Les Œillades 2023 : Léo de Jim Capobianco, De Vinci en stop motion

Dans Léo, Jim Capobianco et Pierre-Luc Granjon animent de magnifiques marionnettes qui racontent la période française et dernier chapitre de la vie du maître de la Renaissance. Rejeté par l’Église et par ses pairs, De Vinci, artiste des machines et de la science alors à l’apogée de sa carrière, quitte Rome pour s’exiler à Amboise où il est nommé premier peintre, ingénieur et architecte du jeune roi François Ier. Tombée amoureuse des grandes vertus de Léonard, la princesse Marguerite de Navarre devient sa protectrice et confidente. Se dessine ici une fable chatoyante et poétique aux images somptueuses sur les cruels mécanismes du mécénat et les dissemblances qui opposent l’humilité de la connaissance à l’orgueil et à l’avidité du pouvoir.

Artiste des machines et de la science, Léonard De Vinci est à l’apogée de sa carrière lorsqu’en 1516, accompagné de ses fidèles élèves, il installe son atelier à Amboise dans le Château du Clos Lucé et se voit confier par François Ier un projet d’urbanisme grandiose à la mesure de son talent. Il doit bâtir une nouvelle capitale, la cité idéale de Romorantin, lieu magique de canaux, écluses et fontaines à la rigueur mathématique et à la beauté singulière. Pensant échapper aux diktats du Vatican qui restreint son champ créatif en ne lui commandant que des armes toujours plus sophistiquées, le vieil homme accepte l’invitation du jeune monarque-mécène en lequel il a placé tous ses espoirs.

C’est la période française de Léonard (André Dussolier) qui fascine le réalisateur Jim Capobianco, ancien scénariste chez Disney et Pixar (Le Roi Lion, Le Bossu de Notre-Dame ou encore Ratatouille), montrant ici, dans une Renaissance miniature de toute beauté, tous les talents et ambitions d’un être visionnaire au cerveau constamment en ébullition. Inventeur d’engins volants, scaphandres, chars d’assaut et autres machines de guerre, organisateurs de fêtes, créateurs d’automates ou de miroirs géants capables d’examiner en détails la surface de la Lune… la soif dévorante de connaissances et les recherches métaphysiques de Léonard n’ont aucune limite. Étudiant l’anatomie pour comprendre les « mouvements de l’âme », il pratique même en cachette les premières dissections qui lui valent le mépris du pape et le rejet de ses contemporains. Mais Léonard souffre de la réputation de laisser ses travaux inachevés. Encouragé par le regard admiratif et bienveillant de la princesse Marguerite (Juliette Armanet), il poursuit ses expériences et continue de parfaire les trois œuvres majeures qui ont traversé les Alpes avec lui, la Joconde, la Sainte-Anne et le Saint Jean-Baptiste.

Jim Capobianco parvient à broder une fiction pleine d’humour autour de l’aura légendaire de son héros. Le film rend justice à la figure humaniste de Léonard de Vinci, raconté dans toute sa gloire et son énergie intellectuelle alors qu’il cherche encore, durant les trois dernières années de son existence, à donner une forme à son imaginaire, un sens au monde qui l’entoure. Outre le jeu de résonance entre l’activité artistique intense de Léonard et l’élégance du geste de fabrication artisanale, on relève l’inventivité visuelle autour de laquelle s’articule toute la complexité du personnage historique. Résolument anticlérical, Léo s’oppose fermement à la papauté qui lui préfère Michel-Ange pour peindre le plafond de la chapelle Sixtine. Il refuse courageusement ce statut de pantin mis au service de ceux qui détiennent le pouvoir et veulent s’approprier son génie à des fins destructrices.

Hélas, le Florentin déchante lorsqu’à peine arrivé au manoir du Clos Lucé, il se heurte aux caprices puérils et incessants de son nouvel hôte. Resté dans les jupons de sa mère Louise de Savoie (Marion Cotillard), François Ier (Gauthier Battoue) s’avère lui aussi obnubilé par les démonstrations de puissance. Déterminé à épater les rois d’Europe, il exige qu’on lui construise sur le champ le plus grand palais, érige la plus grande statue à la gloire éternelle de son règne : « Ces imbéciles ne veulent que des machines grotesques et ne méritent pas de connaître la vérité du monde » se désole alors Léo. Pétrie de poésie, cette parabole réflexive et pédagogique sur l’obsession du pouvoir n’est d’ailleurs pas sans rappeler La Fameuse Invasion des ours en Sicile, autre récente fable animée tirée du roman de Buzzati et réalisée par l’italien Lorenzo Mattotti. 

Propulsé par la partition enchanteresse d’Alex Mandel (Tracy, Notre ami le rat), Léo vaut pour la grande qualité de son graphisme, mêlant avec brio stop motion et dessin animé (la 2D sert ici à esquisser les pensées intimes du maître et la manière dont il conçoit ses inventions). Un petit bijou d’animation qui émerveillera le jeune public. 

Léo, la fabuleuse histoire de Léonard de Vinci – Bande-annonce

Synopsis : La Renaissance, époque où artistes, savants, rois et reines inventent un monde nouveau. Parmi eux, un curieux personnage passe ses journées à dessiner d’étranges machines et à explorer les idées les plus folles. Observer la lune, voler comme un oiseau, découvrir les secrets de la médecine… il rêve de changer le monde. Embarquez pour un voyage avec le plus grand des génies, Léonard de Vinci !

Léo, La fabuleuse histoire de Léonard de Vinci – Fiche technique

Réalisation : Jim Capobianco, Pierre-Luc Granjon
Scénario : Jim Capobianco
Avec les voix de : André Dussolier, Marion Cotillard, Juliette Armanet, Gauthier Battoue, Philippe Allard
Production : Jim Capobianco
Photographie : Marijke Van Kets
Montage : Nicolas Flory
Décors : Marion Charrier
Musique : Axel Mandel
Distributeur : KMBO
Durée : 1h29
Genre : Animation
Sortie : 31 janvier 2024

Note des lecteurs0 Note
3

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Sévan Lesaffre
Sévan Lesaffrehttps://www.lemagducine.fr/
Titulaire d’un Master 2 en Histoire, esthétique et théorie du cinéma, auteur d’un ouvrage qui concerne l’analyse du corps filmique de Judy Garland, jeune membre du jury du Festival International du Film d'Amiens 2017 présidé par Alexandra Stewart, critique et rédacteur pour CineChronicle.com pendant deux ans, je couvre le festival du film francophone d’Albi « Les Œillades » depuis 2018 et le FIFAM en 2022.

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.