Tiger Stripes est un cri de révolte d’un corps qu’on malmène : par la religion, les transformations adolescentes ou encore le harcèlement. Zaffan a ses premières règles et surtout des problèmes en cascade qui viennent de ce changement dans son corps. Avec un ton pop et une grande pointe de fantaisie, de dérision, Amanda Nell Eu raconte cette transformation et les résistances que tente d’y opposer une société dépassée par la jeunesse qui s’affirme.
Tout commence par une scène banale d’un collège : une jeune fille danse devant la caméra d’un téléphone portable. Elle reproduit une chorégraphie à la mode tout en retirant son uniforme, la caméra s’arrête lorsqu’elle soulève son t-shirt. Autour d’elle, la musique est pop, les rires fusent et les filles s’amusent. Pourtant, très vite, la voix d’une des surveillantes résonne. Il semblerait que dans cette école malaisienne, on ne puisse accepter un soutien-gorge porté par une élève. Personne à l’école ne s’en rend compte, mais Farah, une des copines de Zaffan, a eu très peur. La copine surréagit et s’en prend à Zaffan. A cet instant, l’échange est encore enfantin, Zaffan sait se défendre. En rentrant chez elle, Zaffan tombe sur sa mère, l’échange entre elles est violent. Voilà qu’en pleine nuit Zaffan se réveille dans un lit tâché de sang. Cette seule journée est pour Zaffan une irruption totale dans son corps, elle n’a pas le droit d’en faire ce qu’elle veut, elle est entravée. La mise en scène épouse cette entrave des corps, des esprits, elle contraste avec celle de la forêt, qui viendra plus tard, et des espaces plus sauvages (à l’école les filles sont assises, dans la nature Zaffan grimpe aux arbres). Dès le lendemain, elle est présentée devant toute l’école pour être réprimandée. Zaffan commence à être la victime de brimades et malgré ses réponses fermes (et violentes) aux attaques qu’elle subit, elle devient bien vite cible. Sa seule amie restante n’ose plus l’approcher de peur d’être à son tour contaminée et mise de côté.
Peu à peu, au cœur de cette intrigue adolescente, Amanda Nell Eu construit un film de monstres. Zaffan se transforme progressivement, une métamorphose filmée de manière aussi douloureuse que drôle. Le rapport au corps, comme il est mis en scène, caché, à quel moment il doit être montré, tout est ici balayé par cette monstruosité naissante (une femme qui a ses règles ne peut pas prier et attire le mal si elle ne sait pas bien prendre soin d’elle dans les croyances des jeunes filles et de leurs aînés). En parallèle, c’est la crise d’hystérie généralisée à l’école, avec cris et contorsions. L’institution tente de maintenir un semblant d’ordre mais tout vire sans cesse à la folie, au comique surtout. Pour sauver Zaffan, un docteur autoproclamé sur Facebook débarque. Il jette un peu d’eau et intente à l’esprit dans le corps de Zaffan de sortir. Là aussi la mise en scène s’empare de ce que le docteur filme et l’oppose à ce que la réalisatrice veut montrer du factice et du ridicule des solutions proposées pour aider Zaffan (plutôt punir).
Pourtant, nul esprit n’a pris le corps de Zaffan, elle s’est rebellée et a suivi son chemin, quitte à passer par la violence, l’isolement. Jonglant sans cesse entre grotesque, comique et dramatique, Tiger Stripes est un objet cinématographique à lui tout seul. Porté par l’interprétation habitée de Zafreen Zairizal, le film en révèle la sauvagerie, mais aussi et surtout remet de l’enfance dans sa vie. Alors qu’elle est acculée, transformée, souffrante, Zaffan continue à danser pour les réseaux sociaux. Perdues entre images sociales, scolaires, et religieuses, ces jeunes filles s’entretuent, jusqu’à ce que l’une d’entre elles balaye tout sur son passage. Plus qu’une révolte, une vraie révolution adolescente !
Bande annonce : Tiger Stripes
Fiche technique : Tiger Stripes
Zaffan, 12 ans, vit dans une petite communauté rurale en Malaisie. En pleine puberté, elle réalise que son corps se transforme à une vitesse inquiétante. Ses amies se détournent d’elle lorsqu’une crise d’hystérie collective frappe l’école. La peur se répand et un médecin intervient pour chasser le démon qui hante les filles. Comme un tigre harcelé et délogé de son habitat, Zaffan décide de révéler sa vraie nature, sa fureur, sa rage et sa beauté.
Réalisation : Amanda Nell Eu
1h 35min / Fantastique, Drame, Epouvante-horreur
Avec : Zafreen Zairizal, Deena Ezral, Piqa
Date de sortie : 24 mars 2024
Smoke Sauna Sisterhood est le 7e film d’Anna Hints, mais son premier long métrage. Commencé en 2015 et longtemps mûri (tant dans sa forme que dans son discours) dans la tête de sa réalisatrice, ce documentaire estonien est d’une beauté formelle indéniable. Son discours sur la condition des femmes est bouleversant, la parole est ici entendue, écoutée. Pourtant, les histoires se répètent, même plus anciennes, et laissent autant un sentiment de réparation par la parole que d’immense gâchis. Au cœur de ce film magnifique est filmée la tradition des saunas à fumée, lieux de sororité, de partage et de corps féminins.
Smoke Sauna Sisterhood est un documentaire doux et pudique. Pourtant, les récits des femmes présentent dans le lieu sont d’une incroyable cruauté. Elles racontent les différentes entraves et blessures faites aux corps des femmes depuis des millénaires. Chacune vient avec son histoire personnelle, pourtant ces paroles résonnent avec d’autres intimités, pour chacun des spectateurs ces mots ne sont malheureusement pas nouveaux (ce qui ne les empêchent pas d’être révoltants). Certes, le discours officiel est celui d’une libération de la parole des femmes, pourtant beaucoup d’entre elles expriment des révélations qui n’ont pas été entendues. Il semblerait plutôt que Smoke Sauna Sisterhood, en ne révélant qu’un seul visage de femme qui reçoit les récits, évoque une parole écoutée. Une parole qui répare, qui fait micro-société dans ces saunas à fumée où la réalisatrice met en avant la sororité.
Ici, les corps sont nus, montrés de manière parcellaire, jamais vulgaire. Pourtant, cette question de la nudité n’est pas un sujet, mais une évidence dans ce lieu où les femmes viennent aussi purifier leur corps, bannir les souffrances en les disant. L’eau tient une place centrale et la caméra capte son cheminement de la terre aux corps. La force de Smoke Sauna Sisterhood est de raconter la violence, la mort, la peur, mais avec des femmes en vie, qui se sont relevées. Pourtant, il n’y a pas ici d’injonction à la résilience, mais une volonté de revanche et de réparation. Il n’y a jamais aucun commentaire sur ce qui est dit, quelques échanges pour faire préciser à celle qui s’exprime certains détails, mais jamais de conseil ou d’injonction.
La parole émerge et elle est retranscrite pour ce qu’elle est : une volonté de se raconter pour combattre la douleur. Le sauna à fumée tient une place maîtresse dans le film : il est présenté pour la tradition qu’il est (classé au patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO), mais aussi parce qu’il traverse la vie et la mort. Traditionnellement, avant l’émergence des maternités, les femmes venaient y accoucher. C’est dans ce lieu également que les femmes lavaient les défunts. On y fume également la viande. Un cycle éternel qui se renouvelle d’année en année. Et au milieu, des femmes viennent s’y retrouver, au cœur de leurs vies respectives.
Le film est magnifique dans sa manière de filmer les corps, le sauna, de faire émerger la parole au milieu de la fumée. On a rarement vu des corps de femmes montrés ainsi (ce n’est pas pour rien que depuis Sundance, le filme rafle de nombreux prix), et rien pour que pour ça le film vaut de l’or. On accueille ces paroles avec une impression de nécessité un peu entachée par cette sensation désagréable que les récits se répètent (ces dernières années, jusqu’à faire dire à certains que c’est trop!!) et que rien ne change. Pourtant, les femmes de ce film s’affirment, et surtout osent … On espère simplement qu’un jour, elles puissent en ce lieu évoquer autre chose, exprimer leur joie d’être femmes par exemple. Une joie qui s’écrit dans de nombreuses scènes où, en dehors du sauna, les corps plongent dans l’eau ou se rassemblent autour d’un repas. Des corps qui dansent, des voix qui chantent et qui font écho à l’utopie rêvée par Céline Sciamma dans son Portrait de la jeune fille en feu(les voix de femmes qui s’élèvent autour du feu, avant une scène d’avortement). Un chœur de femmes si puissant qu’il traverse l’écran et transmet sa force à ceux et celles qui regardent.
Bande annonce : Smoke Sauna Sisterhood
Fiche technique
Dans l’intimité des saunas sacrés d’Estonie, tous les rituels de la vie se croisent. Les femmes y racontent ce qu’elles taisent partout ailleurs, et dans la fumée des pierres brûlantes, la condition féminine apparaît, dans toute sa vérité et sa force éternelle.
Réalisation : Anna Hints
1h 29min / Documentaire
Date de sortie : 20 mars 2024
Pour cette première journée du FIFAM, plusieurs courts-métrages sont présentés dont ceux des réalisateurs présents pour débattre après la séance : Samir Ramdani (Daw) et Sarah Bouzi (Ne Pleure pas Halima). Retour sur une sélection de courts-métrages engagés au corps à corps avec des représentations plastiques et politiques affirmées.
Daw D’étranges lumières, des ados qui disparaissent mystérieusement … Une commissaire croit devenir folle. À moins que tous ces évènements ne soient connectés.
Réalisation : Samir Ramdani
28 min
Avec une grande aisance, Daw navigue entre les genres. Le film pose aussi un constat poignant sur nos regards et nos perceptions du cinéma hexagonal. En permettant à une enquêtrice de s’adresser au Préfet en langue arabe sans prérequis, sans plus d’explication, en filmant ses personnages au travers d’un discours sur la nécessité de la mémoire coloniale, Samir Ramdani offre à son court-métrage une dimension politique. Issu des arts plastiques, le réalisateur construit une œuvre complexe avec un travail très particulier sur la matière, les décors (les lieux !), et surtout la lumière, que ce soit celle qui se déplace ou celle qui éclaire les visages et les corps… ou son absence même, car tout fait sens. Surtout, cette lumière bleue qui devient matière visqueuse, palpable, cette frontière sans cesse franchie vers un fantastique qui pense, ou encore ces ados qui imaginent le pire, celui qui s’interroge sur ses racines. Daw est un film qui s’inscrit dans un cinéma volontairement en rupture, mais qui peine malheureusement à être financé. Son discours, son regard, son esthétique en font pourtant une grande œuvre hybride, aussi déroutante que touchante.
Samir Ramdani, Sarah Bouzi pour présenter leurs courts-métrages (photo de Chloé Margueritte)
Ne pleure pas Halima Le visa étudiant français de Halima expire bientôt. Gravitant autour d’univers qui lui paraissent hostiles, elle tente de trouver sa place.
Réalisation : Sarah Bouzi
14 min
Sarah Bouzi s’est inspirée de son travail de recherche documentaire sur des femmes qui affirment autant qu’elles questionnent leurs identités (de genre, religieuse ou ethnique) pour construire le personnage d’Halima. Ne pleure pas Halima est aussi un film de copines qui s’interrogent sur le regard porté sur elles par la France, pays où elles vivent. Le court-métrage de Sarah Bouzi est un film parisien, mais très loin de ce à quoi on peut s’attendre en disant cela. Pas d’appartement haussmannien ici mais une jeune femme, Halima, qui n’a plus de papier et à laquelle on dit sans cesse quoi faire, comment paraître, avec mille contradictions. Pourtant, le film ne s’apitoie pas sur son sort : il montre qu’Halima veut pouvoir faire ce qu’elle aime mais qu’elle est dans une situation qui l’en empêche. Pourtant, dans le verbe ou dans la danse des corps, tout est fait pour attirer la lumière.
Le mal des ardents Une foule sidérée fait face à un incendie : la peur doit être conjurée, le feu doit se transformer en signe.
Réalisation : Alice Brygo
16 min
Que regarde la foule ? Que devient-elle peu à peu, se figeant comme les statues de cire du musée Grévin ? À travers des discours presque chuchotés et une multitude de visages, Alice Brygo raconte la sidération, le ressenti immédiat, les sensations, les tensions. Elle raconte mieux que personne jusqu’alors l’incendie de Notre-Dame sans jamais la montrer en feu pourtant. Sans même jamais montrer le monument à l’écran. Une œuvre plastique, susurrée, qui donne à penser nos regards, nos corps face à ce qui ne peut être changé. Notre rapport aussi à l’espace public et à la manière dont nous échangeons en son sein.
Tête-Machine Une exploration de la diversité des sens que l’on donne à l’érotisme à travers les rêves de cinq personnes et la peinture animée.
Réalisation : Mona Lefevre
9 min
Mona Lefevre propose avec Tête-Machine une œuvre animée (en peinture qui coule, qui suinte, qui se désarticule, qui est mouvante) autour de l’érotisme. Des personnages racontent des rêves qui sont plus ou moins représentés à l’écran, avec tout ce que les rêves ont de flou, d’incongru et d’inconscient qui soudain surgit devant nos yeux.
Mast-del Une lettre d’amour d’une femme à une femme, un poème collage en résistance.
Réalisation : Maryam Tafakory
17 min
Il y a comme un goût d’interdit, de sang et de révolte dans Mast-del. Pourtant, à l’écran les images sont celles de films réalisés en Iran avant la Révolution islamique : on y voit des corps et des étreintes. On comprend que deux femmes se racontent, que le récit se répète mais peine pourtant encore à être digéré. Ce récit s’écrit à l’écran sur les surimpressions des extraits de films. On est de suite happés par le récit, sans vraiment comprendre où l’on est, où l’on va. Mast-del tout en étant un film-poème maintient volontairement cette inconnue permanente sur ce qui se joue et qui est pourtant d’une grande violence dans les mots, d’une grande douceur dans ce qui se joue dans le présent de la narratrice et de sa compagne. Tout se joue sur cet espace de sécurité que le film tente de créer, et qui semble pourtant un mirage impossible à atteindre quand on découvre le récit qui nous est livré.
Suddenly TV Un portrait intime de la jeunesse révolutionnaire au Soudan
Réalisation : Roopa Gogineni
18 min
Suddenly TV, c’est quelques bouts de carton qui font caméra, c’est la volonté de raconter la révolution, son surgissement, les massacres, les tentatives pour faire taire, dans le sang et les viols, des voix qui veulent autre chose pour le Soudan. Le film semble fait de rien en apparence, pourtant, il offre des portraits pertinents et intimes de jeunes Soudanais dont la révolte apparaît comme une nécessité malgré la violence de la répression dont ils sont victimes. Un court-métrage aussi glaçant sur ce qui a été fait de cette révolution, que joyeux et foutraque dans sa manière de raconter simplement ce qui se passe avec force et volonté. Et beaucoup de sourires, d’engagement.
Premier long-métrage d’un jeune réalisateur polonais, Maciek Hamela, Pierre Feuille Pistolet documente de façon saisissante la guerre en Ukraine et nous embarque à bord d’un van d’évacuation sanitaire, conduit par le réalisateur lui-même…
Depuis le 24 février 2022, l’invasion militaire lancée par la Russie contre l’Ukraine occupe notre quotidien, par le biais des informations, ouvrant une brèche inquiétante : la guerre sur le continent européen peut donc quitter les sphères du souvenir, de la fiction et des appréhensions pour s’inscrire à nouveau dans le réel. Alors que les Ukrainiens craignent de passer à l’arrière-plan, du fait de l’attaque lancée contre Israël par le Hamas, le 7 octobre dernier, la sortie de ce documentaire exceptionnel réalisé par Maciek Hamela est d’autant mieux venue.
Exceptionnel, ce long-métrage du producteur et réalisateur polonais, originaire de Varsovie, l’est à plus d’un titre, en nous donnant à voir, presque à vivre cette guerre, à la fois de l’intérieur et à sa périphérie : dès le début du conflit, le jeune homme, qui, depuis, a déjà effectué plus de cent mille kilomètres, a participé à l’évacuation de civils ukrainiens en les recueillant à bord de son van pour les emmener vers la Pologne, en terre pacifique. Le dispositif cinématographique est simple : la caméra se trouve tantôt posée à l’avant du véhicule, braquée vers l’arrière, tantôt tenue par différents auxiliaires pour permettre un regard vers l’extérieur ou accompagner le chargement ou déchargement des passagers. Une île, mobile, lancée à pleine vitesse à travers l’enfer, comme une balle. Ainsi se présente le van conduit par Maciek Hamela, réalisateur, conducteur et sauveteur !
Arche de Noé des temps modernes, donc sur roues, à l’intérieur de laquelle les passagers se confient, ou bien se taisent, s’abandonnent enfin au réceptacle qui les conduit vers la sécurité. La guerre est toutefois encore présente, dans les récits, mais aussi sur la trajectoire du véhicule, à travers des chars abandonnés, défaits de leur efficacité guerrière, ou sur la route elle-même, minée, donc contraignant à faire demi-tour, ou bien fraîchement défoncée par un bombardement qui permet de mesurer la permanence du risque.
L’humanité qui compose ce fragile radeau de la Méduse emmené par un sûr nautonier est de tous âges, depuis des babouchkas emmitouflées jusqu’à de très jeunes enfants, étonnamment calmes, étonnamment sérieux, qui contemplent avec gravité le paysage et semblent ne plus s’étonner d’aucun événement, tant ils en ont déjà vu… Une espièglerie peut toutefois heureusement pointer, dans une complicité avec le conducteur. Comme lorsqu’une petite fille singulièrement vive, et qui a compris le jeu de monde, offre sans le savoir son titre au film, en détournant le jeu enfantin « Pierre, feuille, ciseaux » et en le convertissant, dans un grand éclat de rire, en un « Pierre, feuille, pistolet » qui lui permet de gagner systématiquement. C’est cette même petite fille, d’une espièglerie décidément très créatrice et généreuse, qui réconcilie avec les sons une autre petite, plongée dans le mutisme depuis un bombardement. Invitée par son aînée à se pencher sur des livres d’animaux, cette dernière produit soudain quelques phonèmes émerveillés pour mimer l’expression animale…
Car les animaux ne sont pas absents, comme il se doit, de cette Arche de Noé : parfois emmenés par leur maître, lorsqu’il s’agit de chats, ou évoqués avec émotion par ceux-ci, lorsqu’ils ont dû être laissés sur place dans cet exode, tels des chiens, ou encore une vache, à qui de grandes facultés de compréhension et d’émotion sont prêtées, et dont la simple évocation tire aussitôt des larmes à sa propriétaire…
Pour son premier long-métrage, Maciek Hamela livre un témoignage bouleversant d’humanité, tout en apportant une nouvelle fois la preuve que la réalité, si humble soit-elle, est tout aussi riche et innovante que la fiction, pour qui sait prendre le temps de la contempler ; et de la saisir.
Synopsis du film : Un van polonais sillonne les routes d’Ukraine. A son bord, Maciek Hamela évacue des habitants qui fuient leur pays depuis l’invasion russe. Le véhicule devient alors un refuge éphémère, une zone de confiance et de confidences pour des gens qui laissent tout derrière eux et n’ont plus qu’un seul objectif : retrouver une possibilité de vie pour eux et leurs enfants.
Pierre Feuille Pistolet : Bande-annonce
Pierre Feuille Pistolet : Fiche Technique
Titre original : Skad dokad
De Maciek Hamela
Par Maciek Hamela
8 novembre 2023 en salle / 1h 24min / Documentaire
Distributeur : New Story
Yolande Moreau était à Montréal dans le cadre de la présentation de son dernier film, La Fiancée du poète, pour le festival de films francophones Cinemania 2023. Une première pour elle. Elle va d’ailleurs se faire plaisir en assistant, chose peu commune, à plusieurs représentations du festival notamment celle de Quitter la nuit d’une compatriote belge et de Magnificat pour voir Karin Viard qu’elle adore. On la retrouve dans sa suite du Sofitel avec une magnifique vue sur le Mont-Royal. Une artiste simple, presque timide, pour un échange à bâtons rompus qui a duré plus longtemps que prévu…
Troisième film de l’actrice, La Fiancée du poète, est à l’affiche en France depuis un petit mois et vient de dépasser les 200 000 entrées et s’envole vers les 300 000. Un beau petit succès de cinéma d’auteur. Le film n’a pas encore trouvé de distributeur au Québec mais cela ne saurait tarder. En tout cas, on le lui souhaite. L’actrice fidèle à l’image que l’on s’en fait, naturelle, attachante et accueillante, répond à nos questions sans langue de bois. Elle nous livre quelques anecdotes croustillantes, parle de son film et de sa gestation, de sa carrière d’actrice, d’Agnès Varda et Gérard Depardieu et, surtout, nous fait passer un entretien inoubliable, où on se fait tutoyer d’emblée et où on a l’impression de parler avec une amie.
Rencontre…
Vous tournez beaucoup en tant que comédienne, beaucoup moins en tant que réalisatrice : dix ans se sont écoulés entre vos trois films. Pourquoi ?
Déjà j’ai commencé tard dans le cinéma, j’avais presque cinquante balais. D’abord, j’ai commencé avec Quand la mer monte avec Gilles (le coréalisateur), près de chez toi à Lille, et j’ai découvert que je pouvais, que j’étais capable de réaliser. Il y avait aussi ce plaisir d’écriture du film, que j’ai découvert. Le second, en effet, c’était dix ans après quand même et le troisième j’ai eu l’idée en 2014. Ça met parfois longtemps à murir et cette idée est partie autour des faussaires, un sujet magnifique. Mais entre-temps j’ai fait d’autres choses forcément, des films, du théâtre et un documentaire sur Calais.
Et puis il y a eu le Covid, c’était chiant mais il y a quand même eu de bonnes choses puisque ça m’a permis de me recentrer sur l’histoire car c’est compliqué quand on est happé par d’autres choses puis d’y revenir. J’ai mis quatre ans non-stop sans être embêté par quoi que ce soit pour le peaufiner.
Et donc, d’où vous est venue cette idée d’un film qui parle de faussaires ?
Et bien c’est un copain qui vient avec un magazine d’art à la maison où il y a une photo qui ressemblait un peu aux Deschiens, un type avec sa famille, et ça m’a interpellé. Et l’article parle de cet homme qui va reproduire des choses et des œuvres d’art en allant se fournir au Brico Dépôt du coin et les vendre dans le monde entier. Et je me suis posé la question : « Mais comment devient-on faussaire ? » C’est un type qui devrait avoir plein de talent, une passion pour l’art et un savoir-faire. Alors je n’ai volontairement pas choisi de centrer le film sur ça, la vente de reproductions interdites ou autres.
Il y a une citation de Paul Valéry qui m’a toujours interpelée : « Sans les faussaires, la vie serait vraiment triste. » Et donc je voulais me focaliser plus sur l’aspect usurpation, j’ai besoin d’être l’autre. Comme dans Quand la mer monte où il y avait ce sosie de Johnny Halliday, c’est quelque chose que je trouve tout autant fascinant qu’angoissant. Je suis plus allé vers ça que de faire un film ou un documentaire sur des faussaires professionnels.
Après je me suis dit qu’il y avait plusieurs manières d’être faussaire alors j’ai construit le film comme une fable, un conte, dans lequel tout le monde aurait un dédoublement, quelque chose à cacher et quelque chose qui ne va pas au sein de la société, comme d’être travesti ou sans-papier. Ce ne sont pas des grandes triches mais ça m’amuse.
Dans La Fiancée du poète, vous vous êtes majoritairement entourée d’hommes, pourquoi ce choix et pourquoi ces acteurs ? Pourquoi ne pas intégrer un personnage féminin dans cette bande de joyeux lurons ?
Et bien parce que dans le film, ma sœur (jouée par Anne Benoît) a trois garçons et je voulais que cela fasse pareil, en miroir. Que ces locataires, ce soit comme mes trois fils ou mes trois petits fiancés potentiels. Une sorte de symétrie et parce que j’avais envie de m’entourer de ces personnages-là.
Pour les acteurs, Grégory Gadebois je le voulais direct ! Je l’ai rencontré et ça a été un coup de cœur. Et surtout je le voulais dans ce rôle-là. Il est un peu fort et j’avais envie de la faire se travestir. L’idée m’est venue d’une œuvre de de Sébastien Lifshitz et d’une exposition dont j’ai oublié le nom. On y voyait des hommes aux États-Unis dans les années 50 se réunir et se déguiser en femme. Ils venaient avec leur famille une fois par mois et ça donnait des images absolument magnifiques sans aucune vulgarité. Je voulais cette essence-là pour le personnage de Gadebois.
Après pour les autres je voulais des âges différents, le plus jeune a vingt ans et je l’ai trouvé sur casting, Thomas Guy. Je l’ai pris pour sa douceur et son empathie, ça allait être le chouchou du personnage de Mireille. J’ai un peu plus galéré pour le personnage du faux cowboy sans-papier mais je suis très contente d’avoir trouvé Esteban. Comme il avait vécu en Amérique, il fait très bien l’accent américain. En revanche, j’ai un peu hésité car il est chanteur d’un groupe mais le jour de l’audition il a chanté très faux. Incroyable… Après ça, en revoyant les entrevues, on est mort de rire et puis sa voix, comme tu dis, avec un timbre si singulier, m’a plus et voilà. Pour moi c’est un casting sans fausse note alors qu’au début bien sûr on ne sait pas.
Lorsque vous écrivez, vous pensez toujours à un rôle pour vous ou c’est une logique qui arrive après ? Le personnage de Mireille, c’était vous ? Ou alors ce sont vos producteurs qui insistent pour que vous soyez à l’écran ?
Au début je pensais à l’histoire d’une mère et de ces deux fils dont l’un était peintre et qui était son favori. Je n’avais pas vraiment d’actrice en tête. Puis, petit à petit, le personnage de Mireille a pris de l’ampleur pour devenir ce que vous voyez dans le film et clairement je me suis fait plaisir, oui. Il y a la réalisation et puis il y a le plaisir de jouer aussi, ça m’amuse. Et comme je m’entends très bien avec ma productrice, elle a toujours accepté de me suivre là où j’avais envie d’aller. Donc oui, encore une fois, je me suis fait plaisir.
Et vous avez pris autant de plaisir devant que derrière la caméra ?
Oui parce qu’une fois qu’on déroule le film – moi je suis quand même plus comédienne à la base – j’aime être avec l’équipe des deux côtés. Le cinéma c’est quand même avant tout un art collectif. Par exemple, il y a ma fille qui est scripte. Elle m’aide, elle connaît bien le cinéma. Puis j’ai fait le découpage avec mon mari. Puis après tu te fais aider par l’équipe. Ensuite, les acteurs il faut bien les choisir pour optimiser la bonne ambiance sur le tournage et des deux côtés de la caméra. Des gens qui aiment le scénario, qui aiment le film. Et après les choses se passent en douceur, elles se déploient naturellement je dirais.
On le voit dans votre filmographie, peu importe le poste, que vous aimez les personnages en marge, les gens en dehors de la société ?
(Petit moment de pause, elle regarde en l’air). Ça vient d’où… Peut-être que moi aussi je suis en marge (elle rit). J’aime bien cette idée de marge en tout cas, ça me convient ! La marginalité dans le film vient du fait qu’ils ne sont pas reconnus dans la société entre le travesti ou le mec sans-papiers, ce sont des gens mal vus. Et j’aime bien dire que j’ai fait un film un peu libertaire, en dehors des clous. Et je me pose la question et j’espère que les spectateurs se la poseront, à savoir quelles sont les valeurs qui nous font aimer la vie.
Vous l’encouragez en quelque sorte ?
Oui bien sûr ! Osons aller vers l’inconnu, allons-y ! Soyons originaux, acceptons les différences. Un truc comme ça quoi !
Le succès critique et public inattendu de Quand la mer monte vous a-t-il pris de court ? Faites-vous attention au box-office ou une fois le film terminé et sorti il appartient au public ?
Oui bien sûr, je suis contente car le but c’est tout de même que le film soit vu. Par exemple là pour La Fiancée du poète ils sont contents car en France on vient de dépasser les 200 000 entrées. Car c’est quand même un film d’auteur et que ce type de cinéma a beaucoup de mal, encore plus depuis le Covid. Pourtant, tout cela reste abstrait pour moi, les entrées tout ça.
Vous êtes fidèle de certains univers, notamment Kervern/Délépine. Acceptez vous automatiquement de jouer dans les films de vos amis de cinéma ?
(De but en blanc) Ah oui ! Maintenant oui ! Ce sont mes amis, ils peuvent me proposer ce qu’ils veulent j’y vais. Mais j’aime bien raconter une anecdote parce qu’elle est amusante. Pour Mammuth j’avais refusé. Je me suis dit qu’ils pouvaient toujours rêver pour que j’accepte le rôle de cette femme râleuse parce que son mari ne gagne pas assez d’argent, ne range pas bien ses papiers. Je ne le sentais pas alors j’ai dit non. Et un soir je reçois un coup de fil de Depardieu : (elle l’imite) « Ah chouette que tu fais le film ! » Moi, un peu timide, je le laisse parler. Puis quand on raccroche je ne suis pas dupe : « Putain, ils ne sont pas gênés ils envoient le gros au charbon ! » Mais après je n’ai jamais regretté parce que j’adore le film.
Séraphine a été un tournant dans votre carrière, la rencontre avec Martin Provost et le César ont-ils changé beaucoup de choses ? Qu’est-ce que cela a changé pour vous ?
Ah mais le premier César c’était quand même avec Quand la mer monte. Donc c’est plutôt ce César là qui a tout changé et c’est Séraphine qui a suivi. Je pense qu’on ne m’aurait jamais appelé pour ce film s’il n’y avait pas eu Quand la mer monte. On me connaissait surtout pour Les Deschiens en fait. En fait cela m’a permis un éventail plus large de choix mais surtout de propositions.
Parce qu’au final avant on vous voyait surtout dans le registre de la comédie.
Oui c’est vrai. Alors que là j’ai pris plaisir à faire le Captives de des Pallières. Les films de Délépine/Kervern ou Rebelles qui mêlait polar et comédie. Maintenant je vais là où ça m’amuse…
Même dans le film d’horreur, je pense à La Meute…
Ah oui… Mais je n’ai pas aimé ça. Je ne sais pas. En fait j’étais dans une période particulière de ma vie. J’étais malade, j’ai eu un cancer du sein mais je ne le savais pas encore alors j’étais fatiguée. Et puis tout était glauque. Vraiment glauque. Alors vous dire si j’en referai, je ne sais pas… Mais ça m’a fait marrer de tourner ça juste après Séraphine. Ce grand écart était plutôt drôle.
Ressentiez vous de la frustration à vos débuts d’être cantonnée à des seconds rôles, certes savoureux, mais sans être forcément sur le devant de la scène ?
Non ça n’a jamais été frustrant car moi j’ai eu l’impression de découvrir le cinéma très tard, j’ai fait beaucoup de théâtre avant. J’ai fait mon premier film Sans toit ni loi, j’avais une bonne trentaine et là j’espérais. J’habitais à Bruxelles, je n’avais même pas le téléphone et quelqu’un essaie de me contacter comme Agnès Varda qui m’avait envoyé un courrier. Oui, oui, un courrier ! J’avais fait un court-métrage avec elle et elle m’a dit « À bientôt pour un long ! » Alors moi je croyais que c’était gentil, une phrase toute faite. Et quand j’étais chez Les Deschiens, je n’avais pas le temps de faire du cinéma. Après j’ai pu faire Germinal mais j’avais des angoisses tellement on était pris par les tournées. C’était compliqué de concilier les deux. Pour moi j’ai vraiment commencé le cinéma avec Quand la mer monte sinon c’était des petites panouilles avant mais pas frustrantes car je n’avais pas le temps d’y penser.
Je me trompe si je vous dis que la Belgique et les Ardennes ont une saveur particulière pour vous vu que c’est votre pays de naissance ? Que pensez-vous du cinéma belge actuel ?
Oui évidemment car moi je suis bruxelloise et ma mère est flamande. Ce n’est pas pour rien que j’ai été tourné Quand la mer monte là-haut et avec un flamand, Gilles Willaert. Je l’aime ce pays et j’aime aussi les Ardennes de l’autre côté. J’étais baba cool en étant jeune et j’ai beaucoup fréquenté ce milieu en étant jeune, il y a pleine de chevelus qui ont débarqué près de chez moi. Et à l’époque je me suis dit on va tout bousculer, on va faire quelque chose de mieux. Là où je traînais en étant jeune, c’est justement là où on a tourné La Fiancée du poète, de l’autre côté des bois. Et c’était presque un hasard de se retrouver là et finalement ça rejoint ce que je voulais raconter dans mon film.
Sinon, je trouve que c’est beaucoup du côté flamand que ça bouge en ce moment comme avec le film là Rundsköp (elle fait référence à Bullhead de Michaël Roskam) et puis bien sûr Felix Van Groeningen et tous ses films dont le premier avec tous ces gens à poil sur un vélo (elle fait référence à La Merditude des choses). J’étais jalouse de pas avoir eu l’idée. Et puis il y a Bouli aussi qui est un ami. Alors lui quand on s’appelle on va parler deux minutes de cinéma puis on embraye sur du jardinage tu vois.
Prolongement du court-métrage Une sœur qui avait fait grand bruit en 2020 au point d’être sélectionné au Oscars, le premier film de la belge expatriée au Québec Delphine Girard est une réussite. Partant d’une situation originale et intrigante, elle tisse un drame psychologique et féministe qui a beaucoup d’allure. Aussi bien sur le versant formel très appliqué que sur celui de son récit, lent mais hypnotique. Le thème délicat du viol y est traité comme rarement, appuyant avec raison sur les zones grises et les interrogations pour ne pas diaboliser le mâle comme c’est souvent le cas aujourd’hui. En plus, elle dirige ses comédiens avec beaucoup de savoir-faire pour des prestations remarquables.
Synopsis :Une nuit, une femme en danger appelle la police. Anna prend l’appel. Un homme est arrêté. Les semaines passent, la justice cherche des preuves. Les protagonistes font face aux échos de cette nuit qu’ils ne parviennent pas à quitter.
Ce premier film a le don de nous mettre sous tension et dans un climat ultra tendu et anxiogène dès son début. Jugez plutôt : un homme et une femme dans une voiture la nuit. On sent que le climat entre eux n’est pas sain. La femme prétexte un coup de fil à sa sœur. En fait, elle appelle la police et une agent du service d’urgence va lui répondre. Celle-ci va tenter de la secourir sans éveiller les soupçons de l’homme à côté de la jeune femme dans l’habitacle de la voiture. Une situation à la fois originale mais qui pourrait arriver aussi à tout un chacun. À partir de ce postulat tout aussi intrigant qu’oppressant (pour le personnage comme pour le spectateur), Delphine Girard, qui écrit et réalise le film, tisse une histoire captivante sur un hypothétique viol et ses zones d’ombres.
On ne peut que louer la justesse d’écriture de la jeune autrice et nouvelle cinéaste. De cette scène d’introduction implacable à la manière dont elle va la développer ensuite. On n’est pas loin des plus grands thrillers américains sur certains aspects comme des plus beaux drames sociologiques français, ou européens en général, sur d’autres. On suit l’évolution des trois personnages initiaux sur une heure et demie : la présumée victime d’un viol, son présumé violeur et la policière de la centrale qui lui est venu en aide au téléphone. Trois personnes qui n’arrivent pas à se détacher des évènements de la nuit en question. Le rythme est quelque peu lâche parfois. On pourra trouver Quitter la nuit un tantinet plat. Mais c’est aussi ce qui fait qu’il s’imprègne en nous, nous laisse le temps d’assimiler et de digérer les états d’âmes et la psychologie de ces trois personnages en proie à ce qui s’est passé.
Sans être un thriller ou un film policier, Girard a la bonne idée d’insérer dans son montage des flashbacks morcelés de ce qui s’est déroulé. Par là même, on ne saura le fin mot de l’histoire que dans les derniers instants, ce qui permet intelligemment au spectateur de rester dans la subjectivité. Pareillement, et c’est assez rare pour être souligné, on évite tout manichéisme ou jugement hâtif des actes de chacun. Le long-métrage n’excuse rien mais il investit les zones de gris, les nuances et suscite par-là l’introspection de chacun. La morale n’est pas immorale mais elle laisse le choix au spectateur de réfléchir et de juger par lui-même. À ce niveau, Quitter la nuit est puissant dans son déroulé et sa logique.
Le montage alterne les quelques scènes de cette fameuse nuit avec les moments de la vie d’après des trois personnages. Et si le jeu de la flamande Veerle Baetens (Alabama Monroe) est excellent, on ne comprend pas trop l’utilité de ce troisième personnage dans l’équation. Mais la toute fin viendra (un peu) nous contredire. Selma Alaoui est impressionnante en victime qui s’ignorerait presque quand l’inconnu Guillaume Duhesme effraie autant qu’il provoque l’empathie. Quitter la nuit est une œuvre psychologique lourde mais pas pesante, qui prête à réfléchir sur un sujet complexe et le fait avec doigté et brio. Pour un premier film, on peut sans peine dire que c’est un coup de maître. Surtout que Delphine Girard est plutôt douée avec sa caméra et nous gratifie de quelques plans très beaux et inventifs. On attend la suite avec impatience.
Fiche technique : Quitter la nuit
Réalisateur : Delphine Girard.
Scénariste : Delphine Girard.
Production : Versus Production.
Distribution France : Haut et court.
Interprétation : Selma Alaoui, Veerle Baetens, Guillaume Duhesme, Anne Dorval, …
Durée : 1h48.
Genres : Drame psychologique.
20 mars 2024 en salles.
Nationalités : Québec – Belgique.
Une nouvelle itération sur cette tristement célèbre institution française du 19e siècle que fut l’Hôpital de la Salpêtrière après le magnifique film de Mélanie Laurent il y a deux ans, Le Bal des folles. Arnaud de Pallières signe un film à la beauté plastique renversante, cadre au plus près les visages de ces êtres enfermés de gré ou de force, et mêle suspense, psychologie et drame de la plus belle des façons avec un quintet d’actrices parfaites dans leurs rôles. C’est tout aussi flamboyant qu’effrayant, beau que laid et ça nous touche en plein cœur… si ce n’est une deuxième partie qui s’étire un peu trop.
Synopsis :Paris, 1894. Qui est Fanni qui prétend s’être laissée enfermer volontairement à l’Hôpital de la Salpêtrière ? Cherchant sa mère parmi la multitude des femmes convaincues de « folie », Fanni découvre une réalité de l’asile toute autre que ce qu’elle imaginait, ainsi que l’amitié inattendue de compagnes d’infortune. Le dernier grand bal de la Salpêtrière se prépare. Politiques, artistes, mondains s’y presseront. Dernier espoir d’échapper au piège qui se referme…
Les premiers plans dont nous gratifie Captives donnent le la. Une photographie étonnamment chaude. Une succession de plans serrés sur des parties du visage de Mélanie Thierry entrecoupés des encarts du générique. Un climat tendu. Le nouveau long-métrage d’Arnaud des Pallières sera anxiogène et ces femmes seront filmées sans fard jusqu’au moindre pore de leur peau. Leurs expressions faciales seront mises à nu, filmées au plus près. Et cela sera d’autant plus impactant lorsque sa caméra se pose sur celles de véritables personnes handicapées ou sur le visage buriné (et clairement fait pour un tel rôle) de Dominique Frot. Le cinéaste en abuse peut-être, jusqu’à la nausée, mais c’est très probablement pour nous faire ressentir sa fascination – tout autant qu’un certain hommage – envers ces femmes oubliées et maltraitées.
Arnaud des Pallières est un cinéaste rare et exigeant. Son cinéma n’est pas facile d’accès et frôle parfois l’expérimental (Parc ou Michael Kohlhaas), tout comme il peut signer des documentaires ou des œuvres hybrides. Après le pas forcément convaincant Orpheline, il signe ici à la fois son œuvre la plus aboutie mais surtout la plus accessible. Enfin, toute proportions gardées, car on va forcément le comparer à son film jumeau sur le même thème : le magnifique et beau Le Bal des folles de Mélanie Laurent, qui se révélait tout de même plus accessible. Les deux sont bons et l’un pourrait se dérouler en même temps que l’autre, sorte de variation sur le même thème.
À l’image et dans le traitement, les deux métrages sont pourtant bien différents : au classicisme assumé du film de Laurent répond la flamboyance – et les excès parfois – de celui de des Pallières. Et c’est peut-être sa limite aussi. Notamment, dans une seconde partie trop longue et qui s’étire inutilement. Ou dans cette presque complaisance à filmer la misère, la folie et les expressions malheureuses. C’est un choix assumé et qui se défend mais qui pourra aussi mettre mal à l’aise. Un point commun aux deux œuvres cependant : la Salpêtrière donne des frissons et révolte.
Le récit se pare d’un aspect suspense et thriller bienvenu. Du suspense car le but du personnage principal, sain d’esprit lui, est de s’échapper mais également thriller car il y entre dans un but bien précis pour mener l’enquête. On est donc captivé par la quête de Fanni (Mélanie Thierry) et la tension est palpable à chaque instant, notamment par la menace de la Douane (Marina Fois, la surveillante générale) et la cruauté de la directrice jouée par Josiane Balasko.
Les cinq actrices choisies sont impeccablement castées. Des prestations qui n’étonnent pas forcément car elles semblent taillées et écrites pour elles. En petit oiseau frêle mais déterminé Thierry irradie l’écran. Balasko et Foïs sont délicieusement odieuses et infectes sans que ce soit des rôles figés et sans nuances. Au contraire. Enfin, Yolande Moreau est une évidence dans un rôle plus tardif et il fait plaisir de revoir la trop rare Carole Bouquet. Une très belle affiche donc qui illumine ce Captives.
Malgré le décorum peu aimable, d’ailleurs parfaitement retranscrit dans une reconstitution opulente mais pas ostentatoire pour autant, Captives se pare de moments solaires. Ceux, presque bucoliques, où les internées se retrouvent à l’extérieur pour peindre ou se reposer font autant du bien à l’œil qu’ils aèrent le film. Ils tranchent avec des séquences extrêmes mais obligatoires sur le traitement inhumain des patientes et les internements arbitraires forcément rageants de ces femmes. Des malheureuses qui dérangent mais pas forcément pour ce que l’on croit. Une œuvre forte, donc, qui a juste la malchance de passer après celle, encore plus convaincante, de Mélanie Laurent, et qui aurait peut-être gagné à plus de retenue, tout comme à ne pas s’étirer autant dans sa dernière partie.
Fiche technique – Captives
Réalisateur : Arnaud des Pallières.
Scénariste : Arnaud des Pallières et Christelle Berthevat.
Production : Prélude et France 2 Cinéma.
Distribution France : Wild Bunch.
Interprétation : Mélanie Thierry, Josiane Balasko, Carole Bouquet, …
Durée : 1h59.
Genres : Drame – Époque.
7 février 2024 en salles.
Nationalités : France.
El Castillo a été l’une des premières séances du FIFAM 2023, l’occasion de rencontre entre une mère et sa fille au sein d’un improbable château dont la mère est la propriétaire suite à un héritage. Déterminée à ne pas le vendre, elle habite ce lieu avec sa présence, ses animaux et toute la force de sa décision. El Castillo, une fiction documentaire d’une grande beauté, poétique et nostalgique, mais aussi ancrée dans un scénario qui s’écrit au présent. Malheureusement, le film n’a pas encore de distributeur en France.
Synopsis : Après avoir travaillé toute sa vie comme femme de ménage, Justina (60 ans) hérite de son ancien employeur d’un immense manoir au beau milieu de la campagne argentine. La seule condition est qu’elle ne la vende jamais.
Justina et Alexia vivent là, au milieu de nulle part dans ce château qui est leur maison et qui prend l’eau quand vient l’orage. C’est d’abord le lieu qui fait le film. C’est par lui que le réalisateur, Martin Benchimol, a rencontré Justina. Intrigué par le château, il a frappé à la porte, Justina a ouvert et quand il a demandé à parler à la propriétaire, elle se tenait là, comme une revanche sur la vie qui en a fait une domestique dès ses cinq ans. Pourtant Justina reste libre et sauvage, indomptable comme ces animaux qui habitent eux aussi les lieux et ne se soucient pas de la présence des humains ou bien simplement pour vivre auprès d’eux, sans question de hiérarchie entre eux.
Le réalisateur a d’abord observé Justina et sa fille Alexia avant d’en faire les personnages de son film. Il les a observées vivre avant de les mettre en scène. Une mise en scène qui joue sans cesse des frontières entre réalité et film de fiction. On ne sait jamais très bien ce qui se joue de réel ou de fabriqué. Prenons pour exemple, les visites de la famille des anciens propriétaires, réelles dans la vie de Justina et Alexia, et réécrites ici par le réalisateur avec comme acteurs ses propres parents.
Au-delà de ces questions entre réalité et fiction, El Castillo est un film qui développe plusieurs thématiques : rapports de classes, accès à la propriété et ce que cela créent comme modifications dans une vie de pauvreté. Également, un rapport à l’animalité traverse et transcende tout le film. Entre la brume matinale, les quelques rituels instaurés et le printemps qui advient, la mise en scène s’enivre des espaces et le spectateur avec elle. Il y a comme un cri politique dans ce lieu, cette solitude qui n’existe pas vraiment tant la richesse intérieure et la place de la nature sont autant d’éléments qui font éclore une autre humanité, loin des rapports factices.
La relation entre Justina et Alexia sort d’ailleurs grandie de ce documentaire dans lequel elles ont accepté de jouer leur vie, d’écrire de la fiction. El Castillo est aussi l’histoire d’une réconciliation, presque d’une médiation. Si Alexia semble toujours vouloir partir, elle habite elle aussi ce lieu et tente de comprendre sa mère, d’accepter sa décision de rester là. Justina est le personnage le plus insaisissable du film avec sa joie d’être propriétaire, que ce soit d’un château ou d’une vache, seule résistante de son troupeau vendu ou mort, et qu’elle rejoint dans une forme d’étreinte qui efface tout et laisse advenir la poésie. El Castillo est un film à la beauté sauvage et animale, qui est aussi d’une grande beauté visuelle, et habité par une douce humanité.
Réalisation : Martín Benchimol
1h 18min / Documentaire
Avec : Avec Justina Olivo, Alexia Caminos Olivo
À L’Arras Film Festival 2023, le nouveau monde ne tape pas à la porte de l’ancien : il entre et pose ses valises à l’intérieur sans y avoir été invité. Avec les conséquences que l’on imagine quand la cohabitation repose sur un consensus trop fragile et précaire pour ne pas exploser aux premiers soubresauts.
Dans Blaga’s Lesson du bulgare Stéphane Komandarev, une enseignante à la retraite perd l’argent de la sépulture de son mari en étant victime du genre d’arnaque téléphonique dont on entend parler dans les reportages télévisés. Prête à tout pour offrir à son tendre défunt un emplacement décent pour son repos éternel, Blaga va faire une croix sur sa propre place au paradis et se mettre progressivement au diapason de la loi du plus fort … On ne tombe pas dans l’abjection du jour au lendemain, mais par étapes, un compromis après l’autre. Ça, Stéphane Komandarev l’a bien retenu, et cisaille à son personnage une progression implacable, qui se termine dans l’un des plans les plus tétanisants vu sur un grand écran de mémoire récente.
Dans l’usage des outils techniques convoqués pour accompagner le point de vue du personnage principal, le réalisateur se force à l’économie. Mais il en maximise l’usage et les combinaisons, et enfonce toutes les portes qui devraient lui rester fermées. Comme dans cette scène où Blaga regarde sa conscience dans le miroir : Komandarev dissocie ses personnalités à l’image comme un effet de 3D sans lunettes pour marquer l’adieu de l’héroïne à son ancien elle… Comme le disait Bruce Lee, la simplicité est le comble de la sophistication, et il y en a de la virtuosité à l’œuvre dans ce film qui nous joue une symphonie avec quelques notes sur la partition. Il fallait au moins ça pour brancher à ce point le spectateur en circuit direct sur les pensées du personnage principal, du début à la fin. Un tour de force qui doit beaucoup à la prestation toute stoïcienne de l’incroyable Éli Skorcheva, ancienne égérie de l’époque soviétique qui imprime son regard dans la rétine et la conscience du spectateur. Si on est pas prêt d’oublier la leçon de Blaga, c’est aussi beaucoup grâce à elle.
Bande-annonce : Blaga’s Lesson de Stéphane Komandarev
Le monde d’après tire également la tronche dans Les 3 fantastiques de Michaël Dichter, qui raconte comment le monde de trois jeunes ados inséparables se percute à celui cruel et désenchanté des adultes…
Le film démarre en terrain connu. La cabanes dans les bois, le coups de cœur de l’un, le bizutage de l’autre par un plus grand, les petites combines pour dégager un budget colo… On se sent à la maison dans ces petites capsules de l’enfance discrètement mais surement cinématographisé par Michaël Dichter et son équipe. Puis le ton change, l’incroyable Raphaël Quénard ramène des nuages sombres dans ce ciel gris d’été, et une chose en entrainant une autre, les choses se cassent et ne se réparent pas. La mise en scène change de ton, puise chez Danny Boyle la nervosité électro de la délinquance en culottes courtes, et les angles morts laissés à l’ombre au début nous explosent en pleine face. « We are not in Kansas anymore« , Amblin est mort, vive Spielberg. Avec Les 3 fantastiques, Michaël Dichter tue le père symbolique d’une génération d’enfants-roi pour renouer avec son essence. Car au fond, E.T. ne racontait pas autre chose : le monde adulte qui déchire l’âme de l’enfance, et incitait son public à grandir plus vite que prévu. À 40 ans d’intervalles, dans des univers complètement différents, Les 3 fantastiques en est le plus parfait légataire.
S’il y a bien un réalisateur qui refuse de tomber dans la naphtaline complaisante de la culture geek, c’est bien Jérémie Perrin. Car si Mars Express est définitivement une œuvre sous influences (Ghost In the Shell, Robocop, I, Robot…), pas question pour le réalisateur de se contenter d’additionner des références à ses pères. Film d’animation ultra-dense compacté sur une durée de 1h20, Mars Express s’adresse au public d’aujourd’hui et pas aux grands enfants d’hier, cultive une direction artistique sublime et un sens du tempo dans la mise en scène qui renouvelle les figures attendues, et maintient ses aspérités françaises dans le portrait débonnaire et gentiment rabelaisien de son personnage principal. Une détective acharnée mais presque apathique, qui retrouve le goût de la lutte avec celui de l’alcool pour combattre un complot qui pourrait mener au soulèvement des robots dans un monde où la distinction entre humain et IA est de plus en plus floue…. Les visions d’avenirs des années 90 se conjuguent aujourd’hui au futur immédiat. Jérémie Perrin le sait, et marche dans les traces des visionnaires d’avant pour parler avec une conscience du présent qui contribue aussi à faire de Mars Express un film complètement en phase avec son temps. Autant dire que c’est précieux.
Dans Wake Mede Marko Šantić, un homme se réveille semi-amnésique d’un coma survenu à la suite d’une violente agression. Il revient dans sa ville natale pour retrouver ses souvenirs, et renoue avec un paysage qui a bien changé en son absence… À moins que ce ne soit lui.
Il y a une vibe western dans ce récit d’un homme que personne n’attend et ne veut encore moins revoir. Le récit filtre au compte-gouttes les infos sur le pourquoi du comment au spectateur, et laisse ce dernier combler les cases vides dans la mise en scène de Santic, aussi habitée que la performance de son acteur principal. Wake Me tisse le fil d’Ariane entre chaque parcelle de décors de cette ville fantôme coincée entre deux mondes. La porte de sortie de son labyrinthe mental s’ouvrira dans une scène miroir à l’ellipse qui commence le film, renvoyant ainsi le spectateur à ce qu’il n’avait pas vu, et le héros à ce dont il ne se souvient plus. « Réveille-moi », au sens propre : une bien belle idée de cinéma pour un film qui impose l’œil d’un cinéaste et imprime son propos dans les détails. Car Wake Me est un moins un film sur un homme qui doit se souvenir de qui il est que de ce qu’il n’est plus, à l’instar d’un pays tenté de revenir à un « avant » mortifère.
Je ne suis pas un héros n’est plus seulement le titre le plus célèbre du répertoire de Daniel Balavoine. Il partage désormais son intitulé avec le premier film de Rudy Milstein, qui raconte comment un post-ado trentenaire et mal dégrossi joué par Vincent Dedienne va conjuguer crise existentielle et crise de conscience.
Quand le cabinet d’avocat dans lequel il essaie d’exister voit dans son cancer diagnostiqué par erreur un atout à exploiter dans un sombre dossier de développement de maladies cancérigènes dus à l’usage de pesticides, Louis va s’enfoncer dans une duplicité inévitablement vouée à lui exploser au visage…
Bref, Louis devrait-être une ordure de premier ordre, mais la candeur enfantine et très Adam Sandlerienne de Dedienne éponge les aspérités les plus péjoratives du personnage pour interroger frontalement notre propre incapacité à dire non. À aligner les deux hémisphères de notre cerveau devant l’injustice ordinaire, quand la seule chose à faire devient aussi la plus difficile à effectuer… Tout ça frontalement et sans jugement, et dans un écrin de comédie enlevé qui assume la binationalité de ses influences franco-américaines sans s’obliger à choisir un camp, et joue du comique de gêne avec un sens du tempo échevelé. On pourra reprocher au film un trop-plein de générosité dans l’écriture, qui pénalise parfois la lisibilité de la trajectoire du personnage principal et le développement de certains personnages secondaires (Géraldine Nakache, qui parle fort). Mais Je ne suis pas un héros est un premier film qui a l’ambition et le cœur au bon endroit et la maitrise d’un réalisateur déjà rôdé. Rencontre avec Rudy Milstein à l’Arras Film Festival 2023.
Le Mag Du Ciné : On sent dans le film une volonté de faire une comédie inspirante à l’américaine, tout en conservant une couleur résolument française dans le ton et la fabrication. Est-ce que c’était votre idée de départ ?
Rudy Milstein : Moi je m’en rends pas compte de ça. J’ai des influences, et c’est vrai que j’adore dans les comédies américaines où tous les personnages sont hyper-bien bossés. Ils n’ont pas peur d’aller hyper loin, mais en même temps il y a un vrai travail d’écriture, donc c’est pas gratuit, c’est toujours en partant des vraies gens avec de vraies problématiques. Enfin, dans les vraies bonnes comédies américaines, celle que j’aime en tout cas ! Les films de Judd Appatow par exemple, il y a ce truc où ça pourrait-être too much mais comme les émotions et les personnages sont vrais, on l’accepte.
« Je l’ai vraiment pensé comme un mec qui fait sa crise d’ado à 32 ans, ce que je comprends parce que j’ai fait ma crise d’ado à la trentaine. »
Et j’ai plein de références de comédies française. J’adore les films d’Agnès Jaoui, de Julie Delpy, de Baya Kasmi, Michel Leclerc… J’ai toutes ces références-là. Après dire que je voulais faire comme si ou comme ça je saurais pas trop dire, je serais incapable de définir ce que j’ai voulu faire au départ.
LMDC : Votre un personnage principal n’ose jamais dire les choses comme elles le sont, et est entouré de personnes qui sont directes et vont droits au but. C’était la dynamique comique que vous vouliez installer ?
RM : C’est un film sur les apparences. Sur lui qui n’arrive pas à avancer dans sa vie parce qu’on le trouve trop gentil… Et même lui il n’a pas le temps de trouver ce qu’il aime. Il sait pas ce qu’il veut faire au départ. Je l’ai vraiment pensé comme un mec qui fait sa crise d’ado à 32 ans, ce que je comprends parce que j’ai fait ma crise d’ado à la trentaine (rires).
Il ne sait pas ce qu’il veut dans la vie, il se cherche. Il veut plaire à ses parents en étant avocat, il veut plaire aux mecs de son cabinet parce qu’ils ont le pouvoir parce qu’il a envie de faire ça. Il va même faire jusqu’à leur faire croire qu’il a un cancer pour avancer professionnellement. La thématique de l’apparence était là dès le départ, oui.
« Vincent dégage une naïveté propre à l’enfance. C’est dans le regard de la fantaisie, de la poésie, des trucs qu’on a quand on est encore enfant, avant de faire sa crise d’ado justement. »
LMDC : J’imagine que le choix de l’acteur principal était primordial, parce que c’est très facile de se mettre le spectateur à dos avec un personnage qui ment de cette façon-là. Et je trouve que Vincent Dedienne a, dans un registre complètement différent, ce côté enfantin que peut avoir un Adam Sandler…
RM : C’est complètement ça. C’est ce que j’avais projeté de lui quand je l’ai vu au théâtre,. Il dégage une naïveté propre à l’enfance. C’est dans le regard de la fantaisie, de la poésie, des trucs qu’on a quand on est encore enfant, avant de faire sa crise d’ado justement. C’est ce que je voulais exploiter chez Vincent, il fallait pas du tout quelqu’un qui ait une énorme confiance en lui.
Mais c’est marrant parce que Vincent est pas du tout comme ça dans la vie, je l’ai réalisé quand je l’ai découvert. C’est un vrai gentil, il a pas du tout la grosse tête, mais dans la vie il a pas cette naïveté à côté de la plaque du personnage. Le travail avec lui était génial parce qu’il prenait toutes mes propositions, il rajoutait des trucs à lui… On a vraiment construit le personnage ensemble.
« Je voulais vraiment que tous mes personnages aient quelque chose à défendre. »
LMDC : Vous ne vous facilitez pas la tâche au scénario. Il y a bien 4 ou 5 personnages secondaires qui sont très présents et défendent tous un arc. Ça a été compliqué pendant l’écriture de ménager à chacun un corridor pour s’exprimer ?
RM : C’est énormément de taf, ouais… Moi je viens du théâtre, et au théâtre on écrit pour nous, pour des potes, et on a envie que tout le monde ait quelque chose à défendre. Parce que c’est horrible de faire venir quelqu’un juste pour dire « Bonsoir, mademoiselle « , et après il attend 1h30 qu’on finisse. Du coup on a cette volonté-là de servir tout le monde.J’ai gardé cet esprit au cinéma, de faire en sorte que tous les personnages aient quelque chose à défendre. Et c’est aussi ce que j’aime dans les comédies américaines, tous les personnages secondaires existent sont forts, même un personnage qui a deux scènes. J’ai revu il y a pas longtemps En cloque mode d’emploi de Judd Appatow, il y a la collègue du boss qui a deux séquences, ou elle balance juste des blagues, et on a toute son histoire. Et je trouve ça hyper fort. Je voulais vraiment que tous mes personnages aient quelque chose à défendre.
LMDC : C’est un esprit de troupe qu’on retrouve aussi dans le cinéma de Bacri et Jaoui.
RM : Ouais, je pense que c’est vraiment un truc de théâtre. Pour les rôles principaux, ce sont des gens connus que je connaissais pas, mais pour les rôles secondaires j’ai pas fait appel à un directeur de casting parce que je voulais recréer un esprit de troupe sur le plateau. Et tous les rôles secondaires sont quasiment que des potes ou que des gens que j’ai admiré au théâtre, et avec qui j’avais envie de bosser. Et ça a vraiment contribuer à créer un esprit de troupe sur le plateau, c’était hyper joyeux… Moi c’était les deux mois les plus joyeux de ma vie, c’était dingue. C’était hyper enfantin, pas dans le travail évidemment.
« J’ai pensé chaque séquence sur un rythme différent de la séquence précédente. Pour que le spectateur soit constamment balloté dans des sens différents. »
LMDC : C’est intéressant la façon dont vous jouez le contre-rythme à travers le personnage de Vincent. Il y a une mécanique un peu apparente, mais comme vous jouez de ce contre-rythme dans les situations, ça permet de déjouer le truc, et de déplacer un peu le curseur et de retomber sur quelque chose d’inattendu.
RM : Oui, c’est le comique de la gêne. Le personnage de Vincent est mal à l’aise partout, il est jamais à sa place, il est toujours en train de se regarder, tout ça… Et le comique de la gêne, par principe il faut pas qu’on le voit venir et qu’il s’installe. J’ai vachement bossé là-dessus à l’écriture, et aussi dans la manière de filmer, ou j’ai pensé chaque séquence sur un rythme différent de la séquence précédente. Pour que le spectateur soit constamment balloté dans des sens différents. C’était hyper-important pour préserver cette comédie de gêne.
LMDC : Je trouve aussi que dans le film, il y a une volonté d’interpeller le spectateur, de le secouer pour lui dire qu’il faut se battre pour quelque chose.
RM : Typiquement, le titre du film c’est Je ne suis pas héros parce que le mec est le héros du film mais ce n’est pas un héros. Il est hyper gentil mais c’est pas un héros non plus parce qu’il fait des choses immorales pendant le film, il laisse passer plein d’injustices, il est hyper sympa avec des gens de l’asso et après il annonce à sa boss qu’il a réussi à les manipuler… Mais à aucun moment on ne sent une remise en question de sa part. Et le personnage de Clémence (Poesy), sa patronne au cabinet, quand elle fait son speech de fin… C’est marrant, parce qu’en projection, les gens me disent qu’elle est méchante et tout ça. Et moi je leur dis « est-ce que vous le feriez ?? ». Je ne suis pas sûr.
Elle c’est nous. Moi si par exemple on me dit que tout ta vie est finie, parce que tu vas terminer en prison, que ta carrière professionnelle est terminée parce que tu ne bosseras plus jamais, tu n’as plus d’argent, plus rien… Mais tu as fait un acte héroïque et tu as sauvé peut-être la vie de plein de gens… J’espère que j’aurais le courage de le faire mais honnêtement… Quand notre propre survie est remise en question, bah on a bien vu dans l’histoire que l’être humain dit tant pis pour les autres. Ma propre survie d’abord.
LMDC : Les martyrs sont ingrats par définition, mais il y a aussi ce côté film de procès qu’adorent et que savent faire les américains, qui donne un moment de magnificence au héros. Est-ce que pour vous il y avait aussi cette volonté-là de donner de la voix à ça ?
RM : Ouais… La plaidoirie de Vincent à la fin je l’ai énormément bossé. Quand je vais au cinéma, parfois j’ai envie que ça se finisse mal pour être surpris en tant que spectateur… Mais là, je voulais qu’il fasse ce qu’il faut faire. En même temps, je montre que c’est pas pour ça que ça va changer grand-chose pour lui… Moi ça me permettait de parler de la problématique des avocats qui se retrouvent à défendre l’indéfendable, et comment ça rejaillit dans l’intimité… Mais j’espère que vous avez raison, je l’ai pas pensé comme ça mais que ça va donner de la voix à sa cause… J’espère !
Cinq ans qu’on n’avait pas vu Cédric Kahn derrière la caméra. Devant oui, car le monsieur est aussi un (excellent) acteur, mais pas en tant que metteur en scène. Et voilà qu’il nous gratifie de deux œuvres diamétralement opposées à quelques mois d’écart. Il y a eu Le Procès Goldman salué par la critique il y a quelques mois et ce Making-of beaucoup plus léger mais pas moins réussi, qu’il faut voir comme une récréation pour l’auteur. Le genre du film dans le film est assez courant et le cinéaste choisit l’approche la plus logique au vu de son statut : le réalisme bourré d’anecdotes qui transpirent le vrai entre humour, amertume, tendresse et un aspect presque documentaire tant on sent son regard plein d’acuité. Un bon petit film agréable et fin.
Synopsis : Simon, réalisateur aguerri, débute le tournage d’un film racontant le combat d’ouvriers pour sauver leur usine. Mais entre les magouilles de son producteur, des acteurs incontrôlables et des techniciens à cran, il est vite dépassé par les événements. Abandonné par ses financiers, Simon doit affronter un conflit social avec sa propre équipe. Dans ce tournage infernal, son seul allié est le jeune figurant à qui il a confié la réalisation du making of.
Dans Making-of pas de chichis ni de véritables velléités d’originalité, sans que ce constat soit condamné ici à être un défaut, bien au contraire. En effet, à l’instar du récent et moyennement réussi Coupez ! (et bien d’autres comme si cela figurait un passage obligé), le long-métrage débute avec une mise en abyme d’une scène du film dans le film. Le long-métrage tourné dans Making-of est d’ailleurs une œuvre à forte connotation sociale inspirée d’une histoire vraie (enfin pas vraiment au final si vous suivez…). Une sorte de film à la Ken Loach ou Stéphane Brizé où des ouvriers veulent racheter leur usine. Il y a d’ailleurs peut-être un peu trop de ces séquences au détriment de celles extérieures au film tourné. En enlever un petit peu ou de les rendre moins longues n’auraient peut-être pas fait de mal. C’est un léger détail, mais quand même.
En revanche, on sent que Kahn s’est fait plaisir en nous gratifiant de moultes anecdotes qui sentent le vécu à plein nez. Du running gag sur les fils ou filles de dans le monde du cinéma aux acteurs grande gueule à l’ego démesuré (Jonathan Cohen forcément impeccable dans ce rôle), en passant par les coups de gueule des petits techniciens, c’est très réaliste tout en étant tour à tour drôle ou touchant. D’ailleurs, Making-of se défend bien et à égalité sur les deux aspects. On sourit souvent, on rit même quelquefois des pérégrinations de cette équipe de tournage tout comme on est parfois touché par la détresse de tous ces artisans qui travaillent dans l’ombre sur un film et auxquels le cinéaste rend discrètement hommage.
Le plus gros facteur de rire du long-métrage provient d’un autre réalisateur qui aime parfois à faire l’acteur, Xavier Beauvois. Dans le rôle d’un producteur lâche et grande gueule, il excelle et, si la caricature n’est pas loin, on se dit tout de même que le milieu doit regorger de ce type d’énergumène. Les petites touches d’émotion viennent quant à elles de la relation entre une actrice et un jeune homme fan de cinéma. Ce n’est pas triste, c’est touchant et cela ajoute une petite note moderne et sentimentale au film sans que cela ne lui joue préjudice.
Les coulisses du cinéma semblent être représentées telles qu’elles sont : avec leurs jolis moments de liesse comme avec les passages plus orageux où jalousie, déceptions et impondérables viennent noircir le tableau pour le meilleur et pour le pire. La scène avec les producteurs souhaitant absolument un happy end est symptomatique du cinéma contemporain et on sent que le tableau est à peine exagéré si ce n’est tout à fait réaliste. Au final, c’est un beau petit moment de cinéma sur le septième art fait par un cinéaste aguerri, acteur à ses heures, dont on regrette juste qu’il ne se soit pas également mis en scène. Pas le film de l’année, mais un très sympathique petit moment de détente qui devrait encore plus plaire aux passionnés du grand écran.
Fiche technique – Making-of
Réalisateur : Cédric Kahn.
Scénariste : Cédric Kahn, Fanny Burdino et Samuel Doux.
Production : Curiosa Films.
Distribution France : Ad Vitam.
Interprétation : Denis Podalydès, Emmanuelle Bercot, Jonathan Cohen, …
Durée : 1h52.
Genres : Comédie – Drame.
10 janvier 2024 en salles.
Nationalités : France.
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De plus, il propose une vaste bibliothèque de modèles pour un usage personnel et professionnel pour accélérer vos projets. Grand adieu aux longues heures passées à créer à partir d’imperfections et bienvenue à l’efficacité de modèles facilement modifiables avec un mélange de thèmes et de styles.
CapCutGuide de l’utilisateur de Creative Suite
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● Étape 4 : Exportez votre travail
Avant de le publier, sauvegardons-le d’abord en utilisant le bouton Exporter. Vous pouvez choisir le format et les paramètres, choisir l’option d’exportation et enregistrer le matériel modifié sur votre appareil.
Conclusion
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