L’Étrange Festival 2019 : le palmarès et critique du film de clôture True History of the Kelly Gang

L’Étrange Festival 2019 s’achève avec une soirée de clôture généreuse qui, en plus de nous repasser le court métrage ayant bénéficié du Grand Prix Canal +, nous offre la présence de Bertrand Mandico qui est venu présenter son Extazus. Mais le clou du spectacle restera la belle première européenne de True History of the Kelly Gang, le nouveau film de Justin Kurzel.

Dans une ambiance de célébration où l’Étrange Festival souffle définitivement ses 25 bougies, et où se succèdent discours touchants et promesses d’avenir, on nous annonce ensuite un palmarès étonnant. Du côté des longs métrages c’est le Vivarium de Lorcan Finnegan qui gagne le Grand Prix nouveau genre de Canal +. Avec Imogen Poots et Jesse Eisenberg, le film fut un des meilleurs films de la compétition vu par nos soins et qui pourra même créer la surprise lors de sa sortie en salles le 12 février 2020. Le prix du public reviendra quant à lui au film coréen The Odd Family : Zombie on Sale de Lee Min-jae, une comédie horrifique que nous n’avons malheureusement pas pu voir et dont une sortie en France paraît peu probable. Pour ce qui est des courts-métrages, c’est Please Speak Continuously and Describe Your Experiences as They Come to You de Brandon Cronenberg (le fils de David Cronenberg) qui obtient le Grand Prix Canal +, une oeuvre aux idées visuelles proprement brillantes mais bien trop cryptique pour pleinement convaincre. Et le prix du public à été décerné ex-æquo pour Vagabondages de Guillaume Pin et Portrait en pied de Suzanne d’Izabela Plucinska.

Ensuite Bertrand Mandico est monté sur scène pour présenter son Extazus, un triptyque de films-clips qui a pour but d’accompagner la sortie du prochain album de M83. Totalement issu de l’imagerie des films érotico-fantasy des années 70-80 tel le culte Barbarella, il signe des expériences laconiques qui étudie le lien parfois malsain qui unit une créateur et son héroïne. Dans sa forme érotisée, il étudie avec ironie un male gaze dont il se laisse prendre au jeu dans une quête d’émancipation féminine. Et si les héroïnes réussissent à fuir la grippe du libidineux Extazus, elles restent parfois trop soumises à celle de Mandico qui ne parvient jamais à renouveler son regard et signe trois segments répétitifs. La maestria visuelle est certes nourrie d’un imaginaire foisonnant mais le cœur du projet reste finalement assez maigre et n’est pas non plus relevé par le morceau assez peu inspiré de M83. On se retrouve donc face à une oeuvre mineure de personnalités talentueuses mais qui peine à dynamiser leur style. On espérait mieux d’une telle collaboration. Mais la déception sera vite balayée avec le film de clôture qui suivra.

True History of the Kelly Gang de Justin Kurzel :

Synopsis : Au Dix-neuvième siècle, Ned Kelly, jeune hors-la-loi australien, va connaitre l’ascension avec son gang qu’il dirige d’une main de maître.

Jeune cinéaste prometteur, Justin Kurzel avait déjà impressionné avec ces deux premiers films. Le premier, Snowtown, un film radical et énervé inspiré du fait divers des meurtres de Snowtown en Australie qui défraya la chronique à la fin des années 90, imposa l’esprit protestataire de Kurzel et son empathie envers les oppressés. Avec Macbeth, son deuxième film, il assoit un style graphique unique et dynamise le texte de Shakespeare dans une forme totalement libre et proche de l’expérimental. Après s’être fourvoyé dans le grosse production Assassin’s Creed, où il a quand même su  insuffler sa maestria visuelle, il revient en Australie sa terre natale et se réconcilie avec ses premières amours. True History of the Kelly Gang est la continuité ainsi que l’union parfaite des thèmes narratifs et esthétiques qu’il a su imposer lors de ses deux premières œuvres. Il retrouve même pour l’occasion Shaun Grant, son co-scénariste de Snowtown.

Découpée en trois actes, la narration de True History of the Kelly Gang détonne par son approche abstraite de son sujet. Évoquant assez peu le gang en lui-même, le scénario s’intéresse finalement bien plus à la psyché et au destin tragique de Ned Kelly, le protagoniste. Librement inspiré de la vraie histoire de Ned Kelly, mais surtout tiré du roman du même nom de Peter Carey, le film va se raconter du point de vue de Ned qui devient le narrateur de son propre récit. Fascinante réflexion sur le besoin d’écrire sa propre histoire, le récit devient une habile mise en abyme du cinéma et de la dichotomie des points de vue. Qui est à même de raconter notre propre vie si ce n’est nous-même ? Car nous en somme l’auteur et le héros. Mais être le héros de notre histoire en vient parfois à nous faire le méchant de l’histoire d’un autre. Robin des bois des temps modernes pour les uns, meurtrier sans scrupules pour les autres, durant toute sa vie et même après sa mort Ned Kelly aura été dépossédé de son histoire et c’est avec finesse que Kurzel lui rend la parole. Les exactions du gang ne seront d’ailleurs que très peu montrées, la guerre que mèneront les Kelly contre l’oppression ne sera même présente que vers la fin du récit et offre le climax d’une aventure consciencieusement pensée. Dans son premier tiers, il sera même d’ailleurs entièrement dévoué à son enfance où Ned n’est que l’instrument au service d’une mère peu scrupuleuse et d’hommes à la masculinité toxique. Une mère désireuse de voir son fils devenir un homme fort à une époque où la force n’est que violence où il se voit tiraillé entre un père humilié pour sa passion du travestisme et un sergent, incarné par un ambigu Charlie Hunnam, mû par le ridicule de ses pulsions sexuelles qui s’imposent à la famille. Là où règne une masculinité frustrée de ne pas pouvoir s’exprimer ni être libre, mais aussi celle d’un homme qui ne cherche que le pouvoir et la domination.

C’est avec la venue d’un troisième homme, Harry Powers superbement incarné par Russell Crowe, un hors-la-loi vieillissant plus fasciné par la récit de son existence que la vie elle-même que Ned Kelly se formera en l’homme qu’il sera. Héritier du père qu’il a aimé, de l’ennemi qu’il a haït et du mentor qu’il a admiré. C’est par l’enfance étouffée par la quête d’une virilité empoissonnée que l’on découvre dans un deuxième acte l’homme qu’est devenu Ned. Le récit prend un aspect libertaire saisissant, montrant la force et la fragilité d’un homme qui a dû se battre pour devenir l’homme qu’il voulait être et non celui qu’on attendait de lui. Il a toujours été plus que les attentes qu’on posera sur ses épaules, la noblesse dans un monde d’injustice. Mais un homme qui se cherchera encore, entre la frustration sexuelle d’une bromance à la limite de l’homosexualité, la curiosité d’enfreindre les règles établis et le conflit entre l’emprise que sa mère exerce encore sur lui et celle qu’exerce un policier manipulateur, incarné par un glaçant Nicholas Hoult. Il reste un homme enchaîné aux destins des autres, incapable de créer le sien et récupérant les miettes d’autrui quand il décide d’élever le fils d’un autre. Même sur son physique androgyne, il est un homme qui navigue constamment entre deux eaux et est formidablement interprété par le saisissant George MacKay. Et c’est lorsqu’il décidera de se soulever face à l’injustice d’hommes qui croient pouvoir tout s’octroyer par leur simples statuts que Ned Kelly enclenchera sa légende.

Totalement punk, librement queer et proche d’une fresque expérimentale absolument dingue, le dernier tiers brise toutes les conventions. Il permet à True History of the Kelly Gang d’accéder à un autre statut, il mue et s’intéresse non plus à l’enfant ni à l’homme mais à sa légende. Une légende contre l’oppression dans toutes ses formes, un appel à la liberté des genres, de la sexualité et à la liberté sociale. La narration en oublie même toute accroche temporelle et nous plonge dans un songe onirique où Kurzel vient même briser les barrières du langage cinématographique. Dans ses deux premiers tiers, même si il faisait preuve d’une audace esthétique bienvenue faisant de l’ensemble un western crépusculaire et désespéré aux éclats de violences rares mais percutants, il restait noué à une narration linéaire et à un rythme lent mais constant. Le dernier acte oublie toute notion de rythme et de narration pour transcender l’essai expérimental en véritable réflexion de cinéma et en geste protestataire. La superbe musique de Jed Kurzel, frère du réalisateur, se montre plus énergique et vire dans l’intemporel avec ses bons gros sons de punk rock tandis que la déjà grandiose photographie d’Ari Wegner plonge dans l’irréel lors d’un climax mémorable. Poisseux, violent et apocalyptique, le final de True History of the Kelly Gang est une des propositions les plus radicales, épiques et mémorables vue cette année. Caméra portée, flashes aveuglants et photographie qui vire dans le négatif pour ériger la police en envoyés de la mort, la dernière confrontation devient un ballet virtuose, point d’orgue de la brillante mise en scène de Justin Kurzel. Puis après la fureur, le film offre une conclusion sobre et poignante qui assoit définitivement ses étonnantes réflexions et reste avec le spectateur comme le font les grands films.

Car True History of the Kelly Gang est un grand film, le meilleur de son auteur qui signe ici un immense chef d’oeuvre qui non seulement réinvente son genre mais l’emmène vers des retranchements encore jamais explorés. Accompagné par les thématiques chères à Justin Kurzel, il fait de Ned Kelly une formidable figure de cinéma, un splendide héros tragique dont  l’histoire méritait d’être racontée par quelqu’un qui était à même de la saisir. Qu’est ce que la vérité quand celle-ci a autant de visages que les points de vues qui composent une histoire ? Et même si cette version n’a pas tout de véritable, elle reste celle qui retranscrit le mieux l’essence même de son personnage. Loin des faits mais proche du cœur, proche de l’homme, True History of the Kelly Gang est un formidable exutoire et une oeuvre radicale et engagée qui ne fait aucune concession envers son spectateur. Le voyage sera parfois difficile et inconfortable mais il sera mémorable et gratifiant tant sa forme punk, encadrée par l’ingéniosité de sa mise en scène et le grandiose de sa photographie et sa bande son, détonne. Mais plus encore, on aura rarement vu réflexion plus juste sur la toxicité d’une masculinité empoissonnée par son faux sens de virilité et effrayée de ses propres faiblesses, et donc du besoin de s’en affranchir.

True Story of the Kelly Gang : Fiche technique

Réalisation : Justin Kurzel
Scénario : Shaun Grant d’après True Story of the Kelly Gang de Peter Carey
Casting : George MacKay, Russell Crowe, Nicholas Hoult, Essie Davis, Charlie Hunnam, …
Décors : Karen Murphy
Photographie : Ari Wegner
Montage : Nick Fenton
Musique : Jed Kurzel
Producteurs : Hal Vogel et Liz Watts
Production : Daybreak Pictures, Film Victoria, Film4, Porchlight Films et Screen Australia
Durée : 124 minutes
Genre : Western

Australie – 2019

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.
Frédéric Perrinot
Frédéric Perrinothttps://www.lemagducine.fr/
Passionné de cinéma depuis mon plus jeune âge, j'articule depuis ma vie autour du 7ème art, un monde qui alimente les passions et pousse à la réflexion. J'aspire à faire une carrière dans le cinéma, ayant un certain attrait pour l'écriture et la réalisation. J'aime m'intéresser et toucher à toute sorte d'arts ayant fait du théâtre et de la musique. Je n'ai pas de genres de films favoris, du moment que les films qui les représentent sont bons. Même si je tire évidemment mes influences de cinéastes particuliers à l'image de David Lynch, mon cinéaste fétiche, Michael Mann ou encore Darren Aronofsky. Ces cinéastes ayant en commun des univers visuels forts et un sens du romantisme qui me parlent particulièrement.

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.