The King (David Michôd) : Shakespeare in too much love

Présenté à la Mostra de Venise et adapté de deux pièces de Shakespeare, The King prend un titre minimaliste pour reprendre à son compte un des épisodes marquants de la Guerre de Cent Ans. Stylisé, magnifié et codifié à l’extrême, ce roi survivra t-il à l’un des exercices les plus redondants de la culture anglo-saxonne ?

Synopsis : Le futur roi Henri V d’Angleterre vit de débauches, en retrait du règne de son père Henri IV, marqué par la guerre et le retour des querelles intestines. Couronné presque malgré lui à la mort de ce rustre, il lui succède en entrant dans la grande Histoire, au prix d’une terrible confrontation dans une des plus grandes batailles de la Guerre de Cent Ans.

Morne plaine

On entre dans ce film par un champ de bataille langoureux, où les morts rampent parfois vers le mauvais côté. Entre Anglais et Ecossais, l’amour a souvent été vache et est aussi passé par quelques batailles rangées pleines de gros balourds un poil soupes au lait. Pourtant, c’est avec une forme de tenue toute britannique qu’on exécute les mourants perdus dans la boue, goûtant au dernier souffle de vent venu des terres ennemies. Bienvenue chez Shakespeare. On pourrait en faire un panneau, le poser dans un coin de ce premier plan majestueux, accompagné d’une délicatesse menue par deux mouvements de caméra très coulés. Fascinant comme un bateau fantôme, il pose et impose une esthétique qui ne bougera plus d’un cil, même le plus menu. Une superbe photo d’Adam Arkapaw, qui nous a déjà fait goûter en 2015 à la lumière de Macbeth avant de dessiner celle, parmi d’autres projets marquants, de Top of the lake, la série de Jane Campion. David Michôd, lui, qui n’a peut-être jamais eu autant de budget, jubile et cherche à partager ce sentiment très visible avec des figurants nombreux, des décors et des costumes gavant ces premières minutes comme un bonbon trop sucré.

Ghost in the shell

Sur un scénario librement adapté du grand S, par David Michôd et Joel Edgerton, qui joue également dans le film, The King commence très rapidement à affronter des fantômes. Ceux-là mêmes qui ont forgé des générations d’acteurs anglo-saxons, ceux qui avaient échappé à l’Actors Studio, qui ont pris à la gorge nombre de récits historiques et consacré des géants comme Laurence Olivier. Ces légions sont envoyées par un beau jeune homme à moustache, le crâne légèrement dégarni, et ce sont sous ses Fourches Caudines qu’il faudra passer. Shakespeare est tellement plus qu’un auteur, presque un prophète, que toucher à ses textes apporte autant de bénédictions que de malédictions. On peut tenter de s’en échapper, tourner autour, en jouer et en rire, à l’image de Shakespeare in love, vraie surprise, mais aussi film pop et périssable, cependant les auteurs reviendront toujours à l’essence même du patrimoine culturel incommensurable qu’une telle œuvre à laissé.

En route pour l’aventure. Enfin, doucement quand même…

Le film de David Michôd attaque donc la bête par la face nord, en plein hiver et sans bonnet. Les plans iconiques se succèdent dans un découpage aux petits oignons, devant lesquels on a l’honneur impérieux de s’ennuyer en bonne compagnie. Mettre en valeur un texte de théâtre par la grammaire cinématographique, même la plus léchée, est une vraie quadrature du cercle pour les cinéastes, et si l’écrin est splendide, l’exercice est si familier qu’il en devient rapidement un beau bijou triste. On le regarde sans trop vouloir le quitter, un peu penaud, car ces magnifiques scènes de batailles, ces belles armures et ces très bons acteurs rendent un travail en tout point admirable. Alors pourquoi l’ennui est-il devenu un ennemi ? Pourquoi reviendra t-on toujours aux racines shakespeariennes ? Comment concilier les deux ? Le cinéma patrimonial est devenu progressivement une plaie pour tous, devant et derrière l’écran. Mettre en scène des auteurs, des textes et des figures iconiques d’une culture commune n’a pas souvent donné de grands films, ni nombre de films populaires, au bon sens du terme. Entre l’élitisme désuet de certains de ses textes, l’impériosité nécessaire dans le jeu des interprètes, tous les regards ne se posent et ne se poseront plus de la même façon sur ces plans, perdus parfois comme un enfant de 5 ans dans le musée du Louvre. Sans guide.

Shake your spirit

C’est beau, et alors ? L’essence du récit shakespearien a inspiré nombre d’œuvres qui ont pu s’en détacher avec réussite, et pour lesquelles on peut citer un pan très large de la culture populaire. Falstaff, incarné par Joel Edgerton, une des créations comiques les plus connues de Shakespeare était un moyen de réussir ce pari. Bouffon orgiaque des années de débauche d’un futur grand roi, l’ancien chevalier redevenu grand sage, une fois rappelé à la cour par son ancien disciple le roi, paraît ici clairement sous-exploité. Enveloppé lui aussi par la patine, comme le score de Nicolas Britell tout en solennité, par de longues nappes tirant le récit vers le sombre, l’élégant, le sobre. Le bel ennui. C’est par la surprise, l’interprétation loufoque et jubilatoire de Robert Pattinson que le film démontre un réel intérêt, malgré même les railleries dont son accent français déclamant « victory » « victry » fâchera les plus anglophiles d’entre nous (et nous sommes peu). Ce jeu, cette provocation, outil essentiel pour percevoir le drame par le rire, devant rappeler à Falstaff qu’il est Falstaff, touche du doigt dans la dernière partie du film ce qu’il met le mieux en valeur. L’absurde illusion d’échapper à la guerre, pour le personnage d’Henri V, magnifiquement nuancé pendant 2h20 par Timothée Chalamet, prend tout son sens dans les chorégraphies fascinantes de la bataille d’Azincourt, qui précipita en 1415 la chute du royaume de France au fond du gouffre de la Guerre de Cent Ans.

Requiem pour des fous

Robert Pattinson en Louis de Guyenne, défiant en armure le Roi d’Angleterre, en glissant dans une boue qui a vu les ¾ de la chevalerie française être décapitée par les archers britanniques, est une scène absolument formidable. Elle a demandé à son interprète une vraie prise de risques pour jouer un personnage aussi ridicule, par qui la violence du conflit passe pourtant le mieux. On pourra déclamer sur la véracité historique, les libertés prises avec la grande Histoire, les mouvements d’escrime, les étendards et la couleur des plumeaux : il y a dans cette volonté seulement présente ici, à l’extrême conclusion d’une grande scène de bataille, le souffle shakespearien qui porte les grandes désillusions. Tant de personnages torturés n’ont pas eu la chance de croiser ainsi des antagonistes aussi dingues au bon sens du terme, ce qui me permet de saluer le petit rôle de Thibault de Montalembert, qui, en un seul long monologue pendant lequel il prend l’enveloppe du roi fou Charles VI déshéritant son fils, rappelle au récit comme au casting quels sont les grands personnages devant être mieux servis.

Être ou ne pas être…

Le Roi est un plaisir de cinéma, très connu et très joli, et on pourrait vouloir qu’il en soit beaucoup plus. Certains aimeront ces mornes plaines, ces dialogues, cette mélancolie gazouillant joliment sur l’actualité en montrant un grand Roi qui ne voulait pas diriger, comme une métaphore du pouvoir corrompant tous les esprits. C’est beau, c’est fort, parfois puissant mais ce n’est plus assez.

Le Roi (The King) bande-annonce

Fiche technique : The King

Titre français : Le Roi
Réalisation : David Michôd
Scénario : Joel Edgerton et David Michôd, d’après les œuvres de William Shakespeare
Direction artistique : Fiona Crombie
Décors : Matthew Hywel-Davies, Megan Jones, Géza Kerti et Kiera Tudway
Costumes : Jane Petrie
Montage : Peter Sciberras
Musique : Nicholas Britell
Photographie : Adam Arkapaw
Production : Joel Edgerton, Dede Gardner, Jeremy Kleiner, David Michôd, Brad Pitt et Liz Watts
Coproduction : Ildiko Kemeny, David Minkowski et Anita Overland
Société de production : Plan B Entertainment ; Blue-Tongue Films, Netflix et Porchlight Films
Société de distribution : Netflix
Pays d’origine : Drapeau des États-Unis États-Unis, Drapeau de l’Australie Australie
Langues originales : anglais, français
Format : couleur
Genre : drame historique
Durée : 140 minutes
Dates de sortie :
Italie : 2 septembre 2019 (Mostra de Venise)
États-Unis : 11 octobre 2019 (sortie limitée)
Monde : 1er novembre 2019 (Netflix)

Distribution
Timothée Chalamet (VF : lui-même) : Henri V
Joel Edgerton (VF : Jérémie Covillault) : Sir John Falstaff
Robert Pattinson (VF : Thomas Roditi) : Louis de Guyenne

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3.5

Festival

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Romaric JOUAN
Romaric JOUANhttps://www.lemagducine.fr/
Vieux briscard de la cinéphilie de province, je suis un pro de la crastination, à qui seule l'envie d'écrire résiste encore. Les critiques de films sont servies, avant des scénarii, des histoires et cette fameuse suite du seigneur des anneaux que j'ai prévu de sortir d'ici 25 ans. Alors oui, c'est long, mais je voudrais vous y voir à écrire en elfique.

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