La nuit nous appartient de James Gray : L’Eden et après

La sortie prochaine de Ad Astra nous offre l’occasion de revisiter l’œuvre florissante de James Gray. Attardons-nous aujourd’hui sur l’un de ses films les plus emblématiques, La nuit nous appartient.

Synopsis : New York, fin des années 80. Bobby est le patron d’une boîte de nuit appartenant aux Russes. Avec l’explosion du trafic de drogue, la mafia russe étend son influence sur le monde de la nuit. Pour continuer son ascension, Bobby doit cacher ses liens avec sa famille. Seule sa petite amie Amada sait que son frère et son père sont des membres éminents de la police new-yorkaise. Mais bientôt, Bobby devra choisir son camp…

Il n’aura pas fallu attendre longtemps pour le voir se distinguer du tout-venant hollywoodien et confirmer la singularité de son geste artistique. Avec La nuit nous appartient, James Gray impose ce mélange heureux de classicisme et de maniérisme qui deviendra sa signature visuelle, et donne surtout à son œuvre une unité thématique en prolongeant le questionnement esquissé dans ses films précédents (Little Odessa, The Yards) : échappe-t-on à son milieu, à sa famille, à son clan ? La liberté individuelle est-elle encore permise ? 

Le titre, emprunté à la devise de l’unité criminelle de la police de New York, dissimule une ironie qui sera la clef de voûte de tout le film. Dès le générique, en effet, le décalage est patent entre l’image idyllique que se donne la société américaine (la famille, la prospérité, la police) et la réalité d’un milieu underground gangrené par le crime (le trafic de drogue, les meurtres, les réseaux mafieux). Une question se pose alors : à qui appartient la nuit, aux forces de l’ordre ou du désordre ? A qui appartient le monde d’aujourd’hui, au bien ou au mal ?

Un antagonisme que le montage souligne allègrement, en mettant en parallèle le monde fiévreux de Bobby (le night-club, le fric, les pin-up) avec celui bien plus sage de son père et de son frère (le commissariat, la loi, la méritocratie), allant jusqu’à nous faire redouter la présence d’un récit purement manichéen. Fort heureusement, il n’en sera rien, James Gray se désintéressant rapidement de ce schéma extrêmement simpliste (la confrontation entre deux frères ennemis et le discours moraliste qui en découle) pour évoquer le drame de l’Homme dans toute sa complexité : grandir, c’est renoncer à ses illusions, c’est accepter une vie qui n’a rien d’idyllique. Il n’y a pas d’un côté un paradis et de l’autre un enfer, un monde de vertu et de l’autre de vice, mais bien un immense “purgatoire” appelé monde réel où chacun fait comme il peut, avec ce qu’il a…

Pour ce faire, Gray se réapproprie le paradigme de la tragédie classique pour évoquer la loi du sang à laquelle personne n’échappe, et le lourd tribut à payer pour toute tentative d’émancipation : le prix de la liberté, c’est la mort du père, de l’innocence ou des rêves d’enfance, c’est assumer une vie dans un monde qui n’a plus rien d’idyllique. De ce fait, la quête de rachat de Bobby devient également celle d’une société US qui doit en finir avec ses illusions pour mieux renouer avec ses valeurs fondatrices. 

Le grand mérite de James Gray est d’avoir su transcender les codes du thriller noir avec ceux bien connus de la tragédie. Si on retrouve les motifs classiques de l’univers shakespearien, c’est surtout la référence à la tragédie biblique qui impressionne le plus notre imaginaire : les principaux personnages évoquent ceux de la Bible (les frères Abel et Caïn, le diable, le traître Judas, etc.), tout comme les lieux ou les situations (le club rappelle le Premier Temple, la pluie torrentielle l’épisode du déluge…). Une dimension symbolique que la première scène introduit avec malice, évoquant le péché originel tout en annonçant la future “chute de l’homme”.

Une chute, bien sûr, qui sera celle de Bobby : après avoir perdu son “jardin d’Eden” et ses douces illusions, il ratera tout ce qu’il entreprendra, échouant notamment à être un nouvel homme (sa volonté de se créer une nouvelle famille, loin de l’ancienne) ou un super héros (il ne piège pas Vadim, il n’est pas le sauveur souhaité). Une déchéance que la mise en scène souligne subtilement en faisant perdre progressivement leur éclat aux images : l’univers “papier glacé” du début s’oublie pour laisser place à une imagerie bien plus terne et réaliste, transformant ainsi Bobby en personnage lourd, exsangue et abattu. On notera, au passage, l’excellente prestation de Joaquin Phoenix qui rend sensible la disgrâce de son personnage.

Néanmoins, tous ces efforts ne suffiront pas à faire oublier une écriture quelque peu défaillante (manque d’épaisseur des personnages, facilités scénaristiques, etc.) et une mise en scène parfois trop démonstrative (accentuation des effets visuels, recours aux punchlines insistantes…). Mais si La nuit nous appartient n’est pas un chef-d’œuvre, il est tout de même traversé par de superbes fulgurances anti-spectaculaires (la course-poursuite sous la pluie, la chasse à l’homme dans les roseaux) et permet à son auteur d’accéder à un cinéma plus intimiste ou mature. C’est ce que nous laisse entendre ce final désenchanté où Bobby nous apparaît comme résigné, prisonnier d’un rôle social et des conventions de son milieu. Seul le regard éteint qui est le sien nous laisse entrevoir le purgatoire existentiel dans lequel il se trouve désormais.

La nuit nous appartient : Bande-Annonce

La nuit nous appartient : Fiche Technique

Titre : La nuit nous appartient
Réalisation et scénario : James Gray
Musique : Wojciech Kilar
Photographie : Joaquín Baca-Asay
Montage : John Axelrad
Décors : Catherine Davis
Production : Marc Butan, Joaquin Phoenix, Mark Wahlberg, Nick Wechsler
Société de production : 2929 Productions et Industry Entertainment
Genre : policier
Durée : 117 minutes
Date de sortie : 28 novembre 2007 (France)

USA – 2007

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3.5

Festival

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