Les Algues vertes de Pierre Jolivet : en quête de vérité

3.5

Pierre Jolivet réalise des films depuis 1985. Certains, comme La Très très grande entreprise (2008), étaient déjà (très) engagés. Les Algues vertes, coscénarisé avec la journaliste Inès Léraud (dont lenquête a déjà fait lobjet dune bande dessinée), néchappe pas à la règle. Le film brosse le très beau et doux portrait dune femme forte, porté par le jeu subtil de Céline Sallette, tout en rendant hommage aux protagonistes ayant « lancé lalerte » sur un sujet qui réveille encore la censure ou le rejet politique et dune partie du monde agricole breton (voir la projection bousculée en Bretagne ou les propos récents dhommes politiques). En salle depuis le 12 juillet.

Lorsque ses producteurs lui proposent de faire un film à partir de la BD Algues vertes, l’histoire interdite, Pierre Jolivet peine à voir se dessiner un récit de fiction. La BD, illustrée par Pierre Van Hove, est en effet très documentée. Cependant, le réalisateur a la bonne idée de faire appel à Inès Léraud pour écrire le scénario de son film, mais aussi et surtout d’axer son propos autour de la figure de la journaliste. Les Algues vertes, en plus de raconter l’histoire d’un scandale, devient un portrait de femme. Une femme qui écoute, qui regroupe les informations et qui cherche à faire émerger la vérité. Quand Pierre Jolivet dit « l’héroïne, c’est elle », il n’a pas ! Le film n’apporte donc pas d’informations supplémentaires à la BD ou à l’enquête menée par Inès Léraud dans son Journal Breton (diffusé sur France Culture dès 2016). Cependant il offre un sursaut d’humanité à cette quête de vérité. Avec son micro et son casque, Inès fait émerger la parole, se heurte aussi au silence, à la peur et à la violence, l’intimidation. Elle sera déclarée morte sur Wikipédia. Quant à une autre journaliste, Morgane Large, ce sont ses pneus qui seront un jour déboulonnés. Autant d’ingrédients tirés de la réalité qui font des Algues vertes un film d’enquête, de témoignage, presque un reportage.

« Sur la plage empoisonnée »

On a beaucoup comparé cette héroïne de cinéma à Erin Brockovich dans Erin Brockovich, seule contre tous (Steven Soderbergh, 2000). Or, on peut aussi penser au plus récent La Fille de Brest, Inès Léraud ayant mis sa vie entre parenthèse pour s’installer en Bretagne, où elle vit toujours, et commencer à enquêter, comme une obsession. C’est un dossier remis entre ses mains, presque jeté, qui va la lancer sur la piste des algues vertes, sujet qu’elle ne lâchera pas avant de l’avoir épuisé. Très didactique, le film revient sur le fond de l’histoire d’algues vertes, à travers les différentes étapes de la mise au jour de leur dangerosité et de leur plus que probable responsabilité dans la mort d’animaux et d’hommes (c’est en tout cas le parti pris du film et ce que documente Inès Léraud depuis 2016). Car Inès n’est pas seule, mais soutenue par sa compagne Judith, à laquelle elle raconte son enquête, ses obstacles et tente de rendre limpide un sujet complexe, celui de l’agriculture et de l’agroalimentaire bretons. Ce personnage, absent de la BD tout comme la figure d’Inès Léraud qui s’efface au profit de l’émergence de la parole, vient aussi exprimer l’amour, le lien qui naît entre elle et le paysage Breton. On pense notamment au très bel arbre de leur jardin ou encore au chien que Judith adopte, comme aux mots qu’elle écrit et lit à sa compagne. Dans le film, Inès ne décroche qu’une fois son émission brutalement arrêtée. Elle sombre puis renaît auprès de chèvres dont elle s’occupe avant de se relancer dans la bataille à travers un autre combat, plus humain cette fois, concernant Rosy, l’épouse de Jean-René Auffray, décédé en 2016 lors d’un jogging le long de la rivière Le Gouessant. Les rencontres entre Inès et Rosy sont des temps forts du film, des moments où le travail d’Inès bascule dans l’obsession, la volonté d’accompagner un combat dont elle se sent désormais partie prenante et non plus simple messagère.

La jeune femme et la mer

L’humanité, c’est ce sur quoi se recentre le film de Pierre Jolivet. Si la bande dessinée débute par un cheval mort sur la plage, Les Algues vertes version cinéma démarre sur la mort d’un joggeur en 1989. Dans les interviews, ou plutôt les rencontres qui sont retranscrites dans le film, Pierre Jolivet s’intéresse aux regards, aux silences, aux sensations de chacun.  Au travers des visages, de la répétition des questions, des obstacles et des constats, de la mort notamment de Thierry Morfoisse que ses proches doivent sans cesse raconter pour qu’elle soit reconnue, Pierre Jolivet reconstruit lui-même une enquête dans l’enquête avec son film. Une enquête qui peut déranger. Les obstacles ont été nombreux autant pour Inès que sur le tournage. Tournage qui n’a duré que six semaines et qui raconte aussi l’amour d’Inès pour la Bretagne, tous ceux qui refusent de la voir défigurée et que la mort puisse y survenir. Les Algues vertes est donc aussi une histoire d’amour de la terre, de l’agriculture qui respecte la terre et d’une volonté de dire stop à la surproduction.  On y voit le personnage d’Inès se jeter dans la mer, y nager à corps perdu, vouloir que ce geste tout simple puisse continuer à exister, sans que la menace de la mort ne vienne tout pourrir. C’est avant tout l’histoire d’une femme qui lutte, à son corps défendant.

Une actrice combattive pour un film nécessaire

Après Rouge (Farid Bentoumi, 2020), Céline Sallette offre de nouveau son corps qui habite l’écran et sa voix parfois fluette, emplie de douceur, (pourtant souvent grave) à ce personnage de journaliste engagée (la première enquête d’Inès Léraud l’a menée sur les traces du mal qui rongeait sa propre mère). Céline Sallette, Pierre Jolivet l’a découverte dans Infiniti, il raconte  : « J’adore sa présence, la façon dont elle occupe l’espace avec son corps. Cela m’a donné très envie de la filmer. Par chance, elle a tout de suite accroché au scénario, et la rencontre avec Inès s’est très bien passée. » Une actrice dont les rôles sont rarement anodins. Les Algues vertes, sans être révolutionnaire, est un film nécessaire. Il offre des plans larges, parfois resserrés sur le visage de l’actrice qui parle véritablement face caméra. Il raconte un combat, un scandale, un modèle qui s’écroule et que des politiques tentent encore de faire tenir debout quitte à nier des évidences dans une indifférence quasi générale. Combien d’Inès Léraud se lèvent aujourd’hui pour regarder le monde en face, l’écouter, en retranscrire la parole et surtout ne rien lâcher ? Les Algues vertes est de ces films qui donne envie de réagir et de combattre.

A lire : La BD : Algues vertes, l’histoire interdite.

Les Algues vertes : Bande annonce

Les Algues vertes : Fiche technique

Synopsis: À la suite de morts suspectes, Inès Léraud, jeune journaliste, décide de s’installer en Bretagne pour enquêter sur le phénomène des algues vertes. À travers ses rencontres, elle découvre la fabrique du silence qui entoure ce désastre écologique et social. Face aux pressions, parviendra-t-elle à faire triompher la vérité ?
Adaptation des Algues vertes – l’histoire interdite, la bande dessinée d’Inès Léraud et Pierre Van Hove, tirée de l’enquête menée par Inès Léraud sur le scandale des algues vertes.

Réalisateur : Pierre Jolivet
Scénario : Pierre Jolivet, Inès Léraud
Interprètes : Céline Sallette, Nina Meurisse, Julie Ferrier, Pasquale d’Inqua, Clémentine Poidatz, Jonathan Lambert, Adrien Jolivet
Photographie : Olivier Boong Jing
Montage : Yves Deschamps
Production : 2.4.7 Films
Distributeur : Haut et court
Durée : 1h47
Genre : Drame
Date de sortie : 12 juillet 2023

 

Festival

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Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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