FFA Angoulême 2019 : Tu mérites un amour, la tendre mélancolie du sentiment amoureux

Valois de la mise en scène au FFA 2019, Tu mérites un amour est la jolie surprise du festival. Frais, sensible, drôle et touchant, le film d’Hafsia Herzi est captivant de modernité et de naturel pour servir un joli couplet sur l’amour et la manière dont nous vivons les ruptures.

Si le début du film laisse quelques doutes quant à la direction d’acteurs, on est, comme dans un film de Kechiche, rapidement séduits par le naturel et l’improvisation de tout le casting qui fait des scènes de vrais moments de plaisir et de sincérité dans lesquelles on sent quasiment l’observation sociologique qu’Hafsia Herzi a réalisée pour en venir à ce film. Une analyse de l’amour, de la manière dont chacun le perçoit, et le vit, et surtout une analyse des états dans lesquels chacun peut se retrouver à la suite d’une rupture. Drôle, franc et sensible, Tu mérites un amour est l’alliage parfait pour présenter les différents visages de ce sentiment universel. 

Au delà de son propos traité de manière vraiment fascinante, aussi dansante que touchante, c’est une réalisatrice qui naît avec ce film et sa manière de capter les émotions en gros plans avec une sensualité toujours très juste tout en gardant une certaine pudeur. Pudeur pourtant bien différente de celui avec qui elle a découvert le cinéma ou de l’humour sans limite du meilleur ami de Lila joué par Djanis Bouzyani dans le film. La drôlerie et les mots décomplexés sont d’ailleurs l’un des éléments forts du long métrage, si Hafsia Herzi donne à voir à travers son personnage, des thèmes très proches de Kechiche, elle s’en empare avec un angle différent où les discussions entre amis ont un humour naturel qui ajoute encore plus de vie au film. Que ce soit dans la drague, la séduction, ou les fameuses scènes de danse, on sent évidemment l’empreinte du cinéaste franco-tunisien, mais la jeune réalisatrice finit par le faire oublier en ajoutant sa dimension encore plus honnête et sincère rendant le film très touchant.

Dans L’amour des hommes de Mehdi Ben Attia, l’actrice jouait le rôle d’une photographe qui faisait des photos d’hommes nus dans le plus grand secret, activité alors bien trop tabou en Tunisie. Dans Mektoub my love, le personnage d’Amin était également photographe, bien que le personnage de la Tata n’en soit pas le sujet on retrouvait encore une fois cette idée de relation artistique entre la muse et l’artiste, qu’elle va à son tour placer dans son film avec les personnages d’Anthony Garon et Lila, qu’elle interprête. La photographie semble alors être une belle fenêtre pour filmer le désir et la sensualité cachée et subtile de deux personnes qui se frôlent et se rencontrent, c’est encore une fois l’une des choses très bien réalisées par Hafsia Herzi qui a su rendre compte de cet érotisme discret mais fort. D’autant plus fort que c’est ce même personnage photographe qui prononcera le poème incroyable de fin où les mots prennent sens et l’émotion l’emporte dans un moment de grâce verbal.

Tu mérites un amour décoiffant, qui te pousse à te lever rapidement le matin, et qui éloigne tous ces démons qui ne te laissent pas dormir. (…) Tu mérites un amour qui balayerait les mensonges et t’apporterait le rêve, le café et la poésie.

Frida Kahlo

Pas seulement intelligent cinématographiquement parlant, Tu mérites un amour, est un objet passionnant de discussion et de démonstration conceptuelle. Sur les formes d’amour déjà en mettant en scène un couple libertin, puis cette femme libre au centre de l’attention qu’elle joue elle-même, et enfin dans les discussions avec ses amis sur ce qu’est vraiment l’amour, comment on le ressent, égoïstement, souvent de manière malsaine et possessive et parfois simplement, tendrement, il reste l’amour pur, à ressentir seulement et à vivre. Tu mérites un amour montre aussi une sexualité féminine sans plaisir, comme on a l’habitude de la voir au cinéma, mais avec une nuance particulière dans cette œuvre. Lila est libre, enchaîne les rendez-vous, et fait l’amour avec plusieurs amants différents sans jamais être jugée mais sans jamais non plus éprouver aucun plaisir, parce que ces scènes de sexe sont seulement le résultat du consentement sans désir, faire l’amour sans rien ressentir comme une pression à laquelle elle doit céder, comme une action par laquelle elle doit passer pour accepter sa rupture et avancer. N’en ressort qu’une femme aseptisée dont le corps est éteint en même temps que l’âme au moment où son ex a prononcé les quelques mots de rupture. Là où Kechiche avait manqué de finesse (et c’est peu de le dire) dans le second volet de Mektoub my love, Hafsia Herzi fait preuve d’une grande tendresse à l’égard des hommes comme des femmes pour capter la sensualité comme elle est, égalitaire et présente chez chacun. Tu mérites un amour est une caresse tendre au sein de laquelle l’énergie affective se développe autant que les rires.

Bande Annonce

Tu mérites un amour, un film de Hafsia Herzi

Avec Hafsia Herzi, Djanis Bouzyani, Jérémie Laheurte, Anthony Bajon
Durée : 1h39
Distribution : Rezo Films
Sortie : 11 septembre 2019

 

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

The Furious : aussi bon que con (et on adore)

Prenez "Taken", ajoutez-y une pincée de "John Wick", beaucoup de "The Raid" et de "City of Darkness", et vous obtenez "The Furious". Entre série B décomplexée et scènes d'action d'anthologie, on tient l'un des meilleurs films d'action de ces dernières années.

Le Dernier Vrai Samouraï : jidai-geki mon amour

Sur le mode de la comédie fantastique, Le Dernier Vrai Samouraï est une mise en abyme savoureuse : un vrai samouraï qui en côtoie des faux, interprétant une version romancée de son propre monde, devenu désuet et un sujet de spectacle. Derrière l’hommage à un genre cinématographique, Jun’ichi Yasuda veut surtout saluer les artisans oubliés du cinéma nippon. Il y a donc de multiples grilles de lecture dans ce film qui, par ailleurs, demeure distrayant, humoristique et parfois spectaculaire.

Disclosure Day : la face sombre de l’émerveillement

Presque 50 ans après "Rencontres du troisième type", Steven Spielberg revient à ses grandes énigmes du cosmos avec "Disclosure Day". Un thriller conspirationniste, porté par Emily Blunt et Josh O'Connor, qui déconstruit la science-fiction pour mieux interroger notre époque sur la désinformation, la dissimulation gouvernementale et la foi en l'humanité. Une réussite !
Gwennaëlle Masle
Gwennaëlle Maslehttps://www.lemagducine.fr/
Le septième art est un rêve et une passion depuis quelques années déjà. Amoureuse des mots et du cinéma, lier les deux fait partie de mes petits plaisirs. Je rêve souvent d'être derrière la caméra pour raconter des histoires et toucher les gens mais en attendant, je l'écris et je me plais à le faire. Je suis particulièrement sensible au cinéma français ou au cinéma contemplatif dans sa généralité, ce qui compte c'est de ressentir. Les émotions guident mes passions et le cinéma ne déroge pas à la règle, bien au contraire.

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.