Infiniti : de l’espace aux grands espaces dans la nouvelle série de Canal Plus

Note des lecteurs0 Note
5

Infiniti nous plonge au cœur du Kazakhstan et ses immenses espaces quasi désertiques, irradiés parfois, où survivent des populations écrasées par la Russie. Dans cet envoûtant polar aux allures mystiques, le ciel n’est jamais loin puisque c’est depuis une station spatiale que le centre névralgique de l’action se noue et se dénoue. Une mini-série époustouflante, tendue et admirablement mise en scène, peuplée de fantômes et d’astronautes. A découvrir sur Canal Plus tous les lundis à partir du 4 avril à 21h10 ou directement sur My Canal. Six épisodes sont à découvrir et à savourer.

Polar cosmique

De mystérieux cadavres, des astronautes en perdition dans l’espace, une astronaute-amoureuse française qui tente de faire le lien entre les deux affaires… Tous les ingrédients du bon polar sont réunis, une tension à son comble également. Ce qui frappe surtout ? La qualité visuelle et léchée de ce « polar cosmique », balayée par des cadavres recouverts de cire, des personnages mystiques et une volonté très terre à terre de découvrir la vérité. Les enjeux géopolitiques, les personnages, tout confère à donner à cette fresque astronomique et scientifique des questionnements liés aux croyances, aux complots, à la réalité parallèle. Une discussion entre Anna (Céline Sallette), l’astronaute en pleine dépression (voire hallucination) et Isaak (Daniyar Alshinov), le flic endeuillé qui « ne croit en rien », est la preuve que la série est en équilibre constant entre ciel et terre.

Croire ou ne pas croire 

C’est d’ailleurs selon un rituel fait à Zarathoustra que les cadavres sont exposés au soleil. Cependant, le flic qui enquête, malgré les pressions de sa hiérarchie voire plus, y voit une simple enquête sur un secret d’Etat. De son côté, Anna est persuadée que l’astronaute qui l’a remplacée à la dernière minute n’est pas mort. Qui a raison ? La réponse semble moins importer que cette quête quasi existentielle qui habite chaque personnage. Anna le dit elle-même « je ne veux pas y aller pour mourir, mais pour vivre ». Pour Isaak, il en va de sa dignité d’homme de ne pas céder aux ordres des Russes. Dans cette ambiance très lourde et captivante, le film donne la part belle aux acteurs. On est un peu dans Le Chant du loup avec ces terriens chargés de sauver ceux qui dérivent sur Terre, quand à la faveur d’une nuit, l’électricité est coupée pour donner des nouvelles à la station en orbite. Tout tient alors aux regards, aux gestes, à l’intensité des acteurs. A ce jeu-là, l’envoûtante Céline Sallette, dont c’est la sixième série (Les Revenants, Vernon Subutex), est parfaite.

En apesanteur 

Il y a dans la mini série des moments d’anthologie : une tempête de sable radioactif, une tuerie alors que l’électricité est coupée soudainement, des progressions à l’aveugle dans les bâtiments. On assiste aussi à des moments de bravoure, comme cette scène où Anna explique à quel point son inaptitude la rend qualifiée pour la mission qu’elle souhaite qu’on lui confie. Céline Sallette, en anglais, défie les regards des hommes qui la scrutent, et leur parle de rêve et de réalité, de détermination surtout. On croit la revoir treize ans plus tôt tenir tête aux jurés de l’ENA dans l’Ecole du pouvoir. Une partition parfaite pour une actrice qui sait explorer sa part d’ombre pour aller vers la lumière.

La mini-série tient toutes ses promesses d’exigences scénaristique, visuelle et artistique. Du grand cinéma, à la télé, en apesanteur. L’infini de l’espace fait écho à l’infini des steppes kazakhs, l’intrigue résonne autant avec l’actualité qu’avec un futurisme très rétrograde qui colle à la réalité du terrain (tous les bâtiments semblent dater quand la technologie tourne à 100 à l’heure). Tout est réuni pour ne pas rester cloués au sol avec une caméra aérienne, pourtant rivée aux rêves brisés de nos héros. Un monde court vers sa fin, des robots remplacent bientôt les conquérants de l’espace, mais les émotions fulminent, les croyances s’accrochent, dans cette mini-série tournée en plusieurs langues dans des décors auxquels nos séries françaises sont peu habituées. Une totale réussite immersive et captivante.

Bon à savoir

La série a mis presque douze ans à parvenir jusqu’à nous. Ses concepteurs, Stéphane Pannetier et Julien Vanlerenberghe ont essuyé plusieurs refus, la faute peut-être à une frilosité sur des œuvres plus lunaires, moins terre à terre, fantastiques, pas toujours remplies d’explications rationnelles. Thierry Poiraud, aux commandes de Zone Blanche (série diffusée sur France 2), a rejoint l’écriture, l’entraînant davantage vers l’enquête policière (c’est plus vendeur), permettant un changement de décor et donc le choix de Baïkonour (c’est de là que décollent les vols spatiaux habités depuis Gagarine). La série a donc pris un nouveau tournant, très fort : « C’est une série sur le double, c’est normal que la dualité y soit partout présente : entre l’horizontal des steppes et le vertical des fusées, entre l’Occident et l’Asie, les scientifiques et les nomades, les espaces confinés et l’infini, la loi scientifique et les croyances mystiques… ».

Bande annonce : Infiniti 

Infiniti : Fiche technique

Synopsis : L’ISS, la Station Spatiale Internationale, ne répond plus. Son équipage est en perdition. Au même moment, un cadavre décapité et couvert de cire est retrouvé sur un toit au Kazakhstan. L’identification est formelle : il s’agit d’Anthony Kurz, un astronaute américain actuellement en mission dans l’ISS. Anna Zarathi, une spationaute française, écartée du programme spatial, et Isaak Turgun, un flic kazakh désavoué par sa hiérarchie, vont tenter de résoudre cet étrange paradoxe…

Réalisation : Thierry Poiraud
Créée par : Stéphane Pannetier, Julien Vanlerenberghe
Interprètes : Céline Sallette, Daniyar Alshinov, Vlad Ivanov, Lex Shrapnel, Karina Arutyunyan, Ellora Torchia
6 épisodes de 50 minutes sur Canal+

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.
Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

Harry Hole : Le Prince d’Oslo

Oslo, caniculaire et putride, sert d’écrin à la nouvelle série événement de Netflix : Harry Hole (L'Etoile du Diable). Cette plongée vertigineuse dans l’univers du maître du nordic noir Jo Nesbø tient toutes ses promesses. Scénarisée par l’auteur lui-même, la série emprunte à son œuvre son tempo punk rock, son écriture torturée, sa mise en scène à l'esthétique graphique et ses personnages hantés.

L’Affaire Laura Stern : le cri du silence

Plus qu'une fiction sur la vengeance, "L'Affaire Laura Stern" est une immersion sensorielle dans le "cri du silence" des victimes de violences et d'emprise. Une œuvre nécessaire qui déconstruit les mécanismes de la violence faite aux femmes pour en faire un combat collectif et politique. La série est diffusée sur France 2 en mars 2026 et disponible en streaming sur France Télévision.

Les Saisons : L’amour, le rythme et les saisons

"Les Saisons", la série écrite et réalisée par Nicolas Maury, s’éloigne des éclats et des récits sociaux pour épouser le souffle intime d’un trio amoureux. Entre mélancolie poétique et naturalisme doux, elle tente moins de raconter que de saisir le frémissement des sentiments, au rythme d’une lumière vendéenne et d’un temps qui tangue. Une œuvre sensible, qui crée son public en osant la lenteur et la langueur.