Fête de Famille : être à la même table que mes inconnus de voisins de siège

Voir un film en salles, c’est quoi ? C’est tout d’abord confronter ses propres émotions à celles de parfaits inconnus. Et si cela n’a déjà rien de facile parfois, il en est d’autant plus question lorsqu’un personnage renvoie à l’être que nous sommes et que notre voisin ne comprend pas. Analyse de Fête de Famille, de Cédric Kahn au travers de sa réception en salles.

Nous n’estimons pas assez la valeur et l’importance de l’expérience à part entière qu’est la salle de cinéma. Il nous faut attendre des sorties annulées et des ovations distinguées en l’une d’elles pour s’en rappeler. Pourtant, ce que nous oublions, c’est qu’une salle revêt un statut double et capital, qui se révèle encore davantage lors d’une avant-première. En effet, en son sein, nous devenons tout d’abord une petite armée de testeurs curieux, entre les mains desquels un artiste place son nouveau-né. Un nouveau-né dont nous allons orienter le premier souffle avec nos réactions avant la césarienne de sa sortie officielle. Deuxièmement, la salle nous fait un don impalpable, immatériel. Celui d’émotions décuplées par une salle obscure qui multiplie les conditions optimales pour forger le réceptacle que nous sommes à ce moment-là. Mais, la salle, c’est avant tout transformer une expérience solitaire (voir une œuvre) en expérience commune. Petite analyse au travers de l’inattendu Une Fête de Famille, de (et avec) Cédric Kahn.

Mardi 03 septembre. La salle est pleine à craquer, les retardataires se pressent, les invités s’impatientent et l’équipe du film entre en piste. Nous, nous sommes au deuxième rang. Nous l’avouons, nous venons avant tout pour admirer deux actrices immenses (dont nous tairons les noms, en tout cas pour le moment…) du film. Film dont nous ne savons pas grand-chose, dont nous attendons une réunion familiale en bonne et due forme, avec ses coups de gueule, ses éclats de rire et ses mots tantôt pudiques, tantôt enflammés. Un repas français dans les clous en somme… Mais, déjà, les quelques mots prononcés en amont de la projection par Emmanuelle Bercot nous interpellent et remettent en question nos attentes. Elle évoque son personnage en insistant sur le fait que, malgré les apparences, il lui apparaît comme une évidence qu’il est le plus lucide du groupe. Noir, ouverture du portail de la maison de famille, début du film…

Notre but, ici, n’est pas vraiment de vous présenter le film, ou même de vous livrer notre avis à son égard. Nous ressentons plutôt le besoin de coucher quelques phrases imparfaites sur ce qui a rendu cette séance comme une des plus déstabilisantes pour nous à ce jour. Et cela ne tenait pas exactement à ce que la toile nous livrait, mais bien à sa réception au sein de cette salle pleine.

Le film est dur. Le film est violent. Le film est aiguisé et déborde du vitriol qu’on garde normalement sous clé. Il est surtout porté par un monstre de cinéma nommé Emmanuelle Bercot, qui y incarne Claire, personnage central dont les failles sont exposées en plein air. Claire parle, rit, et pleure très fort, tout simplement car Claire souffre très fort… Son émotivité est à l’image de la violence de la société, dont la famille est ici la plus juste des allégories, qui ne la comprend pas. Livrer un personnage tel que Claire à une salle, qui, par définition, est un lieu qui rassemble tout un tas d’inconnus à la vie, au passé, aux blessures et au caractère parfois diamétralement opposés, c’est livrer l’intime de quelqu’un de « malade » (même si cela nous irrite d’utiliser ce mot si souvent détourné de son sens propre…) à une société sans concession.

Voir ce film en salle c’est donc, de manière personnelle, être en larmes, mais avoir à sa droite un spectateur pris d’un fou rire qui nous semble sans fin. Cette situation, en l’espace d’une heure quarante, se reproduit plusieurs fois, mais atteint son apothéose lors d’une scène centrale où Claire, à bout de force, à bout de nerfs et de souffrance, se met à se taper violemment la tête sur la table. Deux options s’offrent alors à notre esprit en sortant de la salle. Etre saisi par une peur inexplicable et indomptable, ou prendre le recul nécessaire pour considérer l’expérience comme « privilégiée », et dont seul le septième art qui se vit en salle a le secret…

Parce que oui, en effet, il est de prime abord effrayant, en quittant l’avant-première, de réaliser que l’œuvre sera, et ce dès le lendemain, délivrée à un public national, lorsque l’on sait qu’elle nous a tant bouleversée, tandis qu’elle a provoqué les rires chez une majorité. C’est comprendre que, ce qu’il s’est passé dans la salle, a lieu tous les jours, dans une rue ou dans l’autre. Je parle par-là de l’incompréhension d’une majorité face à des individus qui affrontent une souffrance psychologique qu’ils ne connaissent pas, ou qui est en tout cas différente de la leur. Mais, est-ce vraiment là quelque chose de dangereux ? Peut-être pas tant que ça…

Effectivement, les réactions que suscite le film peuvent aussi être vues comme une merveilleuse réponse à l’incompréhension évoquée. Et si, et nous espérons juste de le croire, le film n’était justement pas un moyen d’interroger notre propre proximité, ou distance, avec ce que nous avons devant les yeux ? Un moyen d’interroger, soit nos rires, soit nos pleurs ? De se demander pourquoi mon voisin a agi de cette manière pendant la projection, et moi de telle autre…

Analyser tout ceci avec autant d’interrogation, c’est comprendre que, parfois, il est bon de constater qu’une œuvre filmique ne vise pas tant à dépeindre le regard et le positionnement de l’auteur, que le nôtre. Il nous semble que là réside aussi le caractère unique et précieux de l’expérience des salles obscures. Pour appuyer cela, nous conclurons avec les quelques mots d’une des principales intéressées, dont nous tairons le nom, mais qui a tant su nous apaiser suite à cette séance, « Nous vivons tous les films par le prisme de qui nous sommes et de ce que nous avons vécu.
Dieu merci nous ne ressemblons à aucun de nos voisins de sièges dans les rangs des salles de cinéma et c’est ça qui est beau.
Il y a autant de manières de recevoir les films que d’êtres qui les regardent. ­[…]  Un jour, devant un autre film, un spectateur pleurera devant quelque chose qui vous fait rire. Et vous n’aurez tort ni l’un ni l’autre.
Ainsi va la vie ainsi vont nos émotions devant les écrans de cinéma. ».

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Notre salut : Un grand film sur un petit homme, carte sur table

Avec Notre salut, Emmanuelle Marre montre que le cinéma a encore une vie à mener : sérieuse et fiévreuse. D’une manière proche de Peter Watkins, Marre réinvente la manière de filmer l’intime en acte politique, de faire du cinéma un geste terriblement libre.

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

A Short Story (2022), de Bi Gan : la fable qui rêvait déjà « Resurrection »

"A Short Story", le court-métrage tourné par Bi Gan en 2022, suit un chat sans maison en quête de la chose la plus précieuse au monde. Une fable minuscule, tournée avec une précision d'orfèvre, mais l'un des gestes de cinéma les plus bouleversants de son auteur, qui reste gravé bien après le générique.

L’écologie vous épuise ? Dépasser les petits tracas

« Et cela résonne : un système contribue à l’évolution d’un système plus large, duquel il reçoit aussi sa propre nourriture. Ainsi un bâtiment contribue à la dynamique de la ville dans laquelle il se situe. Cette même ville lui fournit sa « nourriture » : ses services, infrastructures et règlements. »

Mi Amor : Techno Trip

Dans "Mi Amor", Guillaume Nicloux assume sa radicalité : un pacte irrévérencieux avec le spectateur, un scénario qui semble s'écrire sous nos yeux, une mise en scène voluptueuse et des acteurs magnétiques (Pom Klementieff, Benoît Magimel).