La rue de la honte (Akasen chitai) : Critique du film

La grande force du cinéma japonais se situe dans le fait que, de tout temps, chaque période historique marquante de l’archipel ait engendré une période faste dans sa création artistique. C’est en effet dans ses soubresauts mémoriaux les plus sombres que les plus grands noms du 7éme art ont accompagné cette difficile reconstruction identitaire.

Synopsis : La vie des cinq femmes dans une maison close alors que le parlement nippon étudie un projet de loi sur la fermeture de ses maisons.

La lutte des classes au bordel

Cette « marque de fabrique » – si elle a pu pâtir de la relative bonne santé économique du pays dans les années 90,  est en passe de faire émerger une des plus puissantes industries cinématographique depuis une dizaine d’années, suite à la crise mondiale qui touche de plein fouet l’ile. Le souvenir des Kurosawa, Mifune, Kobayashi (moins connu mais pas moins important) et autre Oshima, reste fondateur de la construction brillante de cette cinématographie.

Dans ce même esprit, Mizoguchi appartient à ce prestigieux cercle mythique des pères fondateurs. Sa filmographie est truffée de ces films frondeurs envers cette nouvelle société nipponne, où tradition et modernité ne cohabitent que dans une difficile dualité idéologique. Son regard ethnologique est ici sidérant de justesse, tant son approche douloureuse du basculement libertaire de l’époque charnière qu’il décrit, est minutieuse. Il ne s’agit plus seulement d’observer le microcosme sociétal féminin d’un bordel tourmenté par une nouvelle loi ravageuse pour la profession. Son ambition va bien au-delà. Ce cadre est un prétexte pour dépeindre un Japon en pleine mutation politique, alors toute juste libéré du joug des Alliés et de l’emprise de L’Oncle Sam. Cette liberté, en apparence salutaire, cache bien des vices que la nouvelle prospérité financière ne saurait cacher. Ces femmes, vivant en vase clos sous l’emprise d’une mère maquerelle et d’un propriétaire d’une maison close, représentent cet enfermement moral dicté par la nécessité de se vendre au plus offrant pour essayer de survivre décemment. L’aliénation du corps est une autre forme de diktat que l’argent permet d’acheter.

Mais l’admirable courage dont elles font preuve et la dignité éprouvée par celles-ci caractérisent parfaitement la supériorité de la pensée et de la foi humaine sur toute domination. Aussi pauvres et simples soient elles, leurs bontés en font des pécheresses magnifiques. Ainsi, les prêcheurs de bonne morale, guides autoproclamés suprêmes en sont réduits à figurer leur faiblesses latentes sous une autorité veine. Mais cette vénalité ne peut que les conduire dans une totale impasse, incapables qu’ils sont d’assumer leurs pleines responsabilités de bâtisseurs de L’Empire. Ironie du sort, ce sont eux qui rampent à terre pour demander pardon ou qui tentent désespérément de garder prisonnières ces filles, épouses et mères toujours dignes dans la perte.

Mizoguchi esquisse à travers ce large portrait les dysfonctionnements criants de cette organisation communautaire. L’opposition entre les tenants de L’Ancien Régime Féodal et les partisans d’une ouverture moderne se ressent jusqu’à l’intérieur de ce huis-clos oppressant. Les premiers, ruminant leur passé glorieux, s’insurgent d’un renouvellement des règles de vie au sein de l’espace fermé tout en maintenant le mensonge éhonté du bienfait de la prostitution pour leur seul profit. Alors que les secondes s’insurgent de cette mainmise tutélaire et enfreignent discrètement certaines habitudes. Plus largement, tandis que les plus anciennes occupantes des lieux tentent tant bien que mal de s’adapter à la possible fermeture de leurs lieux de travail, les plus jeunes apparaissent plus perfides et semblent ne se préoccuper que de leur bien-être. Impression qui sera démentie plus tard lorsque nous découvrirons la vraie raison de cette attitude.

Là pointe la réflexion du réalisateur selon laquelle le réel affrontement n’est pas un conflit de génération mais bien une lutte des classes qui ne pourra cesser que le jour où les exploités recouvriront la liberté d’expression requise. Nous réapparait alors la grandissime importance du devoir de mémoire et de la transmission des sages envers la future génération qui aura à redéfinir une Nation plus juste. Ce fils, au comportement plus que violent contre sa génitrice, témoigne de la peine effroyable ressentie par ces passagers de témoins. Les relations entre les hommes et les femmes ne pourront être apaisés qu’avec un nouvel état d’esprit et seul un équilibre des forces en présence permettrait cette réunion pacifique vitale pour l’avenir. La splendide réussite de ce long-métrage est de marier tous ces éléments avec une fluidité exquise sans perdre l’humour qui crée un espace respiratoire bienvenue, pour captiver l’audience sans la seriner d’éléments superficiels qui ruineraient à coup sûr l’entreprise. Encore une belle preuve, s’il en était besoin, du formidable travail de tout un pan de L’histoire de l’industrie cinématographique du territoire.

Fiche Technique : La Rue de la Honte de Mizoguchi

Titre Anglais : Street of Shame
Titre Original : Akasen Chitai
Réalisé par : Mizoguchi Kenji
Année : 1956
Pays : Japon
Durée : 1h27
Interprété par Kyo Machiko,Kato Daisuke, Mimasu Aiko, Wakao Ayako, Urabe Kumeko, Shindo Eitaro

Auteur de la critique : le Cinéphile Dijonnais

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Raisons et Sentiments (2026) : le romantisme sous cloche

Georgia Oakley adapte le roman de Jane Austen avec Daisy Edgar-Jones et Esmé Creed-Miles en sœurs Dashwood. Tourné en 35 mm dans le Devon, le film soigne son naturalisme et sa sororité, mais peine à retrouver la satire sociale et la profondeur émotionnelle qui faisaient la force du texte original.

Primetime – Tel est pris qui croyait prendre

Avec Primetime, Lance Oppenheim transforme les dérives d’une émission américaine controversée en thriller trouble et formellement radical, porté par un Robert Pattinson impressionnant.

Notre salut : Un grand film sur un petit homme, carte sur table

Avec Notre salut, Emmanuelle Marre montre que le cinéma a encore une vie à mener : sérieuse et fiévreuse. D’une manière proche de Peter Watkins, Marre réinvente la manière de filmer l’intime en acte politique, de faire du cinéma un geste terriblement libre.

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.