Fifam 2023 : Smoke Sauna Sisterhood

Smoke Sauna Sisterhood est le 7e film d’Anna Hints, mais son premier long métrage. Commencé en 2015 et longtemps mûri (tant dans sa forme que dans son discours) dans la tête de sa réalisatrice, ce documentaire estonien est d’une beauté formelle indéniable. Son discours sur la condition des femmes est bouleversant, la parole est ici entendue, écoutée. Pourtant, les histoires se répètent, même plus anciennes, et laissent autant un sentiment de réparation par la parole que d’immense gâchis. Au cœur de ce film magnifique est filmée la tradition des saunas à fumée, lieux de sororité, de partage et de corps féminins.

Smoke Sauna Sisterhood est un documentaire doux et pudique. Pourtant, les récits des femmes présentent dans le lieu sont d’une incroyable cruauté. Elles racontent les différentes entraves et blessures faites aux corps des femmes depuis des millénaires. Chacune vient avec son histoire personnelle, pourtant ces paroles résonnent avec d’autres intimités, pour chacun des spectateurs ces mots ne sont malheureusement pas nouveaux (ce qui ne les empêchent pas d’être révoltants). Certes, le discours officiel est celui d’une libération de la parole des femmes, pourtant beaucoup d’entre elles expriment des révélations qui n’ont pas été entendues. Il semblerait plutôt que Smoke Sauna Sisterhood, en ne révélant qu’un seul visage de femme qui reçoit les récits, évoque une parole écoutée. Une parole qui répare, qui fait micro-société dans ces saunas à fumée où la réalisatrice met en avant la sororité.

Ici, les corps sont nus, montrés de manière parcellaire, jamais vulgaire. Pourtant, cette question de la nudité n’est pas un sujet, mais une évidence dans ce lieu où les femmes viennent aussi purifier leur corps, bannir les souffrances en les disant. L’eau tient une place centrale et la caméra capte son cheminement de la terre aux corps. La force de Smoke Sauna Sisterhood est de raconter la violence, la mort, la peur, mais avec des femmes en vie, qui se sont relevées. Pourtant, il n’y a pas ici d’injonction à la résilience, mais une volonté de revanche et de réparation. Il n’y a jamais aucun commentaire sur ce qui est dit, quelques échanges pour faire préciser à celle qui s’exprime certains détails, mais jamais de conseil ou d’injonction.

La parole émerge et elle est retranscrite pour ce qu’elle est : une volonté de se raconter pour combattre la douleur. Le sauna à fumée tient une place maîtresse dans le film : il est présenté pour la tradition qu’il est (classé au patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO), mais aussi parce qu’il traverse la vie et la mort. Traditionnellement, avant l’émergence des maternités, les femmes venaient y accoucher. C’est dans ce lieu également que les femmes lavaient les défunts. On y fume également la viande. Un cycle éternel qui se renouvelle d’année en année. Et au milieu, des femmes viennent s’y retrouver, au cœur de leurs vies respectives.

Le film est magnifique dans sa manière de filmer les corps, le sauna, de faire émerger la parole au milieu de la fumée. On a rarement vu des corps de femmes montrés ainsi (ce n’est pas pour rien que depuis Sundance, le filme rafle de nombreux prix), et rien pour que pour ça le film vaut de l’or.  On accueille ces paroles avec une impression de nécessité un peu entachée par cette sensation désagréable que les récits se répètent (ces dernières années, jusqu’à faire dire à certains que c’est trop!!) et que rien ne change. Pourtant, les femmes de ce film s’affirment, et surtout osent … On espère simplement qu’un jour, elles puissent en ce lieu évoquer autre chose, exprimer leur joie d’être femmes par exemple. Une joie qui s’écrit dans de nombreuses scènes où, en dehors du sauna, les corps plongent dans l’eau ou se rassemblent autour d’un repas. Des corps qui dansent, des voix qui chantent et qui font écho à l’utopie rêvée par Céline Sciamma dans son Portrait de la jeune fille en feu (les voix de femmes qui s’élèvent autour du feu, avant une scène d’avortement). Un chœur de femmes si puissant qu’il traverse l’écran et transmet sa force à ceux et celles qui regardent.

Bande annonce : Smoke Sauna Sisterhood

Fiche technique

Dans l’intimité des saunas sacrés d’Estonie, tous les rituels de la vie se croisent. Les femmes y racontent ce qu’elles taisent partout ailleurs, et dans la fumée des pierres brûlantes, la condition féminine apparaît, dans toute sa vérité et sa force éternelle.
Réalisation :  Anna Hints
1h 29min / Documentaire
Date de sortie : 20 mars 2024

 

 

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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