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Cinémania 2023 : Le Successeur – une succession pas (du tout) comme les autres…

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Le passage au second long-métrage est toujours un art difficile, scruté et attendu par tous. Surtout quand le premier est une véritable claque, un petit chef-d’œuvre. Xavier Legrand est dans ce cas de figure après nous avoir offert l’immense Jusqu’à la garde. Et il défie nos attentes avec Le Successeur. Certes, moins définitif et mémorable que sa première incursion au cinéma, il réalise néanmoins une nouvelle œuvre sous haute tension. Le genre de film très singulier et surprenant, qui change de genre en cours de route et nous déroute jusqu’à la toute fin malgré quelques petites scories.

Synopsis : Heureux et accompli, Ellias devient le nouveau directeur artistique d’une célèbre maison de Haute Couture française. Quand il apprend que son père, qu’il ne voit plus depuis de nombreuses années, vient de mourir d’une crise cardiaque, Ellias se rend au Québec pour régler la succession. Le jeune créateur va découvrir qu’il a hérité de bien pire que du coeur fragile de son père.

Après le thriller conjugal fulgurant et inoubliable que fut Jusqu’à la garde (et toute la panoplie de Césars qui va avec), Legrand a attendu sept ans avant d’écrire et réaliser un nouveau film. Et c’est peu dire qu’il nous surprend à tous niveaux en ne choisissant pas l’évidence. Par exemple, un sujet similaire à son précédent, une grosse distribution et un budget conséquent. Non. Il part tourner au Québec, avec des acteurs québécois et un scénario librement inspiré d’un roman méconnu pour un film à la croisée des genres, complètement imprévisible.

La première séquence, qui fait office de générique, fait montre d’un sens de la mise en scène magistral avec son défilé de mode à la chorégraphie en escargot. Un plan-séquence visuellement de toute beauté qui présente le travail et l’état d’esprit du personnage principal avec maestria. On pense être dans le monde de la mode et des créateurs puisque c’est le métier d’Elias joué par Marc-André Grondin, qu’on n’avait pas vu depuis longtemps et qu’il fait plaisir de revoir. Il est censé reprendre la succession d’une maison de haute couture et on se doute que c’est la raison du titre. Sauf que pas du tout… Et  Le Successeur de partir au Québec et de nous surprendre à chaque quart d’heure par ses changements de registres, ses surprises et son suspense à couper le souffle.

Le décès du père de Sébastien (de son vrai nom), à qui il ne parlait plus, va lui faire vivre un retour au sein de sa terre de naissance véritablement cauchemardesque. À environ un tiers du film, une énorme surprise, encore plus renversante que n’importe quel twist de M. Night Shyamalan, va rebattre complètement les cartes et nous scotcher sur notre siège pour ne plus nous lâcher. Mais ce n’est pas tout. On a le droit à un double sursaut comme on n’en avait pas eu en salle depuis belle lurette, coiffant au poteau la plupart de tous les films de genre du moment. Notre palpitant s’en souvient encore. Surtout qu’un seul ne suffisait pas, Legrand nous en assène donc deux. Et il le fait avec une maîtrise des effets qui confine à la perfection. Une utilisation des outils cinématographiques admirable !

Entre thriller et drame familial, retour aux sources et envie de fuite, Le Successeur est un film versatile du début à la fin. On est bousculé, dérouté et on ne sait jamais ce qui va arriver la séquence d’après. Un véritable parcours du combattant jouissif pour le spectateur. Marc-André Grondin porte le film sur ses épaules avec aplomb, surtout qu’il est de tous les plans, qu’il joue en gommant son accent québécois puis le reprend dans un rôle pourtant peu bavard. Il doit donc surtout jouer de ses expressions pour nous faire ressentir ce que vit son personnage. Et il le fait plus que bien.

Ce film surprenant n’est cependant peut-être pas parfait. La fin, fidèle ou pas au roman, est bien trop sibylline et abrupte pour convaincre. Une fin ouverte comme celle-là, après un film sous tension où on découvre petit à petit les secrets, s’avère frustrante. Ensuite, par la teneur du récit, c’est un long-métrage mutique avec peu de dialogues. En ce sens, sans être ennuyant, le montage aurait gagné à être un petit peu plus resserré. Mais au final,  Le Successeur est une sacrée surprise, un suspense à couper le souffle et un film comme on n’en voit pas souvent qui donne envie de (plus) vite voir la suite des projets de Xavier Legrand.

Fiche technique – Le Successeur

Réalisateur : Xavier Legrand.
Scénariste : Xavier Legrand.
Production : Stenola Productions.
Distribution France : Haut et court.
Interprétation : Marc-André Grondin, Yves Jacques, Anne-Elisabeth Bossé, …
Durée : 1h47.
Genres : Thriller – Drame.
2 février mars 2024 en salles.
Nationalités : France – Québec.

Cinémania 2023 : Un silence – La parole est d’or, le silence est d’argent.

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Si ces films ne sont pas tous des immanquables, Joachim Lafosse peut se targuer d’investir tout type de sujet et de nous avoir livrer quelques perles de cinéma dramatique. Son nouvel opus pourra rebuter dans sa première partie, quelque peu opaque et neurasthénique, pour ensuite nous emporter de manière implacable dans le tourbillon de son sujet abrasif, risqué et particulièrement difficile qu’est la pédophilie. Un silence se voit autant comme un suspense à combustion lente que comme un drame familial feutré et froid. Sur ces deux versants, c’est réussi et impressionnant de maîtrise technique et narrative. Lafosse ne signe peut-être pas son meilleur film, mais en tout cas un film qui marque les esprits et qui interpelle.

Synopsis : Silencieuse depuis 25 ans, Astrid la femme d’un célèbre avocat voit son équilibre familial s’effondrer lorsque ses enfants se mettent en quête de justice.

En quinze ans, le belge Joachim Lafosse peut se vanter d’avoir déjà un beau palmarès filmique, la plupart de ses œuvres ayant été présentées en festival et très bien accueillies. Et aussi d’avoir fait tourner les plus grands, d’Isabelle Huppert à Virginie Efira en passant par le réalisateur Cédric Kahn. Il ne déroge pas à la règle ici en enrôlant un très beau et grand duo de cinéma personnifié par Emmanuelle Devos et Daniel Auteuil. Rien que ça !

Il faut louer la diversité des sujets et des thèmes qu’il aborde dans un cinéma toujours sérieux et dramatique, pour ne pas dire tragique. Si son plus grand film reste la magnifique mise en images d’un sombre fait divers avec À perdre la raison avec Émilie Dequenne, où une mère finissait par tuer ses enfants, on l’a vu aussi parler de bipolarité dans son précédent long-métrage Les Intranquilles ou du problème de l’argent dans un couple après une rupture avec le bien-nommé L’Économie du couple. Ici, il parle d’un sujet hautement sensible, en l’occurrence la pédophilie, notamment dans les milieux bourgeois et sur Internet, et le traite encore une fois de manière admirable et frontale.

On ne peut nier que durant les vingt premières minutes, on se demande un peu où on a mis les pieds tant Un silence s’avère peu aimable, voire presque rebutant. Heureusement d’ailleurs que le cinéaste utilise un procédé un peu trop courant à l’heure actuelle et malheureusement souvent pour rien, ce qui n’est pas le cas ici : en l’occurrence le flashforward. Car si ce n’est cette première scène intrigante qui donne envie de voir comment et pourquoi on en est arrivé là, le début est plutôt mal aimable. Une fois passé cette entame un peu trop longue à démarrer, le film, de ses enjeux à son noyau dramatique, infuse doucement et nous tétanise, tel un poison lent. Et on ne pourra plus quitter l’écran des yeux, captivé par ce qui se joue sous nos yeux.

Le sujet de la pédophilie au cinéma peut être éminemment casse-gueule s’il est mal traité. Rares sont les œuvres telles que le classique et magistral Polisse à pouvoir se vanter d’avoir parfaitement investi le sujet. Ici, il est pris de biais puisque ce sont plutôt les conséquences d’actes pédophiles sur une famille bourgeoise que l’on va devoir subir. Difficile d’en dire plus sans déflorer certains aspects de l’intrigue qui participent aux surprises du long-métrage, mais la manière dont cela est montré est plutôt impactante. Véritable maladie psychologique en même temps que fléau qui bousille des vies, on la montre également comme un facteur de honte pour l’entourage qui peut entraîner le déni. Un Silence va plus loin en montrant l’hypocrisie extrême du personnage visé.

Lafosse ménage ses effets et instaure une sorte de suspense coulé et insidieux dans cette tragédie familiale sombre. Il nous procure les informations au compte-gouttes, le spectateur allant de surprise en choc de manière parfaitement millimétrée avec un sens de la narration aiguisé. Sa mise en scène feutrée est coincée la plupart du temps dans cette grande maison bourgeoise où personne ne se parle. Elle accouche d’un environnement glacial et presque fantastique qui fait froid dans le dos, bien aidé par une partition musicale du même acabit. L’émotion a parfois peut-être plus de mal à nous parvenir tant tous les problèmes et secrets des personnages apparaissent comme figés dans un passé honteux ou inconnu.

Un Silence est une expérience de cinéma exigeante et puissante à la fois dont on ne ressort pas indemne. Le talent d’Auteuil et Devos élève le film à un niveau encore plus intense. Le premier se pare d’un rôle déplaisant où ses errances, ses hésitations et son déni face à lui-même sont bien exprimés quand la seconde joue la peur de tout perdre et la colère intériorisée au plus près du réel. Voilà donc encore une œuvre forte et téméraire de la part d’un cinéaste belge qui ne cesse de surprendre et d’aller en quête des dysfonctionnements de l’âme humaine.

Bande-annonce – Un Silence

Fiche technique – Un Silence

Réalisateur : Joachim Lafosse.
Scénaristes : Joachim Lafosse, Thomas Van Zuylen, Chloë Duponchelle et Paul Ismael.
Production : Stenola Productions et France 3 cinéma.
Distribution France : Les Films du Losange.
Interprétation : Emmanuelle Devos, Daniel Auteuil, Matthieu Galoux, …
Durée : 1h39.
Genres : Drame – Thriller.
10 janvier 2024 en salles.
Nationalité : Belgique.

Programme du 27ème Festival du film francophone « Les Œillades » d’Albi

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Du 21 au 26 novembre se tiendra à Albi la 27e édition du Festival du film francophone Les Œillades ayant pour thématique « le cinéma bon pour l’environnement », l’écologie étant l’un des enjeux majeurs de nos sociétés contemporaines. Au programme : 19 avant-premières prestigieuses réparties sur les différents écrans albigeois, dont 11 longs-métrages en compétition pour le Prix du Public, 15 séances « Reprises » pour redécouvrir les œuvres qui ont marqué l’année cinématographique 2023, mais aussi une invitation à l’actrice belge Lucie Debay et un hommage au cinéaste Maurice Tourneur, pionnier du muet à Hollywood. Le festival proposera également un stage d’analyse filmique autour du documentaire High School (1968) de Frederick Wiseman, un ciné-concert La Fête sauvage (1976), film animalier de Frédéric Rossif en présence du musicien électronique Axel Rigaud, ainsi qu’un colloque professionnel sur l’éco-production.

Le festival « Les Œillades » se met au vert

Affiche Les Œillades 2023

Pour sa 27e édition, le festival du film d’Albi jouit d’une programmation aussi riche que verdoyante, qui célèbre à la fois la vitalité et la singularité du cinéma francophone en abordant des thèmes environnementaux toujours au cœur de l’actualité, allant du mal-être existentiel à l’émerveillement du vivant, de la fragilité de la nature à l’universalité de la réflexion métaphysique.

Véritable point de rencontre des professionnels et des cinéphiles portés par Monique et Claude Martin, Les Œillades questionneront cette année l’impact de l’industrie de la production audiovisuelle sur l’environnement. Un regard artistique et citoyen tourné vers l’urgence climatique afin de sensibiliser les spectateurs à la lourde empreinte écologique que laisse le secteur dans son ensemble.

En ouverture du festival, le réalisateur Thierry Klifa viendra présenter sa comédie policière Les Rois de la piste, mettant en scène le trio Fanny Ardant, Mathieu Kassovitz et Nicolas Duvauchelle.

Invitation à l’actrice belge Lucie Debay

Invitée d’honneur de cette 27e édition, la comédienne Lucie Debay présentera Augure, premier long-métrage de l’artiste belgo-congolais Baloji, lequel aborde la sorcellerie dans une Afrique fantasmagorique. L’actrice accompagnera également la projection du Syndrome des amours passées, délicieuse comédie romantique d’Ann Sirot et de Raphaël Balboni explorant les relations de couple.

Les films en compétition

Les Œillades offrent un large panorama des films francophones qui seront à l’affiche début 2024. Cette année, trente longs-métrages ont été sélectionnés ; onze d’entre eux concourent pour le prix du public.

Parmi les films en compétition, figurent cinq premiers longs parmi lesquels : La Nouvelle femme réalisé par Léa Todorov, drame intimiste qui évoque le parcours d’une mère fuyant Paris pour cacher sa fille née avec un handicap ; La Tête froide de Stéphane Marchetti avec Florence Loiret-Caille dans le rôle principal, L’Homme d’argile d’Anaïs Tellenne interprété par Raphaël Thiéry et Emmanuelle Devos, et Double foyer tourné dans la ville rose sous la direction de Claire Vassé.

Cette année encore, le festival met en lumière tout le potentiel du cinéma belge (Un Silence, drame familial mis en scène par Joachim Lafosse avec en vedette Daniel Auteuil, puis Amal de Jawad Rhalib porté par Lubna Azabal, qui se penche sur la liberté d’expression à l’école), mais aussi québécois (Testament et Bungalow, deux comédies noires réalisées par Denys Arcand et Lawrence Côté-Collins et remettant en question les dérives de notre société), et suisse (l’émancipation féminine dans Foudre de Carmen Jaquier).

Second long-métrage d’Erwan Le Duc interprété par Nahuel Perez Biscayart et Céleste Brunnquell, La Fille de son père vient clôturer la compétition.

Autres avant-premières attendues, Conann de Bertrand Mandico, plongée barbare et hallucinatoire dans les six vies d’une guerrière féroce ; Ma France à moi de Benoît Cohen qui traite de l’accueil des migrants ; le documentaire Madame Hofmann, portrait d’une femme en lutte dans le monde de l’hôpital filmé par Sébastien Lifshitz ; mais aussi Niagara, second long-métrage de Guillaume Lambert, ou encore La Vie de ma mère réalisé par Julien Carpentier. Par ailleurs, le jeune public albigeois pourra découvrir Léo, film d’animation en stop-motion réalisé par Jim Capobianco et centré sur la période française du maître de la Renaissance, appelé en 1516 à la Cour de François Ier.

Les projections seront suivies de débats en compagnie des réalisateurs, producteurs et acteurs.

Les séances reprises

La section « reprises » donnera l’occasion de revoir ou de rattraper une sélection de fictions et documentaires déjà sortis en salles. Nous retrouverons notamment Le Règne Animal réalisé par Thomas Cailley, Le Procès Goldman de Cédric Kahn, Les Algues vertes de Pierre Jolivet, Chien de la casse de Jean-Baptiste Durand, Àma Gloria de Marie Amachoukeli, Les Filles d’Olfa de Kaouther Ben Hania, We have a dream de Pascal Plisson ou encore La fiancée du poète de Yolande Moreau.

Focus sur le réalisateur Maurice Tourneur

Lorsqu’il arrive aux États-Unis en 1914, Maurice Tourneur ignore qu’il va devenir l’un des plus grands cinéastes américains du XXème siècle aux côtés de D. W. Griffith et Cecil B. DeMille. Méconnu des historiens du cinéma, ce grand créateur qui a débuté comme peintre a notamment formé deux importants réalisateurs, son fils Jacques (La Féline) et Clarence Brown, autre maître oublié d’Hollywood.

Auteure d’une biographie approfondie intitulée « Maurice Tourneur, réalisateur sans frontières », Christine Leteux animera une discussion critique à l’issue de la projection du dernier documentaire de Pierre Filmon, Maurice Tourneur, tisseur de rêves. L’occasion idéale de redécouvrir l’immense Pierre Fresnay dans le chef-d’œuvre du fantastique La Main du Diable sorti en 1943.

Les projets avec les scolaires

Le festival mène des actions diverses envers les élèves des écoles primaires, collèges et lycées du Tarn. Les jeunes des écoles Saint-Exupéry et Claude Nougaro d’Albi projetteront leurs courts-métrages. Les collégiens travailleront sur le film d’animation Linda veut du poulet ! réalisé par Chiara Malta et Sébastien Laudenbach.

Encadré par Alice Vincens, docteur en esthétique du cinéma, un stage d’analyse filmique autour du documentaire High School de Frederick Wiseman (1968) est proposé aux lycéens en option cinéma et audiovisuel de la région.

Cette année encore, les étudiants de L3 Lettres modernes de l’INU Champollion effectueront un suivi journalistique du festival avec la rédaction du quotidien « L’Œilleton ».

Du 21 au 26 novembre dans les trois cinémas albigeois : salle Arcé, Les Cordeliers et Lapérouse. Le programme complet est à retrouver ici. Sévan Lesaffre

The Killer, délicieuse ambiance de cinéma échouée sur Netflix

Bouleversées par un mouvement de grèves sans précédent bien qu’officiellement terminé aujourd’hui, les grosses productions vont immanquablement se faire rares dans les mois à venir. Sachant qu’une partie d’entre elles arriveront directement en streaming via les plateformes, difficile de retenir ses larmes. C’est le cas de The Killer, dernier bébé de Netflix. Nous avons pu le voir sur grand écran et, autant le dire d’emblée, ça change beaucoup de choses. Trop ?

Methodique, soigneux, prévisible

On en attend beaucoup de David Fincher. Ce type-là, c’est tout de même l’auteur d’authentiques chef-d’œuvres, régulièrement cités parmi les plus grands films de l’histoire du cinéma. Fight Club, The Social Network ou encore le délicieux Seven. 40 nominations aux Oscars, dont 9 récompenses. C’est ça, David Fincher. The Killer, c’est aussi le retour de l’excellent Michael Fassbender, disparu des écrans depuis la catastrophe X-Men : Dark PhoenixUn réalisateur maintes fois récompensé, un acteur souvent acclamé, le tout dans un thriller noir sur fond de quête de vengeance. Sérieusement, qu’est-ce que ça vient faire hors d’une salle de cinéma ?

The Killer est un film lent, immersif même, dans la vie d’un tueur à gages et implique donc une certaine minutie. Le plus difficile sera certainement la scène d’introduction, véritable livret « le parfait assassinat pour les nuls ». Fincher plonge complètement le spectateur dans la psyché de son protagoniste, non nommé dans l’histoire. Repérage, préparation, repérage de nouveau, sommeil (mais pas trop), mise en place du plan, puis passage à l’acte. C’est long, calme, réfléchi. Indispensable pour ce que le réalisateur veut raconter, intéressant dans l’exécution, probablement (ou pas) plus laborieux devant une télévision. Malgré tout, que ceux qui souffleront du nez devant la longueur du prologue se rassurent, la quête de vengeance qui suit ces évènements démarre assez rapidement. Agréable bien que cruellement prévisible, l’histoire globale de The Killer vaut surtout pour le charisme de Fassbender, un humour noir fincherien intact et la mise en scène chirurgicale servant habilement l’ambiance globale de l’oeuvre.

David Killer

Donc, vous l’aurez compris, ce n’est pas pour son histoire que vous irez voir The Killer. Elle se tient, propose quelques moments haletants, mais n’offre rien d’inattendu. Dommage, surtout quand quelques scènes suivent l’autoroute du scénario malgré un boulevard de twists malins qui auraient pu changer la donne. Non, le nouveau Fincher est un film d’ambiance. Et, à ce petit jeu, le papa de Seven continue de faire son petit effet, malgré le grain Netflix encore reconnaissable. Qu’il s’agisse des scènes d’action survitaminées et réussies ou des séquences bien plus calmes, accompagnant un Michael Fassbender déterminé et impitoyable, The Killer atteint sa cible. La photographie soignée sublime l’immersion et réalisation. On pourrait reprocher au projet un certain don pour s’écouter parler, la voix off du protagoniste occupant 50% des dialogues, mais rien de bien grave et c’est sûrement indispensable pour garder l’attention du spectateur.

La question, maintenant, c’est qu’en penseront 99% du public ? Ceux qui verront le film dans les conditions streaming. Peut-on apprécier The Killer, devant une télévision, les lumières allumées et téléphone en main ? Non. Et aucun film ou série ne se regarde de cette manière, de toute façon, si tant est qu’on n’est pas assez gonflé pour donner un avis derrière. The Killer, comme toute œuvre audiovisuelle, se regarde en condition cinéma. Le film a des défauts, certes, mais il reste suffisamment divertissant et fait largement assez mouche sur son ambiance pour que l’on passe un bon moment. Acceptons et respectons suffisamment le cinéma pour le voir dans les meilleures conditions possibles.

Fiche technique

Réalisation : David Fincher

Scénario : Andrew Kevin Walker

Casting : Michael Fassbender / Tilda Swinton / Charles Parnel

Photographie : Erik Messerschmidt

Musique : Trent Reznor / Atticus Ross

Production : Archaia Entertainment

Distribution : Netflix

Durée : 118 minutes

Genre : Thriller / Action / Espionnage

Sortie : 10 Novembre 2023 sur Netflix

Bande-annonce

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3.5

Le Sublime à l’Écran : Quand le Cinéma Réinvente le Romantisme

Un homme seul face à l’immensité glacée. Une silhouette minuscule avalée par la brume des montagnes. La nature, indifférente et majestueuse, qui écrase l’humain de sa vastitude. Ces images ne surgissent pas des toiles de Caspar David Friedrich au XIXe siècle, mais bien des écrans de cinéma du XXIe. Dans The Revenant (2015), Hugh Glass rampe à travers des paysages hostiles filmés en lumière naturelle. Dans The Green Knight (2021), Gawain traverse des forêts enchantées où le temps lui-même semble suspendu. Le romantisme — ce mouvement qui transforma la nature en cathédrale et le paysage en expérience spirituelle — n’a jamais cessé de hanter notre imaginaire visuel. Deux siècles après que Friedrich ait peint ses voyageurs contemplant la mer de brouillard, des cinéastes comme Alejandro González Iñárritu, David Lowery, Andrea Arnold et Guillermo del Toro s’emparent des mêmes codes : le sublime terrifiant, les émotions extrêmes, la solitude face à l’infini. Entre néons médiévaux et ours grizzly, entre landes désolées et demeures gothiques en décomposition, ces films prouvent qu’à l’ère du numérique, le romantisme demeure notre langage le plus puissant pour exprimer ce que les mots ne peuvent dire — la terreur, l’émerveillement, le vertige devant ce qui nous dépasse.

I. LE ROMANTISME : PRINCIPES FONDATEURS DU SUBLIME

Quand la Nature Devient Cathédrale

Le romantisme émerge à la fin du XVIIIe siècle comme une réponse passionnée à la froide rationalité des Lumières. Face aux machines, aux villes industrielles, aux certitudes scientifiques, les artistes romantiques élèvent la nature au rang de force spirituelle, terrifiante et sacrée. Le peintre allemand Caspar David Friedrich (1774-1840) en devient la figure emblématique, créant des paysages où l’humain n’est qu’une silhouette fragile perdue dans l’immensité.

« The painter should paint not only what he has in front of him, but also what he sees within himself. »
— Caspar David Friedrich

Cette citation révèle l’essence du romantisme : le paysage n’est pas simple décor, mais projection de l’âme. Friedrich peignait ses toiles en atelier, de mémoire, reconstruisant la nature telle qu’elle vivait en lui — amplifiée, chargée d’émotion, habitée par le mystère. Ses œuvres emblématiques comme Le Voyageur contemplant une mer de nuages (1818) ou Le Moine au bord de la mer (1808-1810) présentent invariablement le même motif : une figure humaine de dos, contemplant une vastitude qui la dépasse, nous invitant à partager ce vertige.

Le Sublime : Cette Terreur Qui Fascine

Mais qu’est-ce que le sublime, ce concept au cœur du romantisme ? Le philosophe anglo-irlandais Edmund Burke en propose une définition précise dans son traité fondateur A Philosophical Enquiry into the Origin of Our Ideas of the Sublime and Beautiful (1757). Burke distingue radicalement le beau du sublime : le beau est harmonieux, plaisant, rassurant ; le sublime est terrifiant, écrasant, vertigineux.

« Whatever is fitted in any sort to excite the ideas of pain and danger, that is to say, whatever is in any sort terrible, is a source of the sublime. »
— Edmund Burke, A Philosophical Enquiry, 1757

Le sublime naît de la confrontation avec ce qui pourrait nous détruire — l’orage, la montagne vertigineuse, l’océan déchaîné, l’abîme — mais observé depuis une distance de sécurité qui transforme la terreur en émerveillement. C’est l’expérience paradoxale de se sentir à la fois minuscule et exalté, menacé et vivant. Les artistes romantiques cherchent obsessionnellement à capturer cette émotion : William Turner dans ses tempêtes marines, Friedrich dans ses brumes montagnardes, Wordsworth dans ses poèmes sur les lacs et les nuages.

Les Codes Visuels du Romantisme

L’esthétique romantique se reconnaît à plusieurs stratégies visuelles récurrentes : la figure de dos contemplant le paysage (Rückenfigur), créant une identification immédiate avec le spectateur ; l’échelle démesurée de la nature face à l’humain minuscule ; les atmosphères brumeuses, crépusculaires, indistinctes qui excitent l’imagination ; la fascination pour les ruines, symboles du passage du temps ; et surtout, cette tension constante entre attraction et répulsion, beauté et menace, clarté et obscurité.

« I must stay alone and know that I am alone to contemplate and feel nature in full; I have to surrender myself to what encircles me. »
— Caspar David Friedrich

Cette solitude nécessaire, cette fusion mystique avec la nature que décrit Friedrich, devient le fondement spirituel du romantisme. Deux siècles plus tard, le cinéma s’en empare pour nous plonger littéralement dans ces paysages de l’âme.

II. THE REVENANT : LA NATURE COMME ANTAGONISTE SUPRÊME

L’Épreuve du Sublime Glacé

En 2015, Alejandro González Iñárritu réalise The Revenant, odyssée brutale d’un homme qui refuse de mourir dans les terres hostiles de l’Amérique du Nord en 1820. Leonardo DiCaprio incarne Hugh Glass, trappeur abandonné après avoir été attaqué par un ours grizzly, qui rampe à travers montagnes, rivières gelées et forêts enneigées dans une quête de survie et de vengeance. Mais le véritable protagoniste du film n’est pas Glass — c’est la nature elle-même, indifférente, majestueuse, écrasante.

Le film s’inscrit directement dans la lignée des paysages de Friedrich : mêmes compositions où l’humain n’est qu’un point minuscule dans la vastitude, même sensation d’isolement existentiel, même fascination pour les éléments naturels dans leur puissance brute. Le directeur de la photographie Emmanuel Lubezki, triple oscarisé, prend une décision radicale : filmer exclusivement en lumière naturelle, sans aucun éclairage artificiel.

La Lumière Naturelle comme Doctrine

« Nous ne pouvions pas le faire sur un plateau, sous les règles habituelles d’Hollywood, ajouter de la neige et des écrans bleus, » explique Lubezki. « Je voulais tuer tout artifice. » Cette approche n’est pas simplement technique — elle est philosophique, romantique dans son essence. En refusant de contrôler la nature, en se soumettant à ses caprices (ciel couvert, lumière changeante, froid extrême), l’équipe du film rejoue l’expérience romantique de la confrontation authentique avec les éléments.

Le tournage devient lui-même une épreuve romantique : des mois dans les montagnes du Canada et d’Argentine, à tourner pendant les brèves fenêtres de lumière de l’hiver nordique. « Vous devez apprendre à gérer votre énergie, car vous voulez l’utiliser pour tourner le film, » raconte Lubezki. « Pendant ce temps, votre corps commence à dire : ‘Retourne à l’hôtel !' » Cette souffrance physique de l’équipe transparaît à l’écran, donnant au film sa texture viscérale, sa vérité tangible.

Compositions Friedrich-iennes

Les plans de The Revenant citent explicitement l’esthétique de Friedrich. Glass vu de dos, contemplant des étendues de neige infinies. Des silhouettes solitaires se découpant contre des ciels immenses. Des brumes matinales qui dissolvent les contours, créant cette indistinction chère aux romantiques. La caméra de Lubezki — utilisant l’Arri Alexa 65 en format large — capture des paysages qui ressemblent à des peintures animées, avec cette même qualité contemplative, cette même sensation de temps suspendu.

L’attaque de l’ours, filmée en un long plan-séquence handheld, incarne le sublime burkéen dans toute sa terreur : nous sommes témoins d’une violence naturelle qui pourrait nous détruire, mais la distance de l’écran transforme l’horreur en fascination hypnotique. La nature n’est ni bonne ni mauvaise — elle est, simplement, dans toute sa puissance amoral.

III. THE ASSASSINATION OF JESSE JAMES : MÉLANCOLIE DES PRAIRIES INFINIES

Le Sublime Crépusculaire

Si The Revenant incarne le romantisme de la terreur et de la survie, The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford (2007) d’Andrew Dominik explore le romantisme de la mélancolie et du temps qui passe. Le chef opérateur Roger Deakins crée ici une esthétique crépusculaire qui évoque les toiles de Friedrich dans leurs moments les plus contemplatifs.

Deakins invente même un outil spécifique — les « Deakinizers » — pour recréer les aberrations optiques des vieux objectifs photographiques du XIXe siècle. Ces lentilles modifiées produisent un vignettage subtil, une douceur onirique aux bords de l’image, comme si nous regardions à travers une fenêtre vers le passé. « L’idée était de créer la sensation d’une vieille caméra, » explique Deakins. « Nous voulions que ces plans soient évocateurs. »

Paysages de la Mémoire

Les vastes prairies du film — tournées en Alberta, Canada — deviennent des espaces psychologiques autant que géographiques. Jesse James (Brad Pitt) et Robert Ford (Casey Affleck) évoluent dans des décors d’une beauté mélancolique : champs dorés au crépuscule, neige immaculée sous des ciels plombés, intérieurs éclairés uniquement par la lumière tremblante des lampes à pétrole. Chaque plan ressemble à une photographie ancienne retrouvée dans un grenier, chargée de nostalgie et de prémonition.

Le braquage de train nocturne — séquence emblématique du film — pousse l’esthétique romantique vers le sublime ténébreux. Filmé uniquement avec les lanternes des hors-la-loi et la faible lumière du train, le plan baigne dans une obscurité presque totale d’où surgit la locomotive comme une créature mythologique. Burke écrivait que « l’obscurité est plus productive d’idées sublimes que la lumière » — Deakins et Dominik l’incarnent littéralement.

Le Temps Comme Paysage

Le film utilise également des time-lapses contemplatifs — nuages défilant au-dessus des prairies, saisons changeant sur les collines — qui rappellent la fascination romantique pour le passage du temps et l’impermanence. Ces moments de pure contemplation visuelle, accompagnés de la musique mélancolique de Nick Cave et Warren Ellis, transforment le western en méditation sur la mortalité et la mémoire. Le paysage devient métaphore du temps lui-même, vaste et indifférent, où les vies humaines ne sont que brefs scintillements.

IV. THE GREEN KNIGHT : NATURE ENCHANTÉE ET SUBLIME MÉDIÉVAL

Un Moyen Âge Hallucinatoire

En 2021, David Lowery adapte le poème médiéval Sir Gawain et le Chevalier Vert dans un film qui réinvente l’esthétique romantique à travers le prisme du fantastique. The Green Knight ne cherche pas le réalisme historique, mais plutôt une vérité psychologique et spirituelle. Le directeur de la photographie Andrew Droz Palermo crée un univers visuel où la nature n’est plus hostile comme dans The Revenant, mais enchantée, mystique, cyclique.

« Nous voulions faire quelque chose de moderne, y compris dans le casting de Dev Patel comme protagoniste, » explique Palermo. « Nous ne voulions pas un film d’époque désaturé et gris. » Le film adopte au contraire une palette colorée audacieuse — verts profonds, bleus nuit, oranges saturés, roses mystérieux — qui rappelle moins les peintures romantiques que les enluminures médiévales vues à travers le filtre du psychédélisme années 1970.

Le Vert comme Présence

Le vert — couleur éponyme — hante chaque plan du film. Palermo révèle que même Camelot, lieu de pierre et de pouvoir humain, contient des touches subtiles de mousse et de végétation. « Même si vous essayez de vous débarrasser de tout le vert de Camelot, il continuerait à pousser, » note-t-il. Cette idée — la nature comme force indomptable qui finira toujours par reprendre ses droits — est profondément romantique. Le personnage du Chevalier Vert lui-même, créature mi-homme mi-arbre, incarne cette fusion entre humanité et nature que recherchaient les romantiques.

Compositions Picturales et Temps Fluide

Lowery et Palermo tournent en format large (Arri Alexa 65) pour capturer des paysages irlandais d’une beauté brumeuse. Chaque cadre semble peint, composé avec une attention maniaque aux équilibres de couleurs et de formes. Une séquence particulièrement hallucinante montre Gawain attaché dans une forêt, filmé en un mouvement rotatif de 360 degrés où les saisons changent subtilement — de l’hiver à l’été, du vivant au squelette — évoquant l’impermanence et la fluidité du temps.

« Nous voulions que ce soit un peu hallucinatoire, un peu psychédélique, » dit Palermo, citant Apocalypse Now comme influence. « Il perd progressivement la raison au cours de ce voyage. » Cette descente progressive vers l’étrange rappelle les états altérés de conscience que recherchaient certains poètes romantiques — Coleridge et son opium, De Quincey et ses rêveries artificielles. Le paysage devient projection mentale, terrain de l’inconscient.

V. WUTHERING HEIGHTS & CRIMSON PEAK : PASSIONS GOTHIQUES

Les Landes Sauvages d’Andrea Arnold

Wuthering Heights (2011) d’Andrea Arnold transpose le roman d’Emily Brontë dans un style viscéral, presque documentaire, mais profondément romantique. Les landes du Yorkshire deviennent un personnage à part entière — sauvages, balayées par les vents, inhospitalières. Arnold filme en format 4:3, cadrage étroit qui enferme les personnages dans le paysage, créant une sensation de claustrophobie malgré les espaces ouverts.

La passion destructrice entre Heathcliff et Catherine se reflète dans la brutalité des éléments : pluies diluviennes, boue, pierres nues, végétation rase fouettée par le vent. Arnold privilégie les gros plans tactiles — mains sales, visages trempés, corps luttant contre les éléments — créant une expérience sensorielle qui rappelle que le romantisme n’est pas seulement contemplation distante, mais immersion totale, fusion charnelle avec la nature.

Crimson Peak : Gothique Saturé

Crimson Peak (2015) de Guillermo del Toro explore la face gothique du romantisme — décadence, passion morbide, architecture comme extension de l’âme. La demeure Allerdale Hall, manoir en décomposition qui s’enfonce littéralement dans une mine d’argile rouge sang, incarne le sublime architectural : à la fois magnifique et terrifiant, attirant et répulsif.

Del Toro sature ses images de couleurs expressionnistes — rouges profonds, ors décadents, noirs d’encre — créant une esthétique qui évoque les peintures romantiques allemandes dans leurs moments les plus dramatiques. Les fantômes qui hantent la maison sont moins des figures d’horreur que des manifestations visuelles de passions non résolues, de traumatismes cristallisés dans la pierre et le temps. La nature ici n’est plus paysage extérieur mais a infiltré l’intérieur lui-même : neige tombant à travers le toit effondré, feuilles mortes s’accumulant dans les couloirs, l’argile rouge qui remonte du sol comme du sang.

VI. PHOTOGRAPHIE DU SUBLIME : TECHNIQUES CONTEMPORAINES

La Technologie au Service de l’Ancien

Paradoxalement, ces visions romantiques contemporaines dépendent de technologies ultramodernes. Lubezki utilise l’Arri Alexa 65 pour sa sensibilité exceptionnelle en basse lumière, permettant de filmer au crépuscule sans éclairage artificiel. Palermo emploie des objectifs Panavision customisés dont les « imperfections optiques » recréent la douceur des vieux verres. Deakins développe ses « Deakinizers » pour simuler les aberrations des premières photographies.

Ces cinéastes comprennent intuitivement que le romantisme n’est pas nostalgie du passé mais rapport particulier au monde — un regard qui privilégie l’émotion sur la raison, l’atmosphère sur le détail, le ressenti sur l’analyse. Les caméras numériques, loin de trahir cette vision, l’amplifient en permettant de filmer dans des conditions qui auraient été impossibles en pellicule : la lumière naturelle extrêmement faible de The Revenant, les nuits bleues de The Green Knight, les ombres profondes de Jesse James.

Le Plan Long comme Contemplation

Tous ces films privilégient le plan long, contemplatif, qui s’oppose au montage frénétique du cinéma contemporain. Iñárritu et Lubezki créent des plans-séquences de plusieurs minutes qui nous immergent dans l’expérience physique de Glass. Dominik et Deakins laissent leurs plans respirer, s’attardant sur des paysages vides, des visages silencieux. Lowery insère des moments de pure contemplation visuelle sans dialogue ni action.

Cette lenteur délibérée rappelle la manière dont on contemple une peinture de Friedrich — non pas en la parcourant rapidement, mais en s’y immergeant, en laissant l’atmosphère nous envahir. Le cinéma retrouve ici sa capacité première : non pas raconter des histoires, mais créer des expériences, nous mettre face à des images qui résistent à l’explication verbale.

VII. LE ROMANTISME À L’ÈRE NUMÉRIQUE

La Prophétie Accomplie

Ces films révèlent une vérité surprenante : le romantisme n’a jamais cessé de hanter notre imaginaire visuel. À une époque où nous vivons majoritairement dans des environnements urbains contrôlés, climatisés, éclairés artificiellement, ces visions de nature sauvage et sublime exercent une fascination peut-être encore plus puissante qu’au XIXe siècle. Nous avons perdu le contact quotidien avec les éléments naturels que Friedrich connaissait — et cette perte rend son expérience encore plus désirable, encore plus nécessaire.

Le paradoxe est que ces films ultramodernes — tournés en numérique haute résolution, avec effets visuels sophistiqués — nous reconnectent à des émotions préindustrielles. Hugh Glass rampant dans la neige, Gawain traversant des forêts enchantées, Jesse James contemplant des prairies crépusculaires : ces images touchent quelque chose de primordial en nous, un désir de sublime et d’absolu que le monde contemporain ne satisfait plus.

Le Cinéma comme Expérience du Sublime

Le cinéma, médium romantique par excellence, permet ce que la peinture ne pouvait qu’évoquer : l’immersion totale. Sur grand écran, avec son immersif, nous ne contemplons plus le sublime à distance sécurisante — nous y sommes plongés. Nous ressentons physiquement le froid de The Revenant, l’étrangeté hallucinatoire de The Green Knight, la mélancolie brumeuse de Jesse James. La prophétie de Friedrich se réalise : fermer les yeux corporels pour voir avec l’œil de l’esprit — mais ici, le cinéma ouvre grands nos yeux tout en nous transportant dans des paysages intérieurs.

« Close your bodily eye, that you may see your picture first with the eye of the spirit. Then bring to light what you have seen in the darkness. »
— Caspar David Friedrich

Le Sublime Comme Nécessité

À l’heure du changement climatique et de la crise écologique, ces visions de nature sublime prennent une résonance nouvelle. Elles nous rappellent ce que nous risquons de perdre, mais aussi ce que nous n’avons jamais vraiment contrôlé. La nature reste, comme elle l’était pour les romantiques, cette force qui nous dépasse — non pas ressource à exploiter mais mystère à respecter, puissance devant laquelle nous ne sommes que fragiles créatures éphémères.

The Revenant, The Green Knight, The Assassination of Jesse James, Wuthering Heights, Crimson Peak : ces films ne sont pas de simples divertissements visuels. Ce sont des cathédrales temporaires où nous pouvons encore faire l’expérience du sacré, du vertige, de cette terreur fascinée que Burke nommait sublime. Deux siècles après Friedrich, à l’ère des écrans et de l’intelligence artificielle, nous avons encore — peut-être plus que jamais — besoin de contempler l’infini, de nous sentir minuscules face à quelque chose qui nous dépasse, de retrouver ce frisson romantique qui nous rappelle que nous sommes vivants.

Des brumes de Friedrich aux pixels de Lubezki, le sublime n’a pas changé d’essence. Il a simplement trouvé de nouvelles formes pour nous hanter, nous émerveiller, nous terrifier — et finalement, nous élever.


SOURCES & LIENS

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Place au mariage : le top des films à regarder

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Historiquement, certains sujets ont toujours eu la cote au cinéma. Qu’on on y trouve un aspect comique, dramatique ou parfois même biographique, le mariage fait partie de ceux-là. Tranche de vie incontournable, le mariage est parfois entré dans la postérité avec des créations cinématographiques restées dans les annales. L’occasion rêvée d’établir une liste non-exhaustive mettant en exergue ces moments uniques connus à l’écran.

Quatre mariages et un enterrement 

Encore considéré comme l’un des meilleurs films anglais de l’histoire, cette création de 1994 a bouleversé la carrière de l’immense Hugh Grant. Pendant près de deux heures, le film nous fait suivre les errements romantiques du touchant Charles, interprété par Grant, pourtant lui-même persuadé de tourner dans un navet. Succès retentissant, le film reste encore à ce jour une référence avec au total quatre mariages pour l’occasion !

Avec son humour très British et ses retentissements dont seules les comédies romantiques ont le secret, le film aura permis au cinéma britannique d’entrer dans une nouvelle ère mais également de développer le genre romantique à grande échelle.

Wedding Nightmare

Tout est dans le titre ? Si dans la réalité on ne vit pas toujours un moment si parfait, le monde du cinéma extrapole toujours les choses. Et avec Ready or Not de son titre original en anglais, tout est poussé à l’extrême. Peut-être un peu trop par instants. Cette comédie à l’humour noir était l’une des belles surprises de 2019 au box-office avec notamment une prestation réussie de la part de Samara Weaving, déjà appréciée par le plus grand nombre dans le film Baby-Sitter trois ans plus tôt.

Love Actually 

Le mariage ne marque qu’une infime partie de ce conte cinématographique mais il reste pourtant au cœur de l’intrigue globale. Presque sans surprise, on retrouve une fois de plus Hugh Grant dans ce qui est considéré à grande échelle comme le meilleur des films de Noël. Sorti en 2003, Love Actually est depuis 20 ans le passage obligatoire lors de la période des fêtes pour de nombreux foyers. Il peut l’être également à toute autre époque de l’année, preuve d’une postérité évidente dans l’univers du septième art.

Le film a notamment fait connaître la Grosvenor Chapel située à Londres, jugée extrêmement romantique par de nombreux spectateurs pour des raisons évidentes. Cela a poussé certains inconditionnels à se renseigner sur une éventuelle location, pourtant impossible. Cependant, ces mêmes fans ont eu en tête de louer ce genre de lieu religieux pour leur propre cérémonie de mariage ainsi que pour y faire la fête. Quelques années plus tard, il est possible de le faire en France avec des lieux de cultes comme l’Abbaye de Vaucelles ou la Chapelle de Daurelle qui peuvent être louées comme salles de mariage.

Le casting XXL avait permis d’obtenir un résultat d’exception au box-office avant de l’être également par la suite en DVD puis sur les plateformes de streaming. En suivant les aventures maritales ou sentimentales de Colin Firth, Hugh Grant, Liam Neeson et tant d’autres, nul doute que les envies de mariage dans la vraie vie étaient elles aussi, augmentées.

Avec une approche plus ou moins joyeuse et réussie, les mariages ont incontestablement la cote sur grand écran. Ce n’est donc pas une surprise de voir que dès 2024, d’autres créations de ce type verront le jour. Les amateurs attendront impatiemment des films comme Beautiful Wedding ou encore My Ex-Friend’s Wedding, tous les deux prévus l’année prochaine.

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« Paris des peintres et des écrivains » : une ville au cœur de la culture

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Dans Paris des peintres et des écrivains, publié aux éditions Hazan, Sophie Chauveau présente une part de la riche production littéraire et picturale qui a pris la ville lumière comme objet d’étude et de fascination.

Paris, surnommée la ville lumière, se dresse fièrement au cœur de la France, carrefour de la culture, de l’histoire et de l’art. C’est une métropole qui, à travers ses rues pavées et ses monuments emblématiques, raconte des millénaires d’événements, de personnages, d’édifications. Capitale de la nation, elle en est aussi le centre névralgique de la vie politique, économique, et surtout culturelle. Paris est un patchwork de quartiers aux atmosphères distinctes. Du romantisme des berges de la Seine aux cafés littéraires de Saint-Germain-des-Prés, chaque coin de rue est une sorte de cliché vivant de la vie parisienne. La ville est aussi un épicentre de la gastronomie, un creuset d’innovation et de modernité, mêlant le charme de l’ancien à la dynamique du nouveau. Les galeries d’art contemporain et les boutiques de mode avant-gardiste témoignent de son perpétuel renouvellement et de son statut incontesté de place forte de la mode et du design. Chaque monument, du Louvre au Sacré-Cœur, chaque ruelle, chaque parc, raconte une part d’histoire. Comme l’explique très bien Sophie Chauveau dans son introduction, Paris vibre au rythme de ses musées, de ses jardins, de ses salles de spectacle, de ses librairies anciennes et de ses marchés animés. Investie par les Rois, immortalisée par les peintres, narrée par les écrivains, c’est tout naturellement qu’elle prend rang, aux côtés de Rome, dans la collection dédiée des éditions Hazan.

Vue à travers les yeux des artistes, Paris prend une dimension bien supérieure à celle d’une simple ville. Elle engage un dialogue continuel entre l’homme et son environnement, entre la rêverie et la pierre, entre l’histoire et le devenir. Chaque œuvre, qu’elle soit peinte ou écrite, est un témoignage subjectif, porteur des affects et des impressions induits par la capitale française. Il n’y a pas deux regards semblables, mais leur juxtaposition permet de rendre compte de la richesse de la ville lumière. Prenons la Seine : artère vitale de Paris, elle a suscité chez les artistes une fascination sans égal, se reflétant dans les œuvres d’Étienne Bouhot, vibrant sous les nuances de Joseph William Turner et les eaux gelées de Jean-Jacques Champin. Vincent van Gogh, dans son interprétation des berges, dépeint un Paris intime, à la fois sauvage et apprivoisé, quand Victor Hugo (Éloge de Paris), Montesquieu (Les Lettres persanes), Charles Baudelaire (Les Fleurs du Mal) ou Paul Verlaine (ses poèmes saturniens) y vont de leurs propres commentaires – souvent ébahis, mais pas toujours flatteurs.

La verdure de Paris, quant à elle, est célébrée dans Les Tuileries de Claude Monet, les descriptions des quinconces, des parterres et des odeurs des jardins du Luxembourg de Victor Hugo ou les toiles de Frits Thaulow. C’est une nature rarement orpheline, presque toujours encadrée par l’architecture majestueuse, une nature qui se fond dans le quotidien des promeneurs et dans l’éclat des fleurs. Marcel Proust ou Patrick Modiano ne sont pas en reste, témoignant des multiples observations et passions engendrées par la métropole. Notre-Dame, quant à elle, s’érige comme une icône indétrônable, explorée par Gérard de Nerval et Jean-François Depelchin, immortalisée par Victor Hugo et son Quasimodo. Henri Le Sidaner propose une représentation de la place de la Concorde, Suzanne Valadon capture le Sacré-Cœur vu du jardin de la rue Cortot, Paul Cézanne s’intéresse aux toits de Paris, Georges Roux propose une vue relative à l’Exposition universelle de 1889 sous la Tour Eiffel. Chaque œuvre est une célébration de la spiritualité, de l’histoire et de la magnificence qui imprègnent la ville. On en oublierait presque ce courrier de Gustave Eiffel, écrit en 1887, et à travers lequel il défendait auprès des artistes et des architectes sa célèbre Tour, alors suspectée de défigurer Paris.

Ce Paris des peintres et des écrivains est un objet aussi précieux que fascinant. Il rassemble des dizaines de propositions artistiques, littéraires comme picturales, autour de la ville lumière. La somme vertigineuse des attentions exprimées autour de la capitale française, la poésie qui s’en dégage, est une énième invitation à la contemplation et à la méditation à propos d’un haut lieu de culture et d’histoire.

Paris des peintres et des écrivains, Sophie Chauveau
Hazan, octobre 2023, 240 pages

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4.5

« Les Matins Doux » : l’amour méconnu de Simone de Beauvoir et Nelson Algren

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La collection Dyade des éditions Steinkis se penche sur un nouveau couple de célébrités : Simone de Beauvoir et Nelson Algren. Une aventure torride et une liaison transatlantique épistolaire s’étalant sur quinze ans. Ce roman graphique transporte le lecteur entre la passion, l’indépendance et l’influence réciproque de deux écrivains qui ont marqué leur époque.

Icône de la littérature féministe et intellectuelle de renom, Simone de Beauvoir était également une femme vivant intensément ses sentiments amoureux. Cette facette de sa vie, moins commentée, est amplement mise en lumière dans Les Matins Doux, puisque le roman graphique publié par les éditions Steinkis porte précisément sur son histoire d’amour avec le journaliste et écrivain américain Nelson Algren. Cette romance a duré quinze ans et s’est déroulée entre la France et Chicago.

Ingrid Chabbert et Anne-Perrine Couët explorent la dualité de Simone de Beauvoir, femme de lettres et amoureuse passionnée. Elles mettent l’accent sur l’influence mutuelle qu’elle et Nelson Algren ont exercée sur leurs œuvres respectives. Simone de Beauvoir, connue pour ses écrits féministes et philosophiques, a trouvé dans l’amour avec Algren une source d’inspiration pour ses œuvres. Nelson Algren, de son côté, a été encouragé par Simone dans son écriture, créant ainsi un échange intellectuel et amoureux profondément enrichissant.

Au fil des années, leur amour a été mis à l’épreuve par la distance, le temps et les obligations professionnelles, notamment les débats sur l’existentialisme en France. Pourtant, leur liaison a perduré, marquant la vie et le travail de chacun. Les lettres échangées entre Simone de Beauvoir et Nelson Algren, publiées en partie en 1981 et réunies dans Lettres à Nelson Algren, témoignent de l’intensité de leurs sentiments.

L’œuvre graphique d’Ingrid Chabbert et Anne-Perrine Couët, caractérisée par son réalisme (notamment architectural), capture brillamment les émotions et les expressions de ce couple hors du commun. Le lecteur est transporté dans un voyage qui explore la passion, la liberté et la complexité des relations humaines. Les Matins Doux offre en effet un aperçu fascinant de l’amour entre deux écrivains qui ont marqué leur époque.

Le roman graphique nous rappelle que derrière les écrits révolutionnaires de Simone de Beauvoir se cachait une femme sensible et amoureuse. Nelson Algren, quant à lui, a laissé une empreinte durable dans la vie et l’œuvre de celle qu’il était censé guider à Chicago. Une histoire d’amour romanesque, méconnue et séminale.

Les Matins Doux, Ingrid Chabbert et Anne-Perrine Couët
Steinkis, octobre 2023, 109 pages

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3.5

« Clementine » : apocalypse et solitude

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Avec Clementine, Tillie Walden ajoute sa touche personnelle dans l’extension quasi continue de l’univers de The Walking Dead – comics, séries télévisées, spin-off, goodies, jeux vidéo, etc. Dans le cas présent, l’auteure et illustratrice choisit de transcender le récit vidéoludique initial pour offrir une introspection plus posée que spectaculaire sur le passage à l’âge adulte dans un monde en tous points ravagé.

C’est peu de le dire : le genre post-apocalyptique frôle l’usure par sa récurrence. Tillie Walden, lauréate des prix Eisner et Ignatz, y insuffle toutefois une certaine singularité avec Clementine. Reprenant à son compte ce qui avait été initié dans The Walking Dead : The Telltale Series, elle opère la transposition d’une jeune héroïne issue de l’univers vidéoludique vers la bande dessinée.

L’opus propulse une protagoniste de 17 ans dans l’errance solitaire d’un monde en butte à une invasion zombie. L’intrigue s’attarde sur l’entrelacement de la survie et des traumatismes. Clementine, marquée par les cicatrices du passé et les responsabilités précoces qui lui ont incombé, se retrouve à la croisée des chemins entre son affection pour AJ – qu’elle a recueilli, aidé et qu’elle décide d’abandonner – et la quête d’une paix intérieure impossible à satisfaire. Tillie Walden ne se contente pas de poursuivre une histoire survivaliste linéaire ; elle questionne ce que signifie grandir avec le poids d’un monde en ruines.

Au cœur de Clementine, on discerne en effet une méditation sur la résilience. L’œuvre scrute la dialectique entre la quête de normalité et l’acceptation du chaos indissociable de pareille existence. La maturité précoce et la parentalité improvisée constituent autant de thèmes qui émergent avec acuité, peignant un portrait de la jeunesse plongée dans une maelström d’incertitudes. La solitude, non comme choix mais comme refuge contre la terreur persistante de l’attachement, résonne comme un leitmotiv poignant tout au long du récit. Ainsi, on verra à plusieurs reprises Clementine se réfugier dans le mutisme ou le secret, refuser de se livrer aux autres, marquée par son passé douloureux (avec Lee, avec AJ). « On rencontre des gens. On survit ensemble, le plus longtemps possible. Mais au fond, on ne fait que tuer le temps en attendant qu’il s’effrite. »

L’art de Tillie Walden, en noir et blanc, supporte un contraste saisissant entre la lumière de l’innocence perdue et les ténèbres d’un avenir incertain, caractérisé par la mort qui rôde partout. Si le cadre est essentiellement situé dans les hauteurs glacées des montagnes, si les communautés se font et se défont rapidement, l’impact émotionnel, parfaitement restitué, magnifie l’ensemble du récit. Tillie Walden se penche sur la persistance de l’espoir dans les décombres de l’humanité. Elle met Clementine sur la voie d’une rédemption personnelle. Cette dernière, pour advenir, devra s’affranchir d’une condition diminuée – la jeune femme est handicapée –, des tensions inhérentes aux groupes formés – l’urgence révélant la nature des gens – et des reliefs psychologiques parfois écrasants – culpabilité, désespoir…

Clementine, Tillie Walden
Delcourt, novembre 2023, 256 pages

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3.5

How To Have Sex : amour et désamour

Le culte de la « première fois » peut rapidement passer du fantasme à une malédiction, si on ne prend pas soin d’écouter son ou sa partenaire. Molly Manning Walker s’engage fièrement à rassurer les jeunes adolescents, qui sont amenés à explorer les subtilités de leur sexualité dans un teen-movie captivant, immersif et responsable. How To Have Sex démontre ainsi que la pression sociale envenime souvent cet apprentissage. Et le fameux rapport sexuel attendu n’est plus que douleur et désillusion.

Synopsis : Afin de célébrer la fin du lycée, Tara, Skye et Em s’offrent leurs premières vacances entre copines dans une station méditerranéenne ultra fréquentée. Le trio compte bien enchaîner les fêtes, cuites et nuits blanches, en compagnie de colocs anglais rencontrés à leur arrivée. Pour la jeune Tara, ce voyage de tous les excès a la saveur électrisante des premières fois… jusqu’au vertige. Face au tourbillon de l’euphorie collective, est-elle vraiment libre d’accepter ou de refuser chaque expérience qui se présentera à elle ?

Triomphe unanime à Un Certain Regard, le premier film de Molly Manning Walker n’a pas manqué de secouer la Croisette. Les spectateurs et le jury ne se sont sans doute pas encore remis et il faut donc s’attendre à un nouveau choc dans les salles obscures. La cinéaste-scénariste a fait ses armes comme chef opératrice, avant de se rabattre sur sa vocation première, la réalisation. D’abord intéressée par le documentaire, c’est finalement dans la fiction et la publicité qu’elle atterrit. Ce film garde néanmoins les traces de ses ambitions, dans sa manière de capter la réalité, dans une spontanéité troublante. Molly Manning Walker en appel alors à ses souvenirs, qui se recoupent finalement avec ceux de nombreuses jeunes filles qui ont un goût prononcé pour les rave party. Et de toute évidence, la réalisatrice britannique sait se mettre dans la tête de ses personnages et c’est exactement là où elle nous amène, dans un projet dont on ne ressort pas indemne.

Interpréter les mots

Célébrer la fin du lycée, c’est célébrer la fin d’une ère pour beaucoup. Mais qui dit fin de toute chose, annonce le début d’un nouveau cycle. Destination l’île de Malia en Crète, en attendant les résultats de fin d’année et place à la fin de l’innocence, qui rime avec le début des problématiques des jeunes adultes. Rien ne semble pouvoir freiner l’enthousiasme de Tara, de Skye et de Em. Pourtant, aucune barquette de frites bien croustillantes ou le confort d’un lit bien moelleux ne pourront sauver Tara, dont la trajectoire est la plus signifiante du récit.

Portrait de jeunes filles mal à l’aise dans leur corps vierge, au milieu d’une masse de fêtards qui transpire l’alcool tout en tirant leur joint, le film crée de l’attente autour de la culture de la « première fois ». La pression sociale qui s’exerce sur Tara, motivée à rejoindre le monde des femmes constitue un fardeau, mais également un fantasme pour son groupe. Les jeux de séduction avec leurs voisins de chambre deviennent de plus en plus vicieux et toxiques, éloignant ainsi Tara de tout soutien émotionnel. Cette dernière se transforme ainsi en ange déchu, en référence à son collier qu’elle arborait fièrement en arrivant. Après une nuit bien glacée, elle ne sera plus la même.

Il faut dire que la qualité de jeu de Mia McKenna-Bruce change tout dans une œuvre qui étudie avec soin le langage corporel. Après une énième soirée alcoolisée et un événement dramatique, la caméra continue de la suivre en gros plan sur son visage. Ayant perdu sa joie de vivre, ses couleurs vives et son énergie qui portaient son groupe, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, malgré le masque social scintillant qu’elle se force à porter en public.

Interpréter le silence

Toute la tragédie qu’elle a vécue sur une plage déserte change alors sa perception des choses. Le sable qui l’accueillait avec générosité en arrivant n’est plus que du grain indésirable qui agresse sa peau. Et en parlant d’agression, revenons un instant sur le fait marquant précédant un acte irresponsable, condamnable et irréparable. La question du consentement a même été remis à l’ordre du jour dans l’industrie pornographique dans Pleasure de Ninja Thryberg. Certains font de cette problématique un procès (Promising Young Woman, Le Consentement, Les Accusés, La Fille au Bracelet), d’autres parviennent à transcender le sujet (Slalom). How To Have Sex se situe dans cette seconde catégorie.

En analysant le titre, on ne déduit pas le « comment » d’une question, mais bien le « comment » des bonnes pratiques, comme une sorte d’avertissement pour ces jeunes filles qui se rêvent déjà comme de jeunes femmes. C’est le cas de Tara, jusqu’à ce qu’elle découvre qu’il n’y a plus rien de romantique ou d’érotique dans une relation charnelle, évidemment non consentie. Et autour de cette tragédie, un début de jalousie s’empare de Skye (Lara Peake), tandis que Em (Enva Lewis) devient sa confidente. Par ailleurs, la cinéaste évite judicieusement de faire de son orientation queer (à l’écran comme dans la vie) un sujet. En brossant le portrait de la jeunesse actuelle, il est donc essentiel de ne pas s’embourber dans ces caricatures à outrance, c’est pourquoi les deux trios que l’on suit se révèlent assez représentatifs de tous les fêtards qui se sont réunis sous le soleil grec.

Si la sororité peut constituer un remède efficace pour tourner la page, il existe un versant honorable auprès de la gent masculine, pourvu que l’on sache s’écouter mutuellement. En témoigne cette courte soirée en compagnie de Badger (Shaun Thomas), où Tara découvre les subtilités et la beauté d’une relation de couple dans un simple jeu de regards, distants et complices à la fois. How To Have Sex, tout est dans le titre, qui s’expose comme un souhait et un peu comme une leçon morale. De manière habile, juste et immersive, le film de Molly Manning Walker cherche à ouvrir la discussion autour des sujets du consentement féminin et sur la sexualité des jeunes adultes, pas toujours maîtrisés et qui créent un traumatisme chez ces futures femmes, obligées de vivre avec des regrets.

Bande-annonce : How To Have Sex

Fiche technique : How To Have Sex

Réalisation et Scénario : Molly Manning Walker
Assistante de réalisation : Denia Safari
Photographie : Nicolas Cannicioni
Montage : Fin Oates
Décors : Luke Moran Morris
Costumes : . Georges Buxton
Musique : James Jacob
Casting : Isabella Odoffin
Production : Film4, BFI
Producteur : Konstantinos Kontovrakis, Emily Leo, Ivana MacKinnnon
Pays de production : Royaume-Uni
Distribution France : Condor Distribution
Durée : 1h28
Genre : Drame
Date de sortie : 15 novembre 2023

How To Have Sex : amour et désamour
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Les courts-métrages du SIFF : projection du 24/10/23

Cette année, LeMagDuCiné a eu la chance d’assister à la magnifique projection de quatre courts-métrages en compétition, dans différentes catégories, à l’occasion du Festival International du Film de Sharjah. La variété et la qualité des différents films proposés ont rangé cette projection au rang de favori pour la rédaction.

Lover Boy’s Little Dream de Ritvick Mehra – Catégorie ‘Short Animation Film

Présenté dans la catégorie ‘Short Animation Film‘, sous les traits d’un manga, Lover Boy’s Little Dream, raconte l’histoire d’un jeune homme qui retrouve son coup-de cœur de lycée lors d’un stage en entreprise. Malgré son souhait de l’aborder, il semble paralysé par une peur très intime de l’échec. Elle, semble espérer qu’il la remarque. Sous les traits de star-crossed lovers, lover boy et Mimi, nous projettent dans une importante réflexion autour de thèmes universels tels que l’amour, le passage à l’âge adulte, le regret, le dépassement de soi ou encore l’anxiété. La rencontre entre l’animation et les éléments réalistes offre également une finesse particulière au design du court-métrage. Le parfait dosage de noir/blanc et de couleur vient étayer cette qualité visuelle impressionnante. Ritvick Mehra, n’en est pas à son coup d’essai. Prodige du cinéma, il a commencé à produire et à réaliser ses propres films dès son plus jeune âge et son dernier projet, Lover Boy’s Little Dream, vient confirmer son talent et réaffirmer la place des films d’animations tant dans le monde des enfants que dans celui des adultes qu’ils seront un jour voués à devenir.
Lover-s-Boy-Little-Dream

Entre les mots de Farid Ismail – Catégorie ‘International Short Films

Entre les Mots, présenté dans la catégorie ‘International Short Films’ est dans la liste des favoris du Magduciné pour cette 10ème édition du festival international du film de Sharjah. Le film a été sélectionné dans plus de 60 festivals de cinéma autour du globe et a déjà remporté 20 prix, incluant celui du meilleur réalisateur et celui du meilleur film international. Ce court-métrage poignant nous transporte dans l’histoire intime de son réalisateur Farid Ismail. Le film raconte l’histoire de Frédéric, un jeune étudiant bègue, qui doit passer un examen oral crucial et qui doit se battre pour que son discours soit entendu et sa liberté de parole respectée. Le magnifique jeu d’acteur du jeune Jonathan Bartholmé est au centre de la réussite de cette œuvre. Laissant planer le mystère quant à son propre bégaiement, ce dernier incarne à la perfection le jeune Frédéric. Entre la fiction et l’intime, le film trouve le parfait équilibre entre surréalisme et vérité brute. Entre les mots est un vrai discours pour l’égalité et le respect de la différence. Emouvant mais doublé d’une pointe d’humour et de dérision, le film véhicule un message d’importance capitale d’une façon intelligemment légère et accessible pour tous. Vous pouvez retrouver l’interview de Farid Ismail sur le site pour plus d’informations sur la genèse du film.

Réalisation, scénario : Farid Ismaïl (Luxembourg, 2022)
Distribution : Jonathan Bartholmé (Frédéric), Nicolas Lech (Éric), Véronique Kinnen (la mère)
Genre : comédie dramatique

Bye Bye Stéphane de Clara Brousse – Catégorie ‘Student Films’

Bye Bye Stéphane est un court-métrage d’animation nommé dans la catégorie ‘Student Films’ du festival. Réalisé par Clara Brousse, jeune réalisatrice française, ce très court métrage raconte l’histoire d’un triangle amoureux un peu particulier : Julie, Stéphane, le facteur et Gnocchi, le chat très jaloux de Julie.
Bye-Bye-St-phane

Projeté entre Entre les mots et Silkworm, ce petit film plein d’humour est un divertissement qui fait du bien dans cette projection intense et lourde en émotions. Avec un graphisme de qualité et une sublime bande son originale, signée Emilien Sire, Bye Bye Stéphane est un joli court-métrage. La rédaction note quand même un petit bémol pour la grande simplicité du scénario qui est malheureusement écrasé par les storylines très fortes des autres courts-métrages projetés le même jour.

Silkworm de Amir Honarmand – Catégorie « International Short Films »

Amir Honarmand est un réalisateur, scénariste et producteur Irano-Canadien diplômé de la Toronto Film School. On note sa contribution dans différents court-métrages, séries télévisées ou encore long-métrages reconnus à l’échelle internationale. Après avoir participé au São Paulo International Short Film Festival ou encore au Chicago International Children’s Film Festival and Fantasia, il s’invite cette année au festival pour la jeunesse de Sharjah aux Emirats Arabes Unis et nous présente : Silkworm, le court-métrage gagnant de la catégorie ‘International Short Film‘ pour cette 10ème édition du Sharjah International Film Festival (SIFF).silkworm

Silkworm, grand gagnant dans sa catégorie, raconte l’histoire d’un Iphone usagé qui va changer la vie d’un jeune garçon d’un petit village Iranien et le propulser au cœur d’un jeu relationnel qui le dépasse. C’est un film fort qui vient toucher notre sensibilité et notre empathie au plus profond. Silkworm explore l’humanité, à l’écran et chez le spectateur : il nous confronte à sa beauté et à son atrocité. C’est un sublime récit qui questionne le sens absolu de la justice et de l’éthique.

En conclusion : Cette projection est à l’image du festival : Elle aborde des sujets variés qui touchent à l’enfance et aussi parlent aux adultes. Du comique au tragique, ces courts-métrages abordent des problématiques intemporelles et universelles qui fédèrent.

Cinemania 2023 : Les Rois de la piste, un (tout) petit tour et puis s’en vont

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Que dire d’autre si ce n’est que l’on l’attendait de pied ferme le nouveau film de Thierry Klifa qui n’avait pas tourné depuis bientôt dix ans. Il est l’auteur d’un carré d’as de mélodrames majoritairement de très grande qualité : Une vie à t’attendre, Le Héros de la famille, Les yeux de sa mère et Tout nous sépare. Ces films regroupaient le gratin du cinéma français, même si tous les publics n’y ont pas forcément adhéré à cause de leur classicisme pourtant assumé. Il revient cette fois avec une comédie mêlant romantisme et fantaisie tout en lorgnant un tantinet sur le cinéma de Pierre Salvadori. Sauf que la sauce ne prend pas en dépit d’un nouveau casting quatre étoiles alléchant. En effet, le rire est triste ici et le tout frôle parfois le ridicule et l’improbable malgré quelques bonnes séquences.

Synopsis : Cuisinière à domicile, Rachel, sorte de Ma Dalton, a élevé ses fils Sam et Jérémie, et son petit-fils, Nathan, dans le culte de l’arnaque. De plans foireux en petits larcins, cette sympathique famille de bras cassés court toujours après le gros coup. Chance ou fatalité, lors d’un cambriolage, ils volent sans en connaître sa valeur, une toile de Tamara de Lempicka. Céleste, une détective rusée et charmeuse, se lance alors à leur poursuite.

On se souvient tous l’an passé de la bonne surprise qu’était L’Innocent le dernier film de Louis Garrel. Entre comédie et film de braquage en famille, il remettait au goût du jour les gentils malfrats et les magouilles en famille, avec une tonalité qui transpirait le bon vieux temps des films de Belmondo voire des films de casse à l’américaine. En tentant de changer de registre et en investissant ce type de feel-good movie à l’ancienne, l’ancien rédacteur en chef du magazine Studio, se rate. Malheureusement, Les Rois de la piste sonne faux. Pourtant, on sent la volonté de livrer une comédie semblable à celle d’un certain âge d’or du cinéma français, sans rentrer non plus dans l’hommage. Mais surtout sans jamais y parvenir, même pas un peu.

Prenons les acteurs par exemple. Klifa a été habitué à diriger les plus grands comédiens français avec un brio certain, de Catherine Deneuve à Emmanuelle Béart en passant par Gérard Lanvin et Nathalie Baye ; il a même réussi à diriger le rappeur Nekfeu de manière plus qu’efficace dans son dernier film, Une vie à t’attendre. Mais ici, tous semblent jouer dans un film différent. On ne peut pas dire que leur prestation soit mauvaise mais ce n’est pas non plus leur meilleure. Loin s’en faut.

Fanny Ardant minaude comme on l’a déjà vu faire tant de fois mais de manière plus adaptée. Son jeu semble ici à contretemps. Concernant Mathieu Kassovitz, il se débrouille comme il peut dans un rôle qui ne lui convient qu’une scène sur deux. Quant à Laetitia Dosch, elle nous rejoue le même type de prestation que ce qui l’a fait connaître, la femme mi-nunuche mi-ingénue, restant dans sa zone de confort. Enfin, la surprise, ou plutôt devrait-on dire le contre-emploi surprise, nous vient de Nicolas Duvauchelle, dont on gardera ici le secret pour ménager les effets. Il surprend et réussit ce saut dans le vide mais, comme effrayé par un tel rôle, il ne se lâche pas autant qu’il pourrait. Il nous offre un spectacle étonnant mais finalement limité, trop dans la retenue. En somme, le casting est royal mais pas forcément bien assorti, ni exploité et dirigé.

Un autre problème majeur qui ressort des Rois de la piste concerne son script farfelu et qui souffre d’un paradoxe dommageable. D’un côté il est ancré dans un certain réalisme qui a pour effet que ce qui s’y passe nous parait peu vraisemblable et trop farfelu. De l’autre, il est également trop timoré dans la folie pour que les excès et les faux pas de cette histoire abracadabrantesque puisse passer l’examen du tolérable et de la cohérence. Klifa aurait dû y aller de manière bien plus engagée dans le décalé ou le burlesque. Cette inégalité dans la tonalité de son long-métrage lui joue préjudice et rend les instants censés être drôles bien moins amusants qu’ils n’auraient dû l’être. Et, en effet, on rit peu des pérégrinations de la famille Zimmerman. D’autant plus que le scénario semble plein de trous et que sa progression narrative n’adopte pas toujours la plus grande des logiques, certaines scènes semblant s’enchaîner un peu de manière aléatoire.

Tout n’est cependant pas raté dans Les Rois de la piste qui, malgré ses près de deux heures, s’avère tout de même assez rythmé et inattendu par instant pour ne pas s’en défaire. Les réactions des autres protagonistes quand ils retrouvent le personnage de Duvauchelle sont plutôt drôles et gratinées. La confrontation Laetitia Dosch/Fanny Ardant occasionne quelques rires occasionnels et on ne peut nier que la mise en scène de Klifa soit apprêtée, presque luxueuse, et agréable à l’œil. C’est juste que le charme n’opère pas, qu’il manque du liant à la recette opérée par le cinéaste qui semble donc décidément bien plus à l’aise dans l’émotion et le drame que la comédie et la légèreté. Et on se désole parfois de contempler certaines scènes qui sont presque ridicules et fleurent bon le vaudeville de bas étage… Pas déplaisant mais décevant et parfois gênant.

Fiche technique – Les Rois de la piste :

Réalisateur : Thierry Klifa.
Scénariste : Benoît Graffin et Thierry Klifa.
Production : Nolita Cinéma.
Distribution France : Apollo Films.
Interprétation : Fanny Ardant, Mathieu Kassovitz, Laetitia Dosch, Nicolas Duvauchelle, …
Durée : 1h56.
Genres : Comédie – Policier.
27 mars 2024 en salles.
Nationalité : France.