Detroit de Kathryn Bigelow : Un grand film que les américains n’ont pas voulu affronter

Une fois de plus, Kathryn Bigelow frappe fort avec Detroit, un film moins innocent que son label de film d’action/guerre ne le laisse supposer. Une fois de plus, elle use de son vecteur, le cinéma, pour participer et faire participer aux réflexions majeures de l’Amérique.

Synopsis : Été 1967. Les États-Unis connaissent une vague d’émeutes sans précédent. La guerre du Vietnam, vécue comme une intervention néocoloniale, et la ségrégation raciale nourrissent la contestation.

À Detroit, alors que le climat est insurrectionnel depuis deux jours, des coups de feu sont entendus en pleine nuit à proximité d’une base de la Garde nationale. Les forces de l’ordre encerclent l’Algiers Motel d’où semblent provenir les détonations. Bafouant toute procédure, les policiers soumettent une poignée de clients de l’hôtel à un interrogatoire sadique pour extorquer leurs aveux. Le bilan sera très lourd : trois hommes, non armés, seront abattus à bout portant, et plusieurs autres blessés…

Bang bang, you’re dead

La ligne directrice de Kathryn Bigelow semble incroyablement enfermée dans les balises du film d’action, voire de plus en plus exclusivement du film de guerre, et pourtant elle excelle à la diversifier en l’appliquant à des sujets différents. Aujourd’hui, elle le consacre carrément à une cause, celle de la dénonciation des ségrégations raciales qui gangrénaient son pays, et le rongent encore aujourd’hui, malgré la présidence d’un homme noir, Barack Obama, pendant huit bonnes et belles années.

La manière sèche que la cinéaste a l’habitude d’adopter pour traiter son sujet, et le traitement cinématographique de Barry Ackroyd qui délivre une photo très proche des vraies images d’archives qui sont intercalées dans le film, confèrent à Detroit un aspect documentaire qui convient à un film inspiré de faits qui se sont réellement produits à Detroit pendant quelques jours du mois de Juillet 1967. Divisé en trois parties, dont la plus importante se déroule au Motel Algiers, possédé par et majoritairement fréquenté par des Noirs, le film d’une violence terrifiante, ou plus exactement qui montre la violente terrifiante d’une partie de la police, parvient à ses fins, celle d’informer, et de manière plus militante que jamais de la part de la cinéaste, de dénoncer.

Le film retrace dans sa première partie l’origine de ce qu’on appelle la « révolte de Detroit » dans un style documentaire très percutant où on voit la dégradation très rapide d’un contrôle de police plus ou moins abusif dans un établissement emblématique de ce quartier de Detroit qui a entraîné l’embarquement non justifié de noirs par tombereaux dans les fourgons de police.  Il s’attarde ensuite pendant près de 50 minutes sur la situation particulière à l’Algiers Motel qui a entraîné la mort de trois jeunes Noirs, un épisode très peu connu des américains eux-mêmes.

Source de toutes les polémiques aux États-Unis, son précédent film Zero Dark Thirty a été accusé de faire l’apologie de la torture, et Bigelow elle-même d’être en collusion avec la CIA. Dans Detroit, on l’accuse de maux différents, d’être trop blanche et trop bourgeoise pour s’approprier du sujet correctement et de manière empathique, d’être trop indulgente avec la police où on disait que les moutons étaient bien plus nombreux que ce qui est suggéré dans le film, ou au contraire d’être trop anti-flic dans la représentation qu’elle a faite de la violence des forces de l’ordre impliquées dans la tuerie du Motel Algiers.

Dans tous les cas, ces controverses montrent à quel point la cinéaste a appuyé là où ça fait mal avec son nouveau film. Sans concession, au risque, là encore, de se faire taxer de voyeurisme, Bigelow montre avec une précision implacable à la fois la violence policière et l’impuissance des Noirs face à la haine raciste et même au-delà, l’impuissance de l’homme face aux « guns », deux thématiques qui brûlent les américains. Sorti aux États-Unis en plein drame de Charlottesville (un suprémaciste blanc venu rejoindre le défilé raciste contre le déboulonnement programmé de la statue de l’esclavagiste Robert Lee a foncé dans la foule des contre-manifestants et a tué une jeune femme), Detroit y a fait un relatif flop commercial qui ne reflète pas la qualité de ce grand film où Kathryn Bigelow installe une hallucinante atmosphère de guerre dans les rues d’une ville qui était alors la 5ème puissance américaine, et qui était alors en état d’insurrection, des termes mêmes du président Johnson. Mais la période estivale et le drame live de Charlottesville n’expliquent pas tout, et c’est sans doute le refus de voir la réalité en face, comme la cinéaste le dit elle-même, qui fait que de l’autre côté de l’Atlantique, on détourne son regard de ces scènes qui mettent face-à-face des Noirs opprimés par des policiers racistes.

Contrairement à ses deux précédents films, Démineurs et Zero Dark Thirty, caractérisés par des scènes d’action sans relâche, Detroit connaît quelques respirations qui installent les personnages noirs dans leur quotidien : leur travail, les fêtes, la Motown, la bonhomie générale des protagonistes qui ne masquent pas non plus leur partie sombre (des activités illégales suggérées ici et la prison que beaucoup ont connu). Ce souci de leur donner un vrai relief, une vraie humanité est la seule manière de montrer la nature profondément injuste des exactions dont ils sont les victimes. De même, Kathryn Bigelow et son scénariste Mark Boal évitent le manichéisme, avec des scènes positives impliquant tel garde national ou tel autre policier. Le film est ainsi tout à fait cohérent avec les précédents, tout en apportant ce plus nécessaire sur un sujet aussi sensible.

detroit-kathryn-bigelow-film-critique-algee-smithAu-delà de son apport majeur à la démocratisation de cette histoire qui, comme la cinéaste le dit elle-même, n’attendait qu’à être racontée depuis 50 ans maintenant, Kathryn Bigelow , une artiste qui a évolué sous l’égide de personnalités telles que l’immense Susan Sontag, emmène désormais son cinéma d’action au rang d’un art majeur ; elle choisit le film de guerre pour provoquer émotions et réflexion. La présence de Barry Ackroyd derrière la caméra permet de donner à Detroit la nervosité et le réalisme des films comme Jason Bourne, en même temps que le spectateur se trouve pétrifié par le message que la cinéaste lui transmet. Et même quand le film devient plus calme dans sa dernière partie, après les longues séquences agitées du Motel Algiers, la violence de ce qui s’y noue le frappe (le spectateur) tout autant, si ce n’est plus. Comme on le dit un peu trop facilement aujourd’hui, c’est une vraie claque qu’on est content d’avoir reçu, une leçon d’histoire et de cinéma qu’il serait dommage d’ignorer, comme les concitoyens de Kathryn Bigelow l’ont ignoré à trop grande échelle.

Detroit – Bande Annonce

Detroit – Fiche Technique

Titre original : Detroit
Réalisateur : Kathryn Bigelow
Scénario : Mark Boal
Interprétation : John Boyega (Dismukes), Will Poulter (Krauss), Algee Smith (Larry), Jacob Latimore (Fred), Jason Mitchell (Carl), Hannah Murray (Julie), Jack Reynor (Demens), Kaitlyn Dever (Karen), Ben O’Toole (Flynn), John Krasinski (Auerbach), Anthony Mackie (Greene), Nathan Davis Jr. (Aubrey)
Musique : James Newton Howard
Photographie : Barry Ackroyd
Montage : William Goldenberg, Harry Yoon
Producteurs : Kathryn Bigelow, Mark Boal, Matthew Budman, Megan Ellison, Colin Wilson, Coproducteurs : Jonhatan Leven, Jillian Longnecker
Maisons de production : Annapurna Pictures, First Light Production, Page 1
Distribution (France) : Mars distribution
Budget : 34 000 000 USD
Durée : 143 min.
Genre : Drame, Histoire
Date de sortie : 11 Octobre 2017
USA – 2017

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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