Les cinéphiles du dimanche #2 : Inside Man, Carnage, Welfare, Sex and Fury…

C’est parti pour une deuxième séance de nos cinéphiles du dimanche. Une fois par mois, quelques uns de nos rédacteurs vont se réunir pour disserter, analyser et vous faire part d’une petite sélection de films vus ou revus dernièrement. Pour ce mois de septembre, on vous parle de joyeusetés comme Paper Moon, Inside Man ou Welfare.

Paper Moon de Peter Bogdanovich

Le Kansas, pendant la Grande Dépression. Un gros plan sur un visage d’enfant, dans un décor désertique. Addie assiste à l’enterrement de sa maman. Elle ne connaît pas son père, ce qui fait d’elle une orpheline à l’âge de neuf ans. Moses, un escroc qu’elle ne connaît ni d’Eve ni d’Adam, a la charge de la véhiculer jusqu’au Missouri, où elle doit rejoindre une tante qui se révèlera incapable de la reconnaître lorsqu’elle se présentera à sa porte. 

Paper Moon est un film sur les liens filiaux. Addie voit un père putatif derrière chaque homme. Mais elle se cramponne à l’idée que Moses, avec qui elle partage une même mâchoire, est peut-être ce géniteur qu’elle n’a jamais connu. Durant tout le périple qui les mènera du Kansas au Missouri, les deux personnages vont s’éveiller l’un à l’autre, de manière souvent facétieuse (notamment en mettant au point des escroqueries), mais aussi avec une tendresse que Peter Bogdanovich restitue parfaitement à l’écran.

Paper Moon est aussi une fresque nuancée sur l’enfance : le long métrage expose ses fragilités, sa dépendance, mais aussi ses audaces et son insubordination. Tatum O’Neal fume une clope au bout de quinze minutes de film. Puis, elle se lance dans une grande conversation sur la prostitution. Et entretemps, elle aura arnaqué des veuves et des commerçants, et aura été prise pour un garçon par un coiffeur.

Amusant, touchant, filmé en clerc, Paper Moon s’empare du road-movie pour raconter la Grande Dépression et ses contrecoups. Moses vend des Bibles à des veuves éplorées en leur faisant croire qu’il s’agit d’une commande de leur mari fraîchement disparu. Il vivote au jour le jour grâce à ses petites escroqueries. Quand il lie connaissance avec une « danseuse », celle-ci se révèle être une prostituée monnayant son corps pour cinq dollars. Et plus tard, il croisera la route d’un bootlegger et de policiers corrompus… Toutes ces rencontres ne servent finalement qu’à une chose : asseoir la relation de filiation qui s’instaure entre Moses et Addie, père et fille au civil.

Jonathan Fanara

Welfare de Frederick Wiseman

« Who’s next ? », s’exclame sans amabilité une employée de l’assistance publique. A qui le tour ? Sans doute celui de quelqu’un à qui l’on va demander d’attendre, de revenir le lendemain, de faire appel, d’aller voir ailleurs ou de rentrer chez soi. En attendant, comment se loger, comment se nourrir ? On élude la question. « On ne peut rien faire de plus ». Par contre, on peut mettre en doute ce que vous dites, des fois que vous prétendriez indûment à quelques dollars de trop. Votre dossier risque d’être clos au moindre faux pas : malheur à ceux qui ne maîtrisent pas les subtilités bureaucratiques.

Il faut prouver que vous êtes malade, enceinte, séparée de votre mari, et que vous ne faites pas n’importe quoi avec l’argent qu’on vous a filé. Vous êtes suspect parce que pauvre. Et souvent noir ou hispanophone, ce qui n’aide pas trop. Vous pouvez aussi être une femme enceinte ou une jeune mère célibataire, un ex-taulard ou un toxico, et alors on vous fait comprendre que vous avez une petite part de responsabilité dans votre situation difficile. Pour autant, les profils ne sont pas uniformes. Il y a de tout, dans cette foule bigarrée, même des gens bien mis qui ne pensaient jamais atterrir là ou encore un vétéran raciste cherchant querelle à un flic noir impressionnant de sang-froid.

De l’autre côté des guichets aussi, il y a de tout : des gens de bonne volonté, compréhensifs autant qu’impuissants, et d’autres, dépourvus de la moindre compassion, cachant fort mal leur mépris, finissant par lâcher un « Get a job ! » cinglant à un type expliquant qu’il n’a plus un rond. Chacun a sa façon de procéder, entend-on. De fait, il y a surtout des gens en train de faire leur boulot et subissant les légitimes invectives des laissés-pour-compte. « Râlez contre la loi, pas contre moi », semblent-ils penser. Eux-mêmes se plaignent, du manque de personnel ou des collègues qui grillent la priorité à l’avancement. Pendant que les nécessiteux continuent de faire la queue. Ce que retransmet la caméra du documentariste Frederick Wiseman pendant presque trois heures est de nature à affadir un chouïa les fictions de Franz Kafka.

Victor Agaty

Carnage de Roman Polanski

J’ai toujours aimé Carnage. Roman Polanski y met à mal une certaine idée de l’upper class new-yorkaise, tandis que Jodie Foster et Christoph Waltz y délivrent des numéros d’acteur déconcertants. Dans ce huis clos théâtral, il suffit d’une caméra indiscrète pour capturer toute l’hypocrisie d’un milieu social qui se voit plus beau qu’il ne l’est : une écrivaine sensible aux drames africains se mue en donneuse de leçons hystérique ; un père de famille lambda (John C. Reilly) se révèle par bribes jusqu’à faire l’étalage d’une insatisfaction interpellante ; un avocat de l’industrie pharmaceutique se montre davantage préoccupé par une affaire judiciaire en cours que par les gestes de violence dont s’est rendu coupable son fils. Les jugements à l’emporte-pièce, le nombrilisme, l’incommunicabilité, les faux-semblants, l’attachement excessif à certains objets (un livre ou un téléphone, par exemple) irriguent le film de part en part, dans une gradation maîtrisée de l’horreur domestique et humaine. Pourtant, je peux entendre un autre son de cloche : une accusation de négation de la mise en scène, des ficelles scénaristiques superficielles qui enfoncent des portes ouvertes (l’addiction au téléphone, l’alcoolisme, les déficits de parentalité, la vie de couple et ses travers…), une dénonciation systématique de tout qui ne débouche sur rien… Carnage a effectivement deux faces. Et je me demande dans quelle mesure il ne révèle pas, en première intention, ceux qui l’observent. Ou du moins leurs attentes, voire leur conception du cinéma. 

Jonathan Fanara

La Noce de Pavel Lounguine

La belle Tania revient dans le village de son enfance, après plusieurs années passées à Moscou. Elle retrouve le garçon qu’elle avait aimé dans son enfance, Michka, et, avec beaucoup d’audace, elle joue son mariage avec lui à pile ou face. La pièce tombant du bon côté, il va donc falloir organiser ces noces improvisées. Pavel Lounguine a surtout été le grand observateur des transformations de la Russie lors des années Eltsine. Pas besoin de faire de grands discours politiques, sa description de la Russie dite « profonde » est suffisamment parlante : des salaires qui n’arrivent que tous les six mois (quand ils arrivent), des habitants abandonnés à leur sort sans la moindre trace de service public, une toute-puissance des hommes d’affaires locaux, qui agissent comme des seigneurs féodaux en « achetant » la police et en cherchant à dominer toute la population locale, etc. La situation sociale de la Russie, en cette fin des années 90, est désastreuse. Et pourtant, Lounguine va faire un film joyeux, enlevé, entraînant et plein d’espoir qui n’est pas sans rappeler le cinéma d’Emir Kusturica. Omniprésence de la musique, danses, rires, boissons et nourriture, et surtout une solidarité consolidée par la nécessité de se débrouiller seuls au milieu de ce marasme : le cinéaste de La Noce montre qu’il a un grand espoir dans la population de la Russie.

Hervé Aubert

Inside Man de Spike Lee

Inside Man, c’est du Spike Lee pur jus. Mais Inside Man, ça ressemble à tout sauf à du Spike Lee. Voilà une entrée en matière des plus paradoxales. Et pourtant, Inside Man, c’est à la fois Denzel Washington, des surexpositions lumineuses, du trans-trav, des effets recherchés de mise en scène, un propos incandescent (les richesses nées du nazisme) et Jodie Foster, Clive Owen, Willem Dafoe, un film de braquage a priori « standard », 184 millions de dollars de recettes dans le monde, etc. Il y a là la règle et l’exception. Comme quoi, même quand il se normalise, Spike Lee parvient quand même à nous faire gamberger. Au-delà de ces considérations un peu superficielles, c’est un long métrage qui fonctionne à merveille – dans les limites imposées par son énoncé : la construction dramatique, le suspense, les personnages, le nœud à démêler, l’inversion des figures truandes et virginales, tout concourt à apporter au spectateur la satisfaction d’un thriller/policier (?) mené d’une main de maître. Une main jusque-là habituée aux flops commerciaux, aux polémiques et aux thématiques liées à la communauté afro-américaine.

Jonathan Fanara

Sex and Fury de Norifumi Suzuki

Sex and Fury, film de pinky violence, est une œuvre nippone débridée, féministe, à l’érotisme exacerbé grâce à la plastique suave de Christina Lindberg et de la véloce Reiko Ike. Entre deux scènes de bastons fulgurantes à coups de sabres et en kimono ponctuées d’une reconstitution d’époques admirable, ou entre deux scènes érotiques lascives, le scénario se décante avec parcimonie malgré cette multitude de personnages. Derrière cette simple histoire de vengeance, se cache une intrigue un peu plus fouillée, un engrenage plus complexe et tarabiscoté mettant en scène, la corruption d’hommes hauts placés, l’esclavagisme de la jeune Yuki et l’espionnage de Christina se retrouvant aux trousses de son amant.

Norifumi Suzuki apporte un soin tout particulier au visuel de son film en y éparpillant une créativité esthétique bienvenue, parfois flamboyante faisant du cinéma de genre un terrain de jeu récréatif comme en atteste cette immense scène où l’on voit Ocho se battre nue avec son sabre sortant de son bain contre une dizaine d’hommes. Scène à la fois drôle et terriblement épique se finissant sur un jeu d’ombres dans la neige visuellement bluffant. Quelques tics visuels un petit peu redondants mais toujours joueurs sont utilisés à bon escient pour donner un côté très western à Sex and Fury à l’image de cette partie de poker au montage parfait entre regard bluffé et image subliminale érotique. La bataille finale acharnée et iconique avec une musique blues/folk anachronique redonnera un second souffle pour finir Sex and Fury en apothéose.

Sébastien Guilhermet

Hidden de Jack Sholder

Revoir Hidden de nos jours, c’est d’abord se replonger dans un film caractéristique des années 80. L’esthétique, les voitures, les habits, la musique et même les coiffures : tout, de nos jours, apporte un arrière-goût de nostalgie à ceux qui sont attirés par cette décennie. Mais Hidden, c’est bien plus que cela. Grand Prix au festival du film fantastique d’Avoriaz en 1988, le film raconte comment un policier (interprété par Michael Nouri) et un agent du FBI (Kyle MacLachlan, qui sortait juste du Blue Velvet de Lynch) vont traquer un être énigmatique dans les rues de San Francisco. Si le mystère de l’identité de cette créature ne tient pas très longtemps, le rythme est par contre impeccable. Le passage d’un corps à l’autre relance sans cesse l’action et multiplie les situations. La tension augmente progressivement jusqu’à un excellent final. Et finalement, on se retrouve avec un très bon divertissement, et il n’est pas nécessaire d’être nostalgique des années 80 pour l’apprécier.

Hervé Aubert

My Own Private Idaho de Gus Van Sant

Si le cinéma de Gus Van Sant est l’un de ceux que l’on peut considérer comme les plus inspirés, My Own Private Idaho est l’un des rares films de son auteur qui déçoit un peu. Tout y est notable et intelligent, des flashs lorsque Mike s’endort à la construction des oppositions entre vagabonds et conformistes, le film est assez vibrant et convaincant mais l’ensemble demeure bien trop froid pour embarquer réellement son public dans le lien qui unit les deux personnages. La poésie attendue cède la place à l’indifférence malheureuse, parce que vraiment, on voulait l’aimer ce film. Reste la beauté de l’errance sur les routes américaines qui donne une nouvelle force à l’oeuvre et des images figées dans la mémoire.

Gwennaëlle Masle

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

Mortal Kombat : Destruction finale – Flawless misery

Le succès a été instantané au box-office pour le "Mortal Kombat" de Paul W. S. Anderson, dont la bisserie n'a pas fait l'unanimité. Le film n'a pas été épargné par le bras de fer entre le réalisateur et les producteurs, mais continue de fasciner par certaines idées et séquences qui rendent hommage au cinéma d'action hongkongais, tout en composant avec les motifs du jeu vidéo. Le miracle ne s'est pas réalisé deux fois cependant, avec cette "Destruction finale", qui trahit à peu près tout ce qui plaisait dans le premier opus et aux joueurs inconditionnels de la franchise — une promesse brisée, symptôme d'une suite qui n'a jamais su décider ce qu'elle voulait être.