Les Œillades 2023 : Niagara de Guillaume Lambert, retour aux chutes

Quatre ans après le succès des Scènes fortuites, Niagara, second long-métrage de Guillaume Lambert projeté en ouverture du festival Les Œillades d’Albi, prend les traits d’un road-trip tragi-comique à la fois funambulesque et réconfortant qui vient affiner le style décalé du comédien et scénariste québécois, offrant ici à son trio d’acteurs en détresse une partition burlesque très contrastée, toujours à la croisée du drame absurde et de la comédie dépressive.

Après Les scènes fortuites, une mise en abyme réussie sur les difficultés personnelles et professionnelles d’un aspirant cinéaste montréalais incapable de terminer son premier film, Niagara pousse encore plus loin la drôlerie insaisissable de Guillaume Lambert. Ici, le jeune réalisateur québécois se joue des codes du road-movie pour raconter à sa manière le deuil, le temps qui passe, la nostalgie, le pardon mais surtout la lente recomposition d’une fratrie fracturée.

Le film narre le périple insensé à Niagara Falls de deux frangins, Alain (François Pérusse, excellent en maladroit sensible et désabusé) et Léo-Louis (Éric Bernier, tout aussi à son aise dans son costume de gestionnaire de risques pédant et froid), partis retrouver leur frère aîné (Guy Jodoin) pour les funérailles de leur père (Marcel Sabourin), décédé d’une crise cardiaque lors d’un malheureux et stupide « Ice Bucket Challenge ». 

Laissant hors-champ l’épisode douloureux de la séparation des parents, — première « chute » symbolique qui renvoie à une lointaine et profonde cicatrice existentielle —, ne cherchant jamais à justifier le caractère purement burlesque de certaines situations, le scénario souffre probablement de quelques zones d’ombre qui nuisent à la clarté de l’ensemble. Mais c’est la noyade inéluctable du patriarche, point de départ du road-trip, qui va à elle seule irriguer ce retour aux sources et permettre aux héros de remonter les flots de leurs vies qui se brisent, de renouer les liens déchirés par la distance qui les sépare. De leurs trois solitudes va alors naître un espoir collectif : celui de pouvoir communiquer à nouveau. Dans l’une des plus belles séquences du film, la dispersion des cendres du défunt père se fait l’exutoire métaphorique de leurs angoisses et rages individuelles jusqu’alors contenues.

Guillaume Lambert maîtrise parfaitement le tempo effréné de son écriture gorgée de truculents calembours, ainsi que la rigueur métronomique de sa mise en scène d’une masculinité en errance, apprenant à relativiser ses malheurs. Il découpe la succession de sketches en plusieurs chapitres, faisant défiler une galerie de personnages extravagants, charmants, touchants. Puis, non sans une certaine tendresse, il laisse libre cours à l’interprétation déjantée des comédiens, lesquels parviennent à incorporer au récit leur charisme et leur humour délirants (se détache notamment une Véronic DiCaire hilarante en serveuse sexy dans un diner miteux ou encore le quasi-caméo d’un Guillaume Lambert étrangement mutique). Ainsi, toute la force et la dynamique de Niagara, hélas plus poussif dans son dernier tiers, reposent sur un jeu de contrastes symétriques entre l’ironie et le sérieux ; chaque étape du voyage, magnifiquement photographiée par Marie Davignon (Beans), injecte des péripéties comiques tout en cristallisant l’émotion pure du drame. Si la mécanique du film se devine, la quête, elle, traversée par une douce mélancolie, devient plus instinctive grâce au geste esthétique affirmé du réalisateur.

Comédie à la fois cruelle et réconfortante peuplée de personnages à l’excentricité charmante, Niagara séduira sans nul doute les amateurs de l’univers singulier de Guillaume Lambert. Sévan Lesaffre

Niagara – Bande-annonce

Synopsis : Trois frères dans la cinquantaine doivent reprendre contact suite à la mort de leur père, décédé prématurément d’un malheureux Ice Bucket Challenge.

Niagara – Fiche technique

Réalisation : Guillaume Lambert
Scénario : Guillaume Lambert
Avec : François Pérusse, Éric Bernier, Guy Jodoin, Véronic DiCaire, Katherine Levac, Marcel Sabourin, Muriel Dutil, Guillaume Lambert…
Production : Tim Ringuette, Laurent Allaire
Photographie : Marie Davignon
Montage : Yann Thibaudeau
Costumes : Iris Bélanger Noël
Musique : Laurence Nerbhronne
Distributeur : Vues du Québec Distribution
Durée : 1h46
Genre : Comédie, Drame
Sortie : 10 avril 2024

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Festival

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Sévan Lesaffre
Sévan Lesaffrehttps://www.lemagducine.fr/
Titulaire d’un Master 2 en Histoire, esthétique et théorie du cinéma, auteur d’un ouvrage qui concerne l’analyse du corps filmique de Judy Garland, jeune membre du jury du Festival International du Film d'Amiens 2017 présidé par Alexandra Stewart, critique et rédacteur pour CineChronicle.com pendant deux ans, je couvre le festival du film francophone d’Albi « Les Œillades » depuis 2018 et le FIFAM en 2022.

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