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FFCP 2023 : Unidentified, coexistence pacifique

Les petits hommes verts existent. Mais nous regardent-ils d’en haut ou bien sont-ils déjà parmi nous ? Unidentified joue sur une succession alambiquée de saynètes et un humour absurde pour nous inviter à une seule et unique réflexion : comment se sentir chez soi dans cet univers ? Cette étude est hautement sensorielle et expérimentale, mais cet ovni cinématographique en vaut le détour.

Synopsis : En 1993, d’immenses ovnis en forme de sphères sont arrivés de l’espace et se sont positionnés au-dessus des grandes villes du monde entier, Séoul, Paris, Istanbul, Rio… Les êtres humains ont alors cru que la fin du monde était proche. Mais vingt-neuf ans plus tard, les sphères sont toujours là, flottant silencieusement dans le ciel, et la vie continue.

Pour un premier long-métrage, Jude Chun s’assure que l’on ne décrypte pas aussi facilement son œuvre, empreinte de mélancolie et de beaucoup de lyrisme. Tout cela en 80 minutes, bien sûr. Le réalisateur opte pour un recueil de petits récits dans un surréalisme tantôt hilarant, tantôt malaisant. Cette prise de risque peut laisser le spectateur à distance, car il sera difficile de développer l’attachement aux personnages, trop nombreux et trop peu présents. Il souhaite surtout que l’on se concentre sur son portrait de l’humanité, de sa naissance à sa renaissance. Son œuvre sert ainsi à reconnecter les humains à leur planète et à leurs semblables, un peu de la même manière que Premier Contact de Denis Villeneuve, sans que les êtres venus d’ailleurs soient les parrains de l’humanité.

Home Sweet Home

En 1993, la Corée du Sud achève sa transition vers la démocratie. Le début de la Sixième République coïncide alors avec l’apparition de ces grandes sphères noires qui flottent au-dessus des mégalopoles du monde entier. Est-ce le début d’une invasion d’entités extra-terrestres ? La fin du monde est-elle proche ? 29 ans se sont écoulés sans qu’elles ne bougent de leur emplacement. La vie a repris son cours, mais les mentalités ont changé. Jude Chun nous délivre alors les témoignages des habitants de ce bas monde.

Un homme rentre dans un café. Il ne fait pas plouf, mais celui qui l’attendait à une table finit par exploser de rires. Une femme les rejoint et un quiproquo s’intensifie avec des fous rires absurdes et complètement en décalage avec cette rencontre qui n’a aucun sens. Plus tard, deux employés de bureau tapotent sur leur clavier jusqu’à la fin de leur service. Sur le chemin du retour, l’un d’eux n’hésite pas à se laisser aller et prend le virage soudain de la comédie musicale. Plus loin encore, une diseuse de bonne aventure prodigue des conseils tordus à une jeune femme qui vient de se faire agresser. Un coup de foudre a lieu dans un bus. Et on finit par retrouver un homme, qui portionne ses nouilles instantanées, en train de danser dans un groupe d’évangélistes qui ont la tête tournée vers le ciel. On comprend rapidement que la narration compile, plus ou moins arbitrairement, des saynètes qui jouent sur l’absurdité de la situation pour nous amuser ou pour nous émouvoir. Les ruptures de ton sont nombreuses et l’une d’elles consacre un clip alarmant sur les enjeux écologiques et environnementaux au large des côtes coréennes.

Une métaphore après l’autre, avec plus ou moins de style, le film de Chun cherche à créer le sentiment d’une société communautaire, notamment en allant recueillir les témoignages des étrangers qui vivent à Séoul. Ils n’ont évidemment pas l’impression de se sentir chez eux, un peu comme Sting lorsqu’il compare deux cultures dans Englishman in New York. Et avec cette date emblématique qui a vu débarquer les sphères, dont on n’apprendra finalement ni les origines, ni les fonctions, pas étonnant que les moins de 29 ans sont considérés comme la progéniture de potentiels extra-terrestres, qui auraient silencieusement infiltré la capitale. Tout le monde devient de plus en plus cet « étranger » qui tue peu à peu la planète et qui ne sait plus comment se comporter en société. C’est une réalité que le réalisateur s’amuse à illustrer par l’absurdité, un vecteur d’un humour acide et satirique.

Inégal dans l’ensemble, Unidentified continue de faire le tour du monde dans les festivals, une démarche très cohérente avec les intentions du cinéaste. Bien que son œuvre reste expérimentale dans sa forme, elle reste accessible à celles et ceux qui parviendront à se laisser transporter par les sensations d’un tel concept. Cela peut sembler inabouti, et c’est très certainement le cas, mais Jude Chun n’oublie pas de rappeler en quoi le septième art est là pour nous émerveiller. C’est pourquoi les dernières minutes sont consacrées aux coulisses de la production et du tournage, car il semble avoir tout donné dans la réalisation de cet ovni qui, même s’il constitue le premier et le dernier de sa carrière, aura réussi à questionner notre perception du monde avec panache.

Bande-annonce : Unidentified

Fiche technique : Unidentified

Titre original : Mi-Hwak-In
Réalisation et Scénario : Jude Chun
Directeur de la photographie : Baek Baejin
Montage : Choi Inchul
Son : Han Sewon
Musique originale : Noe Gonzalez
Chef décorateur : Kim Ooyou
Producteur :  Ahn Hyeong Jun, Yena Gim
Production : Duck Duck Goose
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : M-Line Distribution
Durée : 1h58
Genre : Drame
Date de sortie : Prochainement

Arras Film Festival 2023 : Le combat continue

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Le message est clair pour cette 24ème édition de l’Arras Film Festival : la lutte est une condition sine qua non de l’existence. Il faut se battre, devant et derrière la caméra, contre le cynisme d’un système qui entretient l’apathie devant l’inacceptable et pour les perdants du grand désordre mondial. Les causes justes sont celles qui valent la peine de monter au créneau. Et les films de cet AFF ont tendance à ne pas le faire à moitié.

Prenez Robert Guédigian, et parlez lui de retraite pour voir. 40 ans que le cinéaste fait de la politique en faisant du cinéma (à moins que ce ne soit l’inverse) ; 21 films pour autant de variations autour de tropes (quasi)indéboulonnables. À savoir Marseille, Ariane Ascaride, et la lutte prolétaire en mélodie pas du tout sous-jacente. Et la fête continue ! ne réinvente pas l’eau chaude dans la plomberie du réalisateur, c’est peu de le dire. C’est comme allez boire un jaune avec le tonton qui va vous raconter la même histoire de la même façon, sans produire énormément d’efforts pour habiller ses effets. Du radotage ? Oui, sans doute. Et pourtant, on y passe volontiers l’après-midi. Parce qu’à 69 ans, Guédigian a le cinéma fatigué mais la flamme intacte, et en célèbre la transmission en regardant le bout de la route. Les bonnes raisons de ne pas défendre Et la fête continue ! sur un plan cinématographique, et pourtant c’est compliqué de ne pas le recommander. Parce que le cœur y est et toujours à la bonne place, et n’abandonne pas la lutte au détriment des nouvelles générations. Et dans cette narration éculée, il y a quelques minutes de vrai beau cinéma qui joint le geste de la caméra à la parole politique. On aimerait que d’autres réalisateurs du même âge que Guédigian mettent leur plume plus sophistiquée et virtuose que la sienne au service d’un message aussi généreux.

La confrontation n’est pas un gimmick de l’adolescence, c’est ce qui définit un homme. En tous cas c’est ce que dessine la trajectoire de Louis dans Je ne suis pas un héros, avocat junior socialement mal à l’aise partout et génialement contagieux au spectateur. Un (trop) gentil et béni oui-oui qui, par la force des choses, se retrouve à simuler un cancer pour s’installer en pole position dans une affaire de pesticides défendue par sa boite contre des plaignants malades pour de vrai. Il y a du Adam Sandler chez Vincent Dedienne, homme-enfant presque déconnecté des conséquences de ses actes et corps burlesque capable de jouer sur le comique de la gêne comme personne. Son art du contre-temps défendu par Rudy Milstein constitue la grande force d’un film par ailleurs un peu trop généreux en personnages secondaires pour que le tout s’emboite comme des legos. Mais le principal est là : des influences, une patte et une envie concrète et concrétisée de secouer la zone de confort du spectateur installé dans les clous de la comédie inspirante. Pour un premier film, chapeau bas.

Agnieszka Holland n’en est pas à son coup d’essai avec Green Border.  50 ans de carrière, et une volonté intacte de confronter le spectateur à ce qu’il ne veut pas voir ou préférerait oublier. Et dans Green Border, cette grande dame du cinéma n’y va pas avec le dos de la cuillère.

Le film narre à travers trois trajectoires distinctes qui se croisent et se décroisent le scandale des migrants parqués à la frontière polonaise par les autorités biélorusse l’année dernière, leur traitement inhumain dont ils firent (et continuent de faire) l’objet par les garde-frontières. On n’est guère étonné à la vision du film de la violence des réactions qu’il provoqua parmi l’administration polonaise d’alors. La réalisatrice pointe sa caméra là où ça chatouille, assume une stratégie du choc partagé avec la Kathryn Bigelow de Détroit, et convoque le noir et blanc pour défigurer le contemporain et ressusciter les pages les plus sombres de notre histoires à l’image. Green Border heurte, bouleverse, et ne sombre jamais dans la facilité esthétique du « témoignage du vrai » grâce au sens de la mise en espace de la réalisatrice. Mais il est vrai aussi que le film se révèle un peu trop long pour son propre bien, et alourdit parfois son message de périphrases symboliques pas forcément utiles. Holland veut être sûre de se faire comprendre par tout le monde, au risque d’insister. Plus direct et droit à l’essentiel, Green Border aurait eu la force de frappe d’une Bigelow. En l’état, la trace d’impact sur la rétine et la conscience demeure suffisamment protubérante pour avoir le sens du devoir accompli.

Et puisqu’on a le droit de rigoler un peu même avec le poing serré, Chasse Gardée de Frédéric Forestier et Antonin Fourlon a débarqué de nulle part et profité de nos attentes zéros pour nous casser les côtes de rire. Soyons clair : si le film ne vous inspire pas plus que l’une des 15 comédies annuelles de Didier Bourdon, c’est normal. Parce que son affiche, parce que son casting, parce que sa bande-annonce, parce que son sujet… Chasse Gardée fait tout pour vendre le film qu’il n’est pas, et mettre sous le tapis de la com’ celui qu’on a vu.

À savoir une comédie VRAIMENT visuelle qui construit plein de nuances à des personnages en trois dimensions dans un rythme au cordeau, ne s’arrête pas aux clichés les plus éculés de la sempiternelle confrontation Paris/ Campagne, et fait tomber ses punchlines dans l’oreille du spectateur sans hurler dans ses tympans. C’est drôle, fin,  même émouvant, apaise les débats sans forcer la main du vivre-ensemble, ne fait pas semblant de respecter le spectateur et les protagonistes. Et puis, il y a un sanglier qui fume un tonj, et une scène de guinguette sous Patrick Sébastien qui donne envie de faire la chenille en trinquant au Beaujolais nouveau ou ancien. En v’là, du vrai cinéma français nécessaire.

Et la fête continue, de Robert Guédiguian – Bande annonce

Arras Film Festival : interview Léa Todorov pour La Nouvelle Femme

La Nouvelle Femme est ce qu’il convient d’appeler une œuvre atypique. Sur le papier, un film en costumes, qui retrace le combat de Maria Montessori, célèbre médecin et pédagogue italienne, inventrice de la méthode du même nom pour l’éducation et la reconnaissance des enfants nés avec un handicap au début du XXème siècle.

À l’écran, ce sont ces enfants qui passionnent Léa Todorov, cinéaste issue du documentaire qui convoque l’écrin de la fiction pour sublimer à l’image leurs moments de vie qui s’échappent de la narration. L’amour de la réalisatrice pour son sujet est contagieux, et sans doute un peu trop. Car à force de se déployer sur ses marges, le film perd son récit sur son cours de route.

Il y avait pourtant une voie passionnante à explorer avec l’appareillage à mi-parcours de Montessori et Lili d’Alengy, cocotte parisienne jouée par une Leila Bekhti judicieusement à contre-emploi. Un personnage ambivalent, qui n’assume pas sa fille handicapée mais va montrer à la pédagogue écrasée par le jugement patriarcal le chemin pour retourner les ficelles du système à son avantage. Un rebond repoussé au troisième acte et un poil trop expédié pour permettre au film de tenir la marée jusqu’à la ligne d’arrivée. Néanmoins, La Nouvelle Femme reste portée par la grâce de ses apartés, et parvient à l’essentiel : créer un lien sensible, sensitif, et durable entre nous et ces enfants qui se montrent tels qu’ils sont pour mieux sortir d’eux-mêmes. Comme des acteurs donc. Au fond, le véritable apprentissage du film, c’est le nôtre. La réalisatrice sait nous partager ce qu’elle voit, et  La Nouvelle Femme accouche d’un spectateur un peu différent à la fin. C’est sans doute la  plus belle victoire que le film pouvait emporter.

Nous avons rencontré Léa Todorov lors de la présentation de son film à l’Arras Film Festival, et discuté de la fabrication passionnante de son film.

Le Mag du Ciné : Comment vous est venu l’idée de faire ce film, et surtout de cette façon là. Il s’agit d’une œuvre vraiment atypique ?

Léa Todorov : J’avais rencontré la figure de Maria Montessori quand j’avais travaillé sur un documentaire consacré aux pédagogies alternatives. J’avais le sentiment qu’il y avait une histoire à raconter sur elle qui m’intéressait. Qu’on avait l’image d’une madone aux enfants, et qu’il restait à montrer la jeune femme pleine de désirs et d’ambitions qu’elle a été. Il y avait une ambition très romanesque dans le film, mais c’est vrai qu’on a fait un travail qui vient j’imagine de ma manière de réalisatrice de films documentaires, d’être en contact avec le réel et là, pour faire ce film, d’avoir voulu travailler avec un groupe d’une trentaine d’enfants qui viennent aussi je pense bousculer les codes de la représentation qu’on a.

LMC : C’est vrai qu’on que vous ne paraissez pas intéressée par les conventions du film en costumes. Même la façon dont vous filmez l’apprentissage des enfants, c’est comme si vous vouliez laisser des moments de vie s’échapper du récit…

LT : Complètement. On avait travaillé avec ces enfants plusieurs mois en amont du tournage avec de la préparation. On a fait des stages de musique, de danse, d’improvisations, et on a familiarisé ça avec une ambiance de plateau. Et c’est vrai que c’était d’une richesse infinie. Je garde une petite frustration, qui s’atténue avec le temps… Mais il y avait cette idée qu’on voulait que le film rende compte de cette richesse des enfants, de tout ce qu’ils pouvaient faire si on leur en donnait les moyens, et toute la beauté qui émanait d’eux. Et il y avait vraiment la volonté d’avoir au sein du film des moments qui échappent à la narration, où on s’intéresse à eux et à la puissance qu’ils sont capables de donner dans des scènes plus ou moins inscrites dans la dramaturgie. Et où de la danse pouvait faire avancer le récit.  Il y avait ce genre d’intentions.

LMC : On imagine que le dispositif de tournage était parfois dur à canaliser. Il y a eu beaucoup de place laissée à l’improvisation ?

LT : Pas tellement, en fait c’était plutôt à la prépa. Pour le coup le tournage était extrêmement précis par rapport à ce qu’on avait préparé. Mais on avait vraiment beaucoup travaillé…

Après je dis ça, Il y a une telle confiance qui s’est construite entre les enfants, l’équipe et les comédiennes, que tout ça s’est fait avec une grande joie, pas du tout une grande contrainte. Et on se rappelait là aujourd’hui, pendant le déjeuner que lorsqu’on avait  travaillé avec des enfants en très bas âge en Italie, pour le coup ça avait été une contrainte autrement plus difficile. Ça avait été l’enfer. Parce qu’ils ont entre 18 mois et 3 ans, ils sortaient du Covid, ils n’avaient jamais vu d’autres adultes, ils pleuraient tout le temps, on devait les biberonner aux écrans cachés dans les cous des comédiennes….  Ça c’était vraiment difficile.

À l’inverse, travailler avec les enfants en France c’était une expérience vraiment singulière, mais pas du tout difficile. Tout le film était là aussi pour parler d’eux. Donc, par moments il importait énormément de raconter l’histoire de Maria Montessori et de Lili d’Alengy, mais en même temps on voulait faire ce film pour travailler avec ces enfants et les montrer. C’était tellement au cœur du projet qu’on ne pouvait pas considérer que c’était un obstacle.

LMC : On sent dans votre travail derrière la caméra une volonté de traduire à l’image la beauté que vous inspirent les enfants. Comment on fait pour conserver cette velléité-là dans un film qui se veut justement très documentaire ?

LT : Disons que c’était vraiment au cœur des discussions pour le coup avec le chef opérateur. De faire un film qui offre un écrin un peu classique de beauté au cinéma, donc avec des lumières assez travaillées, des références qui étaient aussi celles du cinéma classique… Pour justement contraster avec des images qu’on a parfois d’enfants un peu atypiques ou porteurs de handicaps moteurs, qu’on filmerait caméra à l’épaule en mode documentaire. Là à l’inverse le but était de leur offrir de très beaux plans et de prendre le temps de les regarder de façon très frontale, de proposer comme ça toute leur puissance, leur talent et leur beauté. Sébastien Goepfert (le chef opérateur) a tout de suite compris l’ambition du film, et on a mis tout le travail du découpage et de la lumière au service de cette ambition.

Dans  le côté documentaire typiquement, il s’agissait de fabriquer des situations, on demandait aux enfants de travailler avec des objets etc. Car ce qui est génial avec la pédagogie Montessori, c’est que ça marche. De fait quand on présente des objets qui correspondent au développement des enfants ou qu’on leur demande de manipuler, ils y prennent du plaisir et sont vraiment concentrés, donc on peut travailler autour, les filmer…. C’est une des choses qu’on a constatées, c’est que ça fonctionnait encore aujourd’hui ce matériel. On l’a vraiment utilisé comme ça.

LMC : Le tournage était pratiquement un atelier pédagogique en lui-même finalement.

LT : Il y avait quelque chose de ça, mais je dirais encore plus de la préparation avec les enfants qui était un atelier. C’est comme si on se disait voilà il y a cette image là, maintenant il faut la retrouver dans le film. Entre autres j’ai travaillé avec ma chorégraphe Georgia Ives sur le langage corporel des enfants pendant les scènes de danse, pour les aider à prendre confiance en eux, à se déployer dans leur mouvements… Ça c’était aussi tout un travail préparatoire. Et ensuite ils étaient tellement prêts que je pouvais regarder les rushs pendant des heures je trouve ça magnifique. Parce qu’ils ont investi toute leur sensibilité, et que le film n’essaie pas de leur faire faire quelque chose, mais leur laisse de la place.

LMC : Comment s’est passée la collaboration avec des comédiennes aussi chevronnées que Leila Bekhti et Jasmine Trica ?

LT : Elles étaient toutes les deux complètement au fait que c’était au cœur du projet du film. On avait fait une espèce de petite résidence dans un établissement de prise en charge d’enfants avec un handicap moteur assez lourd, qui se situe à Puy sur Loire avec Leila , Jasmine et la petite fille du film. Pour apprendre à se connaître, et aussi pour Jasmine d’observer une pédagogue au travail. Jasmine est aussi venue participer au stage avec les enfants sur le tournage, parce que, comme elle a un espèce de charisme, de charme incroyable, tous les enfants étaient fous d’elle. Donc ils étaient complètement motivés dans le fait de se dépasser, de bien le faire pour lui plaire. Donc au final je pense que ce que raconte le film et la manière dont il s’est fait sont très proches. De cette idée qu’il fallait créer des relations humaines très fortes pour faire ce film ensemble.

Leila Bekhti c’est pareil, elle était bouleversée dans la rencontre avec les enfants. Ce qui était un peu comique c’est que Leila s’est blessée à la cheville au début du tournage ce qui l’a pas empêchée de faire le film mais certains déplacements. On a du arranger un peu le plan de travail autour de ça. Et ce qui était intéressant, c’est qu’elle s’est rendue compte du fait de sa blessure de ce qu’était un empêchement physique dans la vie de tous les jours. Elle était frustrée de pas pouvoir se déplacer comme le voulait. C’était le cas aussi des enfants autour d’elle, et elle a ressenti ce qu’eux vivent à l’échelle d’une vie entière ce qu’elle vit du fait de sa blessure. Rien à voir mais quand même un petit handicap momentané.

LMC : Comment les avez-vous choisis ? Vous évoquiez le cas de la madone pour Maria Montessori, et je trouve qu’elle a ce truc-là, mais sans être inaccessible. Il y avait ce truc compliqué à trouver entre cette incarnation, mais sans être sur un piédestal ?

LT : Jasmine Trica c’était vraiment mon premier et unique choix, parce que je l’admirais énormément dans la Chambre du fils, d’autres films italiens dans lesquels elle a joué et que j’ai vu jeune. Je rêvais de travailler avec elle, ça a été un immense bonheur. Et effectivement, je trouve que dans le film elle arrive à jouer cette transformation de la plus jeune femme, qui porte des robes un peu coquettes etc. à la figure qui revêt le voile, l’habillement du deuil qui a été ensuite celle de Montessori toute sa vie. Comme si pour exister en tant que médecin et pédagogue, elle avait dû un moment donné abandonner sa féminité. Et donc je trouve c’est exactement le chemin dans lequel on suit Jasmine.

LMC : Pour Leila Bekhti, j’ai peut-être une connaissance imparfaite de sa filmo, mais je trouve qu’on n’a pas l’habitude de la voir dans ce genre de rôles. Ce côté extravertie, sure de ses charmes…

LT : Complètement. Séductrice en fait.

LMC : Oui.

LT : C’est une comédienne incroyablement belle, mais qui ne met pas spécialement en valeur ce côté-là dans les rôles qu’elle incarne. C’est vrai. On en a pas mal parlé pendant le film. Je pense qu’il y avait un côté contre-emploi qui l’intéressait, par rapport à qui elle est dans la vie, une femme extrêmement généreuse, hyper aimante… Et là de jouer une femme qui a du mal à aimer son enfant, et qu’elle le rejette… C’était très dur humainement, et c’était intéressant pour elle de jouer ce rôle qui était loin d’elle dans la vie. Mais je suis d’accord que dans le fond la singularité n’est pas forcément de l’avoir mise dans ce rôle d’époque, mais de lui avoir fait jouer la belle gosse. On a bien travaillé là-dessus, et la chorégraphe nous a aidés à bosser le parcours sensuel du personnage avec sa danse au début. On n’essayait pas d’en faire une show-woman incroyable, l’idée c’est plus quelqu’un qui utilise ses charmes et le montre dans un spectacle pour récolter les fruits de sa célébrité, une sorte d’influence… Et je trouve qu’elle s’en sort bien.

LMC : Et c’était un rôle compliqué. Il faut avoir une certaine capacité d’empathie pour que le spectateur ne prenne pas en grippe son personnage…

LT : Et c’est pour ça qu’elle était parfaite. En vrai, il y a beaucoup de comédiennes où on aurait détesté le personnage. Et je trouve qu’avec elle, jamais. Elle créée une telle empathie immédiate avec le spectateur… On a beau considérer que ce qu’elle fait est horrible, on ne la juge pas. Et on est bouleversé pour elle, pour faire des choses aussi désagréables, mais on ne la condamne pas.

LMC : Le film est vraiment dédié aux enfants, à la méthode Montessori, mais il y a aussi cet arrière-plan féministe, complètement lié au combat pour les enfants et à cette méthode pour les aider et les éduquer… Il y a une forme de convergence des luttes dedans.

LT : Disons que c’est ce qui m’avait marqué dans la méthode Montessori, c’est de voir que cette convergence des luttes comme vous dites était réelle dans sa vie. Ça, historiquement c’était précis. Et je trouvais très puissant et intriguant qu’elle ait été féministe dans les années où elle s’occupait de ces enfants. C’est un des combats qu’elle a abandonnés par la suite, parce qu’elle a pu travailler avec des enfants différents et elle n’a plus été une défenseuse du droit des femmes.

Et dans les discours qu’elle faisait à l’époque, elle parlait à la fois de ce que devrait être la prise en charge de ces enfants, tout en défendant la femme moderne, émancipée, qui se saisit des outils scientifiques de son capital intellectuel. Et aussi, et j’espère que le film arrive à en rendre compte de manière pertinente cette idée d’affirmer la maternité comme puissance de changement social. Et cette idée, je trouve qu’on ne l’a pas entendu plein de fois, qui peut nous chafouiner parce qu’on a envie de dire que toute les femmes sont pas mères etc. Mais ce n’est pas la maternité au sens biologique du terme, elle parle d’une capacité à prendre soin de l’autre, de la propension des femmes à prendre soin. Et elle dit que si cette propension était au service de toute la société, la société s’en porterait mieux. C’est pas mal !

LMC : C’est pas mal ! Mais il y aussi un apprentissage de la part de Montessori, qui apprend à sortir de la posture de rébellion permanente pour apprendre à retourner les codes de la société à son avantage au contact du personnage de Leila Bekhti…

LT : Exactement. Parce que c’était important que le personnage de la cocotte apprenne quelque chose à Montessori, qui ne soit pas celle qui apprend tout à l’autre, qui  lui donne toujours des leçons.

LMC : Ce qui aurait été paternaliste pour le coup.

LT : Exactement. Il fallait une alliance. Montessori était quelqu’un dans sa vie qui a su faire preuve d’une utilisation du storytelling et du marketing très intelligente. Et je trouve qu’il ne faut pas du tout en avoir honte. C’est aussi pour ça que ses idées sont si à la mode… Elle est morte dans les années 50, on en parle 80 ans après, mais c’est bien aussi parce qu’elle a su jouer des codes de la communication de notre monde, et je trouvais intéressant que ce soit le personnage de Leila Bekhti qui lui ait donné ces outils là. Et de fait elle a dû les trouver chez les femmes du monde qui lui ont donné des outils pour exister publiquement. Elle avait été très proche d’un publiciste américain qui l’avait fait voyager dans tous les États-Unis… Je trouvais qu’il fallait aussi rendre compte de cette modernité-là chez Montessori.

 

FFCP 2023 : Rebound, marquer des points

La victoire est la récompense ultime de nos efforts individuels. Que dire lorsque cette détermination est mise au service d’un collectif déséquilibré, mais qui partage le même objectif ? Donnez un ballon de basketball à Jang Hang-jun, laissez-lui le temps de cirer le parquet, de redresser le panier, de composer son équipe hétéroclite et venez constater qu’une seconde chance est toujours permise. Pour ce faire, Rebound joue autant sur l’empathie que sur son humour pince-sans-rire pour marquer des points auprès des spectateurs, ravis qu’on les convertisse habilement en supporters.

Synopsis : Ancienne promesse du basket, Yang-hyun est embauché pour coacher l’équipe du lycée Jungang de Busan, qui a connu son heure de gloire mais n’obtient plus aucun résultat. Il réunit des joueurs rejetés par les autres équipes, du plus maladroit (mais très motivé) au plus doué et les entraîne dans un seul but : concourir au championnat national et tenter de ne pas passer pour des losers.

Après le thriller Forgotten, le quatrième long-métrage Jang Hang-jun relate le parcours exceptionnel de l’équipe de basketball du lycée Jungang de Busan en 2012. Contrairement au choix narratif de The First Slam Dunk, en flashbacks tout au long d’un seul match, Jang Hang-jun préfère valoriser le progrès de ses personnages sur plusieurs confrontations. Chaque instant de doutes, chaque moment d’euphorie, on les répète et on les assemble encore et encore. On ne perd pas une miette des compétences acquises lors des matchs. Les films de sport ont ainsi le don de rassembler le public derrière une équipe d’outsiders, ce qui est notamment le cas ici du fait de son effectif, rapidement réduit à son strict minimum.

High Five

Lors d’une réunion pour discuter de la nécessité de relancer le club de basketball du lycée, l’ancienne star de la discipline, à présent fonctionnaire, Yang-hyun (Ahn Jae-hong) se voit propulsé à la tête d’une équipe recomposée. Les joueurs les plus expérimentés se tournent forcément vers les clubs de la capitale, tandis que le nouveau coach trime pour dégoter les perles rares qui n’ont pas encore été débauchées. Et suite à un mercato un peu expéditif, les premières sessions d’entraînements permettent à Ahn Jae-hong de livrer une interprétation qui flirte avec l’absurde. Cela aurait pu l’enfoncer dans un ridicule grinçant, mais il n’en est rien, car le cinéaste est au fait d’un timing comique qui fait souvent mouche.

D’une balle perdue à une autre, Yang-hyun se retrouve alors avec six athlètes, dont un gringalet passionné par le basketball, mais mal à l’aise avec le ballon en main. De plus, il n’est pas fichu de mettre un panier. S’il n’est clairement pas le favori, il marquera tout de même des points et c’est ce que le film cherche à véhiculer. Ne rien lâcher, tout donner, ne rien regretter. Jouer avec le cœur, le film sait bien l’illustrer grâce à ses beaux discours émouvants. Cette équipe peut également compter sur la prestation de Lee Sin-young, le liant du groupe. Et les moments les plus forts de cette folle aventure, humaine et remplie d’une joie de vivre, sont ceux qui font gonfler les scores au tableau d’affichage.

So let’s set the world on fire

Le championnat national des lycées n’a peut-être pas le niveau de la KBL (Korean Basket League), mais avec un filon aussi pur, difficile de ne pas être séduit par le parcours atypique de l’équipe de Jungang. Le cinéaste s’efforce donc de rendre les matchs aussi dynamiques et réalistes que possible. Des caméras grand angle posées sur le terrain à la caméra d’épaule, tout est bon pour créer de l’intensité sur des séquences de jeux qui semblent spontanées. Il y parvient également grâce au dévouement et à l’acharnement des comédiens, qui ont eu tout le temps de faire grincer le parquet et de secouer le panier en amont du tournage, afin que l’on puisse reconstituer des faits de jeu palpitants. Une fois le ballon en main, le jeu est capté avec rigueur et chaque geste technique rapproche les personnages d’une délivrance collective. Ce n’est que dans les temps morts que l’on peut espérer reprendre son souffle.

« Il n’y a pas de tirs manqués, seulement des rebonds. » Tout le monde peut se contenter d’un tel credo, pourvu que l’on y croie. C’est en le répétant souvent dans les phases de jeu les plus difficiles que les protagonistes trouvent un regain d’énergie inespéré. Pas besoin d’ajouter plus de pression en hurlant. Yang-hyun ne se lance pas dans la même vocation que le Coach Carter, pour qui le basketball et la jeunesse californienne devraient partager la même discipline. Ici, on se laisse simplement guider par les rêves d’une nouvelle génération de joueurs, tantôt têtus, tantôt prodigieux.

Courir, chuter, se relever, rebondir. Toute cette séquence constitue un début de revanche dans le match de la vie. Et il est toujours bon de rappeler que ce témoignage provient d’une histoire vraie, qui prend tout son sens dans son épilogue, rendant hommage à la détermination des jeunes joueurs de Jungang et de leur coach. Nul besoin d’être un mordu de sport ou de connaître les règles et tactiques du basketball pour apprécier ce feel-good movie. Rebound coche toutes les cases d’un film sur la croissance et le développement personnel. De quoi encourager toutes les générations à se tourner vers un terrain de basketball, que l’on soit sur le terrain, le banc ou dans les gradins.

Bande-annonce : Rebound

Fiche technique : Rebound

Réalisation : Jang Hang-Jun
Scénario : Kim Eun-Hee, Kwon Sung-Whee
Directeur de la photographie : Moon Yong-Goon, Kang Joo-Shin
Producteur :  Park Yoon-Ho
Production : BA Entertainment, Workhouse Company
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : Barunson E&A
Durée : 2h02
Genre : Comédie dramatique, Sport
Date de sortie : Prochainement

FFCP 2023 : Dr. Cheon and the lost talisman, demon slayer

Un faux shaman arnaqueur, un technicien maladroit, une femme qui voit des morts, un vieillard qui joue avec des doigts humains, cette énumération incongrue compose pourtant Dr. Cheon and the lost talisman. Un tel pitch ne peut qu’attiser la curiosité des moldus, qui ne sont pas venus se charger l’esprit en réflexions futiles. C’est justement ce que le premier film de Kim Seong-sik a à offrir, une aventure délirante, fantastique et pas du tout machiavélique.

Synopsis : Le Dr Cheon gagne sa vie en pratiquant de faux exorcismes pour des clients persuadés qu’ils sont hantés par des fantômes. Il en profite pour alimenter une chaîne YouTube qui fait sa renommée. Un jour, une jeune femme vient le trouver pour lui demander d’exorciser sa soeur, possédée par un esprit maléfique bien réel.

Assistant-réalisateur dans des œuvres de luxe (Parasite, Deliver Us From Evil, Decision To Leave), Kim Seong-sik passe à présent derrière la caméra, afin d’adapter le webtoon Possessed, écrit par Fresh et illustré par Kim Hong-tae. En plus d’un CV rassurant, le metteur en scène démontre son aisance à orchestrer une scène d’exposition qui marie le suspense et un humour pince-sans-rire. Nous sommes donc bien loin du premier degré horrifique et psychologique du récent The Strangers, une pépite réalisée par Na Hong-jin. Le cinéaste compte ainsi sur des artifices grossiers, car plus c’est voyant, plus le ridicule est tranchant. Cela ne fonctionne malheureusement qu’un temps avant que l’on s’embourbe dans un néant scénaristique, que l’on essaie de relancer avec des boutades ou des séquences épiques qui perdent leur charme dans la durée.

Mauvais esprits

Passé maître dans l’art de cerner les points faibles de ses clients, qui invoquent la possession à tout-va, le Dr. Cheon (Dong-won Gang) ne se laisse submerger que par l’appât du gain. C’est un peu comme s’il était une version malicieuse et bienveillante d’un Sherlock Holmes qui a pleinement digéré sa désintox. Ce héros déchu reste séduisant dans sa démarche un peu farfelue, car il profite de chacune de ses interventions pour réparer les pots cassés dans les familles dysfonctionnelles. Accompagné de son fidèle et peu lucide apprenti, In-bae (Lee Dong-hwi), dont les outils technologiques ont le don de nous faire rire, il semble partir à la chasse d’un élément mystérieux, qui nous est évidemment expliqué dans un flashback nostalgique.

Avant cela, il est nécessaire de prendre du recul sur ces combines faciles. Kim Seong-sik se permet alors de brosser le portrait d’une Corée du Sud de moins en moins superstitieuse et qui s’éloigne de plus en plus de sa propre culture. Les multiples arnaques du Dr. Cheon ne sont qu’un aperçu du virage que le pays a pris vers le capitalisme, au détriment des citoyens dans le besoin. Cependant, le cinéaste choisit de ne pas creuser dans cette direction et réoriente rapidement ses protagonistes vers une nouvelle affaire. La petite sœur de Yoo-gyeong (Esom), qui voit le mal autour d’elle, souffrirait d’une réelle possession, malgré le scepticisme du duo. Malheureusement pour eux, la clochette « détecteur de démon » qui accompagne le Dr. Cheon à son poignet retentit pour la première fois. Cet enfant est bel et bien sous une emprise démonique et c’est à partir de là que l’intrigue prend la direction opposée à celle de l’Exorciste de William Friedkin.

On quitte assez vite cette maison, située dans un coin isolé et brumeux. Puis un vilain revenu du passé, Beom-cheon (Jun-ho Heo), annonce son plan en fronçant les sourcils. Un atout charismatique qui lui permet d’être cohérent avec la mutilation forcée qu’il impose aux disciples qui ont failli à leur mission. Et notre héros cherche évidemment à finir le travail de ses ancêtres, en scellant son âme dans le fameux talisman du titre. Les objectifs sont simples, mais les détours sont nombreux dans cette quête, qui croise modérément le Scooby-Gang et la troupe des Ghostbusters.

L’humour sarcastique parsème alors toute l’œuvre, ce qui souligne immédiatement un manque de rythme évident. Il faut patienter jusqu’à la dernière demi-heure pour qu’un arc surexplicatif vienne justifier tout le parcours des protagonistes. Il ne reste plus qu’à apporter un peu de frissons par l’action, ce qui n’est pas totalement assumé lors d’une succession hasardeuse de possessions en pleine nuit dans un village. Où sont donc cachés les démons de minuit ? Le film ne parvient plus à être aussi amusant qu’au départ. La galerie de personnages secondaires gonfle subitement dans la seconde moitié du récit et disparaît aussitôt, comme si on les avait intentionnellement attachés et bâillonnés dans un coin jusqu’à un climax en CGI. Ce qui est d’autant plus regrettable, car le film ne s’en tire pas mal dans ses duels à l’épée, malgré quelques raccourcis attendus. Sur le moment, deux mondes s’entrechoquent et nous n’avons qu’à contempler son issue.

Tandis que Hallyuwood (industrie cinématographique de la Corée du Sud) a d’ores et déjà conquis les plateformes de streaming par chez nous. A l’avenir, il faut donc s’attendre qu’il bouscule davantage ses concurrents directs, venus de Hong-Kong et de Hollywood. Le film de Kim Seong-sik en est le parfait exemple, étant donné l’ambition d’en faire une franchise. Ce qui est dommage, car cette mise en bouche a de quoi frustrer par son manque de générosité, comme si on souhaitait garder le meilleur morceau pour plus tard. Et malgré des faiblesses évidentes, Dr. Cheon and the lost talisman démontre un savoir-faire indéniable du cinéma grand public sud-coréen. Il s’agit d’un agréable divertissement qui se consomme en groupe, car le film joue sur les réactions des spectateurs. Sans quoi le récit perdrait trop rapidement son intérêt. C’est à prendre ou à laisser et nous songeons très fortement à la seconde option.

Bande-annonce : Dr. Cheon and the lost talisman

Fiche technique : Dr. Cheon and the lost talisman

Titre original : Cheonbaksa toima yeonguso : seolgyeongui bimil
Réalisation : Kim Seong-sik
Montage : Gang-hee Lee
Son : Chang-sub Kim, Chul-woo Moon
Effets visuels : Jin-hea Hwang, Han Joon Kim
Production : Filmmaker R&K
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : CJ Entertainment
Durée : 1h38
Genre : Fantastique
Date de sortie : Prochainement

Arras Film Festival, Jour 2 : Extension du domaine de la lutte

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À quoi bon le cinéma ? Deuxième jour de l’AFF, et déjà un pour leitmotiv cette cuvée 2023. Une Affaire d’honneur nous a proposé une formidable piste de réflexion hier, les films proposés en ce jour en dégagent une autre : le goût de la lutte.

« Une vie de combats » : c’est le sous-titre de L’abbé Pierre, parfait contender de la résilience du grand écran… Sur le papier. À l’image, on évitera de s’appesantir sur un BIOPIC qui dépose les armes devant TOUTES les conventions du genre, en majuscules et à caractère bien gras. Autant dire qu’à côté, l’académisme pontifiant d’un Bohemian Rhapsody fait figure d’alternative expérimentale. Autant écouter le prochain single des Enfoirés, ça a le mérite de durer moins longtemps.

Dans Vincent doit mourir, Karim Leklou incarne un M.Tout le monde que tout le monde se met à agresser… Pour rien. Un formidable high-concept qui prend corps dans celui burlesque et élastique de Leklou, monstre d’intériorité et formidable punching-ball humain qui prend les gnons comme dans un film de Sam Raimi. Le film se repose beaucoup sur la performance de l’acteur, parfois un peu trop. Notamment dans un ventre-mou d’une vingtaine de minutes, où le film expose les angles morts de son concept à force de tirer à la ligne.

Mais Stéphane Castang emporte l’adhésion avec le virage en film-catastrophe dans son dernier acte, et peut compter sur le formidable couple Karim Leklou/Vimala Pons pour fournir du carburant quand le moteur commence à caler. Car Vincent est un personnage qui prend les coups, mais apprend à les encaisser lorsqu’il trouve une raison de se battre. Une véritable œuvre romantique dans un emballage de sale gosse (voir cette baston dans une fosse sceptique), comme chez tous les réalisateurs qui cachent leur cœur, gros comme ça sous plusieurs couches de trash.

Pour ce qui est de la résistance au quotidien, l’héroïne de Backwards constitue un cours magistral à l’année. Mère célibataire et (vraiment) seule d’un enfant pas désiré dans la Pologne post-chute du Mur de Berlin, ce n’est déjà pas une sinécure. Mais aux galères du quotidien et des rêves d’études brisées s’ajoutent à l’autisme de son fils et le rejet des crèches, écoles, et tout ce que le pays compte d’institutions peu désireuses de s’adapter à ce qui a le malheur d’enfreindre la norme… On en passe et des meilleurs, le réalisateur n’épargnant pas plus le spectateur que l’héroïne dans un rollercoaster d’emmerdes qui filerait des complexes au Lars Von Trier de Dancer in the Dark.

Pour autant, Jacek Lusinski n’emprunte pas la voie du dolorisme punitif du danois. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas le problème, mais la façon dont les individus les moins volontaires et préparés à gravir les montagnes se révèlent capables de les soulever pour trouver des solutions. Backwards fait ainsi écho au Lorenzo de George Miller, autre sujet de mélodrame prompt à assécher les canaux lacrymaux de Margaud qui choisissait la voie du combat vent-debout contre la fatalité. « Le combat est dans la nature humaine, la victoire où la défaite est entre les mains des dieux » : le dernier plan du film ouvre une porte de sortie vers une tranquillité tant espérée, mais pourtant la suite ne laisse aucun doute. La guerre du quotidien au cinéma change les hommes et les femmes, ici pour le meilleur. Une vie de combats, au sens propre.

Ce besoin de se lever, on le retrouve au cœur de Notre Monde, deuxième film (à seulement 22 ans !) de l’actrice et ici réalisatrice franco-kosovarde Luàna Bajrami, qui raconte comment deux amies inséparables quittent leur campagne natale pour la grande ville dans un Kosovo encore marqué par les stigmates de son histoire récente. Notre monde, c’est celui de ces deux héroïnes, bien ancrées dans la réalité socio-politique qui est la leur, mais aussi celui d’une jeunesse qui aura toujours universellement raison d’exprimer sa colère.

Cet équilibre entre le présent et l’intemporel, le local et le global n’est pas la moindre qualité du film qui va chercher le très gros plan pour enfermer ses spectateurs avec ses deux siamoises de cœur, et élargit le cadre à mesure que les choses de la vie séparent leur chemin. Un parti-pris fragile mais le plus souvent payant à l’écran. Bien servi par un superbe duo d’actrices, Notre Monde avance sans peur de faire fi des conventions pour suivre son instinct. Le combat du grand écran, c’est aussi oser et proposer des nouvelles façons de ne pas faire les choses comme avant . À l’Arras Film Festival, la forme c’est le fond qui remonte à la surface.

Du thé pour les fantômes : un roman captivant entre sororité à inventer et magie

4.5

Du thé pour les fantômes est le deuxième roman de Chris Vuklisevic. Ancré dans un décor niçois très réaliste et un enjeu teinté de quotidien – conquérir l’amour d’une mère – le roman distille pourtant un fantastique sombre et élégant. Un récit au réalisme magique raconté au coin du feu, autour d’un thé dans une ambiance qui se tient jusqu’au bout et sans destinée royale ou sanguinaire. Une vraie réussite !

Résumé : Agonie est sorcière. Félicité, passeuse de fantômes. Le silence dure depuis trente ans entre ces deux filles de berger, jusqu’au jour où la mort brutale de leur mère les réunit malgré elles. Pour recueillir ses derniers mots, elles doivent retrouver son spectre, retracer ensemble le passé de cette femme qui a aimé l’une et rejeté l’autre. Mais le fantôme de leur mère reste introuvable, et les témoins de sa vie, morts ou vivants, en dessinent un portrait étrange, voire contradictoire. Que voulait-elle révéler avant de mourir ? Qui était vraiment cette femme fragmentée, multiple ? Leur quête de vérité emmènera les sœurs des ruelles de Nice au désert d’Almería, de la vallée des Merveilles aux villages abandonnés de Provence, et dans les profondeurs des silences familiaux. Entrez dans le salon de thé. Prenez une tasse chaude à l’abri de la pluie. Écoutez leur histoire.

Chris Vuklisevic a 31 ans et après un premier roman lauréat du concours de Folio SF (pour ses 20 ans), elle publie Du thé pour les fantômes. Son premier roman; ayant pour titre Derniers jours d’un monde oublié, pourrait être la note d’intention du second. Soit une mère qui refuse de quitter l’endroit perdu où elle vit désormais totalement isolée. Un lieu entre morts et merveilles, hanté par ses personnalités multiples et des colères terribles. Sa mort réunit deux sœurs jumelles, ses filles, séparées et fâchées depuis trente ans. Les retrouvailles sont explosives entre Félicité, la passeuse de fantômes et Agonie, la sorcière. Dans un univers en apparence très quotidien, comme l’ont aussi très bien exploité la série Les Revenants ou le plus récent Le Règne animal, le fantastique s’invite par petites touches. Ces fantômes d’abord qui sirotent un thé pendant qu’un conteur s’adresse à nous et nous raconte une histoire. Ces autres fantômes que Félicité croise (et aide aussi!) lors de ses ascensions vers le mont Bégo pour retrouver sa mère. Pourtant, dans les ruelles de Nice, dans la quête d’Agonie pour l’amour de sa mère ou dans celle de Félicité pour trouver sa place dans l’endroit où elle entame ses études, et plus largement dans le monde, les enjeux demeurent accessibles, loin des épopées habituelles. C’est certainement ce qui va le mieux définir le réalisme magique, si tant est que l’autrice veuille se cantonner à un genre.

Ces enjeux en apparence simples rendent d’autant plus fort le rapport à la monstruosité que Chris Vuklisevic développe dans son roman. Dès qu’elle raconte la naissance des deux jumelles, Félicité puis Agonie, l’écriture est précise, faite d’images qui convoquent aussi bien l’accouchement à la campagne que la création de Frankenstein.  « C’est un  jour de brouillard; on n’y voit pas à trois mètres. La sage-femme est prise de remords. Elle le sait, elle, à cette brume qui recouvre tout,  que c’est un jour où naissent les démons (…) Les jumelles ont grandi. Les filles de bergers savent s’occuper d’elles-mêmes plus tôt que les autres (…) C’est au retour d’un de ses voyages que Félicité a reçu son tout premier service à thé (….) La porcelaine était si fine qu’on pouvait voir, à travers, la foudre zébrer la nuit certains soirs d’orage ». Voici comment s’entremêlent les deux niveaux de récit dans l’écriture de la jeune romancière (ici dans l’extrait du 2ème chapitre « Monstres »).  Dès la naissance les deux sœurs sont donc comparées, séparées par l’adoration de la mère pour l’une et la détestation pour l’autre. Il sera question tout au long du récit d’inventer une relation entre ces deux sœurs, de les rapprocher autour du secret de la vie de leur mère qui disparaissait deux semaines par an et revenait trempée les bras chargés de fruits exotiques. Des mets auxquels Agonie n’avait pas le droit de goûter.

En cherchant le fantôme de leur mère, Félicité et Egonia (c’est le nom que la sage-femme a fait inscrire en mairie ne pouvant se résoudre à donner celui décidé par la mère), s’allient et défrichent leur passé. Elles rencontrent des personnages hauts en couleurs, fantômes ou vivants et apprennent à s’apprivoiser.  En choisissant le thé, dont celui des Merveilles seul capable de faire parler les fantômes, Chris Vuklisevic instaure un rituel au sein de son récit. Elle file aussi la métaphore de l’accoucheuse entamée dès son deuxième chapitre, en proposant sans cesse de faire naître la vérité, quitte à l’extorquer.  Elle fait du Thé pour les fantômes un récit de passage ; et apprend à ses personnages à accepter d’aller de l’avant, de quitter le labyrinthe du passé. Enfin, avec son narrateur qui s’adresse au lecteur comme un passeur d’histoires (toute l’ambiance de la pluie qui s’abat au dehors, du coin du feu, est extrêmement bien retranscrite), elle fait de son roman un cocon où les pires sentiments s’expriment, mais où elle offre la capacité aux personnages de trouver la clef pour s’apaiser. Un grand roman qui mêle habilement différents styles, de grands et beaux sentiments, qui nous fait doucement passer de l’autre côté du miroir. C’est bien ainsi que l’autrice elle-même résume son travail pour Du thé pour les fantômes : « une enquête intime sur des secrets de famille, dans une Provence brute et sombre, teintée de contes et de magie ».

Du thé pour les fantômes. 448 pages, 140 x 205 mm
Fantastique
Collection Lunes d’encre
Parution : 03-05-2023

« Jane Austen », une encyclopédie visuelle

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Les éditions Hachette publient Jane Austen : L’encyclopédie visuelle, de Claire Saim et Gwen Giret. Richement illustré, ce beau-livre retrace la vie, l’œuvre et l’héritage de la plus célèbre des écrivaines britanniques.

Cette encyclopédie visuelle s’adresse tant aux inconditionnels de Jane Austen qu’à tous ceux qui désireraient s’ouvrir à son œuvre. Passionnées, Claire Saim et Gwen Giret proposent une exploration documentée de l’écrivaine britannique, disséquant au passage ce qui a constitué l’étoffe de sa littérature.

Portraiturer son temps

Figure emblématique du roman britannique du XIXe siècle, elle a excellé dans l’art de la critique sociale à travers des récits où l’amour, la moralité et l’indépendance féminine constituaient son assise narrative. Dès ses premiers écrits, Jane Austen a manié l’ironie avec la volonté d’exposer les failles de la bourgeoisie rurale anglaise. Dans Orgueil et Préjugés – qui se serait vendu à quelque 20 millions d’exemplaires dans le monde depuis sa première publication en 1813 –, la sagacité de son esprit transparaît à travers Elizabeth Bennet.

Le mariage, pivot central de l’existence féminine selon les conventions de son temps, est souvent, chez Austen, le théâtre d’une bataille entre la raison et l’affection. Si Raison et Sentiments met en scène ce duel interne, Emma le traite avec une légèreté moqueuse, suggérant que la maturité émotionnelle et intellectuelle précède l’union conjugale harmonieuse.

Claire Saim et Gwen Giret reviennent longuement sur les personnages austéniens. Les héroïnes par exemple, bien que contraintes par leur époque, révèlent une aspiration profonde à l’autonomie. Mansfield Park, avec Fanny Price, ou encore Persuasion, par le personnage d’Anne Elliot, illustrent ce désir d’indépendance, cette quête d’un espace où la femme pourrait s’affirmer au-delà des carcans sociaux. De leur côté, les figures antagonistes ne sont jamais unidimensionnelles. Ainsi, le personnage de Willoughby dans Raison et Sentiments oscille entre le charme et l’inconstance, reflétant la complexité des choix moraux et des influences sociales.

Jane Austen est décrite dans ce beau-livre comme une observatrice avisée de son temps. Si sa correspondance avec Cassandra laisse entrevoir une jeune femme gaie et spontanée, elle n’en demeure pas moins d’une acuité extraordinaire. C’est peut-être cela qui lui permet de radiographier si finement les réalités économiques de son temps. L’insécurité financière est un spectre qui hante ses personnages, de la famille Dashwood dans Raison et Sentiments aux héritières de Orgueil et Préjugés, soumises aux lois de l’héritage défavorables aux femmes. Ces descriptions révèlent les incohérences et les absurdités de l’époque.

Héritage

Jane Austen laisse en tout cas derrière elle un héritage particulièrement fécond. Maintes fois adaptée – les auteures en font abondamment état –, elle a également été mise en scène, par exemple dans l’œuvre de Stephanie Barron (ses Jane Austen Mysteries) ou chez Fabrice Colin ou Julia Golding. La réception critique de ses romans, mais aussi la considération (souvent tardive) de ses pairs, de Vladimir Nabokov à Virginia Woolf, sont également exprimés dans cet ouvrage.

Disparue à 41 ans, Jane Austen était, comme le rappellent les auteures, une femme indépendante qui gagnait son propre argent à une époque où cela constituait une anomalie. Des promenades thématiques lui étant consacrées à Londres aux goodies la représentant en passant par l’évocation minutieuse d’une vie et d’une bibliographie effeuillée avec passion, Jane Austen : L’encyclopédie visuelle a le mérite de se pencher longuement, et avec érudition, sur l’une des plumes les plus affûtées – et satiriques – de l’histoire du roman britannique.

Jane Austen : L’encyclopédie visuelle, Claire Saim et Gwen Giret
Hachette, octobre 2023, 312 pages

 

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4.5

« Renard rusé » : contes en série

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Les éditions Dupuis publient La Faune Symbolique : Renard rusé, de Jean-Claude Servais. L’album se constitue d’une série de contes poétiques et astucieux, indépendants les uns des autres, mais liés par la présence du renard.

Le renard, agile et rusé, caractérisé par sa fourrure épaisse et son regard vif, est depuis longtemps un personnage central dans de nombreuses cultures à travers le monde. Ses caractéristiques sont mises en lumière dans de nombreuses fables, contes et mythes, où il apparaît souvent comme un personnage chevronné qui parvient à triompher de ses adversaires par la ruse plutôt que par la force. L’une de ses représentations les plus célèbres est le personnage de Renard le goupil dans la littérature médiévale européenne. Ou celle du flagorneur dans les contes de La Fontaine ou d’Ésope, ce dernier étant brillamment adapté dans l’album.

Dans la culture populaire moderne, le renard n’est pas en reste, que ce soit dans les livres, les films, les dessins animés ou les jeux vidéo. Par exemple, le renard Nick Wilde dans le film d’animation Zootopie des studios Pixar est un personnage intelligent et malicieux, pas méchant mais loin d’être irréprochable. L’animal peut également être perçu comme un prédateur nuisible dans le monde agricole, en raison de ses habitudes de chasseur de volailles et de petits animaux domestiques. Cette dimension transparaît clairement sous la plume de Jean-Claude Servais. La dualité du renard irrigue en réalité tout Renard rusé, puisque l’animal amène la providence sur l’un tout en condamnant à mort l’autre, s’empare du bien d’autrui tout en déployant des trésors d’imagination pour préserver les siens.

Comme toujours, le dessin est fin, presque vivant, et les représentations de la nature demeurent splendides. Jean-Claude Servais met en scène son animal-totem de multiples façons, dans un improbable concours de queues, à l’oeuvre pour projeter les quatre saisons sur le monde, tour à tour fourbe et loyal. Ode à la nature, contempteur de la condition humaine, Renard rusé confirme tout le talent du scénariste et dessinateur liégeois, créateur de mondes originaux et sophistiqués, capable de révéler l’homme (cupide, profiteur, égoïste…) par le biais de son environnement – et dans le cas présent, des animaux qui le peuplent.

La Faune Symbolique : Renard rusé, Jean-Claude Servais
Dupuis, octobre 2023, 80 pages

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« Ciné Illimité » : effeuillage amusé du septième art

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Ciné Illimité, paru aux éditions Marabout, se distingue par une approche ludique et souvent désopilante du cinéma. À travers ses quelque 300 pages d’analyses, mais surtout d’anecdotes et d’humour, cette encyclopédie partiale et partielle porte une vision à la fois comique et critique de certains films emblématiques, ou non.

L’ouvrage Ciné Illimité procède toujours de la même façon : un film, son résumé, ses points forts et faibles, des anecdotes, une citation, les conditions idéales dans lesquelles le visionner ou encore ce qu’il faut en retenir. Mais la singularité de ce volume concerne le ton adopté, puisque les auteurs privilégient l’humour à l’analyse pure, même si cette dernière n’est pas tout à fait absente.

Prenez John Hammond (Jurassic Park) : « Il songe d’abord à racheter le Paris Saint-Germain pour en faire le plus grand club de football d’Europe. Jugeant cette idée trop irréaliste, il préfère finalement recréer des dinosaures en laboratoire. » Une balle perdue pour le club francilien tout à fait représentative d’une ligne éditoriale portant l’ironie – et le mauvais goût – à incandescence. Vous en doutez ? On lira à propos du cinéma de Xavier Dolan : « Encore plus fort qu’une langue morte, le québécois est une langue qui donne envie de mourir. » Et la fiche sur Le Silence des Agneaux évoquera les tutos couture de Buffalo Bill tout en épinglant « l‘énorme faille du scénario qui consiste à faire faire quelque chose d’autre que du café à un stagiaire ».

Il en va ainsi de bout en bout. Le second degré, omniprésent, n’est jamais tout à fait gratuit. Qu’ils se moquent gentiment de la vanité de la saga Fast & Furious ou qu’ils évoquent Fight Club en rappelant que « la schizophrénie est une maladie très difficile à vivre dans la réalité mais tellement cool au cinéma », les auteurs font toujours preuve d’une certaine acuité. Le cinéphile se délectera ainsi à lire que « A History of violence, c’est un peu le John Wick des lecteurs de Télérama », ou que Taxi Driver prouve que la violence n’est pas toujours motivée par les jeux vidéo. Plus sérieusement (ou pas), les qualités de mise en scène et des effets spéciaux de Jurassic Park ou 2001, l’Odyssée de l’espace, les performances outrées de Klaus Kinski chez Werner Herzog ou encore les spécificités figuratives et programmatiques de La Nuit du chasseur ou Citizen Kane trouveront également leur place dans le volume.

Parfois, ce dernier se drape d’originalité, par exemple en recréant un jeu de plateau où les aléas des stars et des producteurs influencent une progression vers les Oscars. Cette mécanique parodique révèle évidemment des vérités sous-jacentes : le monde du cinéma est autant dicté par son art que par les vicissitudes humaines et les caprices du destin. Ailleurs, c’est une ligne du temps cinématographique subjective et comique, ou des duels imaginés entre des films dont le seul lien semble tenir à la parenté relative de leur titre (La Ligne verte versus La Ligne rouge, La Momie versus Mommy), qui donneront le sourire (on s’y engage) au lecteur. Et si cela ne suffit pas, la perspective de voir un reboot de The Dark Knight par Xavier Dolan, articulé autour d’une histoire d’amour fusionnel entre Dick Grayson et Bruce Wayne, fera peut-être mouche.

L’humour de l’ouvrage oscille régulièrement entre l’acide et l’affable. Ainsi, apprécier À bout de souffle serait synonyme d’affection pour les activités marginales, tandis que les tentative de suicide les plus mémorables de Tim Burton auraient lieu au moment de Noël à en juger par Batman, le défi ou Monsieur Jack. À défaut d’effeuiller les films, les auteurs les décapent, et cela fonctionne souvent très bien.

Ciné Illimité s’impose comme un recueil sans nul pareil qui, au-delà de sa nature divertissante, s’avère être un témoignage (eh oui) de la richesse infinie du cinéma. Entre satire et hommage, cet ouvrage offre une réflexion légère et amusée sur la manière dont le cinéma façonne et est façonné par nos imaginaires. En dépit de l’absence assumée de profondeur analytique, le livre réussit le tour de force de nous faire voir le cinéma sous un jour nouveau. C’est là toute la (l’im)pertinence de Ciné Illimité : en se prenant peu au sérieux, en se moquant même parfois de lui-même, il atteint une forme d’érudition (eh oui, bis), ludique mais éducative.

Ciné illimité, ouvrage collectif
Marabout, octobre 2023, 288 pages

 

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4

« Super Pixel Boy #2 » : expériences vidéoludiques

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On l’a constaté notamment à travers la collaboration entre Glénat et Ubisoft : les adaptations de jeux vidéo pullulent dans le monde de la bande dessinée. Super Pixel Boy #2 s’en démarque toutefois par son alliage entre le récit de jeunesse et l’expérience vidéoludique. Loïc Clément remet le couvert aux éditions Delcourt et propose au lecteur une nouvelle incursion dans l’esprit d’un adolescent ébahi par les consoles de salon.

Le choix de Loïc Clément de transposer l’univers du jeu vidéo en bande dessinée n’est pas qu’un simple exercice de style. Le scénariste et dessinateur rend hommage, dans une démarche introspective, aux expériences formatrices de son enfance. Le jeune Pixel, avatar de ces jeunes joueurs des années 1980, évolue dans un contexte social typique de l’époque et découvre, en même temps que le lecteur, des jeux tels que Golden Axe ou Duck Hunt, qui deviennent aussitôt les réceptacles d’un certain héritage culturel.

Chaque chapitre de Super Pixel Boy #2, comme son prédécesseur, passe par un dessin nostalgique rappelant l’esthétique propre aux jeux vidéo de l’époque. Le lecteur est ainsi immergé dans l’expérience elle-même, que Loïc Clément commente avec ses yeux de l’époque. Les transitions narratives permettent d’organiser le passage entre le monde « réel » de Pixel – ses amis, sa petite amie du moment – et le monde « virtuel » des jeux vidéo, source d’émerveillement et, parfois, d’agacement ou de déception. Ces éléments structurels agissent comme des passerelles entre deux univers qui, bien que distincts, s’enchevêtrent dans la mémoire et l’expérience du personnage.

Au-delà des quêtes virtuelles et des découvertes (de Dragon Ball à Super Mario 2), l’album soulève une problématique ô combien universelle : celle de l’amitié et de l’amour du temps de l’adolescence. Les maladresses de Pixel, qui néglige Elo pendant les vacances, deviennent rapidement le nœud dramatique qui tapisse l’intrigue. Il y a dans cette « reconquête » espérée une symbolique qui évoque, presque métaphoriquement, les « niveaux » à franchir dans un jeu vidéo. Et ça tombe plutôt bien, puisque Loïc Clément ne cesse d’entremêler les deux mondes.

Super Pixel Boy #2 en fait amplement état : les jeux vidéo, loin d’être de simples passe-temps, font partie intégrante de notre patrimoine culturel et même émotionnel. Loïc Clément parvient à orchestrer avec talent et humour, mais aussi nostalgie, une œuvre bidimensionnelle, jouant habilement entre passé et présent, réalité et virtualité. Il n’omet pas, chemin faisant, d’évoquer ce qui constitue l’attrait et les faiblesses des jeux mentionnés, ce qui demeure probablement la grande force de cette série. 

Super Pixel Boy #2, Loïc Clément
Delcourt, octobre 2023, 96 pages

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3.5

« Les 1000 séries à voir sans modération » : fresque télévisuelle

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La consécration des séries télévisées au cours des dernières décennies marque une révolution culturelle majeure. De l’étrange et avant-gardiste Twin Peaks aux sitcoms emblématiques telles que Seinfeld et Friends, en passant par les chefs-d’œuvre narratifs de HBO (The Wire, Six Feet Under, Les Soprano), chaque période a engendré des transformations profondes dans la fabrication sérielle. Aujourd’hui, avec la sortie de l’ouvrage Les 1000 séries à voir sans modération, les éditions Glénat nous proposent de redécouvrir ces séries devenues phénomènes de mode, œuvres de qualité ou même plaisirs coupables.

Il n’est jamais inutile de le rappeler : la naissance de Twin Peaks, avec le réalisateur de renom David Lynch à la barre, a constitué une dissonance flagrante avec les normes télévisuelles de l’époque. L’atmosphère onirique, ponctuée par une intrigue de meurtre en apparence simple mais en réalité multidimensionnelle et profondément complexe, a inauguré une ère où le public désirait plus que des récits linéaires. Parallèlement, X-Files explorait les confins de la science-fiction et du surnaturel, cumulant une mythologie patiemment construite, des personnages finement caractérisés et des épisodes standalone de grande qualité. Avec un subtil mélange de scepticisme et de croyance incarné par le duo Mulder et Scully, cette série a su captiver, semaine après semaine, une audience avide de conspirations et de phénomènes inexpliqués.

Dans ce riche corpus, HBO occupe évidemment une place de choix. La petite chaîne câblée a révolutionné la sphère télévisuelle avec des séries telles que Les Soprano, The Wire, Deadwood, Six Feet Under ou Game of Thrones. Chaque production a élevé le niveau d’exigence narrative, offrant une peinture plurielle de la société et de la psyché humaine. Ces séries ont délivré une fresque de personnages nuancés et imparfaits. Elles ont non seulement enrichi le paysage télévisuel mais aussi posé de nouveaux canons dans la fabrication sérielle. L’une des limites de l’ouvrage de Pierre Serisier et Marjolaine Boutet est d’ailleurs la place relativement chiche accordée à ces pièces maîtresses, puisque les notices associées n’en fournissent qu’une présentation générique – bien que qualitative. Difficile de revenir sur mille séries (!) sans sacrifier un peu de la dimension analytique.

Après un âge d’or caractérisé par les productions HBO, d’autres chaînes se sont engouffrées dans la brèche. Showtime et AMC ont suivi la voie tracée, proposant des séries à grand succès telles que Dexter, The Walking Dead, Mad Men ou Breaking Bad. L’une adopte le point de vue d’un tueur en série aussi glaçant la nuit que sympathique le jour, l’autre réhabilite la figure du zombi, les dernières portent respectivement sur les publicitaires new-yorkais des années 60 et un prof de chimie atteint d’un cancer se muant du jour au lendemain en trafiquant de méthamphétamine. Toutes ces séries figurent en bonne place dans l’ouvrage, de même que les incontournables sitcoms…

Teintée de légèreté et d’humour, la sitcom a connu une évolution significative à partir des années 1990. Seinfeld, souvent considéré comme « une série sur rien », a révolutionné le genre en se concentrant sur les détails absurdes du quotidien. Friends a ensuite pris le relais avec un succès mondial absolument extraordinaire, créant un espace pour l’identification et la comédie relationnelle, tout en questionnant la société moderne. Elle sera bientôt imitée par How I Met Your Mother, qui en reproduit la formule. The Big Bang Theory, avec son approche de la culture geek et son humour souvent basé sur l’intelligence et les maladresses sociales, a de son côté confirmé que la sitcom pouvait emprunter différents terrains, ce que les faux documentaires Modern Family ou The Office ne nieront pas. 

Pierre Serisier et Marjolaine Boutet vont plus loin, puisqu’ils fragmentent leur ouvrage en quatorze chapitres, privilégiant une segmentation par thèmes et humeurs et révélant de cette façon la série télévisuelle moderne dans toute sa pluralité. Les prismes choisis — portraits de femmes, héros du quotidien, humour ou voyage dans le temps, pour ne citer que ces exemples — sont autant de fenêtres ouvertes sur les explorations que le médium sériel cherche à réaliser. Il est intéressant de noter que Fabrice de la Patellière, dans sa préface, offre une perspective pertinente en associant des sagas cinématographiques comme Star Wars et Indiana Jones au schéma sériel, illustrant la porosité ancienne des frontières entre ces formes d’art séquentielles. 

L’ouvrage ne se contente évidemment pas d’une simple énumération commentée ; il procède à une analyse du phénomène télévisuel via des focus spécifiques : sur les séries sud-coréennes, l’empire Marvel ou les adaptations de Stephen King, par exemple. Il précise que « la première fonction du générique reste de nous convoquer pour des retrouvailles » et qu’il s’agit bien entendu d’« un espace dédié pour présenter les noms de celles et ceux qui ont contribué à la fabrication de l’épisode, comme dans un film de cinéma », mais qu’il peut également revêtir un caractère programmatique, comme dans le cas de The Wire.

On a aussi droit à quelques infographies ludiques. Les budgets astronomiques alloués par épisode à des séries phares comme Friends, Game of Thrones et Stranger Things attestent ainsi de la transformation du secteur, par ailleurs propulsé ces dernières années par les colosses du streaming que sont Netflix, Prime Video et Disney+. Les quelques entretiens avec les artisans du microcosme télévisuel offrent de leur côté une immersion intéressante dans les coulisses créatives. Et les auteurs n’oublient pas d’épingler dans leurs petits textes les séries qui ont contribué à redéfinir le paysage télévisuel : Clair de lune dans les années 80, Urgences et son réalisme médical dans les années 90, Les Soprano, sa choralité et sa densité thématique dans les années 2000 – en plus des Twin Peaks, X-Files, Les Simpson et autres.

Les 1000 séries à voir sans modération se pose comme un ouvrage plaisant, agréable à feuilleter, bien qu’insatisfaisant pour ceux qui voudraient radiographier par le menu telle ou telle série. Mais l’ambition était de toute façon d’une autre nature. Pierre Serisier et Marjolaine Boutet permettent, par un tour d’horizon généreux, d’apprécier la complexité et la richesse du monde des séries. Ils rendent compte, au fil des notices et des focus, des méandres d’un paysage audiovisuel en perpétuelle mutation.

Les 1000 séries à voir sans modération, Pierre Serisier et Marjolaine Boutet 
Glénat, novembre 2023, 304 pages

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