Les Intranquilles de Joachim Lafosse : une chronique familiale intense et pleine de vérité

Les Intranquilles de Joachim Lafosse est un film faussement linéaire et convenu, et porte au contraire la marque de fabrique du cinéaste qui sait nager dans les eaux troubles, joliment, intensément.

 

Synopsis des Intranquilles :  Leila et Damien s’aiment profondément. Malgré sa fragilité, il tente de poursuivre sa vie avec elle sachant qu’il ne pourra peut-être jamais lui offrir ce qu’elle désire.

 

Une vie volée

 Les Intranquilles, c’est la famille du cinéaste Joachim Lafosse. La fiction s’appuie sur le vécu de son enfance. Tout comme Viggo Mortensen avec son récent Falling, Lafosse pose sa caméra à hauteur d’enfant, à hauteur de souvenir d’enfant. En effet, Amine (Gabriel Merz Chammah, une révélation), sept ans, est peut-être l’intranquille principal.

Intranquille, nous dit le Larousse, c’est être inquiet, et/ou insatisfait. Inquiet, Amine l’est. Damien (Damien Bonnard), son père, est bipolaire : on ne dévoile rien en disant cela, car on s’aperçoit dès la première séquence de son agitation mêlée d’imprudence.

Damien est un artiste peintre plutôt prospère, vivant dans une belle maison à la campagne avec Leïla (Leïla Bekhti), une femme ébéniste, dynamique, et surtout aimante, et avec son petit Amine. Un bonheur tout relatif, puisque Damien est sujet à de crises qui l’épuisent autant qu’elles épuisent sa famille, complétée d’un père (Patrick Descamps), lui aussi dépassé par les évènements.

Le film doit beaucoup aux acteurs, et en particulier à Damien Bonnard qui est positivement hallucinant dans son rôle : la sorte de folie qui traverse son regard quand en pleine nuit, il peint ou répare des vélos est plus que réaliste, ses déplacements dans l’espace sont menaçants. La caméra de Jean-François Hensgens n’est certes pas en reste, virevoltant follement autour de lui, au diapason avec son sujet. Ainsi, les séquences où il peint, plutôt longues,  au lieu de lasser, en deviennent fascinantes, tant une énergie malsaine se dégage du personnage . Damien Bonnard, mis enfin à la lumière par Guiraudie et son Rester Vertical, est un acteur singulier, extrêmement exigeant pour sa carrière, et totalement engagé dans chacun de ses rôles très divers.

Les Intranquilles met aussi en exergue les dommages collatéraux des troubles psychiques de Damien sur son entourage. Tout d’abord sur sa femme Leïla, en permanence aux aguets au regard des imprévisibilités de son mari. La direction d’acteurs de Lafosse est de qualité ; la manière de parler, de bouger, de regarder de Leïla, traduit parfaitement son inquiétude, mais également l’amour qu’elle a pour Damien, un amour qui se fracasse bien souvent contre un mur d’impuissance. Ici aussi, le jeu est total, et Leïla Bekhti prouve une fois de plus son essentialité dans le paysage cinématographique français.

Mais les conséquences les plus lourdes sont celles subies par le petit Amine, interprété avec beaucoup de rigueur par le jeune Gabriel Merz Chammah, écartelé entre l’amour, la honte, la peur, et toutes sortes de sentiments que la condition de son père provoque en lui. Paradoxalement adoré par ses parents, mais évoluant dans un environnement quasi-permanent de danger diffus, Amine focalise l’attention et la tension familiales, en étant souvent l’enjeu de beaucoup de situations difficiles qui y ont lieu.

Vu comme cela, le film paraît programmatique, voire convenu. Mais le cinéaste Joachim Lafosse est trop aguerri aux situations en faux semblants pour cela. Dans son cinéma, les familles sont dysfonctionnelles sous des dehors bourgeois lisses (Elève libre, Nue Propriété, l’Economie du couple, pour ne citer qu’eux). C’est dans les petits détails de sa réalisation qu’on trouve le piquant de son œuvre, et Les Intranquilles n’est pas différent. Même si le film est le plus réaliste de tout son travail de par sa nature autobiographique, il n’est pas sans aspérités, et donne un point de vue singulier de ce mal qui touche beaucoup de familles, une démarche proche de celle qu’on a vue récemment chez Florian Zeller pour son The Father.

Les intranquilles– Bande annonce

 

 

 

Les intranquilles – Fiche technique

 

Réalisateur : Joachim Lafosse
Scénario : Joachim Lafosse, Lou Du Pontavice, Juliette Goudot, Pablo Guarise, Chloé Leonil, Anne-Lise Morin, François Pirot
Interprétation : Leïla  (Leïla), Damien Bonnard (Damien), Gabriel Merz Chammah (Amine), Patrick Descamps (Patrick, le père de Damien), Jules Waringo (Jérôme), Alexandre Gavras (Serge, le galeriste)
Photographie : Jean-François Hensgens
Montage : Marie-Hélène Dozo
Musique : Ólafur Arnalds, Antoine Bodson
Producteurs: Alexandre Gavras, Anton Iffland Stettner, Eva Kuperman
Maisons de Production : Stenola Productions, KG Productions, Samsa Film, Prime Time
Distribution (France) : Les films du Losange
Durée : 117 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  29 Septembre 2021
Belgium·France·Luxembourg – 2019

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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