Arras Film Festival 2023 : À la croisée des chemins

À L’Arras Film Festival 2023, le nouveau monde ne tape pas à la porte de l’ancien : il entre et pose ses valises à l’intérieur sans y avoir été invité. Avec les conséquences que l’on imagine quand la cohabitation repose sur un consensus trop fragile et précaire pour ne pas exploser aux premiers soubresauts.

Dans Blaga’s Lesson du bulgare Stéphane Komandarev, une enseignante à la retraite perd l’argent de la sépulture de son mari en étant victime du genre d’arnaque téléphonique dont on entend parler dans les reportages télévisés. Prête à tout pour offrir à son tendre défunt un emplacement décent pour son repos éternel, Blaga va faire une croix sur sa propre place au paradis et se mettre progressivement au diapason de la loi du plus fort … On ne tombe pas dans l’abjection du jour au lendemain, mais par étapes, un compromis après l’autre. Ça, Stéphane Komandarev l’a bien retenu, et cisaille à son personnage une progression implacable, qui se termine dans l’un des plans les plus tétanisants vu sur un grand écran de mémoire récente.

Dans l’usage des outils techniques convoqués pour accompagner le point de vue du personnage principal, le réalisateur se force à l’économie. Mais il en maximise l’usage et les combinaisons, et enfonce toutes les portes qui devraient lui rester fermées. Comme dans cette scène où Blaga regarde sa conscience dans le miroir : Komandarev dissocie ses personnalités à l’image comme un effet de 3D sans lunettes pour marquer l’adieu de l’héroïne à son ancien elle… Comme le disait Bruce Lee, la simplicité est le comble de la sophistication, et il y en a de la virtuosité à l’œuvre dans ce film qui nous joue une symphonie avec quelques notes sur la partition.  Il fallait au moins ça pour brancher à ce point le spectateur en circuit direct sur les pensées du personnage principal, du début à la fin. Un tour de force qui doit beaucoup à la prestation toute stoïcienne de l’incroyable Éli Skorcheva, ancienne égérie de l’époque soviétique qui imprime son regard dans la rétine et la conscience du spectateur. Si on est pas prêt d’oublier la leçon de Blaga, c’est aussi beaucoup grâce à elle.

Bande-annonce : Blaga’s Lesson de Stéphane Komandarev

Le monde d’après tire également la tronche dans Les 3 fantastiques de Michaël Dichter, qui raconte comment le monde de trois jeunes ados inséparables se percute à celui cruel et désenchanté des adultes…

Le film démarre en terrain connu. La cabanes dans les bois, le coups de cœur de l’un, le bizutage de l’autre par un plus grand, les petites combines pour dégager un budget colo… On se sent à la maison dans ces petites capsules de l’enfance discrètement mais surement cinématographisé par Michaël Dichter et son équipe. Puis le ton change, l’incroyable Raphaël Quénard ramène des nuages sombres dans ce ciel gris d’été, et une chose en entrainant une autre, les choses se cassent et ne se réparent pas. La mise en scène change de ton, puise chez Danny Boyle la nervosité électro de la délinquance en culottes courtes, et les angles morts laissés à l’ombre au début nous explosent en pleine face. « We are not in Kansas anymore« , Amblin est mort, vive Spielberg. Avec Les 3 fantastiques, Michaël Dichter tue le père symbolique d’une génération d’enfants-roi pour renouer avec son essence. Car au fond, E.T. ne racontait pas autre chose : le monde adulte qui déchire l’âme de l’enfance, et incitait son public à grandir plus vite que prévu. À 40 ans d’intervalles, dans des univers complètement différents, Les 3 fantastiques en est le plus parfait légataire.

S’il y a bien un réalisateur qui refuse de tomber dans la naphtaline complaisante de la culture geek, c’est bien Jérémie Perrin. Car si Mars Express est définitivement une œuvre sous influences (Ghost In the Shell, Robocop, I, Robot…), pas question pour le réalisateur de se contenter d’additionner des références à ses pères. Film d’animation ultra-dense compacté sur une durée de 1h20, Mars Express s’adresse au public d’aujourd’hui et pas aux grands enfants d’hier, cultive une direction artistique sublime et un sens du tempo dans la mise en scène qui renouvelle les figures attendues, et maintient ses aspérités françaises dans le portrait débonnaire et gentiment rabelaisien de son personnage principal. Une détective acharnée mais presque apathique, qui retrouve le goût de la lutte avec celui de l’alcool pour combattre un complot qui pourrait mener au soulèvement des robots dans un monde où la distinction entre humain et IA est de plus en plus floue…. Les visions d’avenirs des années 90 se conjuguent aujourd’hui au futur immédiat. Jérémie Perrin le sait, et marche dans les traces des visionnaires d’avant pour parler avec une conscience du présent qui contribue aussi à faire de Mars Express un film complètement en phase avec son temps. Autant dire que c’est précieux.

Bande-annonce : Mars Express de Jérémie Perrin

Dans Wake Me de Marko Šantić, un homme se réveille semi-amnésique d’un coma survenu à la suite d’une violente agression. Il revient dans sa ville natale pour retrouver ses souvenirs, et renoue avec un paysage qui a bien changé en son absence… À moins que ce ne soit lui.

Il y a une vibe western dans ce récit d’un homme que personne n’attend et ne veut encore moins revoir. Le récit filtre au compte-gouttes les infos sur le pourquoi du comment au spectateur, et laisse ce dernier combler les cases vides dans la mise en scène de Santic, aussi habitée que la performance de son acteur principal. Wake Me tisse le fil d’Ariane entre chaque parcelle de décors de cette ville fantôme coincée entre deux mondes. La porte de sortie de son labyrinthe mental s’ouvrira dans une scène miroir à l’ellipse qui commence le film, renvoyant ainsi le spectateur à ce qu’il n’avait pas vu, et le héros à ce dont il ne se souvient plus. « Réveille-moi », au sens propre : une bien belle idée de cinéma pour un film qui impose l’œil d’un cinéaste et imprime son propos dans les détails. Car Wake Me est un moins un film sur un homme qui doit se souvenir de qui il est que de ce qu’il n’est plus, à l’instar d’un pays tenté de revenir à un « avant » mortifère.

Bande-annonce : Wake Me de Marko Šantić

 

Festival

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Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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