Rencontre : Céline Sciamma et André Téchiné pour Quand on a 17 ans

 Rencontre avec l’équipe du film Quand on a 17 ans (au cinéma le 30 mars)

Jeudi 17 mars, Céline Sciamma, Kacey Mottet Klein (Home, L’enfant d’en haut, Une mère…) et Corentin Fila (dont c’est le premier rôle à l’écran) étaient venus présenter Quand on a 17 ans au Gaumont Opéra Premier. La réalisatrice de Naissance des pieuvres ou encore Bande de filles (2014) poursuit sa quête d’écriture multiple (elle a participé à l’écriture des Revenants ou encore de Bébé Tigre) en co-scénarisant le dernier film de Téchiné. Si le réalisateur des Roseaux Sauvages ou encore des Témoins poursuit un cinéma juste et jamais misérabiliste, on sent s’exprimer la plume de Céline Sciamma dans cette histoire de violence, de naissance du désir et finalement de rencontre intime et bouleversante. Lors de cette soirée « gay friendly » (organisée par Yagg), nous avons beaucoup parlé de l’amour qui naît entre les deux jeunes hommes, de représentation et d’écriture. Céline Sciamma était au micro pour parler scénario, quand tout à coup Téchiné a débarqué par surprise sous les applaudissements de la salle. Récit de la rencontre à laquelle CineSeriesMag a participé.

Comment est née et s’est déroulée votre collaboration avec André Téchiné ?*

Céline Sciamma : Je n’ai rien décidé, c’était le souhait d’André Téchiné qui comptait beaucoup pour moi, dans ma cinéphilie. Il m’a contactée avec une esquisse de ce que serait le film : une histoire d’adolescence et de désir avec un trio composé de deux garçons et d’une mère. Il avait cette idée de film depuis dix ans, depuis Les Témoins.
Nous avons écrit pendant un an, le film a été tourné sur deux saisons donc on avait une chance inouïe de pouvoir réécrire le film entre les deux phases de tournage.

Pourquoi avoir choisi Luchon comme décor ? (durant la réponse à cette question, André Téchiné débarque dans la salle).

Céline Sciamma : Le décor est arrivé assez tôt dans l’écriture, André Téchiné vient de cette région. Il voulait un paysage de montagne, qu’il y ait un rapport d’échelle entre les personnages et le décor, notamment pour le personnage de Thomas. L’idée aussi, c’était que ce décor était un véritable territoire de jeu pour la mise en scène, une dramaturgie du lieu, de la nature.

André Téchiné : Je voulais tourner dans la montagne la plus familière possible, donc les Pyrénées. Nous n’avons pas tourné exclusivement à Luchon, mais je voulais un décor qui soit aussi important qu’un personnage. C’est aussi un décor très lié à Thomas, au rapport privilégié, physique de ce personnage avec le paysage du film.

Comment avez-vous choisi les deux comédiens ? 

André Téchiné : On a fait beaucoup de castings. On avait surtout l’idée du duo, que ça ne soit pas seulement une construction de la fiction, mais qu’il y ait une vrai réactivité entre eux.

Comment avez-vous abordé l’écriture du temps scolaire, qui structure le film (entre les trois trimestres), alors que l’espace du lycée, sa représentation, est finalement assez vite évacué ?

André Téchiné : Le temps scolaire structure le scénario, c’est d’abord l’école qui est une forme d’apprentissage avec ses rites de passage liés à l’adolescence, mais peu à peu on passe à d’autres formes d’apprentissage : affectif, sexuel et même moral. On oublie peu à peu les enjeux scolaires qui sont très présents au début pour aboutir au troisième trimestre qui est celui de l’acceptation du désir finalement.

Céline Sciamma : C’est un temps très programmatique qui est proposé au spectateur d’emblée. Quand on écrit à l’écran « premier trimestre » au début du film, on s’attend à ce que ça continue. Mais on offre de la surprise dans ce temps programmatique, avec le temps du deuil, le premier baiser qui arrive au bout d’1h20 de film ou encore l’étreinte tardive. On offre donc au spectateur un rituel temporel très structurant auquel on oppose celui du dialogue amoureux qui prend peu à peu toute la place.

« On ne joue pas l’homosexualité, pas plus qu’on ne joue l’hétérosexualité, il s’agit de jouer des situations, des relations », André Téchiné

Pour les comédiens, comment s’est passé le tournage, notamment cette mise à nu, et la relation sexuelle entre les deux personnages ?

Kacey Mottet Klein : On n’y pensait pas vraiment. Une relation très forte s’est créée avec Corentin Fila, on a passé plusieurs week-ends ensemble avant et pendant le tournage, une forme d’évasion. On est parvenus à se livrer, à tout se dire, sans tabous, ce qui a rendu la scène moins impressionnante.

Corentin Fila : Effectivement, c’était une rencontre forte avec Kacey. L’idée ce n’était pas tant de jouer l’homosexualité, André Téchiné ne cessait de nous répéter « on ne joue pas l’homosexualité », il fallait jouer le désir avant tout.

André Téchiné : Finalement, c’était moi le plus mal à l’aise. Effectivement, on ne joue pas l’homosexualité, pas plus qu’on ne joue l’hétérosexualité, il s’agit de jouer des situations, des relations. Il fallait donc se départir de l’épouvantail absurde de l’homosexualité sur le tournage, que les deux acteurs parviennent à une vraie confiance entre eux.

Kacey Mottet Klein : André nous a montré deux films avant le tournage : Harvey Milk et Le Secret de Brokeback Mountain. Il y a deux scènes de sexe dans Le Secret de Brokeback Mountain, André avait peur de ces scènes, il mettait tout le temps pause, en disant « c’est bon, on a compris ».

André Téchiné : Je ne voulais pas qu’ils cherchent à s’en inspirer, à imiter les acteurs de ces films, l’idée était plus de les désinhiber.

« Une scène d’acceptation du coming-out, c’est quelque chose de beau à vivre dans une salle de cinéma et peut-être dans la vie », Céline Sciamma

Les statistiques montrent que les enfants et ados homosexuels sont plus souvent harcelés à l’école, était-ce volontaire d’aborder le harcèlement ainsi dans le film ?

André Téchiné : Ce n’est pas une fiction de gauche ou un film à thème. On ne voulait surtout pas être trop lourdement thématique.

Céline Sciamma : Nous n’avons pas cherché à faire un poster sociologique. L’homosexualité n’est pas un sujet, mais des trajets. La fiction propose un trajet. Nous avons fait une fiction sur deux marginaux qui se détestent, pour lesquels l’union est impossible, mais dont finalement les chemins se croisent. Il ne s’agit ni d’une commande, ni d’une dénonciation quelconque.

André Téchiné : Nous nous sommes quand même posé des questions par rapport à cette représentation, notamment dans la scène avec la mère (interprétée par Sandrine Kiberlain, NDLR), quand elle comprend que son fils est amoureux de Thomas, on avait une préoccupation par rapport aux mères confrontées à ce type de situation, qu’elles puissent y trouver un modèle. Les personnages existaient par eux-mêmes, mais pas complètement indépendamment d’un regard de spectateur. Nous avons par exemple abandonné la figure du personnage homophobe car il était trop cliché. Nous voulions que les obstacles à cette relation viennent de l’intérieur, garder une forme de mystère, ne pas donner de leçon au spectateur.

Céline Sciamma : Ce coming-out sans conflit apportera surement des commentaires critiques sur la naïveté du film, mais la fiction, c’est aussi proposer des personnages nouveaux, un autre endroit de justesse. On se dit « ça peut exister, ça existe si j’y crois ». Qu’est-ce que ça produit finalement une scène d’acceptation ? Quelque chose de beau à vivre au cinéma et peut-être dans la vie.

Comment avez-vous envisagé la scène d’amour physique du film ? Notamment par rapport à la représentation de la sexualité homosexuelle ?

André Téchiné : La représentation du sexe au cinéma est toujours très problématique, ici l’idée était de passer de la violence à la délicatesse, c’est le projet du film.

Finalement le film est comme un triptyque entre « désir, violence et prendre soin ». Vous avez choisi de représenter des familles qui ont vécu des drames, des histoires compliquées, c’est aussi un choix pour ce triptyque ?

Céline Sciamma : Nous n’avions pas de commande ou de fiches de personnages, ça ne s’est pas fait comme ça. Les thèmes ont émergé au fur et à mesure de l’écriture, de notre désir de présenter telle ou telle situation. Nous avons opéré une certaine radicalisation des espaces dans le cadre de la fiction, entre le haut et le bas comme dans l’opposition entre l’agriculture traditionnelle et l’agriculture plus moderne. C’est une question de contraste, de donner un maximum de tension à la fiction.

André Téchiné et Céline Sciamma ont donc construit un récit très progressif, celui d’une rencontre d’abord difficile autour de la naissance du désir. Ensemble, ils proposent des scènes très fortes bercées par une belle réalisation au cœur d’un paysage grandiose qui n’écrase jamais les personnages. Des personnages portés par des acteurs formidables. Quand on a 17 ans sort en salles le 30 mars.

*Toutes les questions ont été posées par les spectateurs présents lors de l’avant-première

Bande annonce : Quand on a 17 ans

https://www.youtube.com/watch?v=ReS7qePk-y0

 

Festival

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Deauville 2026 : The Last Pickpocket in New York, les mains dans les poches

Comment survivent les voleurs à la tire dans notre société moderne ultra connectée, où l'argent est devenu virtuel et les téléphones des traceurs ambulants ? En partant de cette question simple, "The Last Pickpocket in New York" propose un polar urbain délicieusement rétro qui rend hommage aux classiques du genre. Porté par la performance impeccable de John Turturro, le film convainc plus par son atmosphère nostalgique que par son scénario ingénu.

Deauville 2026 : The Man I Love, la fureur de vivre

Dans "The Man I Love", Ira Sachs met en scène Rami Malek dans le rôle d'un acteur confronté à la mort. Entre répétitions, danses, chants et désirs sexuels, il compose une ode à la vie exaltant le plaisir de chaque instant. Un drame queer qui manque malheureusement de consistance et d'émotion pour pleinement s'affirmer.

Deauville 2026 : Mouse, la souricière du chagrin

Présenté en compétition au Festival de Deauville après avoir reçu un très bon accueil à la Berlinale, "Mouse" déploie un récit de deuil adolescent sensible et délicat porté par un somptueux duo d’actrices. En filmant l’intime avec autant de tendresse que de naturalisme, Kelly O’Sullivan et Alex Thompson s’imposent comme des cinéastes incontournables du cinéma indépendant américain.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

Evil Dead Burn : Rencontre avec Sébastien Vaniček et Florent Bernard

Comment deux Français se sont-ils approprié l'une des sagas d'horreur les plus iconiques d'Hollywood ? Sébastien Vaniček et Florent Bernard reviennent sur la genèse de "Evil Dead Burn", ses partis pris narratifs et techniques, et la place qu'il occupe dans une franchise qui avance, plus que jamais, à tâtons.

Entretien avec Victoria Verseau sur « Trans Memoria »

Dans cet entretien, la réalisatrice Victoria Verseau revient sur "Trans Memoria", un film intime et sensoriel où mémoire, deuil et transition se mêlent. Elle y évoque Meril, son amie disparue, la construction du film, la présence d’Athena et Aamina, et la manière dont son geste artistique interroge identité, survivance et transformation.

Rencontre avec Tudor Giurgiu pour « Libertate »

Dans "Libertate", le cinéaste Tudor Giurgiu revient sur un épisode oublié de la Révolution roumaine de 1989 : des centaines de prisonniers enfermés dans une piscine à Sibiu. Entre manipulation médiatique, violence d'État et quête de liberté, le film interroge notre rapport à l’Histoire.