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Fifam 2023 : rencontre avec Nadav Lapid pour Le Genou d’Ahed

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Dimanche 12 novembre 2023, Nadav Lapid était présent au Fifam pour présenter son film Le Genou d’Ahed. La rencontre avec le public était animée par Ariel Schweitzer, rédacteur aux Cahiers du Cinéma. Un échange forcément traversé par les événements récents dans la Bande de Gaza, mais qui a aussi été l’occasion de parler de cinéma et de choix artistiques. De déchirements également et de contradictions.

Nadav Lapid et Ariel Schweitzer Fifam 2023- Photo de Chloé Margueritte


Il y a une théorie d’après laquelle n’importe quelle œuvre artistique au cinématographique est, à un certain niveau, une autobiographie de son auteur. Cependant, je dirais qu’il y a des œuvres plus autobiographiques que les autres. C’est le cas du Genou d’Ahed. Dans quelle mesure le film est autobiographique ?

Je pense que c’est un film que l’on fait au maximum une fois dans sa vie, dans le sens où c’est un film qui était vraiment très lié à ma vie personnelle à l’époque. C’est un film qui a été écrit en trois semaines. Pour comparer, ça fait trois ans que je travaille sur un scénario. Je n’avais pas envisagé cela au début de l’écriture et trois semaines plus tard, le film était déjà là.

Quelque chose d’assez similaire à ce qui est décrit dans le film m’est arrivé. On m’a invité à présenter un film en 2015. Dans cette région de l’Arava, j’ai été appelé par une femme très sympathique, chaleureuse,  vivante et aussi dévouée à son travail et qui connaissait très bien mon cinéma. Au tout dernier moment, elle m’a parlé d’un formulaire, où il fallait que je détaille les sujets abordés lors de la rencontre. J’ai agi à l’opposé de mon personnage. J’ai hésité  pourtant et j’ai appelé une amie journaliste qui m’a dit : « il faut que tu la rappelles et que tu enregistres la conversation ». Je ne l’ai pas fait donc j’étais obligé de faire un film pour commettre cet acte qui aurait pourtant été assez simple… Au même moment, j’étais en plein montage de mon film précédent, Synonymes. Je le montais avec ma maman, qui avait monté tous mes films jusque-là, et qui était en train d’agoniser d’un cancer. Elle est décédée pendant le montage. Pendant mon séjour dans l’Arava, je lui avais envoyé des photos et aussi des vidéos de cette région. Quelques mois plus tard, j’ai commencé l’écriture du Genou d’Ahed.

D’une certaine manière, je pense que c’était une réaction à chaud, sans prendre aucune distance, sur un deuil personnel et collectif. Je me retrouvais face à l’amour de ma mère et symboliquement celui de mon pays, qui me paraissait comme une sorte d’abysse sans fin. Un an et demi plus tard, j’ai quitté Israël.

D’une manière plus générale, quel est ton rapport à l’autobiographie au cinéma ? Parce que ce n’est pas seulement ce film. Peut-on parler plus globalement d’une autobiographie fictionnalisée ?

Il y a au cœur de mon cinéma, un être qui a un point de vue, une attitude et un regard. J’ai imaginé ce parallèle avec moi-même. Il est filmé à plusieurs âges dans mes films. A l’âge de 31 ans, mais aussi quand il arrive à Paris et jure de ne plus jamais retourner en Israël. Et ici, dans Le Genou d’Ahed, comme réalisateur d’à peu près 50 ans. Ce qui le caractérise, c’est qu’il se trouve toujours en conflit avec cette entité qui s’appelle Israël ou l’âme israélienne. Le conflit est tragique, parce que cette entité se trouve à l’intérieur de lui. Il en fait partie. J’ai toujours l’impression que ces deux protagonistes se heurtent et se battent.

Il y a une continuité évidente avec les films précédents. Mais il y a aussi une forme de rupture pour moi… Les films précédents étaient très urbains. Et ici tu as choisi de tourner dans le désert. D’abord, pourquoi ce choix ? Quelles décisions as-tu pris au niveau de la mise en scène pour placer tes protagonistes au milieu de nulle part ?

La raison est très simple, parce que c’est là où ça s’est passé. Par exemple, le lac du film, en plein désert, est évoqué comme un miracle. Le film est très préoccupé par cette notion du miracle. Je filmais ce lac pour ma mère, les repérages étaient donc très simples. Le désert dans le film, c’est pour moi une sorte de confrontation épique et mythologique, biblique même. Le personnage est un peu comme un prophète, mais il hurle en plein désert alors que personne n’écoute. Il fustige le peuple, mais le peuple n’est même pas là. En même temps, je ne voulais pas rendre ce désert romantique. Une thématique qu’on croise trop souvent dans le cinéma français… Le citadin qui arrive, qui découvre les charmes du paysage. Il y a une dimension grandiose dans mon film. Mais surtout, mon protagoniste déteste le désert, n’aime pas cette région, donc il est aussi un peu sale, un peu vague…

Enfin, je pense que le film joue entre des moments de beauté crue de la nature et des moments où c’est plus trivial. Le lendemain du 7 octobre, j’ai fêté l’anniversaire de mon fils au Jardin du Luxembourg. J’ai été habité par toute cette beauté et je me suis dit que la tragédie du peuple israélien, c’est de se massacrer pour prendre le contrôle de ce terrain poussiéreux.

Il y avait surtout une urgence à faire le film et nous n’avons pas été soutenus par les institutions israéliennes.

A la dernière minute, pratiquement in extremis, quand le film a été sélectionné au Festival de Cannes, le film a reçu une aide à la post-production. Tout cela a fini par créer une grande polémique sur la vision négative d’Israël qui serait transmise par le film à travers le monde. A l’époque, tu as dit une phrase très belle que je cite très souvent : « Il faut mordre la main qui nous donne à manger ». Est-ce que tu peux parler un peu de ça ?

Surtout quand cette main te donne 20 000 euros. C’était le budget des frites dans le film ! C’était assez facile de mordre.

Je connais mon pays : « puisqu’on vous finance, vous ne pouvez pas dire du mal de nous » ! Vraiment une belle idée si vous vivez dans un pays fasciste, c’est le sujet du film. Dans ce sens-là, je peux leur répondre  « vous avez raison ». C’est fou comment ces gens, en étant enragés ainsi, ont d’une certaine manière donné du crédit à la thèse du film. Ils ont bien joué leur rôle, comme dans le film.

Pour un cinéaste Israélien qui fait un film sur la lune, on va quand même lui demander son avis sur la politique israélienne. En faisant le film, je me suis répété de ne pas être un ambassadeur de mon pays.

On constate depuis quelques années un déclin évident du cinéma politique en Israël. Ton film est l’un des rares films politiques tournés en Israël ces dernières années. On parle d’un problème de censure officieux et officiel, mais je pense qu’il y a aussi un problème d’auto-censure, c’est-à-dire que les cinéastes eux-mêmes savent que s’ils veulent faire des films, il faut éviter certains sujets…

La question qu’on se pose c’est : « est-ce que je peux dire ça ? ». On ne veut pas dire du mal pour dire du mal, on préférerait dire du bien. Dans le monologue de mon film, le protagoniste n’arrête pas d’insulter les Israéliens pendant 4 minutes… Pendant les projections en Israël, je n’étais pas très à l’aise. Dans des pays avec une grave crise politique, on ne veut pas paraître opportuniste… La politesse, c’est le plus difficile des efforts dans ce cas-là !

Comment le film a-t-il été reçu en Israël, mais aussi ailleurs dans le monde entier ? Est-ce qu’il y a une écoute ou est-ce que c’est un film qui prêche dans le désert ?

Le début était pas mal, il y a eu le prix à Cannes et tout… Il est sorti en plein COVID donc en Israël comme en France, c’était une sortie compliquée.

Le personnage principal du film n’est pas facile. Et le film aussi. Il n’est pas gentil. Il est cru parfois, j’ai l’impression que c’est un film très émotionnel, avec des émotions crues à l’écran. D’habitude, on crée des scènes et au bout de celles-ci, il y a des émotions. Ici, on va directement aux émotions. C’est mon film le plus condensé, le plus énergique. Ce film offre une vérité très crue d’un moment où je faisais face à un deuil personnel et une mort collective. Après bon, c’est évident que tout le monde ne va pas aimer.

Au-delà de quelques fous qui t’appellent pour te dire qu’ils vont te tuer… je pense qu’il est reçu en Israël de la même manière finalement qu’il est reçu partout. Ce qui divise, c’est qu’on ne sort pas de la séance avec un sentiment de soulagement. Au contraire c’est un cinéma qui déstabilise et qui nous hante en quelque sorte. J’ai l’impression que c’est une histoire très simple:  un mec arrive dans le désert. C’est sympa. On arrive au village. Il tire partout, puis se met une balle dans la tête. C’est comme un western !

Je pense que l’un des aspects les plus forts qui traverse ton œuvre, c’est ce rapport d’amour et de rejet vis-à-vis d’Israël. Est-ce que quelque chose a changé dans ton regard vis-à-vis d’Israël depuis que tu as pris la décision de quitter le pays ?

Si cette rencontre avait eu lieu le 6 octobre, je t’aurai dit une chose différente d’aujourd’hui. Où se trouve la vérité ?

Je suis parti pour plusieurs raisons, mais surtout parce que j’avais l’impression que ce pays me rongeait la tête. Je ne veux plus y penser, j’ai envie de faire des films sur la lune, sur l’amour et sur le sexe. Or, je suis Israélien, c’est inévitable.

En partant, je me suis dit que je pourrais regarder ce pays, mais comme un étranger.

Mes opinions politiques n’ont pas trop changé depuis l’âge de 18 ans. Quand je suis de passage en Israël, je trouve ça moins conflictuel pour moi. Parfois, j’ai l’impression d’être en territoire ennemi, mais en même temps, c’est mon pays. Si on n’accepte pas les contradictions, on vit dans un monde très pauvre.

Peux-tu dire quelques mots sur ton prochain film qui sera tourné en Israël ? Est-ce qu’il risque de changer un peu au regard des derniers événements ?

Évidemment, je pense. Puisque comme je l’ai dit auparavant, quand une telle chose arrive, tu ne peux pas l’ignorer. C’est un peu comme celui qui prépare un film sur un village de pêcheurs au Japon et en jour il y a un tsunami… Dans deux ans, je vais revenir à Amiens pour parler du film au Fifam !

Cinemania 2023 : Rosalie – Elle nous tient par la barbichette

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Un véritable coup de cœur pour cette impétueuse et obstinée Rosalie. Un superbe personnage de cinéma dont on se souviendra longtemps et auquel Nadia Teresckowicz infuse à la fois toute son innocence, sa force et son obstination. Brodé dans une mise en scène classique et académique de toute beauté, jamais poussiéreuse, le film nous envoûte, nous touche, nous déchire le cœur jusqu’à son final au-delà de tout sublime. Et le sujet si singulier traité ici, sur la différence et son acceptation par la société, est au final résolument moderne.

Synopsis : Rosalie est une jeune femme dans la France de 1870 mais ce n’est pas une jeune femme comme les autres, elle cache un secret : depuis sa naissance, son visage et son corps sont recouverts de poils. Elle est ce qu’on appelle une femme à barbe mais n’a jamais voulu devenir un vulgaire phénomène de foire. De peur d’être rejetée, elle a toujours été obligée de se raser. Jusqu’au jour où Abel, un tenancier de café acculé par les dettes, l’épouse pour sa dot sans savoir son secret. Mais Rosalie veut être regardée comme une femme, malgré sa différence, qu’elle ne veut plus cacher. Abel sera-t-il capable de l’aimer quand il découvrira la vérité ?

En voilà une belle surprise que ce second film de Stéphanie Di Giusto après La Danseuse. En adaptant très librement la vie d’une illustre femme à barbe du début du XXème siècle, la cinéaste nous gratifie d’une œuvre belle et forte en forme d’ode à la différence. Tout comme un manifeste pour l’acceptation de celle(s)-ci. Car, en effet, Rosalie pourrait cristalliser tout ce qui ne rentre pas dans le moule. Tout ce que la société n’est pas prête à accepter. En ce sens, Rosalie est une œuvre résolument moderne qui résonne aussi bien dans l’époque où elle se déroule qu’elle pourrait le faire aujourd’hui pour d’autres choses (les personnes trans, les personnes autistes, etc.).

Dans l’obstination, le courage et la force de caractère de Rosalie pour faire accepter sa pilosité peu commune, voire presque inédite pour une femme, le film parle à tous ceux qui souffrent d’exclusion et de rejet de la part de l’autre. Ce dernier pouvant aussi bien être la société dans sa presque entièreté que des individus pris indépendamment. La manière dont elle veut garder bec et ongles sa pilosité faciale est admirable, inspirante même. Et Rosalie de le montrer avec beaucoup d’abnégation et de beauté. Di Giusto aime son personnage et cela se ressent. Et nous fait l’aimer.

La jeune Nadia Teresckowicz se pare d’un rôle vraiment pas facile et le transcende majestueusement. Grâce à sa Rosalie, elle s’envole directement pour les nominations aux Césars 2025 (puisque le film sortira début 2024 en France) et fait suite à ses prestations remarquables dans Babysitter et Les Amandiers. Cette jeune comédienne prend ce rôle à bout de bras, entre douceur et force de caractère et nous émeut aux larmes. On a peur pour elle (plus que pitié). Peur de la bêtise de l’époque qui, comme souvent, est la conséquence de la crainte de l’inconnu, de ce qui sort des clous. La comédienne est déchirante, bouleversante et le nombre de scènes où elle brille ne pourrait tenir sur nos deux mains.

En face d’elle, Benoît Magimel, dans un rôle moins immédiatement louable, ne démérite pas et s’avère un contrepoids nécessaire et salutaire. L’évolution de leur relation, entre dégoût, amour et fascination, est captivante en plus d’être touchante. Le final tragique se passe de mots. Enrobé par la sublime musique de Max Richter, composée pour la non moins sublime série The Leftovers, elle achève de nous faire fondre le cœur et couler les larmes. La progression dramatique du film est parfaite, nous ménageant surprises et alternant moments de liesse et instants de peur.

Les images composées par Di Giusto pourraient sembler académiques. Mais ce classicisme d’apparence est en adéquation avec le propos et l’époque où se déroule le long-métrage. Certains plans ressemblent à de sublimes tableaux d’antan et la reconstitution de cette communauté en autarcie régie par un notable méprisant et cruel (Benjamin Biolay tout à fait adapté) ravit nos pupilles. Rosalie ne souffre d’aucune longueur, d’aucune scène de trop et se positionne comme une œuvre belle, simple et qui parle d’un sujet a priori incongru mais finalement magnifié. De la tragédie haute couture, tout sauf poussiéreuse quoiqu’on pourrait en penser. Bouleversant !

Fiche technique : Rosalie

Réalisatrice : Stéphanie Di Giusto.
Scénaristes : Stéphanie Di Giusto, Sandrine Le Coustumer et Alexandra Echkenazi
Production : Trésor Films.
Distribution France : Gaumont Distribution.
Interprétation : Nadia Teresckowicz, Benoît Magimel, Benjamin Biolay, …
Durée : 1h55.
Genres : Drame – Romance – Film d’époque.
24 janvier 2024 en salles.
Nationalités : France.

Hunger Games : la ballade du serpent et de l’oiseau chanteur, un tirage favorable

Retour sur Panem, retour dans l’arène. Les Hunger Games n’ont pas fini de dévoiler tous leurs secrets et quoi de mieux qu’un préquel pour en détailler l’origine. Avant de devenir le président et le patriarche de ces jeux de la faim, Snow était un jeune homme rêveur et plein d’ambition. C’est à travers son regard et celui du Capitole que Francis Lawrence relance le nouvel arc de Suzanne Collins, en revenant à l’essentiel et en valorisant l’étude des personnages. Est-ce un retour triomphant ou bien la suite de trop ?

Synopsis : Le jeune Coriolanus est le dernier espoir de sa lignée, la famille Snow autrefois riche et fière est aujourd’hui tombée en disgrâce dans un Capitole d’après-guerre. À l’approche des 10ème HUNGER GAMES, il est assigné à contrecœur à être le mentor de Lucy Gray Baird, une tribut originaire du District 12, le plus pauvre et le plus méprisé de Panem. Le charme de Lucy Gray ayant captivé le public, Snow y voit l’opportunité de changer son destin, et va s’allier à elle pour faire pencher le sort en leur faveur. Luttant contre ses instincts, déchiré entre le bien et le mal, Snow se lance dans une course contre la montre pour survivre et découvrir s’il deviendra finalement un oiseau chanteur ou un serpent.

Pressenti pour relancer Keanu Reeves, aka Constantine, parmi les démons de l’univers DC et en pole position pour l’adaptation du jeu vidéo Bioshock pour Netflix, le réalisateur de Je suis une légende, De l’eau pour les éléphants, Red Sparrow et du récent La Petite Nemo et le Monde des rêves revient aux commandes d’une saga qui s’est achevée en demi-teinte. Bien avant la naissance de Katniss Everdeen, Suzanne Collins offre un nouveau regard sur Panem et les origines des Hunger Games. Ces fameux jeux de tuerie ont la particularité de prendre le contre-pied des jeux télévisés, où la survie des candidats constitue à la fois l’enjeu et la récompense. Pourtant, il ne s’agit pas de nous jeter grossièrement dans l’arène. On change de point de vue, mais l’histoire reste la même. Les jeux sont toujours vus de l’intérieur, mais les coulisses nous sont dévoilées.

Au carrefour de l’espoir

La guerre fait rage pour des raisons inconnues et les ventres crient famine à l’ouverture. Coriolanus Snow (Tom Blyth) connaît donc bien ce sentiment d’inconfort et d’insécurité, quand bien même il est issu d’une lignée estimable du Capitole. Pourtant, il vit encore dans les anciennes ruines de la guerre auprès de sa sœur (Hunter Schafer) et de sa grand-mère (Fionnula Flanagan). Le jeune orphelin a un avenir prometteur devant lui, car tout ce qui compte à ses yeux est de mettre sa famille à l’abri de la misère, qui existe bel et bien au Capitole, siège suprême de Panem. Son apprentissage parmi l’élite du Capitole ne se passe malheureusement pas comme prévu, car le mauvais audimat des Hunger Games vient bouleverser la remise de prix qui aurait dû mettre fin à son calvaire. Casca Highbottom (Peter Dinklage) invite, arbitrairement et obligatoirement, ses élèves à se soumettre au mentorat des futurs participants. Sous les apparences progressistes de cette démarche, visant à reconquérir le cœur des spectateurs, la scientifique Volumnia Gaul (Viola Davis) rajoute une pression supplémentaire sur les épaules de cette jeunesse encore sauvage et immature. Ces deux nouvelles figures se révèlent être les créateurs des jeux, dont le but est de tuer dans l’œuf tout espoir de révolte . Ce plan se dessine peu à peu avec l’appui insoupçonné de Snow et sa naïveté.

Nous arrivons à la dixième édition des jeux et il est capital de faire gonfler le rang des spectateurs autour de cet événement, méprisé par l’ensemble des districts qui composent le pays. Tout l’enjeu est de prolonger le divertissement, tout en créant une attache émotionnelle entre celles et ceux qui se situent de part et d’autre de l’écran de diffusion. C’est ainsi que l’autrice nous amène subtilement sur le terrain inattendu des Hunger Games, où la compétitivité bat son plein dans les rangs du Capitole. Collins nous rappelle alors que cette lutte ne concerne pas uniquement les tributs, mais également les mentors, qui s’affrontent pour un titre prestigieux qui les mettrait définitivement à l’abri de la famine et de toute pression politique. S’il faut attendre une bonne heure avant de faire couler du sang dans l’arène, le combat le plus passionnant et le plus psychologique se situe hors-champ des caméras, loin des regards indiscrets.

À armes inégales

Dans la seconde partie, le jeune Snow doit s’en remettre à son tribut Lucy Gray Baird, au caractère bien trempé et encore plus insolente que le geai moqueur qui libérera Panem de son emprise. Personne ne se porterait volontaire pour cette jeune femme qui n’a que sa voix pour se défendre. Il n’est donc pas surprenant de voir Rachel Zegler camper ce rôle, elle dont on a découvert les talents dans le fabuleux West Side Story de Steven Spielberg. Sa voix ensorcèle tous les reptiles qu’elle croise et ce Snow pourrait bien en faire partie. Leurs destins sont intimement liés, mais qui tiendra le plus longtemps dans le jeu de manipulation qu’ils ont eux-mêmes mis en place ?

Pas le temps de tergiverser à ce sujet, c’est finalement en plein Hunger Games que cette interrogation est laissée en suspens. Dans ce théâtre de la mort, le cinéaste est contraint de négocier un virage radical, avec moins d’artifices. Il doit donc compenser avec une violence tribale et en intensifiant l’impact des coups, mais sa mise en scène ne fait que les ramollir et désamorce même plusieurs moments de tension qui échouent sur un cut inapproprié. Filmer de l’action pure, il ne semble pas être déterminé à le faire dans les temps et avec la rigueur exigée. La narration se veut presque omnisciente et les allers-retours entre l’arène et l’esprit embrumé de Snow ne permettent pas de maintenir un enjeu émotionnel suffisant, sachant que certains connaissent forcément la poignée de vainqueurs au sein du district 12.

Le coup du sort est pourtant favorable aux protagonistes, qui ont droit à une caractérisation en bonne et due forme, contrairement aux autres archétypes. Seuls les quelques personnages cités plus haut ont droit à un traitement de faveur. Même le petit malin pas si malin, Sejanus Plint (Josh Andrés Rivera), camarade de Snow, aura une trajectoire linéaire et expéditive. Les jeux ne sont donc plus au cœur du récit et il fallait oser prendre ce risque.

Les amants maudits

Malheureusement, tout s’écroule assez rapidement à la fin des jeux. La tension retombe et l’intrigue conclut sa tournée au-delà des frontières du Capitole, là où on a pu retrouver une explosion de couleurs dans le code vestimentaire, comme pour oublier la couleur cendrée de la guerre passée. C’est à partir de là qu’un nouveau chapitre s’ouvre et que Snow devient peu à peu le félon conquérant qui est prédestiné à créer un nouvel ordre sur Panem. Lors de son pèlerinage à ciel ouvert, ses émotions sont effacées et l’ambiguïté reste totale quant au sort de son entourage. Ce dernier acte semble de trop dans un film qui cumule déjà beaucoup d’interrogations sans réponse. Là où les deux parties de La Révolte n’avaient pas lieu d’être, on se serait bien gardé une tranche pour un autre épisode. Une suite est de toute façon dans les tuyaux, car ce n’est pas une unique édition des Hunger Games qui changera la donne. À voir si le fait d’avoir déterré la hache de guerre en valait vraiment la peine.

Francis Lawrence a ainsi temporisé nos attentes en jouant sur la reconstitution des éléments emblématiques, évoqués autrefois. L’arbre des pendus, l’hymne révolutionnaire qui en découle, des illustrations plus explicites aux récits mythologiques qui inspirent les jeux (Thésée et le Minotaure notamment), tout y est. De plus, James Newton Howard excelle toujours dans sa composition, afin d’iconiser les protagonistes ou bien de tirer sur la corde nostalgique et mélancolique. Tous les arguments sont bons pour relancer la licence, à l’image des Animaux Fantastiques qui avaient tenté de raviver la magie de la saga de Harry Potter. Hunger Games : la ballade du serpent et de l’oiseau chanteur se situe dans le même sillage, avec le net avantage d’avoir Michael Arndt comme scénariste. Force de proposition sur Tron : l’héritage, Toy Story 3, Oblivion et L’Embrasement, probablement l’épisode le plus divertissant porté par Jennifer Lawrence, il parvient à trouver un équilibre redoutable dans les deux premières parties du récit.

En somme, ce spin-off s’adresse aussi bien à ceux qui ont grandi avec Katniss que ceux qui souhaiteraient directement en découdre avec les lois impitoyables de Panem. Le jeu de pouvoir ne fait que commencer. Reste à savoir si la noirceur, parfois mal intégrée et souvent peu assumée dans la quadrilogie, peut davantage s’accentuer dans cette nouvelle épopée. Espérons également que la contrainte du raccord avec le roman original de 2008 n’empêche pas l’innovation des jeux ou la maturité de la lutte des classes, dont le portrait reste à achever.

Bande-annonce : Hunger Games – la Ballade du serpent et de l’oiseau chanteur

Fiche technique : Hunger Games – la Ballade du serpent et de l’oiseau chanteur

Titre original : The Hunger Games : The Ballad of Songbirds and Snakes
Réalisation : Francis Lawrence
Scénario : Michael Arndt, Suzanne Collins
Directeur de la photographie : Jo Willems
Montage : Mark Yoshikawa
Musique : James Newton Howard
Production : Lionsgate, Color Force
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Metropolitan FilmExport
Durée : 2h37
Genre : Science-fiction, Action, Aventure
Date de sortie : 15 novembre 2023

Hunger Games : la ballade du serpent et de l’oiseau chanteur, un tirage favorable
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Fifam 2023 : Bye Bye Tibériade, en présence de Hiam Abbass

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En racontant l’histoire des femmes de sa famille, Lina Soualem fait de Bye Bye Tibériade un témoignage intime, qui se mêle aux destinées de femmes dans l’exil et les choix radicaux qu’une vie impose parfois. Un film pudique et sensible sur une expérience personnelle qui devient collective.

hiam-abbass-fifam-2023-film Nadine Naous, Hiam Abbass, Lucas Simoni (Cinéma Orson Welles) lors de la présentation de Bye Bye Tibériade au Fifam 2023 (photo de Chloé Margueritte)

Hiam Abbass n’a pas caché sa fierté et son émotion lors de la présentation du film réalisé par sa fille, Lina Soualem au Fifam ce dimanche 12 novembre. Une fierté liée à l’exercice d’hommage et de mémoire commencé par la réalisatrice dès son premier film documentaire. Leur Algérie racontait l’histoire familiale du côté de son père. Cette fois, Lina Soualem parle de son arrière-grand-mère de sa grand-mère, de sa tante et de sa mère. Le film mêle plusieurs sortes d’images et différentes manières de raconter les faits, le passé.

Les premières images qui nous sont offertes sont issues des archives familiales de Lina Soualem. On la voit se baigner, enfant, dans le lac de Tibériade avec sa mère, l’actrice Hiam Abbass, qui joue ici son propre rôle ou plutôt témoigne. Il y a donc ces images datées entre 1992 et 1994 qui restituent les traces de la présence de Lina en Palestine où elle ne cesse de répéter qu’elle est la première femme de la famille à ne pas être née. Bye bye Tibériade est aussi le récit du départ de Hiam Abbass pour Paris avec le rêve de devenir actrice. Une rupture brutale qui la sépara de sa famille jusqu’à la naissance de Lina. D’autres images d’archives historiques viennent se mêler à celles de la famille. Des images d’anonymes que Lina et ses équipes ont cherché dans un  pays où elles sont dispersées. De plus, elle ne voulait pas des images déjà vues et revues et cherchait des images de femmes dans ces archives palestiniennes. Un vrai défi ! Pourtant, ces images existent et sont dévoilées à l’écran. Elles viennent mêler histoire familiale et récit collectif. Lina Soualem ajoute à cela des photos qu’elle colle avec sa mère puis ses tantes sur les murs parisiens et les murs palestiniens pour regarder les visages de celles qu’elle a connues ou si peu (son arrière-grand-mère décédée quand elle avait dix ans ou sa grande tante dont elle ne se souvient pas).

L’histoire est avant tout dite, il fallait donc qu’elle devienne cinéma. Lina Soualem fait beaucoup appel à l’écrit dans son film, que ce soit à travers la lettre qu’elle a écrite sur sa famille et qu’elle fait lire par sa mère, à travers les écrits de jeunesse de sa mère ou encore à travers sa voix off. Enfin, Bye bye Tibériade est aussi un récit au présent dans lequel les choses sont vécues presque dans l’immédiateté : les échanges entre Hiam et Lina, avec les tantes, la grand-mère. La réalisatrice utilise aussi le métier de sa mère, actrice, pour proposer quelques mises en situation : Hiam rejoue l’annonce de son premier mariage à son père sur  la scène du théâtre où elle répétait en secret à 20 ans. Devant l’école de photographie, elle et sa sœur rejouent l’entretien de Hiam pour y entrer et échapper au destin qu’elle refuse.

Lina Soualem utilise tous les procédés possibles pour raconter cette histoire sans l’arracher à ses protagonistes. Elle interroge, elle regarde sa mère, elle apparaît aussi à l’écran. Elle veut connaître cette histoire, ne pas l’oublier, la transmettre, car elle est faite de départs forcés ou volontaires, de frontières infranchissables et surtout d’une famille qui sait toujours se retrouver… Des moments émouvants qui produisent une mémoire collective nécessaire : « Il fallait que je prouve que cette histoire intime avait du collectif en elle et que le collectif avait affecté l’intime. J’étais tout le temps entre ces deux dimensions, et ce, dès mon premier jour de tournage » (propos de Lina Soualem à propos de son premier film qui collent parfaitement à l’esprit du second).

Bande-annonce : Bye Bye Tibériade

Fiche technique

Il y a environ trente ans, Hiam a quitté son village palestinien Deir Hanna, en Galilée, où elle a grandit avec son arrière grand-mère Um Ali, sa mère Neemat et ses sept soeurs, pour poursuivre son rêve de devenir actrice, en France, à Paris.

Réalisatrice : Lina Soualem
Avec : Hiam Abbass
Montage : Gladys Joujou
Producteur : Jean-Marie Nizan
Date de sortie : 24 avril 2024 (France)

Compétition moyens métrages Fifam 2023 : La mécanique des fluides, Les menteuses

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La mécanique des fluides et Les menteuses explorent, à leurs manières bien distinctes, les violences meurtrières et sexuelles faites aux femmes, les deux moyens métrages étaient présentés ce jour en compétition au Fifam 2023.

La mécanique des fluides

Synopsis : Enquête numérique dans la violence et la solitude de la communauté incel.

Réalisation : Gala Hernández López
Durée : 38 min

Gala Hernandez Lopez trouve un jour sur un internet la lettre de suicide d’un jeune homme qui accuse l’Amérique de son malheur. Intriguée et touchée par cet écrit baigné de violence, mais surtout de solitude, elle mène l’enquête. Cette recherche numérique la mène tout droit vers les Incels, ces hommes célibataires involontaires (le terme a pourtant en premier lieu été utilisé par une femme), qui développent une haine des femmes. La forme du film se veut expérimentale, en quête de traces de ces Incels sur internet. Des hommes parfois auteurs de massacres comme en 1988 à Montréal. Pourtant, dans les vidéos qu’elle déniche et sort de leur anonymat, Gala trouve surtout une grande solitude. Elle dénonce aussi un système, revenant notamment sur la genèse de Facebook ou des applications comme Tinder et de leurs algorithmes. Au-delà d’une condamnation de la violence de ces hommes, la réalisatrice essaye d’entrer dans leur tête en explorant sa propre solitude, ses propres pensées. Elle est surtout hantée par le devenir du jeune homme de la lettre (jusqu’à interroger l’IA dans une dernière tentative qui tourne à vide), jusque dans ses rêves où elle se trouve condamnée, engloutie. Tout est en construction dans le film, comme une mosaïque d’images et comme la réflexion de la réalisatrice sur ce phénomène. Voir une pensée se construire est un exercice aussi déroutant que passionnant à découvrir sur grand écran.

Les menteuses

Synopsis : Un collectif de jeunes femmes qui luttent avec les armes de la justice et de la création face à un professeur agresseur. Puissance de l’art et de la sororité.

Réalisation : Sylvaine Faligant
Durée : 52 min

En accompagnant le combat de six femmes contre leur professeur de théâtre qui les a harcelées et agressées sexuellement (sur les dix plaintes retenues parmi trente personnes accusatrices), par la justice et la création, Sylvaine Faligan raconte des doutes, des larmes et aussi des renoncements. Elle montre surtout la vivacité de la création, même face à des actes qu’on ne veut pas raconter, mais qui transparaissent pourtant sur scène. Les jeunes femmes s’interrogent au sein même du documentaire sur ce qu’elles sont en train de faire et le côté très vertigineux de ces femmes en train de créer autour de ce qu’elles ont vécu et d’être filmées le faisant, tout en vivant un procès éprouvant. Il y a tout ça dans le film, qui se contente de capter les visages, les corps, les émotions et les mots, sans aucun commentaire. On  regrette simplement ces lignes roses un peu incongrues qui viennent parfois entourer les corps ou les lieux, les objets. Elles donnent l’impression que la réalisatrice avait besoin de montrer qu’elle était là ou de souligner son propos qui pourtant se suffit à lui-même : dans la manière d’avoir la confiance des protagonistes, de poser la caméra, de recueillir les mots, les gestes et de leur donner un espace de résonance. Ces lignes roses ont ainsi plus d’intérêt, de sens quand elles se transforment pour représenter en dessins mouvants les jeunes qui témoignent, sans parole. Aucune image du procès, aucun témoignage sur ce qui s’est passé, mais on sait par quels efforts de redire, de se souvenir, ils passent … jusqu’à être traités de menteurs, jusqu’à avoir besoin du collectif pour s’assurer de sa mémoire, de ne pas être allés trop loin. Il faut au moins cette pudeur du dessin pour rappeler que les mots ont été dits et par quelles étapes passent les victimes dont la parole n’a de valeur que collective ici (les faits individuels ne sont pas qualifiés).

Cinemania 2023 : Iris et les hommes – Le Calamy Show

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Tout le monde se souvient du génial et inattendu Antoinette dans les Cévennes en plein Covid et du succès public qui s’ensuivit, tout comme de son triomphe aux Césars. La nouvelle collaboration de Caroline Vignal derrière la caméra et Laure Calamy devant est peut-être moins emballante, fraîche et homogène, il faut l’avouer, surtout après son début tonitruant et à mourir de rire. Mais l’abattage de la comédienne et un sujet dans l’air du temps nous font passer un bon moment.

Synopsis : Un mari formidable, deux filles parfaites, un cabinet dentaire florissant : tout va bien pour Iris. Mais depuis quand n’a-t-elle pas fait l’amour ? Peut-être est-il temps de prendre un amant. S’inscrivant sur une banale appli de rencontre, Iris ouvre la boite de Pandore. Les hommes vont tomber… Comme s’il en pleuvait !

Ah la délicieuse Antoinette et son âne Patrick ! Quel bon souvenir de cinéma que cette Antoinette dans les Cévennes. Un film qui consacra Laura Calamy comme une actrice incontournable (César à la clé), révéla une cinéaste en la personne de Caroline Vignal et nous fit passer un bon moment de comédie bucolique et primesautière, qui sortait des sentiers battus et prenait des chemins de traverse admirables. Un petit coup de fraîcheur dont tout le monde avait besoin, justement sorti à une période sombre et honteuse. Un bon vent d’air frais en somme.

Comme on dit, on ne change pas une équipe qui gagne ! Les deux femmes refont donc équipe pour une nouvelle comédie qui devait s’intituler, à raison, « Il pleut des hommes » et qui sera finalement titrée de manière plus triviale, Iris et les hommes. Dommage, surtout que cette francisation du culte « It’s raining men » aurait trouvé sa justification pour le titre grâce à un moment de fantaisie et de pure folie présent au sein du long-métrage. Un moment où il se mue en comédie musicale sur le tempo de cette chanson. Une séquence risquée mais parfaitement négociée où Laure Calamy, certes un peu mal à l’aise, se lâche et chante (un peu faux) en pleine banlieue avec des figurants qui se mettent à danser comme dans une comédie musicale. Inattendu, sincère, surprenant et amusant !

Cette seconde collaboration va traiter un sujet en plein dans l’air du temps et de manière tout à fait adéquate. Il s’agit du manque de désir dans le couple et de la tentation de la double vie grâce aux applications de rencontre. Un postulat qu’on trouvait en amont parfaitement adapté pour cette nouvelle association de Calamy et Vignal. La première bien sûr une nouvelle fois devant la caméra et la seconde derrière. Et c’est peu dire que le film commence très fort, sur les chapeaux de roue même. Entre le générique amusant chez l’ostéo, la scène dans le métro avec ses hommes qui parlent à Iris de partout et figurant les messages des applis de rencontre (belle idée de mise en scène) ou encore l’énorme fou rire de la séquence de la photo coquine au cabinet de dentistes, Iris et les hommes nous conquiert de plein fouet.

Mais la cadence a du mal à être tenue sur la longueur. Et on est finalement moins emballé par ce second opus que par l’exceptionnel Antoinette dans les Cévennes puisque la comparaison s’impose forcément. Le personnage d’Iris va évoluer et se redécouvrir au fil des rencontres et on peut affirmer que Vignal évite brillamment le piège du film catalogue où Iris passe d’un homme (et peut-être d’un cliché) à un autre. Le script et le montage sont assez bien verrouillés pour contourner ce risque qui aurait peut-être lassé le spectateur. Attention, on a quand même droit à quelques rencontres diversifiées, voire gratinées, mais juste comme il faut.

En revanche, on pourra trouver la progression psychologique et l’évolution du personnage de Calamy un peu trop soudaines, manquant de finesse. Mais, surtout, plus le film avance moins on rit. Pas que le film devienne inintéressant, mais il semblerait que toutes les cartouches comiques aient été tirées dans le premier tiers. Dommage. Et certaines séquences semblent un peu poussives et peu crédibles, comme celles du repas avec les amis. La relation d’Iris avec son mari passe également, du tout au tout, bien trop rapidement à deux reprises. On se rattrape sur la jolie conclusion et on laissera juger de la morale finale (une femme doit aller voir ailleurs pour pouvoir retrouver le désir marital en gros) à la gent féminine.

Dans cet agréable, mais pas inoubliable moment de cinéma léger et contemporain, il reste tout de même la cerise sur le gâteau, la valeur ajoutée, celle qui fait le sel de cet encas cinématographique. C’est bien sûr une Laure Calamy encore une fois exceptionnelle, déchaînée et dotée d’un tempérament comique une nouvelle fois incroyable. Mais sans pour autant n’être que cela, puisqu’elle est aussi à l’aise dans l’émotion. Une comédienne incroyable malheureusement découverte sur le tard qui a vraiment le sens de la comédie jusqu’au bout des ongles. Un véritable show qu’elle nous propose ici avec « Iris et les hommes » et on en redemanderait presque !

Fiche technique : Iris et les hommes

Réalisatrice: Caroline Vignal.
Scénaristes : Caroline Vignal et Noémie De Lapparent.
Production : Chapka films et France 3 Cinéma.
Distribution France : Diaphana Distribution.
Interprétation : Laure Calamy, Vincent Elbaz, Suzanne De Baecque, …
Durée : 1h44.
Genres : Comédie sentimentale.
3 janvier 2024 en salles.
Nationalités : France.

Rue du Pacifique ou le Far-West confronté à la modernité

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Surtout connu pour Le Pouvoir du chien (1967), l’Américain Thomas Savage s’intéresse ici à une région qu’il connaît bien. Rue du Pacifique (1988) retranscrit l’ambiance d’une époque à situer entre la conquête de l’ouest et le début du vingtième siècle.

Toute la trame du roman se situe à Grayling et alentours, dans le Montana (territoire réputé pour ses grands espaces, région très prisée des écrivains proches de la nature), à partir de 1890 environ. La conquête de l’ouest par les colons blancs est entérinée. De fait, les Indiens ont perdu cet épisode et ne vivent déjà plus que parqués dans des réserves, même si le fils du chef va à l’école et devient même ami avec Zack Metlen. À vrai dire, une partie de ces Indiens a préféré la fuite plus loin. Mais les années à venir réservent encore bien des surprises que ce roman met en évidence, notamment en confrontant deux familles aux ambitions diamétralement opposées, les Metlen qui vivent du produit de leur ferme et les Connor qui prospèrent comme banquiers.

Les individus confrontés à la marche de l’Histoire

Les Metlen et les Connor pourraient prospérer, chaque famille dans son activité, si l’imprévu ne s’en mêlait pas. Le roman montre ce que tout cela devient lorsque les uns et les autres sont amenés à improviser, réagir face aux événements. Bien évidemment, avec les années qui passent, tout évolue et certaines choses changent de manière radicale, les techniques peut-être même avant les hommes. Ainsi, Joe Metlen est confronté à une catastrophe qu’il ne maîtrise absolument pas et qui va bouleverser son existence ainsi que celle de sa famille, dont celle de Zack, son fils. En passant à la génération suivante, les données diffèrent grandement. La Première Guerre mondiale éclate et Zack va y participer. Voilà qui change fondamentalement un homme et le confronte à ce qu’il est réellement. Du coup, Zack se trouve embarqué dans ce qui le passionne et qui va révolutionner une certaine vision du monde.

Un roman qui aurait pu tourner à la saga familiale

Avec ce roman, Thomas Savage s’attaque à une période charnière de la vie aux États-Unis, ce qu’il fait en mêlant l’Histoire telle qu’on la connaît (pas forcément dans ses détails) avec celle de personnages qu’il décrit comme s’il les connaissait bien. Il est probable qu’ici l’auteur s’inspire non seulement de lieux qu’il connaît mais aussi de personnes réelles, ce qui donne beaucoup de vie à son roman. Il accentue cela par un procédé dont il use régulièrement ici, en s’adressant directement à ses lecteurs (lectrices), par des phrases du type « Vous savez bien comment c’est… » qui cherche à les impliquer et qui fonctionne probablement mieux sur un lectorat américain que français. Cependant, malgré une lecture agréable, Rue du Pacifique donne l’impression de manquer un peu d’ampleur au vu du nombre des thèmes qu’il aborde : la confrontation des générations, l’affirmation de soi, le devenir des Indiens dans une Amérique aux mains des blancs, l’impact de l’évolution technique, etc. le tout en faisant évoluer des personnages de trois générations successives. De ce fait, le roman donne l’impression d’une succession de tableaux vivants (à l’image de ce qu’il évoque dans un chapitre), souvent hauts en couleurs, mais dont le lien manque un peu de solidité par moments. Ce que Zack a vécu à la guerre reste bien flou par exemple. L’erreur fondamentale de Joe pourrait aussi être mieux amenée, surtout d’un point de vue psychologique. Ainsi, son personnage est présenté comme assez monolithique, de même que son pendant du côté Connor, ce qui donne d’ailleurs du sel à bon nombre de situations. Quelques personnages féminins sont assez marquants également, l’épouse de Joe ainsi que celle de Zack. Mais, celle qui permettra au destin de la famille de Zack de ne pas s’effondrer n’est qu’une ombre surgie d’un épisode anodin du passé. Quant à la famille Connor, elle n’est que trop peu évoquée et elle n’est là que pour faire un pendant bien pratique aux Metlen. Ce qui n’empêche pas ce roman trop court à mon avis (290 pages) de comporter plusieurs moments forts qui justifient largement sa lecture.

Rue du Pacifique, Thomas Savage
Belfond, mars 2006 (parution originale américaine en 1988)
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3

« Captain Laserhawk » en BD

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Fruit d’une collaboration entre Glénat et Ubisoft, Captain Laserhawk, de Faouz. B et Grelin, plonge le lecteur dans une métropole futuriste, où deux anciens collègues, « Mute » et Dolph, mènent une enquête pour découvrir le responsable d’un assassinat.

Bienvenue à Mega City 4, « une cité corrompue » où le capitalisme a fait son oeuvre. Héroïne de l’album, Elena « Mute » Hicks est une ancienne GI devenue policière, puis détective privée. Elle parcourt la ville sans but, en quête de paradis artificiel, jusqu’au moment où elle apprend que Linda, son ancienne fiancée, a été retrouvée morte. Dolph Laserhawk, son ancien collègue, depuis devenu l’ennemi public n°3, réapparaît dans sa vie au meilleur – ou au pire, c’est selon – des moments. Tous deux vont pouvoir démêler les fils de cette sombre affaire.

Dystopie aux ambiances synthwave, Captain Laserhawk est d’abord le récit d’un amour impossible pour cause d’attentes inconciliables. Elena (« Mute ») et Linda se sont sincèrement aimées. C’est la perspective de fonder une famille traditionnelle, selon les canons en vigueur, qui a rebuté « Mute » et les a toutes deux éloignées. Cette rupture, qui a occasionné bon nombre de regrets, est rendue d’autant plus déchirante, pour l’héroïne de Faouz. B et Grelin, après la tragédie qu’ils mettent en vignettes.

Versant parfois dans les visuels retrogaming, remontant obstinément la piste des assassins, Captain Laserhawk met en place un univers qui n’est pas sans rappeler, toutes proportions gardées, Blade Runner : architecture verticale, voitures volantes, couleurs caractéristiques, greffes cybernétiques, ambiance nocturne… Si ce cadre apporte satisfaction, au même titre que la caractérisation de « Mute », il est plus difficile de se positionner sur Dolph, tandis que l’enquête apparaît plus intéressante que les résultats sur lesquels elle débouche.

Lecture rapide et divertissante, ce premier tome de Captain Laserhawk manque toutefois de profondeur scénaristique pour véritablement emporter l’adhésion du lecteur. La série n’en demeure pas moins pleine de potentialités, que les futures parutions satisferont peut-être. 

Captain Laserhawk, Faouz. B et Grelin
Glénat/Ubisoft, novembre 2023, 88 pages

 

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3

« Abigail » : déconstruction des mythes

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Dans le genre très codifié des bandes dessinées de super-héros, Abigail se distingue par son sens atypique, voire parodique. Aseyn s’essaie à un récit qui dévie des canons pour s’immerger dans une narration décalée.

Abigail dévoile l’histoire d’Edward, un super-héros en miniature, confronté à la déroute sentimentale. L’album rend hommage à un genre dont il semble pourtant moquer les stéréotypes. La présence des planches fictives des comics Superboy, qui inspirent profondément Edward, atteste de cette dualité. Le tout s’infuse en plus d’un humour absurde (par exemple : les commentaires sur les plaines de Russie) et laisse place à une aventure rythmée où se mêlent action et péripéties.

Contrastant avec l’hyperréalisme de certains comics, les dessins d’Aseyn se réclament plutôt d’une liberté artistique faite de rondeurs (y compris dans le cas des cases) et de traits caricaturaux. La narration visuelle d’Abigail se joue elle aussi des conventions. Edward est un protagoniste attachant. Héros ordinaire plongé dans une aventure extraordinaire, celui qui a reçu en cadeau le pouvoir de voler (grâce à un concours de dessins) doit affronter un rival aussi jaloux que pathétique.

Léger, très convaincant sur le plan graphique, mais un peu cousu de fil blanc, Abigail n’est ni une prouesse narrative ni un chef-d’œuvre qui transcendera le genre superhéroïque. L’album n’en demeure pas moins plaisant, à mi-chemin de la satire et de l’hommage. On suit avec plaisir les aventures rocambolesques de ce petit homme trop sentimental, traversant l’Atlantique pour les beaux yeux d’une femme qui semble, il fait bien le dire, trop belle pour lui. En ce sens, Aseyn lance un appel à l’évasion, adressant un clin d’œil aux lecteurs de comics en même temps qu’il charpente les péripéties « nonsensiques » d’un petit héros obstiné.

Abigail, Aseyn
Vraoum, novembre 2023, 96 pages

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3.5

« Federico García Lorca », en vignettes

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Les éditions Robert Laffont publient la biographie graphique Federico Garcia Lorca, d’Ilu Ros. L’autrice et illustratrice espagnole s’appuie sur des témoignages, des correspondances et divers documents pour narrer l’histoire et la personnalité du poète et dramaturge né dans la région de Grenade.

Il avait une voix éraillée et chaude, traversée de nombreuses nuances. Une démarche mal assurée et une capacité presque poétique à travestir la vérité. Il aurait hérité de la passion de son père et de l’intelligence de sa mère. Sa correspondance donne à voir un homme parfois incertain, mélancolique et incompris. Mais Federico García Lorca était surtout un artiste à multiples facettes – musicien, peintre, poète, dramaturge – qui a longtemps cherché à réhabiliter les classiques du théâtre espagnol avec sa compagnie itinérante, la Barraca. Dans l’ouvrage qu’elle lui dédie, presque picassien sur la forme, Ilu Ros promène le lecteur, avec une passion contagieuse, de la « chanson de la tapette » jusqu’à la guerre civile espagnole, en adoptant les ruptures de ton et en épousant les motifs inhérents à la vie du natif de Fuente Vaqueros.

Les traits d’Ilu Ros sont définis avec une précision qui frise l’expressivité caricaturale. Elle donne corps à l’essence des sujets avec une exagération subtile qui amplifie leur caractère. Certaines planches constituent de véritables tableaux narratifs, intégrant des éléments épars, et parfois oniriques ou allégoriques. Les couleurs sont vives et contrastées, avec des tons saturés qui attirent l’œil. Cette personnalité affirmée sur le plan graphique, où l’on retrouve graphite, encre, aquarelle et acrylique, trouve son prolongement dans la construction même de la biographie.

Federico Garcia Lorca revêt la forme d’un hommage visuel et narratif à la vie du poète espagnol. Avec une minutie presque documentaire et une sensibilité artistique prononcée, Ilu Ros entremêle les témoignages de ceux qui ont côtoyé Lorca – sa famille, ses amis, des artistes contemporains – avec des illustrations rendant compte des moments-clés de sa vie. La structure de l’ouvrage a quelque chose de théâtral, avec une division orchestrée en actes et tableaux qui reflète les multiples facettes de la vie de l’artiste espagnol. Les thèmes abordés s’avèrent d’ailleurs aussi variés que sa vie elle-même : les affects du quotidien, la politique, l’écriture, la culture populaire et intellectuelle… L’ouvrage fait son deuil de la linéarité mais ne rechigne jamais à plonger dans les influences et les contextes sociaux qui ont façonné la pensée et l’œuvre de Federico Garcia Lorca.

On ne saurait omettre les sources utilisées par Ilu Ros. Elles témoignent d’un travail de recherche considérable, puisant dans un « catalogue » riche qui inclut les écrits et propos de Lorca lui-même, des témoignages directs et, inévitablement, des biographies et des études académiques. Cela donne à l’ouvrage une assise factuelle solide, tout en permettant à l’autrice de tisser un récit personnel et affectif.

Les principales qualités de Federico Garcia Lorca résident dans sa capacité à transcender le format traditionnel de la biographie pour offrir une expérience graphique, sensorielle et émotive. Ilu Ros traduit à merveille la complexité de Lorca, tout en le présentant sous un jour humain, avec ses vulnérabilités et ses aspirations. Documenté, poétique, précieux une fois considéré comme un outil éducatif, l’album constitue une invitation à comprendre l’homme et l’artiste non seulement à travers ce qu’il a créé, mais aussi à travers ce qu’il a vécu, ressenti et inspiré chez les autres.

Federico Garcia Lorca, Ilu Ros
Robert Laffont, novembre 2023, 351 pages

 

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4.5

« Miséricorde » : le jeu des sept erreurs

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Figure emblématique du neuvième art, Jean van Hamme revient avec une œuvre plurielle, divisée en sept histoires prises en charge par autant d’illustrateurs. Considéré comme l’un des auteurs les plus prolifiques et populaires de sa génération, avec 45 millions d’albums vendus, le scénariste est le maître d’œuvre derrière des séries cultes telles que Largo Winch et XIII. Sa dernière fresque narrative, qui a mûri entre 1968 et 2008, illustre bien la diversité de son art.

« L’Ange de miséricorde »

Dans « L’Ange de miséricorde », nous plongeons dans l’esprit tourmenté de Karsh, auteur de romans noirs où les meurtres sont légion et plus glaçants les uns que les autres. Sexagénaire à la vie bien rangée, heureux en amour, le protagoniste de Jean van Hamme se délecte cependant à imaginer « les manières les plus cruelles de liquider ses personnages aux quatre coins du monde ». Les lecteurs sont au rendez-vous, puisque chacun de ses manuscrits est accueilli avec l’impatience réservée aux grands maîtres. L’ironie de cette histoire découle de deux éléments : ce vieil auteur lénifiant pseudonymisé derrière « un nom qui claque comme le cinglement d’un fouet sur le dos nu d’une jouvencelle sans défense » et la découverte, tardive, des remaniements improbables dont font l’objet ses écrits. Belle métaphore de la dualité créatrice, où la noirceur est adoucie par l’amour.

La chance ne sourit pas aux audacieux

« Le Vol d’Icare » et « Les Bretelles » mettent en scène des personnages cyniques. Le premier est un preneur d’otages, le second un chef d’entreprise actif dans l’allongement de la durée de vie. « Des chômeurs, des bons à rien, des femmes abandonnées, des artistes ratés, bref des inactifs pour qui le temps qui passe leur pèse plus qu’il ne leur procure de bien-être » : voilà les personnes qui se rendent disponibles pour sacrifier un peu de leur espérance de vie en échange de quelques billets. Du temps précieux que quelques privilégiés – politiciens, millionnaires, malades argentés – pourront ensuite acquérir sous forme de pilules miraculeuses. Le discours est bien rôdé : « Vous devenez un bienfaiteur de l’humanité tout en gagnant de l’argent sans effort. » Mais Jean van Hamme ne ménage pas ses personnages, somme toute peu engageants : il leur réserve un coup du sort qui a le mérite de remettre les pendules à l’heure.

« Les Dents de l’amour »

« Je possède en kilos superflus ce qui me manque en cheveux. » Il faut bien le reconnaître, on a connu présentation plus prometteuse. « Les Dents de l’amour » a pour principal protagoniste un homme loin de l’idéal esthétique masculin, peu sûr de lui, inscrit dans une agence matrimoniale par ses amis. Le point de bascule opère lorsqu’une femme sculpturale et richissime – elle se déplace en jet privé – tombe sous son charme. La jalousie soudaine de ses amis l’amuse et il n’hésite pas à tout plaquer pour elle. Mais tout ne se passera évidemment pas comme prévu. La satire sociale s’incarne ici dans un humour noir, soulignant la cruauté sous-jacente dans la quête de l’amour et de l’acceptation de soi.

Avancement social

« Le Piège » et « Adios, amigo » ont pour point commun la vanité humaine. Le premier récit s’articule autour des agissements d’une « marieuse enragée » cherchant, fût-ce par la ruse, à faire les couples – et dans le cas présent, à marier sa nièce, stupide et caractérielle, avec un riche héritier. Il s’agit d’une satire de la haute société londonienne. « Adios, amigo » nous transporte dans une intrigue policière où la mort mystérieuse d’une femme révèle les dessous d’un petit royaume mais surtout la tentation d’un journaliste, poussée à son paroxysme, de faire un scoop. Jean van Hamme n’est pas tendre avec ces personnages, réunis dans une ronde où chacun semble plus pathétique et cruel que son voisin.

Dans Miséricorde, les récits de Jean van Hamme brassent de nombreuses thématiques et creusent la profondeur psychologique des personnages (autant que le permettent ces petites bulles narratives). Cela révèle une compréhension aiguë de la nature humaine et de ses contradictions, exposées avec humour et ingéniosité. Chaque histoire est en effet un prisme à travers lequel l’auteur explore des tranches de vie, des archétypes, des affects, des désirs souvent honteux. Et c’est délicieux.

Miséricorde, Jean van Hamme
Dupuis, novembre 2023, 96 pages

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4

« Carmen » : amour-passion

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Les éditions Glénat ajoutent à leur collection « La Sagesse des mythes, contes et légendes » une adaptation graphique de Carmen, réalisée par Clotilde Bruneau et Gianenrico Bonacorsi. S’appuyant sur les écrits de Prosper Mérimée, publiés en 1847, les auteurs explorent les abîmes de la passion humaine et les caprices du destin.

Carmen se distingue par sa représentation de la passion amoureuse, à la fois exaltante et destructrice. Carmen, figure centrale de l’histoire, est une jeune femme sculpturale, libre, indomptable, dont le charme et l’indépendance attirent irrémédiablement Don José. Cette passion est cependant loin d’être idyllique ; elle se révèle au contraire toxique et obsessionnelle, menant l’ancien soldat sur le chemin d’une lente perdition.

Le thème du fatalisme semble d’ailleurs traversé Carmen. Mérimée narre dans sa nouvelle un récit où le destin semble scellé dès les premières rencontres. Cette fatalité, soulignée par la voyance et les présages, confère à l’œuvre une dimension tragique que l’on retrouve abondamment chez Clotilde Bruneau et Gianenrico Bonacorsi. Ainsi, chaque action de José, amoureux transi, semble le rapprocher un peu plus de l’échafaud – une prémonition d’ailleurs énoncée par Carmen.

Le choc des cultures

Dans Carmen, deux univers radicalement opposés se mettent en branle. D’un côté, Carmen représente la liberté, l’instinct, une certaine forme de non-conformisme culturel propre au peuple gitan. De l’autre, Don José symbolise l’ordre, la discipline et les valeurs de la société traditionnelle espagnole. Cette opposition crée un terrain fertile pour des aspirations contradictoires et des heurts sentimentaux. La vision du monde de Carmen est profondément ancrée dans une liberté sans limites. Elle entre en collision avec celle de l’ancien soldat, pour partie prisonnier de ses propres principes et de son adhésion à l’ordre établi, pour partie conditionné par la fascination qu’exerce sur lui la gitane – il ment, détourne le regard, vole et tue pour elle. Cette opposition se fait le moteur d’une tension dramatique qui va crescendo et qui donne son intérêt à l’album.

La relation amoureuse entre les deux personnages est caractérisée par l’incompréhension et le conflit. L’« amour-passion destructeur » évoqué par Luc Ferry dans le dossier pédagogique qui clôture l’album, c’est cette attente interminable de José de retrouver celle qui l’obsède, mais c’est surtout le versant criminel et déceptif associé à leur romance. Des trahisons, des non-dits, un départ pour le Nouveau-Monde qui n’aura jamais lieu… Carmen, décidément insondable, décrite comme suppôt du diable, ne se conforme jamais aux attentes de José, ce qui le mène à une lutte intérieure entre son amour pour elle et son incapacité à accepter sa nature.

Partant, cette relation se dirige inexorablement vers la tragédie. Carmen, qui incarne l’archétype de la femme fatale, utilise son charme et son intelligence pour manipuler les hommes. Sa représentation, qui remet en question les normes de l’époque concernant la féminité et la moralité, vient enserrer le destin de José, dont le combat pour la stabilité est perdu d’avance.

Récit riche et complexe, Carmen agit comme un miroir des passions et des contradictions humaines. À travers leurs planches, Clotilde Bruneau et Gianenrico Bonacorsi donnent un nouveau souffle à une œuvre indémodable. Un texte incontournable, qui méritait cet hommage et relecture graphique.

Carmen, Luc Ferry, Clotilde Bruneau et Gianenrico Bonacorsi
Glénat, novembre 2023, 56 pages

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3.5