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« Hitchcock, la totale » : une vie de producteur d’images

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David Fincher, Brian De Palma, Roman Polanski, François Truffaut : tous sont redevables, d’une manière ou d’une autre, à Alfred Hitchcock. Le cinéaste britannique a traversé les époques (du muet en noir et blanc au parlant en couleurs), les genres (du thriller à l’horreur) et les continents (de la Grande-Bretagne à Hollywood). À chaque film, il a un peu plus marqué le septième art de son empreinte. Forcément majuscule.

Secrets de tournage, genèse, distribution et réception des films, photogrammes, images inédites, affiches, portraits, focus, motifs récurrents, détails biographiques, analyses, anecdotes diverses : Hitchcock, la totale est une invitation à redécouvrir, de fond en comble, l’œuvre de l’un des cinéastes les plus influents de l’histoire du cinéma. Cinquante-sept films et vingt épisodes télévisés sont passés en revue, examinés et auscultés jusqu’à en saisir l’essence.

« Alors, pourquoi Hitchcock aujourd’hui ? Justement parce qu’il est inépuisable, donc toujours à reprendre. Parce que son nom est devenu synonyme de son art, lui qui, formé au temps du muet, ne cherchait à s’exprimer qu’en termes visuels (« pure cinema », selon son expression). Parce que l’influence de son œuvre est gigantesque et dépasse de loin tous les remakes et relectures conscientes de ses films. À jamais, Hitchcock a jeté les bases d’une transformation des règles du divertissement contemporain. Il n’est pas un thriller hollywoodien, des exploits de James Bond à Steven Spielberg, pas un film d’aventure ou d’horreur, aux États-Unis, en Italie ou en Corée, qui ne paie un tribut à l’auteur de Psychose. »

Cela, il fallait bien un ouvrage collectif volumineux (648 pages, 210 X 270 mm) pour l’expliciter. Car Hitchcock n’est pas qu’un profil caractérisé par l’embonpoint, quelques caméos, un présentateur de série télévisée, voire un « génie publicitaire ». C’est aussi un réalisateur prolifique, séminal, criblé d’obsessions qu’il met en images avec une science éprouvée. Prolifique, on l’appréhende aisément en parcourant les fiches de ses films (sans compter ses projets non réalisés). Séminal, il suffit de se reporter au chapitre sur sa postérité pour s’en convaincre ; ce dernier nous mène de Brian De Palma à Claude Chabrol, de François Truffaut à Mario Bava, de Gus Van Sant à Roman Polanski. Ses obsessions sont nombreuses, contagieuses et effeuillées d’un bout à l’autre : faux coupables, policiers, blondes, crimes parfaits, escaliers, dualité… Quant à la science de l’image d’Alfred Hitchcock, on en obtient un merveilleux condensé dans la célébrissime scène de la douche de Psychose, qui fait l’objet d’une entrée à elle seule, intitulée « 78 plans et 45 secondes qui ont changé l’histoire du cinéma ». Par elle, le maître du suspense déconstruit les conventions hollywoodiennes – en tuant prématurément son héroïne –, se joue des interdits en matière de représentation de la nudité et de la violence – en montrant peu et en suggérant beaucoup – et fait preuve d’une inventivité folle – les coupes, les axes, les décadrages, le décor amovible, etc.

Les compagnons de route 

Hitchcock, la totale s’applique à offrir à certains partenaires d’Hitchcock la place qui leur revient de droit. Ainsi, Saul Bass, graphiste, affichiste et cinéaste ayant signé trois génériques pour le maître à la fin des années 1950, fait l’objet d’une entrée révérencieuse. Il est présenté comme le réinventeur du générique, le premier à l’appréhender comme un avant-propos et une énigme. Les formes, les couleurs, les prises de vues réelles intégrées, la typographie servent toutes à concevoir et sublimer des génériques au sein desquels les idées de Saul Bass se fondent jusqu’à graver la mémoire des cinéphiles : le nom d’Anthony Perkins écartelé (schizophrénie), celui de Janet Leigh coupé en deux (meurtre au couteau), la spirale dans Vertigo (obsessions), etc.

Le « grand stratège » Lew Wasserman, parfois surnommé « roi de Hollywood », a été l’agent d’Alfred Hitchcock et son dernier producteur. C’est lui qui a façonné une partie de sa carrière américaine. Chargé de la prospection de nouveaux clients pour l’agence artistique MCA, il facilite notamment la présence de James Stewart dans La Corde, en le convainquant de préférer un pourcentage sur les profits futurs du film plutôt qu’un cachet qui aurait été impayable pour Transatlantic Pictures, la compagnie de production d’Hitchcock. L’agent permettra par ailleurs au cinéaste britannique de s’enrichir considérablement avec Psychose. Revers de la médaille : à la fin de la carrière du maître, Wasserman lui imposera ses choix (notamment de comédiens) et l’empêchera de mener à bien des projets qui lui tiennent à cœur (dont Kaleidoscope).

Bernard Herrmann figure évidemment en bonne place parmi ces compagnons de route dont le nom est indissociable de celui d’Alfred Hitchcock. Huit films et dix ans de collaboration unissent les deux artistes. La musique d’Herrmann n’est pas une doublure, mais une œuvre à part entière, un « inconscient musical » qui communique de manière autonome, par exemple les entrelacs de La Mort aux trousses ou le danger imminent de Psychose. Après Bernard Herrmann, Hitchcock se désintéresse quelque peu de la musique de films : le compositeur le plus talentueux de Hollywood laisse derrière lui un vide que personne ne pourra combler.

De nombreuses autres personnalités se trouvent mises à l’honneur dans les pages de cet ouvrage à l’exhaustivité appréciable : les comédiens Ingrid Bergman, James Stewart ou Cary Grant, Robert Burks (chef opérateur), Alma Reville (la femme d’Hitchcock), le producteur David O. Selznick, etc. Toutes ces personnalités ont eu pour Alfred Hitchcock une importance d’autant plus capitale qu’il ne dissociait pas – ou très peu – sa vie privée et professionnelle, comme en témoignage cette citation emblématique : « Je suis devenu un corps de films, pas un homme ; je suis tous ces films. »

Hitchcock, la totale, ouvrage collectif dirigé par Bernard Benoliel
E/P/A, novembre 2019, 648 pages

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« Les Étoiles du football » : voyage à travers les stades

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Larousse publie un ouvrage de Rodolphe Gaudin portant sur les footballeurs qui ont marqué la saison 2018-2019. Le grand reporter à France Télévisions évoque plus de 70 joueurs, toujours sur une double page aux trois quarts dédiée à l’image.

C’est le propre de tout exercice de ce genre : la sélection opérée dans cet album est naturellement sujette à discussion. Probablement à moitié par chauvinisme à moitié par souci commercial, les footballeurs français phagocytent un espace déjà relativement restreint (168 pages). Alphonse Areola est présent dans l’ouvrage, mais pas Jan Oblak ou Ter Stegen, les gardiens respectifs de l’Atletico Madrid et du FC Barcelone. Benjamin Pavard occupe une double page qui aurait en toute logique dû revenir à son coéquipier Joshua Kimmich, peut-être le meilleur latéral et donneur d’assists au monde actuellement. Thomas Lemar et Anthony Martial sont de la partie, mais on ne pipe pas mot au sujet de Serge Gnabry – successeur d’Arjen Robben et auteur d’un récent quadruplé en Ligue des Champions sur la pelouse du dernier finaliste en date, Tottenham –, de Jadon Sancho – jeune pépite anglaise qui a imprimé sa marque sur la Bundesliga la saison passée – ou de Riyad Mahrez – vainqueur de la CAN et dixième au dernier classement du Ballon d’Or. On notera aussi les absences notables de Thiago Alcantara, de Sergio Busquets, de Jordi Alba, de Miralem Pjanic, de Christian Eriksen, de Donny van de Beek, de Hakim Ziyech, de Raheem Sterling, de Niklas Süle, alors que des Blaise Matuidi ou des James Rodriguez, pourtant bien moins en vue la saison passée, figurent en bonne place dans cet ouvrage. Quant à Mario Balotelli, on se demande si ce sont ses frasques – les feux d’artifice tirés depuis sa salle de bain lui ont valu un incendie à 600 000 livres – ou ses quelques piges en Ligue 1 qui justifient son évocation. Parce que sur le pré (et dans l’ouvrage), on le troquerait volontiers contre Ciro Immobile, Timo Werner ou Zlatan Ibrahimovic.

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Extrait de l’ouvrage « Les Etoiles du football ». Crédits : Larousse éditions.

Ces réserves mises à part, on ne peut que saluer le rapport qualité/prix de ces Étoiles du football. Ce bel album en papier glacé est joliment conçu et remarquablement écrit. Certes, la place dévolue au texte est relativement chiche, mais cela n’empêche pas Rodolphe Gaudin d’évoquer avec passion – et avec force anecdotes – les conflits entre Kevin De Bruyne et José Mourinho ou Ousmane Dembélé et Rennes/Dortmund (il a failli tout claquer à 18 ans), l’arrivée difficile de Coutinho à Barcelone (blessure, cambriolage), le triplé d’Eden Hazard contre Nancy sans avoir fermé l’œil de la nuit et en quasi-état d’ébriété, l’importance de Sadio Mané à Liverpool observée en janvier 2017 alors qu’il était à la CAN, les injections d’hormones de Lionel Messi durant sa jeunesse, les présidentielles égyptiennes qui voient Salah, même pas candidat, pointer à la deuxième place… On apprend également que Manuel Neuer, Robert Lewandowski et Bernardo Silva auraient pu être recalés pour des considérations physiques ou médicales, que Ronaldo fut recruté sur insistance des joueurs de Manchester United auprès de Ferguson après un match amical, que Son a utilisé le football pour échapper au service militaire dans son pays, que Maradona a pris un jour Thomas Muller pour un ramasseur de balles, etc.

Préfacé par Laurent Blanc, Les Étoiles du football devrait susciter l’enthousiasme de tous les amateurs de ballon rond, et a fortiori s’ils supportent l’équipe de France. Sur un ton léger, sans jamais succomber aux analyses techniques rébarbatives, Rodolphe Gaudin y raconte avec talent quelques-unes des plus grandes stars du football mondial.

Les Étoiles du football, Rodolphe Gaudin
Larousse, octobre 2019, 168 pages

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« Filmer la légende » : l’Amérique vue à travers son cinéma

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Florence Arié et Alain Korkos, respectivement professeure agrégée d’anglais et auteur d’ouvrages documentaires sur l’histoire de l’art, analysent quelque 130 films, de l’hagiographique au contestataire, pour en extirper la manière dont l’Amérique se raconte sur grand écran.

L’ouvrage se découpe en chapitres thématiques : Nouveau monde, esclavagisme, États désunis, guerres mondiales, immigration, CIA, Vietnam, 11 septembre, crise financière… À chaque fois, les deux auteurs prennent le parti de verbaliser la manière dont les cinéastes construisent – ou déconstruisent – les mythes américains. Deux espaces se rencontrent et s’injectent l’un dans l’autre : le territoire et l’écran. Avec cette donnée incontournable, exprimée dès les premières pages de l’ouvrage : si Alexandre Dumas et Victor Hugo ont raconté la France dans leurs romans, si Walter Scott et Charles Dickens ont fait de même avec la Grande-Bretagne, l’Amérique n’a pas cette tradition littéraire consistant à s’auto-portraiturer par le verbe. Au contraire, comme en atteste un Ronald Reagan président ou un Barack Obama au champ lexical hollywoodien, les États-Unis se narrent en images de cinéma.

Par souci méthodologique, Florence Arié et Alain Korkos évacuent d’emblée les bobines commémoratives centrées sur un seul personnage (Lincoln ou Selma par exemple), considérées comme trompeuses, et se penchent sur tous ces cas où « l’Histoire cède le pas au mythe ». Films à chaud ou lente digestion des événements historiques, qu’importe : les histoires, plus que l’Histoire, se construisent sur grand écran et se voient souvent réévaluées, voire battues en brèche, à travers le temps.

« This is the West, Sir. When the legend becomes fact, print the legend ! »

Comment, au juste, la légende s’imprime-t-elle ? Comment exprime-t-on une réalité compréhensible de tous quand des centaines s’entrecroisent et se nourrissent mutuellement ? Steven Spielberg met en scène le personnage réel de Roger Baldwin dans Amistad ; il lui invente toutefois un récit trajectoriel symbolique, de l’application stricte du droit à l’appréhension empathique de l’humanité des Noirs, alors que l’avocat était en réalité un abolitionniste convaincu. De même, il emploie Theodore Joadson, campé par Morgan Freeman, pour narrer la condition des Noirs dans le Nord des États-Unis au cours des années 1840, faisant de lui le réceptacle affranchi de la longue et douloureuse tradition de l’esclavage. Sur les immigrés et Ellis Island, quelques séquences reviennent en boucle à travers les films et les époques : la vision de la Statue de la Liberté ; l’examen médical d’usage ; la grande salle d’accueil dans laquelle trônent des drapeaux étoilés ; l’enregistrement par un fonctionnaire… America America, Le Parrain 2 ou Fievel et le nouveau monde, aussi différents soient-ils, arborent tous des mimétismes apparents à ce sujet. Le Gangs of New York de Martin Scorsese, ancré dans des conflits datés, raconte quant à lui comment les nativistes et les immigrés irlandais fuyant la famine s’affrontaient en 1848 sur fond de différends linguistiques, économiques et religieux.

Dans sa représentation de la mafia, le cinéma a connu de multiples essais, dont le réaliste Scarface de Howard Hawks. Ce dernier a reconstitué le massacre de la Saint-Valentin de Chicago (1929). Il s’est inspiré à la fois d’Al Capone mais aussi de la famille Borgia au moment de créer Tony Camonte, son anti-héros mafioso. Des cartons introductifs et des répliques moralisatrices furent intégrés après coup, parce que les censeurs pouvaient déceler dans le film un risque de fascination-répulsion à l’endroit des gangsters. Les mutations sociales et industrielles ont inspiré Charlie Chaplin, dont Les Temps modernes citent à la fois René Clair, Sergueï Eisenstein, Fritz Lang et Lewis Hine, avec suffisamment de distance pour qu’aucun méta-discours ne prenne le dessus sur les autres. On peut aussi se questionner sur le communisme supposé de Charlot ou le « montage intellectuel » confondant travailleurs et moutons. Dans la mythification en cours, tout est évidemment porteur de sens, et Chaplin semble lui-même refuser de prendre position. L’un des exemples les plus intéressants cités dans Filmer la légende concerne Les Raisins de la colère, de John Ford. Tiré d’un roman de John Steinbeck, le film s’inspire des photographies de la FSA et de celles de Horace Bristol, du magazine Life. Ainsi, la Twentieth Century Fox utilisa le travail de Bristol pour aider John Ford à constituer son casting et façonner son imagerie. C’est à la fois la fiction du roman et la réalité des photos qui forment ensemble le cœur du film – et de ses représentations.

Guerres et faits

Les conflits armés constituent un sujet complexe. La Première guerre mondiale tient souvent lieu de décor, tandis que la guerre du Vietnam, pourtant bien moins coûteuse en vies américaines, a fait l’objet de plusieurs représentations mémorables. Il faut dire que le Nouvel Hollywood et les années 60-70, éminemment contestataires, sont passés par là. Les faux jumeaux Docteur Folamour et Point Limite présentent des hommes diminués (au sens propre comme au figuré). Depuis la crise des missiles, les Américains ont autant peur de leurs propres machines que des Soviétiques.

Les auteurs décrivent Voyage au bout de l’enfer et Apocalypse Now comme de « grosses machines mythologisantes ». Ils ne voient dans le premier que des messages abscons, ou en tout cas brouillés, tandis que le second ferait la part belle à des bouts de mythes – Minotaure, traversée du désert, labyrinthe, etc. – symbolisés par la remontée d’un fleuve imaginaire – et, en parallèle, de la folie humaine. Florence Arié et Alain Korkos rappellent à raison le piège de l’esthétisation de la violence, de la désincarnation des Vietnamiens (et des Cambodgiens) et arguent que les deux films ne commentent pas la guerre, mais se cantonnent à présenter l’expérience des soldats qui y prennent part. Ne peut-on pas dès lors rétorquer que les deux vont de pair et que la folie et la douleur qui traversent les longs métrages de Cimino et Coppola portent à elles seules un témoignage cruel, autonome et suffisant sur le Vietnam ? La polysémie du « God Bless America » tout comme celle de la destinée du colonel Kurtz supposent probablement davantage de réserve dans la lecture de leur propos. Platoon dans sa volonté de traduire en images le quotidien du soldat, Full Metal Jacket dans ses clichés et Forrest Gump dans ses incrustations, reconstitutions et citations sur le Vietnam ont également voix au chapitre.

Les auteurs clôturent Filmer la légende en énonçant les difficultés de représentation nées de clivages de plus en plus radicaux – dont les procès en appropriation culturelle. Ils annoncent en outre que les séries pourraient prochainement prendre le relais du cinéma – chose que Deadwood ou Treme ont déjà commencé à faire (et sachant que Les Soprano, Oz ou The Wire auraient également pu être cités). Si on peut s’interroger sur certaines interprétations ou se questionner sur l’absence de tel ou tel film, cet essai n’en demeure pas moins passionnant et rappelle à dessein que les images de cinéma finissent toujours par former une « conscience collective », dont le rapport de fidélité aux faits mérite d’être constamment réinterrogé.

Filmer la légende, Florence Arié et Alain Korkos
Amsterdam Éditions, octobre 2019, 440 pages

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4

It must be Heaven de Elia Suleiman : la comédie du désespoir

Elia Suleiman est égal à lui-même dans ce nouveau film, It must be Heaven. Utilisant un humour burlesque descendant tout droit de Keaton et de Tati. Presque sans un mot, il fait le constat d’une planète aussi belle que malade de ses guerres incessantes, en Palestine, mais aussi ailleurs.

Synopsis ES fuit la Palestine à la recherche d’une nouvelle terre d’accueil, avant de réaliser que son pays d’origine le suit toujours comme une ombre. La promesse d’une vie nouvelle se transforme vite en comédie de l’absurde. Aussi loin qu’il voyage, de Paris à New York, quelque chose lui rappelle sa patrie.
Un conte burlesque explorant l’identité, la nationalité et l’appartenance, dans lequel Elia Suleiman pose une question fondamentale : où peut-on se sentir  » chez soi  » ?

 

Les vacances de Monsieur Suleiman

Comme une pierre précieuse, Elia Suleiman est rare. En 20 ans, il nous aura gratifié de seulement 4 longs métrages. Mais ses films sont suffisamment forts pour que son nom reste présent bon an mal an, comme une belle effluve, un bon sillage  dans l’atmosphère cinématographique.

It must be heaven n’est pas différent de ses précédents films. Le protagoniste Elia Suleiman, l’alter ego du cinéaste, s’entend certes dire de la part de la bouche d’un producteur français (interprété par Vincent Wild Maraval) que le film qu’il propose n’est « pas assez palestinien », il n’en demeure pas moins que ce film-ci a des parentés évidentes avec les précédents, même si ces derniers étaient peut-être plus démonstratifs, plus « palestiniens » comme disait le producteur français. D’ailleurs, ce protagoniste, un observateur mi-inquiet, mi- goguenard de la société d’aujourd’hui, ne prononcera que deux choses tout au long du métrage : « Nazareth », puis « I’m Palestinian ». C’est dire si son propos reste tourné vers sa patrie.

It must be heaven se transporte sur 3 continents. Tout d’abord, en Palestine, à Nazareth, donc, où la vie s’écoule de manière faussement paisible sous un soleil écrasant. Les  vignettes qui composent le métrage ont toujours une double facette, une possibilité de lecture métaphorique. Sous le regard poker face de Suleiman, le voisin fait mine d’arroser le champ de citronniers. En dehors de son regard, il est plutôt en train de lui voler ses citrons, intéressé et nullement aidant. La toute première séquence, hilarante, met en scène un pope et ses fidèles, à qui on interdit l’entrée dans leur propre église qui sera alors défoncée par le pope en personne. Une métaphore à peine voilée de tout peuple qui se verrait privé de  la possession de son propre territoire…

Quand l’alter ego du cinéaste prend son envol pour Paris, peut-être dans l’espoir de trouver autre chose qu’à la maison où la police est omniprésente et rappelle que la guerre n’est jamais bien loin, mais également pour faire valider un nouveau film par un producteur, c’est pour qu’il tombe nez à nez contre pléthore de policiers lui rappelant qu’ici aussi, on n’est pas en sécurité. Qu’ils soient à pied pour mesurer de manière drôlatique la terrasse d’un café, ou en hoverboard pour faire leur ronde de manière quasi-chorégraphique dans les rues désertes de Paris, les policiers sont bel et bien là, encadrant un Paris désert, traversé uniquement ça et là de magnifiques créatures stéréotypées, belles, bien habillées, une image parisienne que Suleiman contemple avec ses légendaires yeux faussement candides. Mais également défilent des chars dans une rue étroite, de manière incongrue (ce sont en réalité les chars pour le défilé du 14 Juillet).

Quand de nouveau il change de lieu, C’est un New-York surréaliste qu’il nous donne à voir. Dans un supermarché où il fait quelques courses, il s’aperçoit  que tout le monde a un revolver, une mitraillette voire un lance-roquettes en bandoulière, homme et femme réunis. Ces scènes sont vraiment très drôles, mais angoissantes aussi, tant par le message d’un mode devenu sécuritaire qu’elles véhiculent , que par le constat de la disparition manifeste du Heaven tutélaire.

It must be Heaven ne s’embarrasse pas de grandes déclarations. Avec ses saynètes dignes de Tati (la scène de la fouille à l’aéroport, par exemple) ou de Keaton, auxquels on ne cesse de l’apparenter, bien qu’à titre personnel, il se réclame de l’horizontalité du grand Ozu, Elia Suleiman livre des messages simples et faciles à décortiquer. Son regard est peut-être en effet adouci, mais l’absurdité de la vie palestinienne (cette jeune femme au baquet d’eau), ou sa dangerosité (ces policiers qui transportent une femme aux yeux bandés) ne sont jamais occultées. Avec le temps, il se dit que l’herbe n’est pas plus verte chez le voisin, mais qu’en revanche, ça sent de plus en plus le roussi à peu près partout…

It must be Heaven est un petit bijou de drôlerie et de constat inquiet tout autant qu’empreint d’une sorte apaisement. Il conviendrait de ne pas passer à côté de ce film précieux dont le réalisateur pourrait bien de nouveau rentrer dans son cocon pour les dix prochaines années !

It must be Heaven– Bande annonce

It must be Heaven – Fiche technique

Réalisateur : Elia Suleiman
Scénario : Elia suleiman
Interprétation : Gael García Bernal (Lui-même), Ali Suliman (le fou), Elia Suleiman (lui-même), Grégoire Colin (L’homme dans le métro), Kwasi Songui (le chauffeur de taxi new-yorkais), Vincent Maraval (le producteur parisien), Nael Kanj (le pope)
Photographie : Sofian El Fani
Montage : Véronique Lange
Producteurs : Edouard Weil, Laurine Pelassy, Elia Suleiman, Thanassis Karathanos, Martin Hampel, Serge Noël, Coproducteurs : Georges Schoucair, Zeynep Özbatur Atakan
Maisons de production : Possibles Média, Rectangle Productions, Nazira Films, Zeynofilm, Pallas Film, Doha Film Institute
Exportation/Distribution internationale : Wild Bunch
Distribution (France) : Le pacte
Récompenses : Mention Spéciale et Prix Fipresci – Compétition officielle, Festival de Cannes 2019
Durée : 97 min.
Genre : Comédie, Drame
Date de sortie : 4 Décembre 2019
France | Qatar | Allemagne | Canada | Turquie | Palestine – 2019

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Onibaba, les tueuses : L’humanité nue

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Figure majeure de la nouvelle vague japonaise, Kaneto Shindô développe d’abord un cinéma d’inspiration marxiste, centré sur les classes prolétaires, qui atteint son apogée avec l’observation contemplative du travail paysan dans L’île nue, son film le plus célèbre. Cette préoccupation se mariera à d’autres motifs récurrents – les figures de femmes fortes, la sexualité, ou encore la question du primitif – que l’on retrouve dans le remarquable Onibaba.

Synopsis : Onibaba, légende bouddhiste. Au XV ème siècle, deux paysannes (une mère et sa bru) chassées de leur village par la guerre trouvent refuge dans un marécage. Poussées par l’instinct de survie, elles assassinent et dépouillent des soldats égarés dans leur souricière, puis vont troquer leurs armes contre de la nourriture. Un jour, un ancien fermier du village, Hachi, réapparaît et affirme à la vieille paysanne que son fils est mort. A son tour, il s’installe dans les marécages et vit au crochet des deux tueuses. La jeune veuve cède vite aux avances du fringant fermier. Ensemble, ils vont assouvir leurs besoins sexuels. Mais la belle-mère se refuse à croire à la mort de son fils. Elle va employer toutes les ruses pour empêcher sa belle-fille d’aller retrouver son amant chaque nuit…

Après avoir renfloué les caisses de la Kindai Eiga Kyokai, grâce au succès inespéré de L’Île nue, Kaneto Shindô poursuit son analyse des rapports humains en livrant une cruelle métaphore de la nature humaine et de la lutte des classes dans un Japon médiéval faisant écho à notre monde contemporain. Influencé par la Nouvelle Vague nippone, il se détourne cette fois-ci du néoréalisme pour faire de Onibaba un délicieux objet transgressif, mélangeant aussi bien le drame à l’onirisme, le fantastique à l’érotisme, que l’horreur à la satire sociale. Si l’évolution formelle est probante, la thématique demeure inchangée et prolonge celle de L’Île nue : la survivance de l’Homme face à la nature et sa nature profonde.

Mais avant d’observer Onibaba, et d’en détailler son programme, il est important de relever ce qui ne s’y trouve pas : le spectaculaire, la flamboyance, l’héroïsme ou la bien-pensance. C’est sans doute cela le plus troublant ici, cette absence de gloriole dans ce monde en guerre ou de morale dans cette fable sur la condition humaine. C’est comme si, par peur de détourner le regard de son spectateur, Shindô avait voulu absolument expurger son film de tout élément complaisant ou obséquieux. Un peu à la manière d’un Shohei Imamura, il observe, scrute, dissèque cette étrange créature qu’est l’être humain, le laissant se débattre seul avec ses émotions ou pulsions.

À l’ombre des grands soubresauts de l’Histoire, dans une sorte de no man’s land dominé par les vents, Shindô braque sa caméra sur les gueux, les indigents, sur ce bas peuple ignoré bien souvent par les grandes fresques nippones. Tandis que la guerre est repoussée en hors-champ, ses effets délétères envahissent l’écran : la peur, la famine, l’abandon. Survivre demande alors un retour à la bestialité : on tue, on dépouille, on marchande l’honneur de l’homme contre une maigre pitance. C’est ce que nous indique Shindô, en une poignée de plans sèchement exécutés, en assimilant les armures de samouraïs à de simples objets que l’on troque contre un peu de nourriture. Rapidement, Onibaba se dote d’une dimension métaphorique évidente, avec ces marécages semblables aux territoires des exclus, comme les ghettos ou les bidonvilles, dans lesquels les paysans sont contraints à la survie. Où se trouve l’humain dans tout ça ? C’est la question de fond que pose Shindô avec Onibaba.

Pour tenter d’y répondre, il met en place un triangle amoureux en incorporant une présence masculine dans le récit. L’arrivée inopinée de l’homme met en branle l’existence linéaire des deux femmes (tuer, manger) en faisant réapparaître ce qui était jusqu’alors oublié, à savoir le comportement humain. En effet, en attirant la jeune femme vers lui, notre homme ne se contente pas de menacer les plans criminels de la belle-mère, il provoque également l’émergence d’émotions puissantes et complexes comme l’amour, la haine, la jalousie… Plus qu’un simple besoin, la sexualité se mue alors en force de vie, en substrat de l’identité humaine.

Cette dimension sexuelle, il va la faire vivre à l’écran en se réappropriant le principe basique de la mise en relief, la torpeur diurne servant à mettre en avant la fièvre nocturne, l’épure de la mise en scène préparant le spectateur aux décharges baroques : c’est dans ce subtil balancement entre vie et mort, yin et yang, que vont se dessiner les passions humaines. Un travail pour le moins subtil qui n’est pas sans rappeler celui d’Imamura ou de Masumura.

Onibaba pourrait tutoyer véritablement l’excellence si sa narration était mieux maîtrisée. Seulement, du fait de sa redondance, celle-ci semble inutilement insistante et finit par desservir un scénario parfois laborieux. Fort heureusement ses qualités formelles sont indéniables et suffisent à emporter notre adhésion : les amples travellings exaltant la dimension carcérale des lieux, les mouvements de caméra soulignant délicatement l’agitation sexuelle, les compositions picturales élégantes (remarquable travail sur les clairs-obscurs réalisé par Kiyomi Kuroda) ou encore les innovations sonores (habile mélange de bruits naturels, de percussions africaines et de free-jazz) sont autant de raisons d’applaudir au spectacle offert. Mais c’est surtout par sa dimension symbolique que le film fascine autant ; que ce soit la présence de ce trou piégeant les hommes, la danse lancinante des hautes herbes ou l’expressivité exacerbée des corps (les silhouettes qui courent, les peaux qui suintent, les visages qui s’encrassent, les yeux qui brillent), tout concourt à faire de Onibaba l’illustration d’une humanité nue, dépourvue de tout jugement moral.

L’Homme vu par Shindô, dans Onibaba comme dans L’île nue, est un être en proie à ses passions, à ses pulsions, mais surtout il n’est ni bon ni mauvais… Ici, quels que soient les personnages croisés, hommes ou femmes, riches ou pauvres, ils sont tous profondément immoraux car ils tous désespérément humains : on manipule, on ment, on tue, on se donne au premier venu. Mais surtout en esquissant de tels personnages, Shindô se démarque de la veine traditionaliste et transforme son film en critique sociale : en bafouant les valeurs historiques (les samouraïs sont dépouillés de leur armure et de leur statut iconique) et en exaltant l’émancipation (sexuelle notamment), il s’oppose aux valeurs traditionnelles prônées par un régime qui engendre la guerre et l’exclusion…

C’est en faisant basculer son film dans le fantastique (comme dans Les Contes de la lune vague après la pluie ou Kwaidan), que son propos se fait véritablement accusateur. En effet, en portant le masque traditionnel, la belle-mère tente de reproduire la domination que peuvent exercer les nantis sur le bas peuple en agitant le spectre de la morale. Seulement, les valeurs hypocrites finissent par se retourner contre ceux qui les utilisent, nous dit Shindô qui vient d’orner son film d’horreur de subtiles couleurs militantes.

Onibaba : Bande-Annonce

Onibaba : Fiche Technique

Réalisation : Kaneto Shindô
Scénario : Kaneto Shindô
Photographie : Kiyomi Kuroda
Production : Hisao Itoya et Tamotsu Minato
Genre : drame, horreur
Durée : 103 minutes
Date de sortie : 21 novembre 1964 (France)

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La saga Star Wars est-elle une religion ?

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Tu étais en train de créer une religion confie James Cameron à George Lucas, l’esprit créatif derrière la saga la plus populaire de la planète. A l’occasion de la sortie du dernier Star Wars IX : L’avènement de Skywalker, on se penche sur la dimension religieuse et philosophique de la franchise à l’intérieur et à l’extérieur de l’écran. Peut-on croire en la Force ? A moins que nous n’en soyons déjà les adeptes..

Dans une galaxie pas si lointaine, une saga désormais légendaire : Star Wars. Initiée au cinéma en 1977 par le génie créatif de George Lucas, la franchise stellaire est désormais tentaculaire : trois trilogies cinématographiques, des séries et films d’animation, des jouets, des romans, des bande-dessinés, des albums de musique, des figurines, des spin-offs… Quand on parle d’empire en abordant Star Wars, il est difficile de savoir si l’on évoque celui constitué par la franchise désormais aux mains de Disney ou les antagonistes de l’intrigue. En un peu plus de 40 ans, Star Wars a envahi l’imaginaire collectif et constitue un immense champ de références pour une partie de nos représentations. Difficile d’évoquer le mal sans vaguement penser à Palpatine ou Dark Vador. Depuis Un Nouvel Espoir, la saga s’est fondée sur le mono-mythe de Joseph Campbell qui pose aujourd’hui la narration éculée mais efficace de tous les récits modernes. Mais contrairement à d’autres franchises plus récentes de la pop-culture comme les multiples proposées par les mastodontes Marvel, l’oeuvre de Lucas a développé tout un univers semblable à celui d’une religion. D’abord de manière complètement diégétique, au sein même de ces films, on retrouve une entité abstraite et surpuissante : la Force. Autour de cette énergie quasi-divine s’agrègent une dichotomie d’abord claire entre le bien et le mal. S’en suit des éléments qui définissent alors clairement si l’on balance d’un côté ou d’un autre : la couleur du sabre, notre appartenance aux Siths ou aux Jedi, notre usage raisonné (ou non) de la Force. En développant cette mythologie, George Lucas établit une grille de valeurs, politiques mais aussi religieuses, auxquels les personnages doivent adhérer pour progresser dans l’histoire mais aussi que les spectateurs doivent accepter pour se connecter émotionnellement aux enjeux. Le suivi de la famille Skywalker sur 9 films nécessite donc de s’identifier à leur version de la Force.

De vrais Jedi

Ce n’est pas pure folie que le jediisme, mouvement religieux basé sur les enseignements tirés de la philosophie Jedi, s’est réellement développé dans notre monde. Aux Etats-Unis, le mouvement est reconnu comme une religion. Plusieurs centaines de milliers de personnes, entre l’Australie, le Canada, le Royaume-Uni, la République tchèque et donc les U.S, déclarent identifier le jediisme comme une religion. Nous nous sommes pas à l’abri de quelques trolls dans les recensements mais ce phénomène, insolite à toutes autres franchises de pop-culture, interroge tout de même. Qu’est-ce qui est si spécifique à Star Wars pour qu’un culte se dessine en dehors de l’écran ? Le vocabulaire même des titres fait appel à la religion, et notamment des monothéismes abrahamiques : avènement, retour, réveil.. Nous l’avons vu, l’imaginaire développé au sein des films a tout pour se prêter à celui d’une religion avec ses figures prophétiques et identifiables. Dans le premier opus, dans son Faucon Millenium le bandit de l’espace Han Solo ne croit pas à la Force et toutes ses légendes. La suite de ses aventures lui prouveront qu’il a eu tort de ne pas croire. D’ailleurs dans Le Réveil de la Force, qui nous fait retrouver les personnages de la trilogie originale une trentaine d’années plus tard,  dans son même vaisseau, Han Solo est désormais celui qui prédique : il est devenu croyant et propage la vérité autour de la Force. De la même manière, chaque film Star Wars continue de propager l’empire que représente aujourd’hui la saga, la marque, le mythe. On pourrait dire que cette profusion récente de films ne répond qu’à un intérêt mercantile. Ce serait d’abord nier le fait que Lucas, lui-même, a inventé le merchandising moderne avec l’épisode 6, mais aussi que les Star Wars restent parmi les derniers blockbusters d’auteur. Rian Johnson, J.J Abrams, George Lucas… Chacun continue à poursuivre le mythe et le culte qui s’en nourrit. En soit, il est clair que la mythologie interne à Star Wars est celle d’une religion, d’une foi, d’une spiritualité. Si on se penche sur les enseignements Jedi, on retrouve des notions clés déjà présentes, le taoïsme ou le bouddhisme. Sans croire fondamentalement à l’existence de sabres laser ou d’une étoile noire, est-il complètement absurde de se revendiquer d’un mouvement religieux et philosophique seulement car il provient d’une oeuvre fictive ?

Tu étais en train de créer une religion..

D’un point de vue athéiste, toutes les religions sont des constructions purement culturelles. Simplement avec Star Wars, il n’y a aucune ambiguïté quant à la (non) vérité des ces éléments car les auteurs sont clairement identifiés. Finalement, qu’est-ce qui manque à Star Wars : le temps ? Celui de devenir des bribes, des rumeurs, des légendes. Quand George Lucas établit la prélogie, on comprend que les légendes qui débutent l’histoire d’Un Nouvel Espoir sont bien réelles. Les Jedi étaient organisés, identifiés. De même que les Sith. L’origine du mal est dévoilée. La prélogie de Star Wars en est donc La Genèse. Sans même prendre en compte l’univers étendu, on peut percevoir les trois trilogies comme trois textes, trois unités, trois testaments. Chacun à son tour enrichit et contredit les testaments suivants ou précédents. D’ailleurs Disney a désavoué l’univers étendu. Dans le podcast James Cameron’s Story of Science Fiction, George Lucas et James Cameron donc, échangent autour de ce qu’aurait promis la troisième trilogie de Star Wars si elle avait été pilotée par Lucas. L’artiste allait emmener l’histoire dans des univers microbiologiques en déconstruisant complètement la force comme entité incompréhensible. Il comptait aborder les Whills, une espèce vivante qui véhicule la force au sein de l’organisme. Tout au long du podcast, il aborde un « nous » rendant de plus en plus floue la frontière entre la réalité et l’univers de fiction qu’il a créée. Mais une phrase lors de ce podcast marque. James Cameron s’adresse à Lucas et lui dit : « Tu étais en train de créer une religion George ». Une religion qu’il regrette de ne jamais avoir fini de développer.

Luke Skywalker : le messie ?

Cette dimension religieuse prend aussi tout son sens à travers la réception des fans à chaque sortie d’opus. Des courants émergent et sont basés sur les divergences vis-à-vis des trois trilogies ou « testaments » : Non ce film n’est pas valable, non le personnage n’aurait jamais fait ça, non c’est toi qui ne comprend pas la trilogie originale, non la Force c’est plus ça que ça.. Il y a ces  fandom toxiques radicaux auxquels aucun fan ne souhaite être associé. Ils ont rien à faire avec nous, ce sont pas des vrais fans qui, eux, ne font du mal à personne… Attention aucun amalgame ! En dehors d’eux, de vraies dissonances se produisent, comme rarement au cinéma, autour des événements Star Wars. Le 8ème opus, Les Derniers Jedi, a vu surgir la controverse notamment autour du personnage emblématique de Luke Skywalker. Sans aucun doute, le messie de la religion Star Wars. Disparu à l’écran depuis une trentaine d’années pour les fans, autant que dans l’univers fictif pour les personnages, Luke était si attendu. Certains attendaient l’irruption de ce messie, comme s’il ne faisait pas partie d’un film mais bien de notre réalité. Pourtant le parti pris déconstructiviste de Rian Johnson fut radical quant à la représentation du nouveau Luke. Fantasque, bedonnant, hirsute, lâche, Luke n’est plus la figure prophétique qu’il incarnait. Alors que le monde réel l’érigeait en tant qu’icône, la personæ fictive, comme l’acteur Mark Hamill, subissait les ravages du temps. En 2017, il était déjà trop tard pour Star Wars déjà devenu religieux. Les polémiques vaines suite au film fascinent. Certains allant jusqu’à dépouiller les moindres éléments des anciens films pour démontrer que le personnage était une trahison aux textes originels et sacrés. Quand il apparaît dans le combat final face à Kylo Ren, il est bien plus velte et correspond aux attentes que le public pouvait se faire de son retour. Mais le messie idéal n’était qu’une projection. Les spectateurs ne pouvant plus croire en cette version hirsute du personnage, Luke devient fantôme. Démystifié, il ne pouvait plus exister. C’est un rapport de croyants finalement qu’entretiennent les fans vis-à-vis de lui. Quand on apprend que les parents de Rey sont insignifiants, on ne peut y croire. En quoi avons-nous cru sinon à ce mysticisme ? Qu’importe, les films posent leur vérité. Une vérité qui dépasse les auteurs, les fans, et les œuvres elles-mêmes. Il n’est pas question de savoir si les choix sont bons ou mauvais car ils participent tous à fonder Star Wars. L’empire commercial ? Oui, mais aussi le culte et sa mythologie. Poursuivi par plusieurs auteurs et amené à leur survivre, Star Wars est un mythe qui se construit continuellement sur lui-même. Écrasant ses propres références, trahissant et renouvelant ses codes, agrégeant toujours de nouveaux fidèles, Star Wars est un culte qui continue à se dessiner sous nos yeux. Mais alors s’il y a religion, qui est le Dieu ? Lucas ? Disney ? Les nouveaux auteurs ? Les fans ? Finalement, peut-être la Force elle-même.

Dans les marges de Star Wars : y a t-il de la place ?

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Star Wars, ton univers impitoyable : l’histoire du petit film du barbu mutique auquel personne ne croyait… est aussi connue que la fin du petit chaperon rouge. Mais, parmi cette étendue faramineuse de gueules, d’aliens anthropomorphes et de personnages plus ou moins humains croisés sur des planètes plus ou moins en banlieue, qui est resté sur le carreau et n’a pas pris le bon vaisseau ?

Marge against the machine

Il est important pour moi de commencer en prenant quelques précautions. La notion de marge a été étudiée dans nombre de genres, de périodes, à l’image de l’ouvrage classique de Jean-Loup Bourget, Hollywood, la norme et la marge, qui a inspiré nombre d’études réflexives sur des œuvres totémiques de la pop culture. Tout devient possible, un champ immense s’est ouvert devant nos plumes, nos claviers et notre temps libre : Plus belle la vie et la marge, Kev Adams et la marge, la Simpson est la Marge, il n’y a ainsi aucune limite à notre imagination (et mes mauvais jeux de mots). En termes de méthode, je recentrerai cet article thématique sur l’idée de personnages impossibles à capitaliser dans Star Wars. J’entendrai donc ici la notion de capitalisation comme la volonté d’utiliser ou réutiliser les atouts ou compétences par exemple d’une femme jedi, d’un mercenaire ou d’un wookie, pourquoi pas, dans une narration ouvertement tournée vers l’action consistant la plupart du temps à vouloir tuer ses opposants idéologiques en milieu ouvert. La guerre, en gros. Alors, qui ne sert à rien en temps de guerre spatiale ?

Like a hobo

Le cinéma français découvrait les SDF en 1985 avec Sans toit ni loi, d’Agnès Varda. Pour Star Wars, les problématiques d’effet tunnel, d’insalubrité et de déserts médicaux sont abordées assez frontalement dès le premier film de la saga et le premier pas de droïde sur Tatooine. Tatooine, la banlieue par excellence, le territoire abandonné qui correspond parfaitement aux arcanes du récit selon Joseph Campbell, auteur du Héros aux mille et un visages (1949) qui a si profondément inspiré George Lucas. C’est là où l’on trouvera notre premier Skywalker, le héros laissé pour compte qui sortira du chapeau pour défier un empire, un nouvel ordre, des forces du mal (rayez la mention inutile). Si ce motif narratif devenu classique est reproduit dans Le réveil de la force en 2015, avec quelques critiques au passage, il consacre Rey également comme une exilée. Le dernier opus de la saga, L’ascension de Skywalker, nous donnera quelques réponses sur le sujet, mais sur ce premier aspect des vagabonds, Luke, comme Rey, sont des vagabonds pour qui on a choisi cet avenir. On souhaite les protéger, les mettre de côté ou leur réserver un avenir brillant en les laissant découvrir la patience sur des planètes pleines de dunes, ce qui est un atout certain dans cette quête, il faut le reconnaître, ce vagabondage apparaît ici temporaire. Ceux-là, on viendra les chercher. Que ce soit la guerre qui viennent les chercher, ou l’empire ou un script mal fagoté, leur destin les attend. Ces laissés pour compte là ne font qu’accompagner les autres, ceux qui eux ne décolleront jamais très loin. Et de beaux articles de fans en font une présentation très complète. 

Tatooine for ever

La scène est très célèbre, elle est aussi dans le manuel de narration de Joseph Campbell. Luke manifeste ses envies de partir à l’académie des pilotes, son oncle adoptif, Owen Lars, le refuse en lui disant de patienter jusqu’à la prochaine moisson. En dehors du fait que laisser patienter un jeune homme ambitieux, une moisson de plus, sur Tatooine, est un coup bas assez prononcé au regard de l’éco-système de la planète et de son climat un poil sec sur les bords, force est de constater que ce léger contretemps oublie les premiers vagabonds, l’oncle lui-même et sa tante. Ces premiers oubliés sont ceux qui trônent en tête des pnjs (Personnages non jouables) des jeux Star Wars, souvent pour guider les héros en quête de sens dans tout l’univers Star Wars, des romans aux jeux de rôles. Ils n’ont pas de profonde biographie, pas de sens, pas d’avenir non plus. Beaucoup de fans ont avec plaisir et inventivité comblé ces interstices d’un récit devenu choral et vertigineux depuis, mais le destin de ces laissés pour compte-là n’est guère enviable, et joue le rôle de repoussoir pour cautionner l’ambition du héros.

Owen Lars est ici le symbole d’une ruralité de Star Wars, qui tant bien que mal survit loin de toute forme d’aventure. Les autres peuplades de Tatooine, les hommes des sables et les jawas, qui vivent de rapines et de troc divers et variés, persistent également à laisser pantois tout ethnologue quant à leur chiche existence. On les voit ramasser tout ce qui traîne en frappant tout ce qui se perd dans le désert de temps à autre, mais comment résolument imaginer une civilisation, une culture, en se contentant de l’exposition qu’ils ont dans les films ? C’est bien maigre, et leur refuse toute idée d’obtenir voix au chapitre dans ce concert perpétuel de cors de guerre. Les corps des vaisseaux abandonnés sur Jakku, sœur jumelle de Tatooine, pourraient offrir à l’avenir à ces peuples des occasions d’intégrer dans les futurs scripts des films et des séries un discours écologique et responsable sur l’utilisation des ressources. On peut le craindre autant que l’espérer, s’il le fait en le laissant totalement en toile de fond illustrative, comme dans les opus précédents. L’idée d’abandon et d’isolement est si forte pour ceux-là, quand Luke décolle de Tatooine, qu’on ne conseille à personne de leur accorder une dernière pensée au risque d’être sévèrement déprimé.

Misère, misère

L’isolement est une toile de fond magnifiquement stylisée au service de l’action principale, et il en est tout autant de la pauvreté dans Star Wars. La bure iconique des jedi, que porte Obi-Wan Kenobi dès sa première apparition, en 1977, intronise le vêtement de pèlerin, de moine, de vagabond au firmament des futurs cosplayers. Chez Obi-Wan Kenobi, l’idéal de pauvreté des jedis est illustré. La déco est pas top, on voit beaucoup de pierres apparentes, ok, c’est joli, mais le jedi n’a même pas de double vasque. Clairement, on peut même aller jusqu’à dire que les jedis ne sont pas des maîtres en home staging. Certes, si ce mode de vie reste illustré seulement en façade dans les premiers films, au risque d’alourdir le récit de détails alors inutiles, il a depuis gagné en coffre dans les mille et un récits des petites mains de la saga. Les fans, les écrivains, amateurs et confirmés ont développé et matérialisé ce mode de vie monacal, qui reste une pauvreté choisie. En effet, pour une très large majorité d’entre eux, les pauvres n’ont pas cherché à l’être. On pourrait même aller jusqu’à dire, au risque de choquer les âmes sensibles, qu’ils n’aiment pas beaucoup cela.

Rey, sur Jakku, compte les sous et marchande mieux que Christian Clavier quand elle ramène des pièces à son racheteur, pour s’offrir de quoi se nourrir et vivre modestement. Si sa scène d’exposition prend moins le temps pour elle de laisser percer la frustration de sa condition auprès des spectateurs, le fait est qu’on voit cette héroïne, comme Luke, subir une condition frustrante, qui est cependant amenée à être totalement reconsidérée par des dons hors du commun qui leur permettront à tous deux de devenir Jedi (sans toutefois reprendre les goûts un peu douteux d’Obi-Wan en terme de décoration intérieure). Il reste donc les pauvres qui n’ont même pas la richesse d’un destin, les soudards, les ivrognes, même pas bons à raconter leur propre histoire. On peut penser aux cabochards de la cantina de Chalmun, la toute première mise en scène. C’est la première fois durant toute la saga que le sabre laser est utilisé pour blesser, avant de tuer, et un pauvre bougon y perd son bras. Bon, le sang est vert, il repoussera peut-être… Ponda Baba, le propriétaire du bras précédemment cité, a depuis gagné des galons de contrebandier dans sa biographie. Mais les autres ? Les buveurs, les passants, les mendiants, les chômeurs ? Ils sont assez discrets, n’ont pas de personnages ou alors gagnent rapidement dans l’imagination des fans et des scénaristes, s’ils ont une réplique ou deux, un obscur statut de chasseur de prime, de marchand ou autre CSP assez vague pour éviter de rester inutile. Dans Star Wars, le pôle emploi ne rigole pas des masses. En 2016, le scénario de Rogue One se fera un plaisir d’utiliser certains laissés pour compte, ceux-là même qu’on ne mettait même pas auparavant dans un seul plan. Le personnage de Cassian Andor, ici héros d’une aventure taillée pour les soudards, lance une piste, un nouvel espoir. Il a rejoint assez tôt les insurgés mais connaît suffisamment les bas-fonds pour exécuter un témoin potentiellement gênant dans une venelle bien crade. Ainsi, les pauvres de la guerre des étoiles n’ont pas beaucoup d’images pour montrer leur condition, à moins d’incarner l’érémitisme, le chapardage ou la paysannerie. Dans les espaces urbanisés, on peut ici penser aux populations des étages inférieurs de Coruscant, les bas-fonds de la planète capitale dont on ne voit dans les films que les beaux quartiers. Encore une fois, les jeux vidéos comblent ces espaces inconnus, à la recherche de marges et de territoires, mais la pauvreté dans Star Wars, elle, gagnerait à être matérialisée si un jour elle devenait un véritable ressort dramatique.

Requiem pour des fous

Si collectivement les nécessiteux ne feront jamais grève dans Star Wars, bien qu’ils faillent un bon groupe d’ouvriers, de techniciens, de petits bosseurs pour faire tourner des planètes entières au son et lumières, cette folie collective ne sera pas mise en scène, fort heureusement, pour éviter toute faute de goût. Mais la folie individuelle, elle, existe t-elle pour autant ? Benicio Del Toro incarne DJ dans le décrié Les derniers jedi. S’il n’est pas totalement fou ni dingue, il est assurément assez allumé pour évoquer poliment un bougre au cerveau légèrement usé. Forest Whitaker, en Saw Guerrera, lui, est plus dans le registre d’une mégalomanie désenchantée, traumatisé et mutilé dans sa chair par ses combats passés. La drogue, la vraie, existe si peu dans Star Wars. Une petite scène à droite à gauche, pas plus, où un jeune dealer doit réfléchir à son avenir face au jeune Obi-Wan Kenobi, encore trentenaire dans L’attaque des clones, en 2002. La véritable folie semble dans cet univers passer par un seul biais, la colère. La colère sourde et sournoise, un des piliers les plus solides du côté obscur, qui marginalise d’autres laissés pour compte qui ne sont pas à oublier : les intellos. Pas d’homme ou de femme politique, de diplomates, de députés efficaces : dans un monde de guerre, le chancelier Valorum, incarné par Terence Stamp dans La menace fantôme, en 1999, est aussi inefficace que des piles r4 sur un sabre laser déchargé. Le ver est ici dans le fruit. Avec un nom aussi marqué, la franchise sera à jamais nourrie pour et par la guerre, l’action, la violence et le manque de négociations abouties qui font pourtant le sel de très bons romans de l’univers, légendes, à l’image de celui consacré à Dark Plagueis.

Aux grands maux, pas de remèdes : l’ignorance, l’impulsivité, la lourdeur et la violence n’ont pas de combattants dignes de ce nom. Star Wars ne compte pas ses profs, ses médecins et, plus cocasse, ses obstétriciens : Sarah Jeong avait déjà fait en 2017 cette remarque judicieuse concernant l’accouchement et la grossesse d’Almidala dans une gender study très pertinente et lourde de sens. Pire, elle a marqué d’une pierre blanche l’inefficacité et/ou le manque de volonté des films Star Wars jusqu’à nos jours à montrer une volonté de changer de forme de récit. Le temps long, l’ennui, les soupirs et les latences sont pour ailleurs. Pour l’écrit, les jeux vidéos de maintenant et à venir, mais aussi pour l’imagination. C’est ici que dans Star Wars nos esprits agités par tant de guerres poseront un vieux ou deux au bord d’une rivière, un enfant en train de jouer ou de faire ses devoirs, un adulte fêtant la naissance de son premier gosse ou l’entrée dans son nouvel appartement. Beaucoup de fans, voire l’extrême majorité des fans ne voudront pas de ces scènes-là dans leurs films pour autant. Alors nous continuerons à aller voir des métrages reposant sur les épaules d’un Atlas collectif de populations désarmées, prêtes à servir diégétiquement la cause cinématographique en sacrifiant leurs existences dans ce grand maelstrom. C’est tragique, beau et divertissant à la fois. Et c’est dur de le dire, mais c’est aussi ça, la guerre. Et dire qu’on en a pris pour 20 ans…

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Seules les bêtes de Dominik Moll : les vaches et le pigeonné

Avec Seules les bêtes, un thriller savamment construit qui nous emmène dans les causses cévenols, Dominik Moll renoue avec une narration toute en découpages temporels qui avait fait le succès d’Harry, un ami qui vous veut du bien.

De la chèvre d’Abidjan au bouc de Lozère

Dans un quartier populaire d’Abidjan, un jeune homme, chèvre ficelée sur le dos, frappe à la porte d’un marabout. A 5000 kilomètres de là, Alice, assistante sociale, parcourt à bord de sa petite voiture rouge les étendues enneigées du causse Méjean. Elle rend visite à Joseph, un agriculteur solitaire dont elle s’est amourachée. Elle apprécie sa belle gueule et ses mains mais pas que. Michel, le mari d’Alice, un nounours qui ne décolle pas de son écran d’ordinateur, semble uniquement préoccupé par la comptabilité de son entreprise laitière. Au même moment, Evelyne, une Parisienne séjournant dans le secteur, disparaît au beau milieu du causse. Joseph fait figure de coupable idéal… Nous voici plongés dans un thriller rural où, comme dans un Chabrol, chaque élément est bien identifié : la femme volage, le mari cocu et l’amant bouc émissaire.

Champ et hors-champ

Sauf que Dominik Moll, s’appuyant sur le roman éponyme de Colin Niel, tire les ficelles d’un scénario non linéaire. Une histoire à opacité variable qui se dévoile à la faveur d’un subtil découpage temporel. Car le spectateur est naïf, et n’est prêt à croire que ce qu’on lui donne à voir dans le champ du récit. Ainsi, à la manière du Rashōmon de Kurosawa, la vérité se fait jour au gré de personnages sans cesse reconsidérés, le film se construisant par ailleurs sur une série de portraits assez réussis. Une partie de cache-cache qui aurait vite fait de nous rendre chèvre s’il n’y avait une rupture de point de vue, à mi-parcours du film, nous permettant d’observer l’envers du décor. Avec une réflexion en filigrane sur la valeur de la vérité dans nos univers virtuels.

Cau(s)se toujours tu m’intéresses

Car ici, le mensonge est dans toutes les étables. La femme trompant son mari, et réciproquement, la bourgeoise mentant à sa maîtresse  et l’exquise amandine s’amusant de son gogo de Zorro. La vérité quant à elle, n’en finit pas de se dérober, comme par un effet de désemboîtement ou de zoom arrière.  Elle prend la forme, au sens propre comme au figuré, d’une sorte de trou noir où chacun finira par s’abimer. Trou noir auquel répond en miroir l’œil impavide des bêtes, témoins aux premières loges de la duplicité des hommes. Dominik Moll établit par ailleurs des ponts entre des univers aussi contrastés qu’éloignés, donnant à sa fable grinçante une dimension universelle. La désolation du causse cévenol en contre-champ de la bouillonnante capitale ivoirienne. Ici les « Blancs » empêtrés dans leur misère sentimentale, là des jeunes hackers ivoiriens -surnommés les Brouteurs – désireux d’avoir leur part du bonheur et bien décidés à traire à distance les vaches à lait de l’eldorado européen.

Bande annonce :

Synopsis : Une femme disparaît. Le lendemain d’une tempête de neige, sa voiture est retrouvée sur une route qui monte vers le plateau où subsistent quelques fermes isolées. Alors que les gendarmes n’ont aucune piste, cinq personnes se savent liées à cette disparition. Mais si chacune a son secret, personne ne se doute que cette histoire a commencé́ loin, très loin de là.

Fiche technique :

  • Titre original : Seules les bêtes
  • Réalisation : Dominik Moll
  • Scénario : Dominik Moll et Gilles Marchand d’après le roman de Colin Niel.
  • Décors : Emmanuel Duplay
  • Costumes : Virginie Montel et Isabelle Pannetier
  • Photographie : Patrick Ghiringhelli
  • Montage : Laurent Roüan
  • Musique : Benedikt Schiefer
  • Producteur : Simon Arnal-Szlovak, Carline Benko, Barbara Letellier et Carole Scotta
    • Coproducteur : Gerhard Meixner et Roman Paul
  • Société de production : Haut et Court et France 3 Cinéma
  • Société de distribution : The Match Factory
  • Pays d’origine : France et Allemagne
  • Langue originale : français
  • Format : couleur
  • Genre : Thriller
  • Durée : 117 minutes
  • Dates de sortie : France : 4 décembre 2019
Note des lecteurs3 Notes
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The Lighthouse, remportez des places de cinéma du film réalisé par Robert Eggers

Concours : gagnez des places de cinéma du second long métrage de Robert Eggers, The Lighthouse, une expérience sensorielle déroutante, troublante et viscérale, portée par les performances époustouflantes de Willem Dafoe et Robert Pattinson.

SYNOPSIS, INFOS, BANDE-ANNONCE

Synopsis : Le film se passe dans une ile lointaine et mystérieuse de Nouvelle Angleterre à la fin du XIXe siècle, et met en scène une  » histoire hypnotique et hallucinatoire  » de deux gardiens de phare.

Compositions sonores The Lighthouse, l’un des plus terrifiantes de l’année !

The Lighthouse, un film envoûtant à la saveur de folie salée, animé par une partition musicale d’outre-tombe combinant cornes de brume, sons menaçants, et score discordant de Mark Korven, est aussi drôle avec ses tirades virtuoses, venimeuses, et aussi féroce que la mer.

Pour obtenir un son particulièrement inquiétant avec la corne de brume, Damian Volpe, le concepteur sonore du film, a consulté JJ Jamieson, un YouTuber.

Pour information, le film est inspiré par un véritable incident survenu en 1900 sur l’une des îles Hébrides, au large de la côte écossaise, trois gardiens de phare ont mystérieusement disparu sans laisser de traces. Cette même histoire a servi de base à l’opéra « The Lighthouse » de Peter Maxwell Davies en 1980.

Réalisation : Robert Eggers
Genre Epouvante-horreur, Thriller
Distributeur : Universal Pictures International France
Le film sort ce mercredi, le 18 Décembre 2019 (1h 49min), dans les salles obscures.

Le casting du film, met en scène Willem Dafoe (Aquaman, Platoon..), Robert Pattinson (Good Time, High Life, The King…) que l’on retrouvera bientôt dans la peau de The Batman.

Remportez 5×2 places de cinéma de The Lighthouse (Le phare), projeté lors à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2019.

Important : Ce concours est un partenariat avec le cinéma Luminor Hôtel de Ville (Paris, 4eme), les places de cinéma sont uniquement valables dans cette salle.

Modalités du jeu concours

Pour participer à notre concours, réservé à la France Métropolitaine, il vous suffit de compléter le formulaire avant le 09 décembre 2019. Pour augmenter vos chances, abonnez-vous à notre page Facebook ou notre compte Twitter. Renseignez vos réponses, vos coordonnées et cliquez à chaque étape sur les boutons « Suivant », puis « Envoyer » situés en bas du formulaire. Attention, aucune réponse mise en commentaire ne sera validée. En cas de problème, contactez-nous en utilisant le formulaire de contact.

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La Bataille de Midway de Jack Smight éclate en Blu-ray chez Elephant Films

Bien avant d’être mise en scène sans passion ni talent par Roland Emmerich dans son récent long métrage Midway, la fameuse bataille aéronavale qui a vu s’affronter les armées japonaises et américaines a eu le droit à un film digne des grandes productions guerrières hollywoodiennes, soutenu par une formidable édition Blu-ray signée par Elephant Films il y a déjà un an.

Synopsis : Juin 1942, les forces japonaises s’apprêtent à lancer une offensive surprise sur la base américaine de Midway, en plein du Pacifique. L’armée US, qui vient d’apprendre l’existence de ce plan, se prépare à contre-attaquer. Alors que le conflit approche, l’amour d’un jeune couple formé par un américain et une japonaise est menacé par idéologie dominante et les récents règlements militaires.

La guerre en images

Iwo Jima, Le Jour le plus long, Un pont trop loin… On ne compte plus les productions spectaculaires qu’Hollywood a consacrées au film de guerre. Un genre qui a d’un côté servi à maintenir le fantasme de la puissance militaire américaine en remettant en scène ses faits d’armes – les faits les moins glorieux étant bien sûr réécrits -, de l’autre, à plonger le spectateur dans une expérience cinématographique qui tente de reproduire au mieux la complexité du fait historique guerrier. Entre ces deux pôles bascule l’hommage aux hommes et femmes ayant bravé la mort, donné leur vie, avec une sincérité aux antipodes des personnages politiques de l’époque déjà prêts à exploiter l’après-guerre, pour un monde meilleur.

Justement, on retrouve dans le film de Jack Smight l’ingéniosité visuelle de ses précédents congénères avec l’alliance de plans tournés en studio et d’images d’archives. Plus judicieux encore, la production avait acheté des plans d’autres films tels que Tora Tora Tora ! de Richard Fleischer afin de construire des combats aériens animés. Mais peut-être est-ce aussi dû aux limites techniques des plans tournés en studio. Réalisé en 1976, La Bataille de Midway est donc l’une des dernières grosses productions hollywoodiennes pré-Star Wars (1977), pré-ILM, soit un film qui n’a pas encore goûté aux modernismes visuels qui viendront soutenir de nombreux blockbusters. Ainsi l’achat de plans et de rushes appartenant à d’autres productions pourrait être vu comme un contre-pied aux plans de vol tournés en studio aux techniques d’effets spéciaux usées et pas toujours heureuses en termes de rendu. On peut par exemple penser à cette séquence pendant laquelle Charlton Heston fait voler un chasseur touché avec le cockpit ouvert, trop petit pour lui, avec un détachement terriblement flagrant de l’avion depuis l’arrière plan.

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Charlton, tiraillé entre conflit personnel et devoir militaire.
Copyright : Universal Pictures – Elephant Films

Guerre et passion

Comme grand nombre de films du genre, La Bataille de Midway réunit un beau casting de stars : Charlton Heston, Henry Fonda, Toshiro Mifune, James Coburn, Robert Mitchum, Robert Wagner et Cliff Robertson, entre autres. Le caractère Hollywoodien du film est aussi notable de par la mise en scène d’enjeux passionnels. Exit Le Jour le plus long ou La Bataille des Ardennes, La Bataille de Midway se place dans une certaine voie du film de guerre dans laquelle les personnages doivent faire face à un ou plusieurs conflits intimes en pleine guerre mondiale (cc Iwo Jima). Ici un officier veut aider son fils pilote du mieux possible tout en devant faire face aux normes militaires ainsi qu’à l’idéologie raciste exacerbée par les affrontements américano-nippons. En effet, son fils a la ferme volonté d’épouser une jeune américaine d’origine japonaise hélas enfermée dans un camp de concentration avec ses parents considérés comme ennemis de l’ordre public. Sa jeune fiancée a un autre problème : ses parents refusent qu’elle se marie avec un homme ne faisant pas partie de son ethnie. Heureusement, le père du fils, interprété par Charlton Heston (mal connu concernant son soutien et ses actions pour l’égalité ethnique et donc contre le racisme), ne cessera d’aider son fils. Toutes ces séquences intimistes sont relativement réussies mais peinent hélas à trouver une place correcte dans le récit général de la bataille de Midway. Leur efficacité est alors mise à mal.

Malgré ses défauts, La Bataille de Midway charme par sa conception de grand spectacle classique Hollywoodien et, plus important, réussit à investir le spectateur dans sa riche saga en le tenant en haleine avec sa reconstitution efficace et – relativement – complète de la fameuse bataille, mais aussi et surtout grâce à la construction de récit suivant majoritairement le point de vue de Charlton Heston, formidable en officier travaillant et luttant pour sa famille et pour la patrie tout en faisant face à des difficultés plus souvent liées à son propre camp qu’à l’ennemi : le racisme, le manque d’efficacité et de rigueur des renseignements…

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L’amour face à la guerre.
Copyright : Universal Pictures – Elephant Films

Un Blu-ray explosif

L’édition Blu-ray de La Bataille de Midway, signée Elephant Films (Miami Vice, le Quatuor Dietrich / von Sternberg), est formidable. Malgré un rendu visuel de moindre facture concernant les archives et les plans zoomés par la production, le master s’avère remarquable. Le rendu sonore se distingue aussi avec la présence de la piste Sensurround : procédé visant à créer de puissantes vibrations à basse fréquence afin d’accompagner de façon sonore les accidents, catastrophes, destructions présentées à l’écran. Il fut notamment utilisé pour Tremblement de terre (1974) Bien sûr, vous ne sentirez pas les vibrations avec comme les spectateurs en 1976. Votre caisson de basse tremblera, mais vous aurez certainement besoin d’un certain matériel afin de faire trembler votre sofa. A noter que la piste française possède aussi le procédé qui, faute de basses éveillées, aura tendance à effacer le très bon score musical de John Williams.

Du côté des bonus, Elephant a repris tous les bonus de l’édition DVD américaine de 2001 : le Making-of du film, les scènes coupées (en format 4/3), Ils y étaient (témoignages de militaires ayant participé à la bataille), l’enregistrement sonore de Midway (capsule sur le procédé Sensurround), la musique de Midway (module consacré à la composition de John Williams) et les bandes-annonces originales. Bien sûr, tout n’est pas bon à prendre, certains compléments participent davantage à l’hommage glorifiant (voir celui sur le Sensurround). Aussi, on peut regretter que ces bonus repris ne soient proposés qu’en SD. Toutefois, cette  soixantaine de minutes de compléments est aussi complétée par deux bonus signés Elephant Films : la galerie de photographies en HD, et surtout un entretien avec Mathieu Macheret, critique de cinéma, journaliste au Monde et habitué des éditions sur support disque (Rimini, entre autres), qui revient notamment sur l’imagerie guerrière du film. À noter qu’Elephant a premièrement sorti une édition combo Blu-ray + DVD en juin 2018. Le boitier Blu-ray est disponible depuis mars 2019.

Certes, quelques imperfections subsistent, mais attendions-nous vraiment une aussi belle édition pour La Bataille de Midway ? L’éditeur Elephant Films continue ainsi de nous surprendre formidablement avec ses sorties Blu-ray/DVD.

Bande-annonce – La Bataille de Midway


CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES – Blu-ray

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Copyright : Universal Pictures – Elephant Films

BD-50 – 16/9 – 1.85;1 (format respecté) – 1080p – Couleur – Langues : Français 2.0 & Anglais 2.0 DTS-HD – Sous-titres : Français – Guerre – Durée : 121 mn

COMPLÉMENTS

– Making-of du film (38 mn – SD)

– Scènes coupées (10 min – SD)

– Ils y étaient (6 min – SD)

– L’enregistrement sonore de Midway (4 min – SD)

– La musique de Midway (6 min – SD)

– Bandes-annonces (3 min – SD)

– Galerie photos (HD)

– Le film par Mathieu Macheret, critique de cinéma (13 min – HD)

Sortie Blu-ray le 9 mars 2019 – Prix : 15,99 euros.

Édition combo sortie le 5 juin 2018 – Prix : 17,09 euros.

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4.5

Servant de Shyamalan : que vaut la série horrifique d’Apple TV+ ?

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Avec une thématique particulièrement troublante, N. Shyamalan nous propose de plonger dans le quotidien de jeunes parents bouleversés par un drame familial. Une baby-sitter, un faux poupon, des évènements étranges… Retour sur le pilote de Servant.

Night Shyamalan revient sur nos écrans avec cette nouvelle série, présente sur le nouveau service de streaming par abonnement Apple TV+.

Dès les premières minutes, on retrouve l’ambiance visuelle propre à Night S. avec une succession de plans fixes, et travellings latéraux qui ajoutent à l’ambiance particulière de ce premier épisode. On a même droit à un petit caméo au début de l’épisode. Presque en huit clos, les plans de l’intérieur de la maison sont traités avec un grand angle, non sans rappeler l’excellente série The Haunting of Hill House. Dès le début, on est plongé dans la folie de la mère endeuillée qui, ne supportant pas la perte de son enfant, s’occupe d’un faux poupon (la « reborn doll ») et doit prendre une nounou pour s’en occuper. Cette poupée réaliste (flippante…) est utilisée à des fins thérapeutiques, pour surmonter le traumatisme chez les parents, ici la mère en particulier.

Le rôle de Dorothy est incarné par Lauren Ambrose (Six Feet Under), qui excelle dans ce personnage troublant, presque hystérique. A ses côtés, Tony Kebell (Black Mirror) joue le rôle du mari, personnage terre-à-terre qui tente de ramener l’équilibre au sein de son couple.

4 ans après le très réussi Wayward Pines, N. Shyamalan renoue avec un style qu’il avait laissé de côté depuis Sixième Sens et Les Autres pour nous offrir un suspense empreint de malaise. Après le contexte posé, les plans serrés sur les visages ou certaines parties du corps sont millimétrés, et nous plongent assez vite dans l’angoisse. Le malaise grandit au fur et à mesure des interprétations d’acteurs, la mise en scène déstabilise le spectateur, et on découvre étape par étape chaque nouvel élément de l’histoire. Les personnages sont presque dénués d’humanité, en résulte une sorte d’altération de la réalité des scènes.

On a plaisir à retrouver Rupert Grint, qui par la force des plans et l’authenticité de son personnage (le frère du mari), nous fait assez vite oublier l’univers d’Harry Potter.

Les autres épisodes seront-ils aussi marqués par N.Shyamalan ? On est en droit de se poser la question, car il a dirigé seulement le pilote et l’épisode 9 de la série.

Il a en tout cas réussi à nous donner l’envie d’aller plus loin. D’autant plus que la fin de l’épisode rajoute un élément des plus troublants à l’intrigue…

Bande-annonce : Servant

Synopsis : Après la mort de leur bébé, un couple de Philadelphie tente de surmonter cette épreuve grâce à une poupée réaliste qui remplace le nourrisson. Leur quotidien se voit bouleversé par l’arrivée de Leanne, une jeune baby-sitter chargée de s’occuper du faux poupon. Des évènements étranges commencent alors à se produire…

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4

Le Voyage du Prince : un enchantement pour tous avec une visée philosophique

Le Voyage du Prince, dont la date de sortie en France est le 4 décembre 2019, est un long-métrage d’animation franco-luxembourgeois. Ce film résulte d’un travail appliqué et au final extrêmement réussi sur le plan esthétique. Réalisé par le duo Xavier Picard et Jean-François Laguionie, Le Voyage du Prince est, de surcroît, un conte philosophique, dont le scénariste aurait pu être Voltaire.

Xavier Picard, âgé de 57 ans, est un un réalisateur, producteur, et scénariste. Il est spécialisé dans les films d’animation et est reconnu pour la qualité de son travail prolifique par la profession. Son premier long-métrage, Les Moomins sur la Riviera, sorti en 2015 (dans la bagatelle de 70 pays allant de la France au États-Unis en passant par la Chine) a renforcé sa notoriété aux yeux du grand public. Fort de ce succès, il nous propose, à travers Le Voyage du Prince, une fable, donc une histoire à vocation universelle. Jean-Pierre Laguionie, âgé de 80 ans, est l’un des papes de l’animation française. Il a été étudiant aux Arts Appliqués. C’est Paul Grimault qui l’initie à l’animation pendant près de dix ans. Le succès est rapidement au rendez-vous jusqu’au sacre suprême avec la Palme d’Or du Court Métrage au Festival de Cannes, en 1978, pour La Traversée de l’Atlantique à la rame. C’est alors qu’il passe aux longs-métrages d’animation (sept à ce jour et trois en préparation) : une rare et belle longévité qu’il convient de saluer. Notons que Le Voyage du Prince est la suite des aventures du Prince Lankoos, né sous sa griffe géniale, vingt ans plus tôt, dans Le Château des Singes (1999).

Le Voyage du Prince repose sur une rencontre imprévue entre un vieux Prince perdu et un jeune garçon s’appelant Tom. Tous les deux sont des singes. L’histoire se situe à la fin d’un XIXème siècle revisité où le progrès est certes fascinant mais aussi effrayant. L’Académie des Sciences Modernes concentre tous les pouvoirs. C’est une idée originale inscrivant le scénario de ce film d’animation dans les traces laissées par des romans d’anticipation comme La Ferme des animaux de George Orwell. L’Académie est solidement convaincue de la supériorité de son peuple, les Nioukos, en niant toute autre rivalité civilisationnelle possible car inexistante. Le vieux Prince, appartenant à un autre peuple simiesque, conforte les parents de Tom, chercheurs dissidents, dans leur bien-fondé de détrôner ce dogme erroné consacrant l’auto-centrisme. Le père de Tom, le professeur Abervrach, est néanmoins dévoré d’ambition, et compte fortement, en présentant le Prince à l’Académie, y retrouver un siège. Le Voyage du Prince est un appel, poétique par sa forme, à la tolérance. L’acceptation d’autrui, et non sa crainte, devrait couler de sens. La peur, que ne connaît pas le Prince, est inhérente aux Nioukos, et cultivée par l’Académie qui les gouverne.

Jean-François Laguionie nous invite à une double lecture picturale : « Sur le plan graphique, avec Jean Palenstjin (le chef décorateur de L’Ile de Black Mor et du Tableau), nous avons essayé de différencier le monde d’où vient ce seigneur et celui des Nioukos. Dans les récits du Prince, la couleur est plus présente, comme dans les enluminures. En revanche, dans le monde des Nioukos, le style est différent. Il évoquera les gravures des années Jules Verne ou de Gustave Doré, une époque où le dessin primait sur la peinture, celle des grands caricaturistes, comme Daumier auquel nous rendons hommage pour les personnages de l’Académie des Sciences…. Mais à la fin du voyage, en approchant de la Canopée, la peinture reprend vraiment sa place. » Parmi les couleurs propres à la narration du Prince, le vert a une place prédominante : il évoque une nature qui a été bannie de la grande ville. Une nature, qui pour les Nioukos, est une source de peur. La jungle jugée hostile est à repousser par toute société digne de ce nom. S’agit-il d’une dénonciation de la déforestation massive de la part des réalisateurs ? Concernant le rythme des images, Le Voyage du Prince prend son temps que nous partageons plaisamment avec lui.

Le Voyage du Prince célèbre une formidable amitié qui va éclore pour ne point se faner entre le vieux Prince et Tom. Le vieux Prince, qui a franchi le cap des soixante ans, se distingue de nombre des autres singes, par sa taille et sa corpulence. Il est une sorte de Léonard de Vinci. Il est donc un esprit éclairé avec notamment une passion pour les machines volantes. Sa soif inaltérable de découvertes l’amène à retenter sa chance (après un échec dans Le Château des Singes) pour aborder sa propre Amérique, à savoir le monde des Nioukos. L’émerveillement presque infantile qu’il éprouve pour la métropole, avec pour guide avisé le jeune Tom, va cependant s’étioler. L’heure est rapidement au désenchantement : passer pour un « sauvage » l’amuse de moins en moins, et il va s’insurger contre l’incompétence des pseudo-élites d’une contrée qu’il avait idéalisée. Afin d’honorer l’amitié forte qui le lie avec Tom, il entreprend l’apprentissage de la langue de ce dernier. Tom, du haut de ses douze ans, a aussi l’oreille polyglotte : il comprend les oiseaux et les lémuriens. Les parents de Tom l’ont, en réalité, adopté, et le jeune garçon choisira de partir avec le Prince, en s’évadant avec lui, pour regagner son pays d’origine, La Canopée.

Le Voyage du Prince: Bande-annonce

Synopsis : Un vieux Prince échoue sur un rivage inconnu. Blessé et perdu, il est retrouvé par le jeune Tom et recueilli par ses parents, deux chercheurs dissidents qui ont osé croire à l’existence d’autres peuples… Le Prince, guidé par son ami Tom, découvre avec enthousiasme et fascination cette société pourtant figée et sclérosée. Pendant ce temps, le couple de chercheurs rêve de convaincre l’Académie de la véracité de leur thèse auparavant rejetée…

Fiche Technique

Titre original : Le Voyage du Prince
Réalisateurs : Jean-François Laguionie, Xavier Picard
Scénariste : Jean-François Laguionie, Anik Le Ray
Producteurs : Blue Spirit productions, Mélusine productions
Distributeur : Gebeka Films
Avec : Enrico Di Giovanni, Thomas Sagols, Gabriel Le Doze, Marie-Madeleine Burguet-Le Doze, Célia Rosich, Catherine Lafond, Frédéric Cerdal, Patrick Bonnel
Genre : Animation
Nationalités : France, Luxembourg

Date de sortie en salles : 4 décembre 2019
Durée : 1h18

Auteur : Eric Françonnet

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