Critique : Les Contes de la lune vague après la pluie, de Kenji Mizoguchi

À partir du 31 juillet 2019, l’amateur de cinéma est à la fête : 8 films de Kenji Mizoguchi sortent sur grand écran, en version restaurée ! On ne pouvait pas laisser passer l’occasion de s’attarder sur le plus célèbre d’entre eux : Les Contes de la lune vague après la pluie.

Synopsis : XVIe siècle. Deux villageois ambitieux partent à l’aventure : le potier Genjuro désire profiter de la guerre pour s’enrichir, le paysan Tobei rêve de devenir un grand samouraï. À la ville, Genjuro est entraîné par une belle et étrange princesse dans son manoir où il succombe à ses sortilèges… Pendant ce temps, le malheur fond sur les épouses délaissées : Ohama est réduite à la prostitution, Miyagi est attaquée par des soldats affamés.

Continent cinématographique à lui tout seul, le cinéma de Kenji Mizoguchi s’attarde généralement sur des personnages en rupture par rapport à la société dans laquelle ils évoluent, associant bien souvent un regard humaniste à un sous-texte politique. C’est ce que l’on retrouve aussi bien dans ses chroniques contemporaines (Une femme dont on parle, La rue de la honte…) que dans ses grandes fresques historiques (L’Impératrice Yang Kwei-Fei, La vie d’Oharu femme galante…). Grâce à ces histoires, en faisant résonner à travers le temps des thématiques communes (la fuite, l’humiliation des femmes, le bonheur entravé par une société prisonnière de ses codes), il réalise un portrait sévère de la société nippone, démontrant ainsi que la souffrance et l’ignominie ne sont pas l’apanage d’une époque.

Les Contes de la lune vague après la pluie ne déroge pas à la règle et synthétise à merveille l’incroyable richesse de son art. Le qualificatif de chef-d’œuvre, qui lui est habituellement destiné, est en ce sens amplement mérité. Attardons-nous un instant sur ce titre qui a tout de l’usine à fantasme. Contrairement à sa version française, certes poétique et intrigante, le titre original (Ugetsu monogatari) nous donne immédiatement des clés utiles à la compréhension de l’œuvre : Ugetsu, c’est la lune des pluies qui renvoie à la mousson, à la saison des épidémies, à la période au cours de laquelle le monde des vivants communique avec celui des morts. C’est moins une fresque historique qu’un conte intimiste que nous allons découvrir, le recours au fantastique facilitant l’introspection et l’étude des passions.

Pour ce faire, avec l’aide de Yoshikata Yoda, son fidèle scénariste, il s’intéresse à ces grands peintres du genre humain que sont Akinari Ueda et Maupassant, tirant la quintessence de leurs textes (Contes de pluie et de lune écrit par le premier, la nouvelle Décoré ! du second) pour rendre compte de la nature complexe des rapports entre les individus. Il en résulte surtout un paradoxe pour le moins fascinant : le désir fait perdre à l’homme sa raison, tout en lui donnant une raison d’exister. Quant à la passion, elle peut être aussi bien créatrice que destructrice, facilitant l’activité humaine (sur le plan affectif, économique…) tout en pouvant la mettre en péril.

Comme nous l’indique le carton introductif, annonçant un film au style nouveau, Les Contes de la lune vague se distingue des habituels films d’époque par son approche esthétique : l’image et la mise en scène se chargent de symbolique, rendant perceptible l’invisible. C’est grâce à ses expérimentations esthétiques que Kenji Mizoguchi nous fait traverser le miroir vers l’intériorité de l’individu, faisant de l’antagonisme entre réalité et fantasme le sujet même de son film. Toute l’élégance de son cinéma sera de l’exprimer par la seule force de l’image : celle-ci sera toujours ambivalente, ou complexe, montrant le factuel tout en traduisant la réalité sensible de l’être.

C’est ainsi que la première séquence nous place immédiatement sur le terrain de la subjectivité : le panoramique fait du conflit externe (les tambours s’élèvent, une guerre s’annonce) un conflit interne en s’attardant sur le couple formé par Genjuro et Miyagi. Si le potier voit dans la guerre l’occasion de se soustraire à la misère, son épouse souffre de cette situation et se laisse envahir par le malaise. Un ressenti que Mizoguchi va nous faire comprendre fort habilement, en utilisant le principe du couple miroir : le couple Tobei/Ohama sera l’image inversée du premier, les mots d’Ohama serviront à verbaliser le malaise de Miyagi. C’est grâce notamment à ce procédé, répété de nombreuses fois tout au long du récit, que nous avons accès à l’indicible, à la vie intérieure des personnages.

Une vie intérieure que le cinéaste explore également en ayant recours au fantastique, ou à un onirisme délicat que l’élément aqueux introduit parfaitement : c’est lors de la traversée du lac que le basculement se fait. La brume inquiète et annonce le danger ; la barque préfigure le destin des personnages ; quant à la surface de l’eau, elle est le reflet de leur subconscient. Comme nous l’indique ce plan sur Ohama se tenant au-dessus de l’eau scintillante : elle n’est plus qu’un corps, une femme-objet soumise au désir masculin.

Assez poétiquement, alors, Mizoguchi se fait une nouvelle fois défenseur de la femme en stigmatisant cette domination masculine qui conduit le monde à la dérive : les hommes sont prisonniers de leur fantasme et de leur illusion de toute-puissance (les plaisirs solitaires de Genjuro, la gloriole de Tobei) ; tandis que les femmes voient leur identité être diluée par le désir masculin (le kimono qui transforme Miyagi en objet érotique, la prostitution qui marchandise le corps d’Ohama). En toile de fond, on devine la présence d’un sous-texte politique, condamnant notamment le culte de l’argent qui corrompt les cœurs et les valeurs. Mais c’est surtout l’usage du fantastique, à travers la figure spectrale, qui permet de donner sa pleine puissance au discours critique de Mizoguchi : dame Wakasa est la représentation de la femme parfaite pour Genjuro, elle est la chimère qui le détourne de son bonheur (son foyer, sa famille).

Si nous sommes prisonniers de nos désirs et des apparences, notre salut peut passer par l’art, et le cinéma notamment. À condition, seulement, que l’art soit mis au service d’une communion avec le monde. C’est-ce que symbolise très bien le destin de Genjuro, le potier : en faisant des poteries purement décoratives, il ne fait que satisfaire son plaisir narcissique. Par contre, en mettant son art au service des autres (en fabriquant des poteries fonctionnelles), il va soudainement donner du sens à sa vie !

Un message que Mizoguchi nous délivre également à travers l’esthétisme du film, établissant par la même occasion un hommage discret au septième des arts : l’image est trompeuse à partir du moment où la forme n’épouse pas le fond. C’est ce que l’on constate lors des scènes “fantastiques” où la dysharmonie prédomine (la beauté picturale s’opposant à la noirceur humaine). Par contre, l’image est vraie lorsqu’elle véhicule l’harmonie, comme lors de ce plan final où l’homme communie enfin avec la nature environnante.

Rétrospective Kenji Mizoguchi : bande-annonce

Les Contes de la lune vague après la pluie : fiche technique

Réalisation : Kenji Mizoguchi
Scénario : Yoshikata Yoda, Matsutarō Kawaguchi, Kenji Mizoguchi
Adaptation : d’après deux récits des Contes de pluie et de lune d’Ueda Akinari et d’une nouvelle de Guy de Maupassant
Interprètes : Machiko Kyō (Wakasa), Kinuyo Tanaka (Miyagi), Mitsuko Mito (Omaha), Masayuki Mori (Genjuro), Eitaro Ozawa (Tobei)
Photographie : Kazuo Miyagawa
Musique : Fumio Hayasaka, Tamekichi Mochizuki et Ichirō Saitō
Montage : Mitsuzō Myiata
Production : Masaichi Nagata
Distribution : Capricci
Programmation : Les Bookmakers
Genre : film historique
Date de sortie : 18 mars 1959 (France)
Durée : 97 minutes

Date de sortie en version restaurée : 31 juillet 2019 chez Capricci

Japon – 1953

 

Note des lecteurs1 Note
5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Pour Klára : mange, existe, aime

Cinquième long métrage du Slovène Olmo Omerzu, "Pour Klára" embarque une famille décomposée sur les rivages ensoleillés de l'Adriatique pour mieux l'observer se noyer à sec. Un drame familial d'une subtilité redoutable, porté par un regard qui n'accuse personne — et qui, du coup, nous met tous en cause.

Romería : la mémoire des vagues

Carla Simón n'a jamais vraiment cessé de filmer sa propre histoire. Avec "Romería", son troisième long-métrage en compétition à Cannes 2025, elle va plus loin que jamais : reconstituer la jeunesse de ses parents, morts du sida, à travers le regard d'une fille de 18 ans qui débarque en Galice pour la première fois. Un film sur les origines, les silences de famille et le pouvoir du cinéma à combler ce que la vie n'a pas laissé le temps de vivre.

The Drama : pour le pire ou pour le rire ? Telle est notre (délicieuse) interrogation

Voilà une œuvre qui montre qu’un certain nouvel Hollywood (ici A24 mais ça pourrait être Neon ou FilmNation) peut nous offrir des bons films dits du milieu. Deux stars à l’alchimie indéniable, un scénario original et impeccablement écrit et la réalisation alerte d’un cinéaste qui confirme une voie singulière pour un petit bijou. Une œuvre dont on ne saurait dire si c’est un drame ou une comédie ou les deux, en tout cas accouchée d’une veine romantique acerbe.

Un jour avec mon père : ce qui reste dans la lumière

Il y a des films qui arrivent comme arrivent les souvenirs d'enfance : par effraction, sans prévenir, avec cette netteté particulière des choses qu'on n'a pas cherché à retenir. "Un jour avec mon père", premier long métrage du réalisateur britanno-nigérian Akinola Davies Jr., est de ceux-là. On entre dans ce film comme on entre dans une journée ordinaire et on en ressort changé, sans trop savoir pourquoi, avec quelque chose de chaud et de douloureux logé quelque part dans la poitrine.

Mortal Kombat : Destruction finale – Flawless misery

Le succès a été instantané au box-office pour le "Mortal Kombat" de Paul W. S. Anderson, dont la bisserie n'a pas fait l'unanimité. Le film n'a pas été épargné par le bras de fer entre le réalisateur et les producteurs, mais continue de fasciner par certaines idées et séquences qui rendent hommage au cinéma d'action hongkongais, tout en composant avec les motifs du jeu vidéo. Le miracle ne s'est pas réalisé deux fois cependant, avec cette "Destruction finale", qui trahit à peu près tout ce qui plaisait dans le premier opus et aux joueurs inconditionnels de la franchise — une promesse brisée, symptôme d'une suite qui n'a jamais su décider ce qu'elle voulait être.

Mortal Kombat (1995) : la noblesse du kitsch

Il faut sans doute accepter "Mortal Kombat" pour ce qu'il est — et surtout pour ce qu'il n'a jamais prétendu être. Film inclassable, maladroit et souvent pauvre dans sa construction scénaristique comme dans sa mise en scène, l'œuvre de Paul W. S. Anderson accumule plus de défauts que de qualités objectives. Et pourtant, trente ans plus tard, elle résiste. Non par excellence, mais par singularité.

Princess Bride : la voix d’un conteur, l’éclat d’un film

Avec "Princess Bride", Rob Reiner nous murmurait à l’oreille un conte de cape et d’épée, d’aventure et de magie, d’amour et d’amitié, au pouvoir d’évocation immense. Mais avant d’être images, visages ou paysages, le long métrage est d’abord une voix : celle d’un narrateur espiègle (Peter Falk) qui nous fait aimer la littérature fantasy romanesque en déjouant les codes du genre pour mieux les célébrer. Soit un film qui écoute le livre. Et un livre qui se met au service d’un film. Une réussite sur ce que le cinéma métatextuel a pu faire de mieux dans les années 80.