Arras Film Festival 2023 : Le combat continue

Le message est clair pour cette 24ème édition de l’Arras Film Festival : la lutte est une condition sine qua non de l’existence. Il faut se battre, devant et derrière la caméra, contre le cynisme d’un système qui entretient l’apathie devant l’inacceptable et pour les perdants du grand désordre mondial. Les causes justes sont celles qui valent la peine de monter au créneau. Et les films de cet AFF ont tendance à ne pas le faire à moitié.

Prenez Robert Guédigian, et parlez lui de retraite pour voir. 40 ans que le cinéaste fait de la politique en faisant du cinéma (à moins que ce ne soit l’inverse) ; 21 films pour autant de variations autour de tropes (quasi)indéboulonnables. À savoir Marseille, Ariane Ascaride, et la lutte prolétaire en mélodie pas du tout sous-jacente. Et la fête continue ! ne réinvente pas l’eau chaude dans la plomberie du réalisateur, c’est peu de le dire. C’est comme allez boire un jaune avec le tonton qui va vous raconter la même histoire de la même façon, sans produire énormément d’efforts pour habiller ses effets. Du radotage ? Oui, sans doute. Et pourtant, on y passe volontiers l’après-midi. Parce qu’à 69 ans, Guédigian a le cinéma fatigué mais la flamme intacte, et en célèbre la transmission en regardant le bout de la route. Les bonnes raisons de ne pas défendre Et la fête continue ! sur un plan cinématographique, et pourtant c’est compliqué de ne pas le recommander. Parce que le cœur y est et toujours à la bonne place, et n’abandonne pas la lutte au détriment des nouvelles générations. Et dans cette narration éculée, il y a quelques minutes de vrai beau cinéma qui joint le geste de la caméra à la parole politique. On aimerait que d’autres réalisateurs du même âge que Guédigian mettent leur plume plus sophistiquée et virtuose que la sienne au service d’un message aussi généreux.

La confrontation n’est pas un gimmick de l’adolescence, c’est ce qui définit un homme. En tous cas c’est ce que dessine la trajectoire de Louis dans Je ne suis pas un héros, avocat junior socialement mal à l’aise partout et génialement contagieux au spectateur. Un (trop) gentil et béni oui-oui qui, par la force des choses, se retrouve à simuler un cancer pour s’installer en pole position dans une affaire de pesticides défendue par sa boite contre des plaignants malades pour de vrai. Il y a du Adam Sandler chez Vincent Dedienne, homme-enfant presque déconnecté des conséquences de ses actes et corps burlesque capable de jouer sur le comique de la gêne comme personne. Son art du contre-temps défendu par Rudy Milstein constitue la grande force d’un film par ailleurs un peu trop généreux en personnages secondaires pour que le tout s’emboite comme des legos. Mais le principal est là : des influences, une patte et une envie concrète et concrétisée de secouer la zone de confort du spectateur installé dans les clous de la comédie inspirante. Pour un premier film, chapeau bas.

Agnieszka Holland n’en est pas à son coup d’essai avec Green Border.  50 ans de carrière, et une volonté intacte de confronter le spectateur à ce qu’il ne veut pas voir ou préférerait oublier. Et dans Green Border, cette grande dame du cinéma n’y va pas avec le dos de la cuillère.

Le film narre à travers trois trajectoires distinctes qui se croisent et se décroisent le scandale des migrants parqués à la frontière polonaise par les autorités biélorusse l’année dernière, leur traitement inhumain dont ils firent (et continuent de faire) l’objet par les garde-frontières. On n’est guère étonné à la vision du film de la violence des réactions qu’il provoqua parmi l’administration polonaise d’alors. La réalisatrice pointe sa caméra là où ça chatouille, assume une stratégie du choc partagé avec la Kathryn Bigelow de Détroit, et convoque le noir et blanc pour défigurer le contemporain et ressusciter les pages les plus sombres de notre histoires à l’image. Green Border heurte, bouleverse, et ne sombre jamais dans la facilité esthétique du « témoignage du vrai » grâce au sens de la mise en espace de la réalisatrice. Mais il est vrai aussi que le film se révèle un peu trop long pour son propre bien, et alourdit parfois son message de périphrases symboliques pas forcément utiles. Holland veut être sûre de se faire comprendre par tout le monde, au risque d’insister. Plus direct et droit à l’essentiel, Green Border aurait eu la force de frappe d’une Bigelow. En l’état, la trace d’impact sur la rétine et la conscience demeure suffisamment protubérante pour avoir le sens du devoir accompli.

Et puisqu’on a le droit de rigoler un peu même avec le poing serré, Chasse Gardée de Frédéric Forestier et Antonin Fourlon a débarqué de nulle part et profité de nos attentes zéros pour nous casser les côtes de rire. Soyons clair : si le film ne vous inspire pas plus que l’une des 15 comédies annuelles de Didier Bourdon, c’est normal. Parce que son affiche, parce que son casting, parce que sa bande-annonce, parce que son sujet… Chasse Gardée fait tout pour vendre le film qu’il n’est pas, et mettre sous le tapis de la com’ celui qu’on a vu.

À savoir une comédie VRAIMENT visuelle qui construit plein de nuances à des personnages en trois dimensions dans un rythme au cordeau, ne s’arrête pas aux clichés les plus éculés de la sempiternelle confrontation Paris/ Campagne, et fait tomber ses punchlines dans l’oreille du spectateur sans hurler dans ses tympans. C’est drôle, fin,  même émouvant, apaise les débats sans forcer la main du vivre-ensemble, ne fait pas semblant de respecter le spectateur et les protagonistes. Et puis, il y a un sanglier qui fume un tonj, et une scène de guinguette sous Patrick Sébastien qui donne envie de faire la chenille en trinquant au Beaujolais nouveau ou ancien. En v’là, du vrai cinéma français nécessaire.

Et la fête continue, de Robert Guédiguian – Bande annonce

Festival

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Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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