Entre les mots au Sharjah International Film Festival : Interview de Farid Ismaïl

Diplômé d’un Master en cinéma à la Nouvelle Sorbonne, Farid Ismaïl est un réalisateur de talent possédant plus de 10 courts métrages à son actif. Entre les Mots, son premier film est un poignant plaidoyer pour l’acceptation des autres mais aussi et surtout de soi.

J’ai eu l’immense privilège de m’entretenir avec Farid dans le cadre du Festival International du Film de Sharjah (SIFF). Son film, Entre les mots, nous raconte la poignante histoire de Frédéric, un jeune étudiant en droit, bègue, qui doit passer un important examen oral et qui, tourmenté par ses difficultés, va devoir redoubler d’efforts pour s’exprimer librement. Cet entretien, nous raconte l’histoire du réalisateur, celle d’un jeune homme qui a su dépasser son bégaiement et qui, par son art, réussi le pari de nous parler à tous.

1- Tu as réalisé plusieurs films depuis le début de ta carrière. En quoi Entre les mots est-il particulier ? Peux-tu nous parler de la naissance de ce projet ? 

Cette idée est née il y a très longtemps mais je n’ai jamais osé faire ce film. Je me suis longtemps caché derrière d’autres films. Je me disais, on va plutôt mettre une comédie, on va essayer de ne pas se dévoiler. J’ai longtemps mis un masque dans mes films même si je dois avouer que ce projet me traîne en tête depuis 2010. J’ai d’abord écrit un petit bout puis je me suis dit : tiens, Entre les mots. Finalement, j’ai fini par écrire un peu plus, puis encore plus et je n’ai jamais réussi à me défaire de cette idée de faire un film sur le bégaiement. Il est différent en ce qu’il est plus personnel. Il y avait déjà le Discours d’un Roi, qui est un super film, mais je voulais aborder la chose en suivant un axe différent : je voulais aborder l’histoire du point de vue d’un bègue qui sait qu’il le restera toute sa vie, qui n’a pas la capacité de s’exprimer autrement.

2- Il y a une phrase marquante dans le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde :Tout portrait qu’on peint avec une âme est un portrait non du modèle mais de l’artiste‘. Ton film a beaucoup d’âme, à quel point est-il ton portrait?

On se cache derrière les acteurs, c’est toujours difficile de se mettre à nu dans un film. Mais en y réfléchissant, on se demande : Pourquoi fait-on des films? Si c’est pour faire le clown, il vaut mieux faire de l’humour, du théâtre. Je trouve que le film a une dimension plus profonde, plus authentique et vraie. Dans la fiction on peut dire beaucoup de vérités au même titre que dans le documentaire, on peut dire beaucoup de mensonges. La fiction peut aussi être une représentation du réel. Dans ce film, j’avais envie d’être vrai. J’ai quand même souhaité ajouter une petite touche de comique de temps en temps pour que ça reste divertissant. Même si le fond est vrai et dur, je voulais que la forme reste agréable. Je trouve qu’on est déjà dans une époque assez sombre et que lorsqu’on va au cinéma, c’est aussi pour changer d’air. Je fais une apparition dans le film aussi car j’aimais l’idée d’inverser la balance et de devenir l’exemple. C’est une belle revanche. L’homme politique que j’incarne dans le film, s’exprime avec une parfaite éloquence mais soyons honnêtes, il raconte n’importe quoi. A côté de ça, le personnage de Frédéric, qui a des choses capitales à dire sur la liberté d’expression, galère. Le fond est qualitatif mais la forme est merdique. C’est ironique. C’est une façon de se demander si en réalité, dans un discours, c’est la forme qui compte? J’accorde aussi beaucoup d’importance à l’autodérision, il ne faut pas se mettre dans une position victimaire. Mon film, c’est tout le contraire, il parle de se battre.

3- Tu nous a parlé de l’impact financier du Covid sur ton travail. Mais qu’en est-il de l’impact sur ta vision du film ? As-tu effectué des changements scénaristiques ?

Pour moi, c’était essentiel de garder l’âme de la première version du script. Sans cette âme, je ne voulais pas faire le film. Je voulais garder la même émotion, la même structure de développement mais j’ai du changer la mise en scène. Il y avait plusieurs idées magnifiques, plus dans un genre fantastique. J’aimais bien le côte surréaliste. Finalement, j’ai décidé de me recentrer sur l’essentiel et de garder l’émotion du personnage. Ce que je souhaitais garder, c’était vraiment cette démonstration de ce que c’est d’être bègue dans notre société. Je voulais pas être lourd et susciter de la pitié en disant : vous avez vu comme il est bègue ? Vous avez vu comme il souffre ? Ce n’était pas du tout mon projet. Fait comme ça, le film perd tout son intérêt. En fait, ce film est une compilation de tout ce que j’ai pu vivre plus jeune, quand j’étais très bègue, toutes les moqueries, le harcèlement, le coup de ne pas pouvoir aborder une fille. Mon personnage, lui, a eu le cran de faire ça. Je voulais montrer le courage.

4- Impossible de ne pas aborder la magnifique tirade de fin, elle apparaît comme un véritable cri du cœur. Peux-tu nous parler de son écriture ?

Je l’ai écrite plusieurs fois. C’était difficile car je ne voulais un discours ni trop propre ou trop soutenu ni trop basique ou familier. Je l’ai réécrite à plusieurs reprises. Je me suis mis à la place du personnage, j’ai essayé d’imaginer ce que je dirais dans ce contexte. J’ai vraiment tenté d’être le plus spontané possible tout en ayant des mots très forts sur la liberté d’expression. 

5- Dans certaines scènes, on peut apercevoir ton personnage en train de détruire des lettres géantes. C’est un choix artistique brillant. Pourrais-tu nous partager la genèse de cette idée ?

J’ai vraiment voulu séparer le bégaiement de la personne. Je trouve qu’on associe trop les deux. Non, ce n’est pas moi le bégaiement. C’est un truc qui m’empêche de m’exprimer et qui me bloque. Je voulais représenter une grosse lettre, le B comme bègue, et dire regardez : C’est ça le bégaiement. C’est pour ça que le personnage le pousse pour s’en défaire. Je souhaitais représenter la chose de manière plus figurative parce que j’aime bien le côté imaginaire aussi. Il fallait donner une touche un peu surréaliste dans le film pour qu’on soit dans la tête du personnage en fait. Parce que, c’est comme ça que je pense aussi parfois. Quand je parle de ‘pousser la lettre’, c’est parce que c’est ce que je fais. Je pousse la lettre par la bouche pour m’exprimer : la Li-B-erté. Dans ma tête, je la pousse réellement. C’était aussi une manière d’apporter une touche d’esthétique au film pour que ça soit visuel.

6- Le festival de Sharjah a été créé pour la jeunesse. Ces derniers jours, on a beaucoup parlé de la culture comme un vecteur d’éducation et d’ouverture au monde pour les enfants et les adolescents. Selon toi, à quel point le cinéma peut-il impacter la vie des jeunes ?  

On a cette tendance à dire que les films sont pour les adultes. On ne pense plus aux enfants. Je suis très content de participer à un festival qui est dédié aux enfants et aux jeunes. Effectivement, c’est une forme d’éducation et d’ouverture à la culture. Quand je fais un film comme Entre les mots, inconsciemment, je suis en train d’éduquer. Je dénonce le harcèlement scolaire. J’ai la sensation de donner un cours contre la moquerie, de dire : essayez de comprendre l’autre! Quand j’ai réalisé ce projet, ma première cible, c’était les jeunes. Je n’ai pas eu besoin d’attendre le festival, je voulais déjà m’adresser aux jeunes. Moi-même, quand j’étais jeune, j’ai subi ce harcèlement à cause de mon bégaiement. Quand j’ouvre les réseaux sociaux et que je vois des jeunes qui se suicident, ça me touche profondément. Je me dis, comment est-ce que je peux communiquer pour faire entendre ces voix-là. En faisant du cinéma, j’ai cette force là de pouvoir dire les choses et de véhiculer des messages. Je suis heureux que ça parle aux enfants, aux adolescents, aux politiques. Je veux partager avec tous ceux qui peuvent m’entendre et qui peuvent faire quelque chose pour que le monde change. Le film n’est pas seulement pour les bègues, il est pour tout le monde. Évidemment, les gens bègues, quand ils voient le film, sont très émus. Mais, ce film est pour tous ceux qui n’ont pas forcément le moyen de s’exprimer : les muets, les dyslexiques, mais aussi les gens timides. Je souhaite mettre ces minorités dans la lumière. C’est un film sur le dépassement de soi et une expérience extrêmement cathartique pour moi.

Pour conclure : Farid Ismaïl est un réalisateur talentueux et passionné, un amoureux du cinéma qui a le sens de l’autre. Nous le remercions chaleureusement pour ce court-métrage nécessaire et pour cet entretien qui nous a permis de lire entre les maux de tous ceux qui voient leur liberté d’expression bafouée.

https://www.entrelesmots.com/

Interview réalisé par Kenza ZOUHAM-CULCASI 

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