« Clementine » : apocalypse et solitude

Avec Clementine, Tillie Walden ajoute sa touche personnelle dans l’extension quasi continue de l’univers de The Walking Dead – comics, séries télévisées, spin-off, goodies, jeux vidéo, etc. Dans le cas présent, l’auteure et illustratrice choisit de transcender le récit vidéoludique initial pour offrir une introspection plus posée que spectaculaire sur le passage à l’âge adulte dans un monde en tous points ravagé.

C’est peu de le dire : le genre post-apocalyptique frôle l’usure par sa récurrence. Tillie Walden, lauréate des prix Eisner et Ignatz, y insuffle toutefois une certaine singularité avec Clementine. Reprenant à son compte ce qui avait été initié dans The Walking Dead : The Telltale Series, elle opère la transposition d’une jeune héroïne issue de l’univers vidéoludique vers la bande dessinée.

L’opus propulse une protagoniste de 17 ans dans l’errance solitaire d’un monde en butte à une invasion zombie. L’intrigue s’attarde sur l’entrelacement de la survie et des traumatismes. Clementine, marquée par les cicatrices du passé et les responsabilités précoces qui lui ont incombé, se retrouve à la croisée des chemins entre son affection pour AJ – qu’elle a recueilli, aidé et qu’elle décide d’abandonner – et la quête d’une paix intérieure impossible à satisfaire. Tillie Walden ne se contente pas de poursuivre une histoire survivaliste linéaire ; elle questionne ce que signifie grandir avec le poids d’un monde en ruines.

Au cœur de Clementine, on discerne en effet une méditation sur la résilience. L’œuvre scrute la dialectique entre la quête de normalité et l’acceptation du chaos indissociable de pareille existence. La maturité précoce et la parentalité improvisée constituent autant de thèmes qui émergent avec acuité, peignant un portrait de la jeunesse plongée dans une maelström d’incertitudes. La solitude, non comme choix mais comme refuge contre la terreur persistante de l’attachement, résonne comme un leitmotiv poignant tout au long du récit. Ainsi, on verra à plusieurs reprises Clementine se réfugier dans le mutisme ou le secret, refuser de se livrer aux autres, marquée par son passé douloureux (avec Lee, avec AJ). « On rencontre des gens. On survit ensemble, le plus longtemps possible. Mais au fond, on ne fait que tuer le temps en attendant qu’il s’effrite. »

L’art de Tillie Walden, en noir et blanc, supporte un contraste saisissant entre la lumière de l’innocence perdue et les ténèbres d’un avenir incertain, caractérisé par la mort qui rôde partout. Si le cadre est essentiellement situé dans les hauteurs glacées des montagnes, si les communautés se font et se défont rapidement, l’impact émotionnel, parfaitement restitué, magnifie l’ensemble du récit. Tillie Walden se penche sur la persistance de l’espoir dans les décombres de l’humanité. Elle met Clementine sur la voie d’une rédemption personnelle. Cette dernière, pour advenir, devra s’affranchir d’une condition diminuée – la jeune femme est handicapée –, des tensions inhérentes aux groupes formés – l’urgence révélant la nature des gens – et des reliefs psychologiques parfois écrasants – culpabilité, désespoir…

Clementine, Tillie Walden
Delcourt, novembre 2023, 256 pages

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3.5

Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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