Generation Kill, La guerre du Golfe n’a pas (vraiment) eu lieu

Il y a quelque chose de paradoxal dans la place occupée par la deuxième guerre du Golfe dans le cinéma américain. Si la fiction hollywoodienne s’est emparée sans tarder du sujet pour générer des œuvres plus ou moins réussies et pertinentes, il persiste un sentiment de vide pas encore comblé. Comme si l’essentiel avait été omis, que rien de ce qui avait été dit et raconté sur ce conflit soit de nature à mettre sa singularité en exergue. La guerre en Irak ne serait donc toujours pas entrée dans l’histoire ? Génération Kill répond par la négative, mais en glissant sur le petit écran.

La guerre dans son salon

Au fond ce n’est peut-être pas un hasard que ce soit une série télévisée qui ait planté son drapeau sur le conflit irakien de Bush Jr. A chaque époque son support, et dans les 70’s, le bourbier vietnamien ne demandait qu’à déployer le récit de ses zones d’ombres et l’impensé auquel il renvoyait sur la grande toile. Dans les années 2000, la culture de la salle obscure a largement amorcé son déclin au profit de celle du home-cinéma et les contenus qui vont avec. Le consensus se forme sur ces séries qui ont pris la place du cinéma dans l’appréhension du monde. Ainsi, et malgré les (immenses) qualités dont peuvent se prévaloir des films comme Démineurs ou American Sniper, leur diagnostic respectif est immanquablement ramené à la continuité héritée de leur régime d’images communs.

Seul Un jour dans la vie de Billy Lynn serait à même de disputer le point à Génération Kill, justement parce que le film d’Ang Lee s’articule sur un médium d’un genre nouveau (le 3D HFR) qui émancipe son propos de l’ombre de ses prédécesseurs. De fait, si Generation Kill ne prétend pas réinventer l’eau chaude sur des considérations purement formelles, la façon dont le récit déploie les virtualités dans la charte esthétique de la série impose le point de vue d’un auteur sur son matériau. Celui de son David Simon, son showrunner en l’occurrence.

Esprit de corps

Que Generation Kill soit adapté de la série d’articles d’Evan Wright, célèbre journaliste de Rolling Stone qui y racontait son expérience en immersion dans une section de reconnaissance des Marines, n’est assurément pas un hasard. Lui-même ancien journaliste, David Simon avait tiré The Wire (soit l’horizon indépassable du récit télévisuel) de ses années à battre le pavé des faits divers et à accompagner la police de Baltimore dans ses rondes. Il y a rencontré son acolyte Ed Burns (ancien flic et professeur en école publique), et retiré ce qui infuse l’essence même de son regard  : un sens de l’observation anthropologique, et une volonté de pénétrer en profondeur un environnement donné pour en déterrer les ficelles immanentes. La fiction n’est pas une fin en soit chez Simon, mais le véhicule qui ne doit surtout pas brusquer la vérité qu’il veut faire jaillir.

On le comprend, Wright (interprété par Lee Tergesen à l’écran, et mémorable Tobias Beecher d’Oz) est bien ici le troisième mousquetaire qui vient compléter le duo infernal dans leurs œuvres. Car à  l’instar de The Wire, c’est bien ce sens d’observation en immersion qui prévaut dans la peinture du (dys)fonctionnement quotidien d’un bataillon de marine.  George Bush fils n’a pas encore officiellement lancé les hostilités contre Saddam, mais déjà les bidasses sont stationnés non loin en chien de faïence, prêt à mordre au coup d’envoi du « Godfather ». Vétérans et bleusailles rongent leur frein et cultivent leur warrior spirit en attendant d’exploser sur le champ de bataille, tandis que les gradés dévoilent les premières carences de la chaîne de commandement.

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En attente d’une guerre

On vous rassure : il ne s’agit ici que des prémisses de la série qui rentre dans le vif du sujet dès son troisième épisode. Le temps de se rappeler la propension de Simon à caractériser un écosystème complet à travers les maillons de la chaîne qui le composent. Comme d’habitude chez lui, les personnages se définissent d’abord à l’aune de cette hiérarchie dont ils ont une conscience aiguë, et non pas en fonction de ce que la grille de moralité du spectateur est prête à concéder.

Buffalo Soldiers

Belliqueux, rangés à droite en faction et va-t-en-guerre qui ne se repentent pas à l’aune de l’absurdité politique du conflit dans lequel ils s’engagent, les militaires de Generation Kill ne se comportent jamais tels qu’on le voudrait pour faciliter le processus d’identification. Certes, Simon et Burns ont conscience de l’ancrage mythologique des figures dépeintes: voir ces soldats qui chantent des chansons populaires au volant de leur blindés, comme des officiers de cavalerie au coin du feu dans un film de John Ford. Mais cette inclusion patrimoniale doit avant tout sa présence au souci d’exactitude des deux hommes, qui assument de dépeindre des mondes à part, régis par une table de lois coutumières, tacites ou explicites mais conscientisés par ceux qui le peuplent.

C’est toute la qualité de Generation Kill, et l’œuvre de Simon en général : les personnages n’ont besoin de personne pour penser leur place. Ici, les marines sont capables d’assumer intellectuellement leur rapport à la violence et de raisonner sans s’en remettre au jugement du spectateur. Ce qui ne signifie pas pour autant que leur chemin exclue le questionnement du système dans lequel ils évoluent, bien au contraire. A l’instar de The Wire, Simon pousse le dérèglement de la chaîne de commandement dans des proportions paroxystiques, qui met à l’épreuve l’abnégation des personnages qui y sont soumis.

Commandement erratique, mission attribuée en dépit du bon sens, soldats livrés à eux-mêmes… On se croirait parfois dans la version guerrière de The Office (le show est souvent très drôle, notamment grâce où à cause de lui), où tout ce dont nous avons pu avoir ouïe par les médias prend forme dans le quotidien de protagonistes dont la fonction est sans cesse contredite par la réalité. Car comme dans The Wire, les personnages ont un boulot à faire et veulent le faire, mais l’ordre hiérarchique leur impose son non-sens. Autrement dit, Simon ne remet pas le système en question, mais bien ce qui l’empêche de fonctionner. Dans le contexte de Generation Kill : ce n’est pas la guerre que Simon dénonce mais son absence en tant que tel.

Simulacre et simulés

Or, c’est justement là que la série pose son pavé dans la mare des récits guerriers et isole la spécificité du conflit irakien dans sa problématique même. Les personnages le répètent : « L’Afghanistan, ça c’était une guerre ». Guerre il y a dans Generation Kill, mais très peu de contacts directs. Confinée dans des véhicules blindés sillonnant les parties plus ou moins accueillantes du pays, l’unité dépeinte semble constamment séparée du terrain par une frontière infranchissable. Y compris lors des échanges de feu nourris, où deux territoires (l’Irak, les soldats U.S) semblent entrer en collision sans jamais former un terrain d’affrontement à proprement dit.

Ce n’est pas des mondes qui se confrontent, mais deux dimensions parallèles qui se frottent : tout semble s’opérer par interface interposée. Même les morts (et les bavures), pourtant l’inévitable corollaire de la guerre, se trouvent d’abord déréalisés par le dispositif. Elles se font d’abord entendre d’une oreille lointaine, comme si elles avaient du mal à faire résonner leur tragédie dans un ensemble désarticulé. Elles appellent presque à les personnages à la concentration pour saisir la pesanteur d’un réel qui leur échappe alors qu’ils restent cloisonnés de leur côté de la barrière.

Indéniablement, David Simon est un homme post Nouvel-Hollywood. Chez lui, l’homme d’action, c’est-à-dire ayant le pouvoir proactif d’agir sur le système, n’existe plus. Malheur à ceux qui pensent le détenir : se souvenir du sort de Jimmy McNulty dans The Wire. Dans Generation Kill, cela se traduit complètement par ce que Jean Baudrillard (auteur justement de « La guerre du Golfe n’a pas eu lieu ») appelait « la non-guerre ». Extrait paru dans le Libération du 4 janvier 1991 :

« La non-guerre se caractérise par cette forme dégénérée de la guerre qu’est la manipulation et la négociation des otages. L’otage et le chantage sont les produits les plus purs de la dissuasion. L’otage a pris la place du guerrier. Il est devenu l’acteur principal, le protagoniste du simulacre, ou plutôt, dans son inaction pure, le protagonisant de la non-guerre. Les guerriers s’ensevelissent dans le désert, seuls les otages occupent la scène (y compris nous tous comme otages de l’information sur la scène mondiale des médias) (…)».

On ne saurait mieux définir Generation Kill au sein de la longue tradition des récits guerriers dans laquelle il ne s’insère pas tout à fait. Le soldat, pourtant figure proactive par excellence (dans la vie comme dans la fiction, on attend de lui qu’il agisse) devient otage d’une situation sur laquelle il n’a jamais le sentiment d’influer (en dépit des bravades scandées par sa hiérarchie). C’est ici que la série lie le spectateur, d’abord confronté à ce monde qu’il ne connait pas avec les us et coutumes qui l’accompagnent, à ces marines réduits au statut de spectateur de leur propre guerre. Spectateurs et personnages deviennent otages de leur impuissance devant un système qui avance sans que l’on ne comprenne vraiment comment. L’absurdité chevillée au corps de la série se muera en vertige malaisant dans un season finale qui dérègle le temps et l’espace pour basculer dans un ordre nouveau qui  installe les protagonistes dans un sentiment  diffus et nauséeux.  Comme s’ils expérimentaient les séquelles d’un voyage qu’ils n’avaient pas la sensation d’avoir totalement vécu. Même le film de leur exploit (réalisé par l’un d’eux) ressemble à une façon de vivre ce qu’ils ont traversé par procuration. On le devine : pour eux le pire reste à venir.

L’extrapolation est toujours un exercice délicat à ce niveau. Mais osons le dire: quiconque essayant de comprendre le malaise qui ronge la société américaine actuellement trouverait surement des pistes à explorer dans Generation Kill (plus que dans Joker en tout cas- et hop, ça c’est fait).  L’expérience du travail de David Simon s’impose de plus en plus comme le support audiovisuel de référence pour appréhender le monde. Sur le petit écran.

Fiche technique : Generation Kill

Création: David Simon, Ed Burns

Chaîne d’origine: HBO

Distribution: Alexander Skarsgård : Sergent Brad « Iceman » Colbert, James Ransone : Corporal Josh Ray Person, Lee Tergesen:  Evan « Scribe » Wright, Billy Lush : Lance Coporal Harold « James » Trombley, Rey Valentin : Caporal Gabriel Garza, Jon Huertas  : Sergent Antonio « Smoke » Espera, Owain Yeoman : Sergent Eric Kocher, Kellan Lutz : Caporal Jason Lilley.

 

 

 

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Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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