Cycle HBO : Treme, une série de David Simon et Eric Overmyer

L’occasion d’un cycle HBO nous a permis de revenir sur de nombreuses perles télévisuelles, notamment celles signées ou co-crées par David Simon. Après The Wire, Generation Kill, et Show Me A Hero, LeMagduciné vous propose de revenir sur une autre fresque télévisuelle de l’ancien journaliste, Treme (2010-2013). Au programme : le présent et l’avenir de la Nouvelle-Orléans post-Katrina aux mains de ses citoyens.

Synopsis : Les habitants de Treme, un quartier de la Nouvelle-Orléans, sont des gens ordinaires, musiciens, chefs cuisiniers ou professeurs, et se raccrochent à un héritage culturel unique. Après la plus grande catastrophe civile de l’histoire américaine, l’ouragan Katrina, ils se demandent si leur ville, berceau de ce style de vie si exceptionnel, a toujours un avenir…

Treme : au coeur du naufrage

Treme est un récit de naufragés. Pas de bonhommes paumés sur une île suite à un crash d’avion, mais des personnages basés sur des individus bien réels ayant tout perdu ou presque après les ravages de l’ouragan Katrina sur l’état américain de la Louisiane. Ici, David Simon et le co-créateur de la série Eric Overmyer s’intéressent aux habitants de la Nouvelle Orléans post-Katrina. D’où le titre, Treme, qui renvoie au Tremé, soit à l’un des plus vieux quartiers de la ville, culturellement conséquent pour les communautés afro-américaine et créole, dans lequel logeaient des noirs non-esclaves alors que l’esclavagisme régnait encore. Un lieu de liberté où la créativité était passionnée par la musique, la cuisine et d’autres us et coutumes.

C’est justement grâce à la force culturelle et l’énergie créatrice que les naufragés de Katrina vont refaire battre le cœur de la ville. Laissés pour compte par le gouvernement, trahis par de graves erreurs d’ingénierie, à peine soutenus par des autorités locales dépassées par l’ampleur du désastre, les habitants de la Nouvelle-Orléans ont pu perdre leur famille, leur maison, leur emploi, leur vie. Les vivants, naufragés dans leur propre ville, font face à une réalité brutale au lendemain du passage de l’ouragan Katrina : « La survie à tout prix dans une réalité nouvelle, sans idéal, où chacun se retrouve seul. » (David Simon, interviewé par Olivier Joyard, Les Inrocks, 2013).

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De multiples personnages pour autant de parcours et de points de vue.
Copyright : HBO / Warner Home Video

La force de la Nouvelle-Orléans, de ses habitants comme des personnages les représentant à l’écran dans la série, se constitue dans l’ensemble actif des efforts individuels. Ici et là, à l’écran, des cuisiniers, des musiciens, une avocate, un professeur, ou encore un officier de police vont déployer tous les moyens et efforts possibles dans chacun de leur domaine. Et toutes ces énergies individuelles vont se croiser, pas nécessairement de façon physique, mais de telle manière qu’elles vont contribuer ensemble à se relever chacune de leurs chutes respectives et aussi, surtout, de leur chute collective causée par un manque de rigueur et d’intelligence humaine dans la construction de digues, alors facilement mises à mal par Katrina. La chute arriva avec les institutions officielles et leurs visions capitalistes à court terme ; la renaissance, avec la riche somme d’individualités blessées mais persévérantes constituant les citoyens de la Nouvelle Orléans à la culture solidement ancrée dans les divers espaces de la ville.

Un générique explicite quant au programme de Treme.

La Nouvelle Orléans et son destin entre les mains de ses citoyens : des espaces réinvestis par les personnages 

« Nous souhaitions montrer ce que représente la culture dans une ville américaine d’aujourd’hui, quand les grands idéaux ont été abandonnés. Pour incarner cela, nous n’avons eu qu’un moyen : montrer des Américains à un endroit et un moment particuliers, en train de mener leur vie », déclara en 2013 David Simon à Olivier Joyard, journaliste aux Inrockuptibles. Treme expose avec précisions et justesse émotionnelle la renaissance de la Nouvelle-Orléans. Un renouveau qui pourra avoir lieu grâce au labeur de ses différents protagonistes qui ne cesseront d’animer la culture de la ville, chacun à leur échelle et à différentes places – la cuisine pour le personnage de Kim Dickens, la participation passionnée aux défilés pour la famille Bernette –, voire de la réanimer. On pense alors au formidable Albert « Big Chief » Lambreaux (incarné par un impérial Clarke Peters), décidé à revenir à la Nouvelle-Orléans malgré les conséquences de la catastrophe, le non-soutien de sa fille… Malgré tout, il réaménagera un ancien bar mis à mal par Katrina en local pour son groupe d’Indiens de Mardi gras. Et il réussira à faire revenir son fils à plusieurs reprises. Ce dernier, jazzman réputé à la ville, retrouvera grâce à son père la voix du jazz, genre soumis aux artificialités de la technique, de la critique nostalgique et du marché musical. Cette voix du jazz est pour Albert Lambreaux un chant de colère, pour son fils, des clameurs de cuivre emplies de fierté et d’humilité. Avec ces deux personnages comme avec les autres, il s’agit de préserver et de passionner l’humanité créative et alors positiviste, seul remède et contrefort au cynisme et à la bêtise du système économico-politique usé et corrompu par ses propres mécanismes ainsi que par ses agents.

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Clarke Peters / Albert Lambreaux réveille les passions indiennes du Mardi gras.
Copyright : HBO / Warner Home Video

De la même manière que dans The Wire, c’est le mouvement des individus qui leur permet à eux comme aux spectateurs « d’échapper à l’étouffement et de saisir avant tout, au-delà des limites et des contraintes, la vie bouillonnante de ces différents milieux qui se croisent et s’entrelacent » (HUDELET, Ariane, L’individu et son contexte, Let’s see if there is a pattern, in The Wire, l’Amérique sur écoute, Éditions La Découverte, p.158). Ce mouvement peut être constaté à différentes échelles : les personnages et de nombreux citoyens défilent dans l’ensemble de la ville ; comme décrit plus haut, certains reconfigurent l’espace afin d’y faire vivre leur passion ; enfin d’autres, précisément la voix de la raison emplie d’exaspération et de colère interprétée par un John Goodman éblouissant, s’ouvrent à l’immensité spatiale du web afin d’y exprimer la vérité et les sentiments de la Nouvelle-Orléans. Enfin, même si Treme est l’après-The Wire – la Nouvelle-Orléans a déjà subi les échecs des administrations et des institutions, et a connu la chute –, elle propose aussi, malgré les mouvements libérateurs, des « corps enfermés, (des) perspectives bloquées, (des) espaces cloisonnés et (des) institutions étouffantes » (ibid). En effet, si les personnages de The Wire doivent probablement encore se battre pour quelques relatifs succès à travers les toiles d’araignées qui corrompent Baltimore, et cela de chaque de côté de la loi, ceux de Treme, luttant pour leur survie – tant au niveau des premiers besoins vitaux que de leur passion qu’ils considèrent comme nécessaire à cultiver –, avancent difficilement vers un renouveau individuel et collectif. Car la renaissance de la ville est davantage celle de sa culture polymorphe animée par ses habitants que de sa structure administrative, toujours prise dans les vieux jeux du système. Et certains de nos formidables personnages – qui restent des êtres humains, non des figures utopistes de pionniers ou reconstructeurs – perdront parfois leur courage et leur esprit devant les difficultés  – essentiellement injustes – qui les attendent et face à la complexité du cosmos chaotique qui les dépasse. Toutefois, Treme présente définitivement un récit de naufragés empli d’espoir, sinon d’humanisme, en filmant cette Nouvelle-Orléans ravagée qui, comme le note George Pelecanos, l’un des scénaristes et producteurs de la série, « was a cross section of all these folks who stayed there and somehow made it work against great odds ».

Treme – Bande-annonce

Treme – Fiche technique

Genre : Drame, Série Musicale
Création : David Simon & Eric Overmyer
Acteurs principaux : Khandi Alexander, Wendell Pierce, Clarke Peters, Kim Dickens, Melissa Leo, Lucia Micarelli, Steve Zahn, Michiel Huisman, David Morse, India Ennenga & John Goodman (saison 1)
Réalisateurs principaux : Anthony Hemingway, Ernest R. Dickerson, Agnieszka Holland
Scénaristes principaux : George Pelecanos, Anthony Bourdain, Lolis  Eric Elie, Tom Piazza, David Mills, Mari Kornhauser, James Yoshimura
Producteurs principaux : David Simon, Laura A. Schweigman, Joe Incaprera, Eric Overmyer, Karen L. Thorson, Jessica Levin, Anthony Hemingway, Nina Kostroff-Noble, Carolyn Strauss
Musique : Treme song par John Boutté (album : Jambalaya, 2003)
Nombre de saisons : 4
Nombre d’épisodes : 38
Durée moyenne des épisodes : 59 min
Diffusion originale : 11 avril 2010 – 29 décembre 2013
Chaîne d’origine : HBO
Pays d’origine : Etats-Unis

Site web : https://www.hbo.com/treme

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