Cycle HBO : « Deadwood », l’Amerique s’extrait de la glaise

Créée par David Milch, la série Deadwood s’inscrit pleinement dans le renouveau du western, celui qui propose une vision désabusée de la fondation de l’Amérique et de ses pionniers.

Si, pour vous, le western est synonyme de grands espaces et doit se dérouler dans les décors naturels des grandes plaines ou du majestueux Monument Valley, passez votre chemin. Deadwood, c’est la boue et d’infectes bicoques. Visuellement, la série est dépouillée de tout ce qui pourrait l’éloigner de son sujet principal. Du coup, les épisodes sont principalement constitués de plans sur les personnages principaux. Le cadre se resserre sur les corps et les visages, à la recherche d’émotions dont les plus fréquentes sont la colère et le dégoût. Outre son aspect de réalisme historique, ce décor de rues fangeuses est là comme un paysage mental qui figure, illustre la psychologie des personnages principaux.

Le thème de la maladie vient compléter le cadre. La première saison tourne beaucoup autour de la maladie, qui touche aussi bien le physique que le mental. Un des personnages principaux est le médecin, incarné par Brad Dourif, personnage lui-même fébrile et qui paraît fragile. Cette maladie touche tout le monde. Elle semble naître de cette fange dans laquelle croupit Deadwood, et constitue un symbole important de l’immoralité qui caractérise la ville.

Si, pour vous, le western, c’est le combat du Bien contre le Mal, la victoire de la justice, le triomphe aussi nécessaire que joyeux des bons sentiments, passez votre chemin. A Deadwood, la morale est… très adaptée aux conditions ambiantes et la notion de justice varie beaucoup d’un personnage à l’autre. Finalement, les seuls véritables vainqueurs sont les cochons de Monsieur Wu.

Deadwood ne raconte pas le combat manichéen du Bien contre le Mal. Il se situe plutôt du côté des films de John Ford comme La Poursuite infernale ou L’Homme qui tua Liberty Valance. Le thème principal, c’est la construction des États-Unis et la question de savoir si l’on s’incorpore à l’Union ou si on veut rester en dehors. Donc, en d’autres termes, si l’on accepte de vivre sous la loi de la République, ou si l’on reste autonome. La ville se situe à ce qui était alors la frontière du pays, au bord des territoires indiens, et cette frontière est finalement l’enjeu majeur de la série. De quel côté de la frontière se situe-t-on ? Jusqu’où faut-il aller pour garder son autonomie ? Qu’est-ce que la justice, et est-elle variable d’un individu à l’autre ? La vie d’une communauté en dehors des lois d’un État est-elle possible ?

Si, pour vous, le western est avant tout un film d’action, avec fusillades, chevauchées endiablées et duel final dans la rue poussiéreuse, passez votre chemin. L’action de Deadwood se fait par la psychologie des personnages et par l’interaction entre eux. A la place des colts, il y a des paroles. Des ordres équivalents à des mises à mort.

Certes, quelques coups de feu sont bien tirés de temps en temps, des vengeances s’accomplissent, le sang coule. Mais c’est tellement minime, parsemé au fil des trente-six épisodes, que regarder la série pour cette raison, c’est courir au-devant d’une grande déception. Deadwood est d’abord une série politique, dans le sens qu’elle met en place toute une société, et les rapports de celle-ci avec le gouvernement fédéral. Nous assistons ainsi à la création progressive d’une société, à son organisation. Au passage de la sauvagerie à la civilisation (ou presque).

Si, pour vous, le western, ce sont de grands et fiers héros chevauchant dans le soleil couchant après avoir fait régner l’ordre et la justice, des shérifs glorieux combattant le mal avec courage et dévotion, passez votre chemin. Ici, les personnages sont au niveau du décor : fangeux. La boue des rues est coordonnée à celle des âmes. Les caractères ne sont pas encore totalement extraits de la glaise. Nous sommes dans un monde brutal et violent. De héros, ici, il n’y a point. Éventuellement, certains personnages paraissent moins affreux que d’autres.

Mais la série ne juge pas ses personnages. Tous ont des raisons d’agir comme ils le font. Et surtout, Deadwood décrit l’Amérique à un moment de son histoire où être trop civilisé, c’était réduire fortement son espérance de vie (comme il arrive au « pied-tendre » venu de l’Est et pensant faire fortune en achetant un filon aurifère). Les personnages sont en adéquation avec leur milieu, ils sont façonnés par lui. La nature brutale a donné naissance à des caractères brutaux. La force de la série, à travers des dialogues très bien écrits, c’est de dresser une galerie de portraits inoubliables, en tête de laquelle trône l’inénarrable Al Swearengen. Autour de lui gravite toute une constellation qui va, peu ou prou, se définir par rapport à lui.

Deadwood, c’est le western tel qu’il peut se concevoir au XXIème siècle, très bien documenté, brisant les légendes (voir le personnage de Calamity Jane, par exemple) et montrant une Amérique en train de se faire. C’est très bien écrit et remarquablement interprété.

Deadwood : Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=nW4Dc-WqvJk

Deadwood : Fiche technique

Créateur : David Milch
Interprètes : Ian McShane, Timothy Olyphant, Powers Boothe, Brad Dourif, Molly Parker
Nombre de saisons : 3
Nombre d’épisodes : 36 (+ un téléfilm)
Durée d’un épisode : 55 minutes.
Date de diffusion originale : mars 2004-août 2006

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.
Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

Harry Hole : Le Prince d’Oslo

Oslo, caniculaire et putride, sert d’écrin à la nouvelle série événement de Netflix : Harry Hole (L'Etoile du Diable). Cette plongée vertigineuse dans l’univers du maître du nordic noir Jo Nesbø tient toutes ses promesses. Scénarisée par l’auteur lui-même, la série emprunte à son œuvre son tempo punk rock, son écriture torturée, sa mise en scène à l'esthétique graphique et ses personnages hantés.

L’Affaire Laura Stern : le cri du silence

Plus qu'une fiction sur la vengeance, "L'Affaire Laura Stern" est une immersion sensorielle dans le "cri du silence" des victimes de violences et d'emprise. Une œuvre nécessaire qui déconstruit les mécanismes de la violence faite aux femmes pour en faire un combat collectif et politique. La série est diffusée sur France 2 en mars 2026 et disponible en streaming sur France Télévision.

Les Saisons : L’amour, le rythme et les saisons

"Les Saisons", la série écrite et réalisée par Nicolas Maury, s’éloigne des éclats et des récits sociaux pour épouser le souffle intime d’un trio amoureux. Entre mélancolie poétique et naturalisme doux, elle tente moins de raconter que de saisir le frémissement des sentiments, au rythme d’une lumière vendéenne et d’un temps qui tangue. Une œuvre sensible, qui crée son public en osant la lenteur et la langueur.