était trop contente d’être là, très motivée, excitée à chaque scène. Je me souviens même quand on faisait les scènes dans la chambre et qu’elle disait qu’elle avait ce qu’elle voulait, ils étaient déçus que ça ne dure pas plus longtemps.

J.L. – Oui parce que c’est vraiment un terrain d’expérience où tout le monde peut tester des choses et on n’a pas envie que ça s’arrête. On aurait pu m’appeler trois jours par semaine comme ça pendant un an, j’aurais accepté.

D.B. – C’est un laboratoire. Ça me fait trop penser à Andy Warhol parce qu’il avait sa factory et il faisait des petits films et c’était limite comme ça parce qu’on a tourné chez lui (Jérémie Laheurte ; ndlr) , on a tourné chez Hafsia, on a tourné chez moi et c’était comme ça. On était entre nous, c’était des potes avec juste une caméra, mais je m’en souviens même pas. Et on testait des choses, tout en ayant le texte précis mais des manières de faire différentes. Elle a un truc fort aussi, c’est qu’elle ne va jamais diriger Anthony comme elle va me diriger ou Jérémie et ça je l’ai vu quand on a tourné avec Jérémie des scènes qui ne sont pas dans le film, elle avait des manières très différentes d’agir entre nous deux.

A.B. – Ce qu’il manque de dire aussi c’est qu’elle fonctionne différemment parce qu’elle n’a pas la même relation avec tout le monde. Elle le connait depuis tout petit donc forcément…

D.B. – Certes mais elle s’adapte quoi. Je pense qu’il y en a qui ont besoin de se sentir aimé pour sortir le meilleur, d’autres ont besoin d’être bousculé. Moi j’ai besoin qu’on me dise c’est ça ou rien et après ça me galvanise.

Et quand vous jouiez avec elle, vous arriviez à oublier que c’était son film ? 

D.B. – Bien sûr. J’ai vu beaucoup de films avec elle et je trouve que c’est l’un des films où elle joue le mieux, c’est impressionnant parce qu’elle n’avait aucun recul sur elle-même. Pour moi, c’est une leçon.

J.L – C’est ça, je me rappelle quand on tournait chez elle avec Anthony. Un moment, elle a toute une gestuelle avec ses cheveux, et à un moment donné, elle a fait sa scène, selon elle, elle pouvait faire mieux, elle a mal bougé ses cheveux et on est en train de jouer, d’un coup elle dit « attends je suis pas dedans, on recommence » Et en fait je me dis qu’elle arrive à se juger sans se mettre une parano d’acteurs, à diriger, à voir, c’est impressionnant.

A.B. – C’est la première fois que sur un film, je pense pas à comment il va sortir, à la pression. C’est la première fois que j’y vais limite en claquettes en me disant que de toute façon on va tourner, ça va être cool après on va manger un morceau ensemble, on va rigoler. Alors que souvent sur les tournages on arrive la boule au ventre parce qu’on a envie de bien faire. Là aussi mais il y a vraiment un truc en plus qu’amène Hafsia et c’est marrant parce qu’elle a appelé sa boîte de production Les films de la bonne mère et en fait, c’est totalement symptomatique. C’est ça quoi elle est bienveillante et elle porte tout le monde.

D.B. – Je ne sais pas si c’est prétentieux de dire ça mais moi à aucun moment je me disais que les scènes n’allaient pas être bien parce que je savais qu’elle, à partir du moment où elle disait c’est bon, j’étais tellement rassuré.

J.L. – En fait, les projets qui naissent comme ça, il faut avoir une confiance et qu’elle soit basée sur juste un ressenti ou quelque chose de concret, il faut avoir une confiance pour s’engager comme ça et j’ai l’impression que tous, on ne savait pas l’issue de ce film mais on y est allés quoi. Tous on a eu la même réaction un peu quand on a su qu’on allait à Cannes, on était hyper fiers mais en même temps je me disais pas « oh c’est incroyable » parce que je pense que quand Hafsia m’a appelé et que j’ai accepté de faire le film, je me suis dit qu’elle allait aller loin. Je croyais en elle depuis le début.

D.B. – Moi aussi je croyais mais parfois je me disais des choses, elle me disait de redescendre. Je disais « ah trop cool, peut être qu’on va partir à Cannes et tout », elle me disait « écoute déjà si je le monte et qu’il sort un jour, c’est déjà bien. » Moi j’étais dans l’extase.

A.B. – C’est ça, ça correspond aussi à la manière dont a été fait le film c’est à dire l’incertitude. Elle savait pas vraiment où elle allait mais elle a essayé de le faire le mieux possible, elle savait pas si elle allait pouvoir le monter, trouver un distributeur, le faire financer. C’était très compliqué.

D.B. – C’est ça qui est impressionnant parce que sans ça, elle l’a fait alors qu’il y en a qui ont 2 millions et qui rechignent. Et tu sais, quand on est allés à Cannes, on était surtout contents pour elle parce qu’on avait vu tout ce qu’elle avait fait et on était tellement émus et heureux pour elle.

A.B. – C’est son succès, oui.

J.L. – Il y a des gens, quand t’es actrice, réalisatrice, qui disent « ah j’aimerais voir plus de films » mais en fait, le processus de la naissance d’un acteur et encore plus d’un metteur en scène, se fait sur des années et moi j’ai la certitude qu’on finit par être à l’endroit où on doit être et quand on pense comme ça, c’est une réalisatrice qui est très jeune et elle a déjà une autre carrière en parallèle et il faut le temps au temps pour arriver à des projets comme ça.

 

Responsable Cinéma LeMagduCiné
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