« Les 1000 séries à voir sans modération » : fresque télévisuelle

La consécration des séries télévisées au cours des dernières décennies marque une révolution culturelle majeure. De l’étrange et avant-gardiste Twin Peaks aux sitcoms emblématiques telles que Seinfeld et Friends, en passant par les chefs-d’œuvre narratifs de HBO (The Wire, Six Feet Under, Les Soprano), chaque période a engendré des transformations profondes dans la fabrication sérielle. Aujourd’hui, avec la sortie de l’ouvrage Les 1000 séries à voir sans modération, les éditions Glénat nous proposent de redécouvrir ces séries devenues phénomènes de mode, œuvres de qualité ou même plaisirs coupables.

Il n’est jamais inutile de le rappeler : la naissance de Twin Peaks, avec le réalisateur de renom David Lynch à la barre, a constitué une dissonance flagrante avec les normes télévisuelles de l’époque. L’atmosphère onirique, ponctuée par une intrigue de meurtre en apparence simple mais en réalité multidimensionnelle et profondément complexe, a inauguré une ère où le public désirait plus que des récits linéaires. Parallèlement, X-Files explorait les confins de la science-fiction et du surnaturel, cumulant une mythologie patiemment construite, des personnages finement caractérisés et des épisodes standalone de grande qualité. Avec un subtil mélange de scepticisme et de croyance incarné par le duo Mulder et Scully, cette série a su captiver, semaine après semaine, une audience avide de conspirations et de phénomènes inexpliqués.

Dans ce riche corpus, HBO occupe évidemment une place de choix. La petite chaîne câblée a révolutionné la sphère télévisuelle avec des séries telles que Les Soprano, The Wire, Deadwood, Six Feet Under ou Game of Thrones. Chaque production a élevé le niveau d’exigence narrative, offrant une peinture plurielle de la société et de la psyché humaine. Ces séries ont délivré une fresque de personnages nuancés et imparfaits. Elles ont non seulement enrichi le paysage télévisuel mais aussi posé de nouveaux canons dans la fabrication sérielle. L’une des limites de l’ouvrage de Pierre Serisier et Marjolaine Boutet est d’ailleurs la place relativement chiche accordée à ces pièces maîtresses, puisque les notices associées n’en fournissent qu’une présentation générique – bien que qualitative. Difficile de revenir sur mille séries (!) sans sacrifier un peu de la dimension analytique.

Après un âge d’or caractérisé par les productions HBO, d’autres chaînes se sont engouffrées dans la brèche. Showtime et AMC ont suivi la voie tracée, proposant des séries à grand succès telles que Dexter, The Walking Dead, Mad Men ou Breaking Bad. L’une adopte le point de vue d’un tueur en série aussi glaçant la nuit que sympathique le jour, l’autre réhabilite la figure du zombi, les dernières portent respectivement sur les publicitaires new-yorkais des années 60 et un prof de chimie atteint d’un cancer se muant du jour au lendemain en trafiquant de méthamphétamine. Toutes ces séries figurent en bonne place dans l’ouvrage, de même que les incontournables sitcoms…

Teintée de légèreté et d’humour, la sitcom a connu une évolution significative à partir des années 1990. Seinfeld, souvent considéré comme « une série sur rien », a révolutionné le genre en se concentrant sur les détails absurdes du quotidien. Friends a ensuite pris le relais avec un succès mondial absolument extraordinaire, créant un espace pour l’identification et la comédie relationnelle, tout en questionnant la société moderne. Elle sera bientôt imitée par How I Met Your Mother, qui en reproduit la formule. The Big Bang Theory, avec son approche de la culture geek et son humour souvent basé sur l’intelligence et les maladresses sociales, a de son côté confirmé que la sitcom pouvait emprunter différents terrains, ce que les faux documentaires Modern Family ou The Office ne nieront pas. 

Pierre Serisier et Marjolaine Boutet vont plus loin, puisqu’ils fragmentent leur ouvrage en quatorze chapitres, privilégiant une segmentation par thèmes et humeurs et révélant de cette façon la série télévisuelle moderne dans toute sa pluralité. Les prismes choisis — portraits de femmes, héros du quotidien, humour ou voyage dans le temps, pour ne citer que ces exemples — sont autant de fenêtres ouvertes sur les explorations que le médium sériel cherche à réaliser. Il est intéressant de noter que Fabrice de la Patellière, dans sa préface, offre une perspective pertinente en associant des sagas cinématographiques comme Star Wars et Indiana Jones au schéma sériel, illustrant la porosité ancienne des frontières entre ces formes d’art séquentielles. 

L’ouvrage ne se contente évidemment pas d’une simple énumération commentée ; il procède à une analyse du phénomène télévisuel via des focus spécifiques : sur les séries sud-coréennes, l’empire Marvel ou les adaptations de Stephen King, par exemple. Il précise que « la première fonction du générique reste de nous convoquer pour des retrouvailles » et qu’il s’agit bien entendu d’« un espace dédié pour présenter les noms de celles et ceux qui ont contribué à la fabrication de l’épisode, comme dans un film de cinéma », mais qu’il peut également revêtir un caractère programmatique, comme dans le cas de The Wire.

On a aussi droit à quelques infographies ludiques. Les budgets astronomiques alloués par épisode à des séries phares comme Friends, Game of Thrones et Stranger Things attestent ainsi de la transformation du secteur, par ailleurs propulsé ces dernières années par les colosses du streaming que sont Netflix, Prime Video et Disney+. Les quelques entretiens avec les artisans du microcosme télévisuel offrent de leur côté une immersion intéressante dans les coulisses créatives. Et les auteurs n’oublient pas d’épingler dans leurs petits textes les séries qui ont contribué à redéfinir le paysage télévisuel : Clair de lune dans les années 80, Urgences et son réalisme médical dans les années 90, Les Soprano, sa choralité et sa densité thématique dans les années 2000 – en plus des Twin Peaks, X-Files, Les Simpson et autres.

Les 1000 séries à voir sans modération se pose comme un ouvrage plaisant, agréable à feuilleter, bien qu’insatisfaisant pour ceux qui voudraient radiographier par le menu telle ou telle série. Mais l’ambition était de toute façon d’une autre nature. Pierre Serisier et Marjolaine Boutet permettent, par un tour d’horizon généreux, d’apprécier la complexité et la richesse du monde des séries. Ils rendent compte, au fil des notices et des focus, des méandres d’un paysage audiovisuel en perpétuelle mutation.

Les 1000 séries à voir sans modération, Pierre Serisier et Marjolaine Boutet 
Glénat, novembre 2023, 304 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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