Le Passage du canyon (1946) de Jacques Tourneur : regard européen sur l’épopée de l’Ouest

Sidonis/Calysta poursuit inlassablement son élaboration d’un formidable catalogue de westerns brassant particulièrement large, tant en termes stylistiques que d’époques ou de cinéastes. La sortie de ce combo Blu-ray/DVD du Passage du canyon confirme en outre que l’éditeur n’a pas son pareil pour dénicher de sacrées raretés. Tourné en 1946 par Jacques Tourneur, davantage célébré pour ses œuvres fantastiques et ses films noirs, ce western basé sur un roman d’Ernest Haycox fut qualifié par feu Bertrand Tavernier – grand spécialiste du genre s’il en est – de « premier western moderne de l’histoire du cinéma ». Si Tourneur pèche par un évitement un peu trop systématique de l’action spectaculaire et par une direction d’acteurs discutable, force est de reconnaître que son premier long-métrage en couleurs est une splendeur visuelle rompant avec les codes prévisibles du genre… 

Si le cinéaste français (il est le fils du célèbre metteur en scène Maurice Tourneur) Jacques Tourneur, qui posa sa caméra au Nouveau Monde dès 1934, est surtout célébré aujourd’hui pour ses séries B (à l’époque, ce terme n’était pas une insulte) d’horreur (L’Homme-léopard/1943 et La Féline/1942, notamment) ou pour le grand classique du cinéma noir qu’est La Griffe du passé (1947), il serait dommage d’oublier que cet incontournable artisan de la peur au cinéma (cf. suppléments de cette édition) s’essaya à de nombreux styles différents. Cet éventail inclut le western, dont le réalisateur tourna une poignée entre 1945 et 1955. Sorti en 1946, Le Passage du Canyon constitue son premier long-métrage en couleurs, et le moins que l’on puisse dire est que Tourneur sut exploiter pleinement cet atout en saisissant toute la magie de la nature enchanteresse de l’Oregon.

Adaptée d’un roman d’Ernest Haycox, grand spécialiste du genre que Bertrand Tavernier a contribué à introduire auprès du public francophone à travers la récente collection « L’Ouest, le vrai », éditée par Actes Sud – on en profite pour chaudement la recommander aux amateurs du genre ! –, l’histoire se situe dans le grand Etat du nord-ouest des États-Unis, en 1856. En pleine ruée vers l’or, des cités d’orpailleurs naissent du jour au lendemain dans les endroits les plus sauvages. Tourneur décrit ce petit monde avec les nuances qui lui sied : on y trouve des hommes qui ont réussi, certes, comme Logan Stuart (Dana Andrews), mais aussi d’autres qui ont perdu leurs illusions comme George Camrose (Brian Donlevy), des femmes qui les ont suivis bon gré mal gré, comme Lucy Overmire (Susan Hayward), des familles de pionniers comme celle de Ben Dance (Andy Devine), ou encore des crapules prêtes à tout pour s’enrichir (Ward Bond, qu’on retrouve dans un nombre incalculable de westerns de l’époque, joue ici le rôle de Honey Bragg). Sans parler des Indiens, qui forment une menace permanente pour ces hommes blancs qui occupent leurs terres…

On croit sans peine Bertrand Tavernier qui qualifie le film de « premier western moderne ». En plein âge d’or du genre, Jacques Tourneur épouse en effet un regard qui, d’évidence, n’est pas celui d’un Américain. D’abord, la nature ne ressemble guère aux paysages désertiques privilégiés par la plupart des westerns de l’époque. Comme indiqué plus haut, Tourneur assume cette originalité en filmant avec un talent incomparable les forêts, torrents, montagnes et plaines, véritable jardin d’Éden où le pionnier Américain trouve le terrain immaculé, d’une beauté irréelle, où il peut rêver d’une nouvelle vie.

Tourneur évacue ensuite tout manichéisme, toute lecture simpliste des personnages et des événements, afin d’imposer un microcosme mouvant dans lequel tout le monde ne trouve pas forcément sa place. Cet inconfort concerne d’ailleurs en premier lieu les protagonistes : le mouvement perpétuel et les prises de risque de Logan trahissent une insatisfaction profonde ; Camrose a abandonné ses rêves, gaspille son argent au poker et finit par commettre l’irréparable ; Lucy a suivi son futur époux mais n’est pas à sa place dans cet environnement sauvage. A l’inverse, les pionniers restent convaincus du bien-fondé de leur entreprise, quitte à en payer le prix fort. Ainsi, l’inoubliable séquence d’entraide pour construire la cabane en rondins d’un couple de nouveaux venus, illustration grandiloquente de l’idéologie calviniste de la destinée manifeste, est suivie du raid sanguinaire (rares scènes de massacre de familles entières, femmes et enfants compris, et de scalpage, même si tout cela reste bien sûr largement hors champ en 1946) des Indiens pour venger l’outrage fait à l’une des leurs par le vil Bragg. Cette coexistence de gloire et de tragédie humaines confère un parfum réaliste et ambigu au Passage du canyon.

Enfin, dans les suppléments Bertrand Tavernier note à juste titre une autre spécificité du cinéaste français : il a tendance à « gommer » ses héros, héritage d’un cinéma européen qui privilégie la dynamique collective, par rapport à la mentalité individualiste américaine. Cette originalité n’est cependant pas toujours heureuse, et si Tourneur possède bien des qualités, la direction d’acteurs n’est pas son forte. Ainsi, si l’on apprécie le jeu de Susan Hayward, rousse volcanique dont la retenue dans ce film lui permet de conférer à son personnage un second degré qui le rend attachant, l’inexpressivité de Dana Andrews (comédien fétiche de Tourneur), que rien ni personne ne semble atteindre, dessert selon nous fortement le film. Cette absence totale de charisme, vaguement compensée par un caractère énergique sensé traduire une agitation existentielle du personnage, finit hélas par déteindre tant sur le récit que sur l’interaction avec les autres comédiens.

Si Le Passage du canyon a largement de quoi satisfaire les amateurs de western en quête d’œuvres insolites, portant un regard très personnel sur un genre traditionnellement balisé, le film peut en revanche laisser le spectateur moins averti sur sa faim, desservi par un rythme assez lent, la présence de nombre de scènes en apparence banales, un caractère bavard et, surtout, des choix d’interprétation qu’on peut juger regrettables. Vous l’aurez compris, il s’agit ici plutôt d’un collector que d’un classique du genre.

Synopsis : Tandis que la ruée vers l’or embrase tout l’Oregon, Logan Stewart accepte, à la demande de son ami Camrose, de convoyer la fiancée de ce dernier de Portland à Jacksonville. Si Stewart s’éprend de sa passagère, Lucy, il lui cache ses sentiments.

SUPPLÉMENTS 

Sidonis/Calysta n’a pas changé ses habitudes… et c’est tant mieux ! La première édition en combo Blu-ray/DVD et en version française de ce western est ainsi agrémentée de généreux suppléments, dans lesquels on retrouve notamment deux intervenants habituels.

On commence par l’incontournable Bertrand Tavernier, dont le décès l’an dernier laissera décidément un grand vide, dans bien des domaines… Il s’agit cette fois d’un entretien plus ancien, daté de 2007, ce qui explique le format un peu moins léché (l’analyse n’est pas illustrée par les affiches des films cités, par exemple) et un Tavernier moins marqué physiquement, forcément. Le commentaire du spécialiste, en revanche, ne souffre aucune faiblesse. Très enthousiaste à propos de ce film, il en loue les bifurcations scénaristiques et le sentiment diffus d’angoisse, des caractéristiques qui le différencient radicalement des westerns « linéaires » alors en vogue (on pense à ceux d’Anthony Mann, par exemple). Tourneur ne célèbre pas les vertus de la terre et l’héroïsme des pionniers. Ses personnages sont au contraire des déracinés, des êtres angoissés et instables. Tavernier juge d’ailleurs qu’il s’agit d’un trait reconnaissable des metteurs en scène européens, qui se sont tous (ou presque) attaqués au western et dont la contribution a été essentielle (malgré des résultats inégaux) car ils injectèrent « du doute dans un genre essentiellement affirmatif ». Le cinéaste français s’attarde également sur la figure de Haycox, dont le film adapte une des œuvres, mais aussi sur le parcours du producteur Walter Wanger, auquel on doit notamment La Chevauchée fantastique de Ford et L’Invasion des profanateurs de sépultures (la version de Siegel), et qui termina sa carrière par la production tumultueuse du mythique Cléopâtre. Tavernier évoque enfin avec beaucoup de justesse d’autres clés du film (l’importance des éléments comme la pluie et la boue dans la dramaturgie, entre autres) ainsi que des caractéristiques de Tourneur, comme le travail sur le son (il insistait pour que les comédiens parlent moins fort par rapport aux habitudes de l’époque) et la lumière (il aimait placer une source de lumière centrale dans chaque plan). On ne le suivra pas jusqu’à interpréter positivement le jeu « monolithique » de Dana Andrews comme un choix « idéal » du cinéaste, mais on lui pardonnera aisément cet emportement passionnel !

C’est ensuite au tour de l’écrivain Jean-François Giré, un autre habitué et lui aussi un spécialiste du western, de se lancer dans une analyse du film, complémentaire à celle de Bertrand Tavernier. Il admet d’ailleurs volontiers l’apport de ce dernier dans sa redécouverte personnelle de ce « film oublié », pas très bien reçu aux États-Unis à sa sortie. Il en vante logiquement l’éblouissement visuel, précisant que la beauté de la nature n’est pas qu’un joli décor : le film réalise une fusion entre les personnages, le récit et les paysages. Giré s’attarde ensuite sur certains éléments constitutifs du style de Tourneur (dont la fluidité des mouvements d’appareil, remarquable lorsque l’on considère la taille des caméras de l’époque), le regard européen sur l’ère des pionniers, le personnage du musicien (qui joue le rôle « du chœur dans le théâtre antique grec »), ou encore les adaptations cinématographiques des œuvres de Haycox.

Enfin, l’édition combo DVD/Blu-ray inclut un documentaire de 2015 réalisé par Alain Mazars, Jacques Tourneur le médium : filmer l’invisible. Pendant une heure, différents spécialistes (surtout des critiques cinéma) passionnés par l’œuvre du cinéaste en commentent toute la filmographie. Parmi ce panel figurent notamment Pierre Rissient, Bertrand Tavernier, Dominique Rabourdin, N. T. Binh ou encore Philippe Rouyer. Cette immersion dans l’univers de Tourneur, surtout axée sur ses films d’épouvante et, donc, sur la représentation de la peur et l’angoisse, le surnaturel, l’intangible, est passionnante de bout en bout et révèle le génie unique du metteur en scène disparu il y a plus de quarante ans. Mazars n’en a pas pour autant oublié la forme, qui imite malicieusement le style des vieux films d’épouvante, avec une image en noir et blanc, une musique de fond angoissante et même quelques effets de style. On salue l’idée qui évite soigneusement le ridicule, même si le résultat peut paraître un peu austère par moments. Autre originalité, la filmographie de Tourneur est passée en revue dans l’ordre antéchronologique, en commençant par La Cible parfaite (The Fearmakers/1958) et en terminant par quelques-uns de ses premiers courts-métrages américains. L’impasse a volontairement été faite tant sur ses œuvres ultimes – même s’il est vrai que Tourneur se consacra beaucoup au petit écran à partir de la fin des années 50 – que sur ses quatre premiers longs-métrages tournés dans sa France natale. Un document d’une grande valeur, qu’on sait gré à l’éditeur d’avoir inclus dans les suppléments, tant il permet de saisir le parcours du cinéaste dans sa globalité, au-delà du seul Passage du canyon qui, il faut l’admettre, fait figure d’œuvre « mineure » dans sa filmographie.

Suppléments de l’édition combo DVD/Blu-ray :

  • Présentation par Bertrand Tavernier
  • Présentation par Jean-François Giré
  • Jacques Tourneur le médium : filmer l’invisible, un documentaire d’Alain Mazars (2015, 60 min)

Note concernant le film

3

Note concernant l’édition

4.5

Festival

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