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Critique The Mandalorian – Chapitre 2 : L’Enfant (plus) Seul

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Après un pilote qui nous montrait la vie d’un chasseur sachant bien chasser et un twist surprenant, The Mandalorian continue sur sa lancée lors de ce deuxième épisode, intitulé L’Enfant.

Comme une bougie qu’on a oublié d’éteindre dans une chambre vide, Pedro sauvait dans le Chapitre 1 de The Mandalorian ce petit être chétif, aussi vert que la mascotte de Cetelem et aussi mignon que Gizmo, dans un base de mercenaires. Au-delà de la surprise totale, dont Jon Favreau, le réalisateur de l’épisode, n’a pas caché sa fierté lors d’une interview, cette découverte soulevait de nombreuses questions : Qui est donc ce bébé de 50 piges ? Pourquoi l’empire (vu ce qu’il en reste, on ne peut pas mettre un E majuscule) tient-il à l’avoir vivant et à un prix si élevé ? 5 ans après la mort de Yoda dans Le Retour du Jedi, les interrogations pesaient lourd. Bref, on était resté pantois devant cette fin inattendue et on trépignait d’impatience de revoir Pedro faire la nounou de l’espace. Allez, sans plus attendre, voyons ce qu’il s’est passé dans ce Chapitre 2 de The Mandalorian !

D’ailleurs ! Pour le Chapitre 1, on avait eu 38 minutes d’épisode, parfait pour mettre un hachis au four. Alors là, comme c’est vendredi, on vous conseille des papillotes de saumon au four pendant 30 minutes. Ça sera tendre et parfait après l’épisode 2. (Oui, on se demande si le chapitre 3 ne va pas durer de quoi faire cuire des œufs).

TAÏAUT PEDRO !

Il y avait du Clint Eastwood chez Pedro dans le chapitre dernier. Dans le deuxième, c’est au tour de Christian Bujeau d’inspirer Pedro. Finie l’ambiance western, bienvenue aux combats chevaleresques. Parce que quand on voit les mandales (oui, on va faire ce jeu de mots pendant 8 épisodes) que balance Pedro dans la première scène, s’imaginer Pedro dans Kaamelott et faire une partie de cul de chouette avec Perceval et Karadoc dans une cantina, ça fait rêver.

Sans blaster, Pedro se démerde très bien au corps à corps. Il manie son arme telle une hallebarde et nous offre une scène, très courte mais clinquante, de combat contre 3 mercenaires. Les bruitages nous rappellent ceux de nombreux combats de la franchise. Notre Mandalorien est chaud dans tous les domaines, c’est incontestable. Et il n’aime surtout pas qu’on l’emmerde quand il bosse. Touche un membre de ma clique, négro. Tu verras qu’on est pas tout seul.

Néanmoins, le combat a fait quelques dégâts sur Pedro et son armure qui se recoud avant d’aller se coucher. Tout seul. Comme un grand. Mais Gizmoda (appelons-le comme, ça fait une jolie paire Pedro & Gizmoda), ne l’entend pas de cette (grande) oreille et décide de sortir de son landau flottant pour prêter littéralement main forte et guérir sa nounou. C’est un fail, puisque la seule chose que Pedro a remarqué, c’est que Gizmoda peut sortir de son landau. Tout seul. Comme un grand. 

Après un Airbnb à la belle étoile, il ne reste plus qu’à rejoindre le vaisseau, embarquer le mioche au client et récupérer le Beskar pour se faire une armure flambant neuve.

Oui, mais c’était compter sur les Jawas, ces petits pilleurs à la démarche d’ewoks en tenue de moine avec les yeux couleurs du diable. Petits par la taille mais grands par leur roublardise, ils désossent le vaisseau de Pedro dans le plus grand des calmes. Ni une ni deux, il dégaine son sniper, en dézingue quelques-uns pendant que tous les autres détallent dans leur forteresse sur roues. Mais on vous le disait, Pedro est un persévérant, il se lance donc à l’assaut de la forteresse.

Et deuxième scène de chevalier intrépide de l’univers, deuxième ! Gravissant, non sans mal, cette forteresse, il arrive à éviter toutes les attaques mortelles des Jawas … pour se faire cueillir tout en haut par 9 d’entre eux. Il se fera électrocuter et tombera. À chaque épisode sa tentative de classement dans le Star Wars Darwin Awards.

Vaisseau désossé, armes dérobées, plus rien. Il va bien falloir trouver refuge quelque part. C’est vers son seul ami (de la planète, on l’espère) Kuiil, notre Ugnaught tout droit sorti de la Planète des Singes, que Pedro le trouvera. Et c’est grâce à lui qu’il retrouvera les Jawas. À la façon de Kuiil : pacifiste.

Assis comme s’il racontait des comptines, Pedro marchande avec les Jawas. Ces derniers ne se cachent pas pour se foutre de la gueule de son accent de Wookie. Mais il faut trouver une monnaie d’échange. Le beskar ? Plutôt mourir ? L’enfant ? Jamais. La négociation est rude, une concertation s’impose … C’est décidé, pour récupérer ses pièces, Pedro devra leur donner … l’Oeuf !

Sauf que Pedro, c’est pas Cocorica, il ne pond pas ! Alors l’Oeuf, il va falloir aller le chercher ! Et c’est ainsi que les Jawas conduisirent gaiement Pedro vers une grotte, chantonnant la future et espérée récompense comme des Minions crieraient  » Bananaaa « .

Ne reculant devant rien, Pedro se lance, déterminé, dans une session de spéléologie. Tout paraissait simple, jusqu’à ce qu’il se fasse dégager comme un vulgaire Ewok par un animal, croisement entre le rhinocéros et le Reek. En quelques coups de corne (attention, c’est pas une corne de licorne dont on parle), Pedro perd toutes ses armes et réalise que ses gadgets de Batman sont inoffensifs. Il se fait patauger dans la boue. S’il avait un peu plus d’humour, Pedro chantonnerait Petula Clark et sa Gadoue.

Passons ! Le combat est déséquilibré. Pedro est affaibli. L’animal le charge. Pedro pointe un semblant de lame pour le contrer. Le choc est proche. Inévitable. Tout semble perdu. C’était sans compter sur … Gizmoda qui utilise ses midichloriens (lol) la FOOORCE pour soulever la créature et sauver Pedro ! Wouw ! On pense forcément à notre défunt Yoda quand on voit cette petite mimine verte stopper ce rhino qui doit faire 50 fois sa taille mais le même âge que lui. On entend Dumbledore qui crie  » 20 points pour The Mandalorian !  »

Pedro peut ainsi tranquillement récupérer l’Oeuf (Oui, dans The Mandalorian, il y a l’Oeuf avec un O et l’empire avec un e), et l’échanger contre toutes les pièces que ces fourbes de Jawas lui ont volées. On s’attend à ce que l’Oeuf ait quelque chose de magique, de mystique, de cher à leurs yeux. Mais non. Ils voulaient juste se goinfrer comme des gros cochons. Même les Parisiens ne se donnent pas autant de mal pour un brunch un dimanche sous la pluie.

Quant à Gizmoda, ni Pedro, ni Kuiil ne comprennent ce qu’il s’est véritablement passé. Ils n’auraient donc jamais rencontré de seigneurs Jedis ? Ils n’auraient donc pas connaissance de la famille Skywalker ? De la sagesse de Yoda ? De la terreur de Dark Vador ? Et bien en fait … ça fait du bien. On se sent détachés de ces querelles familiales et c’est tant mieux !

Du moins, pour le moment. Après une nuit à faire de la mécanique entre copains, la bicoque de Pedro est réparée, et il peut enfin s’envoler pour terminer sa mission et récupérer sa prime. Il propose à Kuiil de se joindre à lui, jugeant qu’ils feraient une bonne équipe tous les deux. Kuuil lui fait comprendre qu’il a passé sa vie à être un esclave et qu’il en avait légèrement ras-le-bol. D’autant plus que maintenant, il a trouvé un lieu pour une retraite paisible où Pedro a botté le cul des mercenaires qui l’enquiquinaient. Et donc refuse logiquement. En retour, Pedro lui propose la monnaie la plus échangée avec les freelances : la reconnaissance. Merci Pedro, n’oublie pas de lui laisser une recommandation sur son profil LinkedIn !

Et c’est déjà l’heure pour Pedro de quitter cette planète remplie de Blurrgs et de s’envoler vers de nouveaux cieux plus cléments. Mais, malgré son casque, on a remarqué qu’il n’était pas insensible à la mignonnerie et aux pouvoirs de Gizmoda. Alors, que fera-t-il ? Le livrera-t-il à l’empire ? Essayera-t-il de découvrir les origines de Gizmoda ? Reverra-t-on Kuiil ? Ce que l’on sait, c’est qu’entouré de gens sombres voulant le souffler, Gizmoda brille comme une bougie au feu inconnu aux yeux de Pedro. Allez, la suite au Chapitre 3 !

https://www.youtube.com/watch?v=Fugjar_An7Y

 

 

 

 

 

Le Mans 66 de James Mangold : l’amour de l’artisan

Après Logan, qui avait entériné sa belle odyssée dans l’univers de Wolverine, et qui par la même occasion avait écrasé la concurrence super héroïque du moment, James Mangold revient cette fois-ci avec Le Mans 66, narrant la folle histoire de Carroll Shelby et Ken Miles, qui sous l’écusson Ford, vont tout faire pour battre l’hégémonie de l’écurie Ferrari pendant l’inclassable course du Mans.

Au-delà d’un combat outre Atlantique entre deux constructeurs automobiles diamétralement opposés aussi bien dans leur démarche que dans leur vision de la voiture en elle même, Le Mans 66 est avant tout l’histoire du petit contre le grand. L’artiste face au communicant. Le talentueux et besogneux face à l’opportuniste. Le puriste face au néophyte. Le passionné face à l’avidité de l’Homme. Derrière une histoire de gros sous, derrière cette brève et petite abnégation à vouloir poser « les couilles » sur la table pour savoir qui aura la plus grosse, au delà d’un décorum masculiniste un peu poussiéreux, paternaliste et passéiste, le long métrage de James Mangold sort du guêpier du schéma programmatique de son récit par sa faculté à extraire ses personnages de leurs zones de confort et leur donner une aura endiablée.

Tout comme Logan ou même Walk the Line, Le Mans 66 a ce petit vent en poupe qui sait déterrer de son antre une véritable passion pour ce qu’il raconte, passion contagieuse – même pour les profanes du milieu automobile – qui elle-même est retranscrite à la perfection par la folie presque stakhanoviste de ce duo. Deux personnages, un peu fous, qui sont nés pour la conduite. Deux passionnés qui parlent le langage du moteur comme un musicien sait sentir la vibration de la mélodie. C’est quand James Mangold resserre son scénario autour de ses deux personnages que l’émotion, le romanesque et l’intérêt pour la mécanique gagnent en ressource, à la fois par l’interprétation de Matt Damon et de Christian Bale, complémentaires, charismatiques au possible et toujours dans le bon tempo, mais aussi par sa faculté à nous faire saisir les crissements des pneus et l’odeur du bitume dans des courses sous haute tension.

Dans ces moments-là,  dans ce lâcher-prise de mise en scène, dans cette lubie pour la vitesse, cette déclaration d’amour pour les équipes techniques et les petites mains d’une écurie, le plaisir du film à vouloir s’envoler est saisissant, un peu comme Rush de Ron Howard pouvait ressentir ce sentiment. Sentiment qui devient le carburant du film en lui donnant une énergie indéniable et un spectacle rutilant de plus de 2h30 qu’on ne voit pas passer. Pour ce faire, et se détachant de toutes facéties visuelles, James Mangold semble habité par son style classique, sans fioritures, voire un peu trop d’ailleurs, qui fait parfois plafonner le long métrage dans un entre-deux : celui de faire vibrer la corde sensible de l’artisan, de celui qui scrute les moindres détails de son art, à l’image de ses personnages, et de l’autre, celui de s’accoutumer à un récit mécanique et un brin linéaire, celui des mastodontes. Et c’est intéressant de voir Le Mans 66 épaissir son propos autour de l’artiste qui vit grâce à sa dévotion furibarde contre la vision de l’entrepreneur sclérosant et attiré par la réussite.

Alors que le cinéma vit quelques débats houleux entre les anciens maîtres du cinéma (Scorsese, Coppola) qui se battent et crient leur amour pour un cinéma aux antipodes du « parc d’attraction » que sont les films du MCU, James Mangold a ce mérite d’être le miroir de ses protagonistes. Il a beau s’acoquiner avec les plus grands et les firmes ronronnantes (Marvel),  pour exprimer son talent, il n’en reste pas moins un passionné, qui ne s’écroule pas sous les sirènes d’un modernisme cynique, crâneur ou même tape à l’oeil. Sans nous offrir un OVNI comme Speed Racer des Wachowski, le cinéaste reste tout de même droit dans ses bottes avec son style élégant et léché, et est prêt à prendre les plus grands risques pour ses idées et faire battre notre coeur en chamade dans un final éclaboussant de sincérité. 

Bande Annonce – Le Mans 66

Synopsis : Basé sur une histoire vraie, le film suit une équipe d’excentriques ingénieurs américains menés par le visionnaire Carroll Shelby et son pilote britannique Ken Miles, qui sont envoyés par Henry Ford II pour construire à partir de rien une nouvelle automobile qui doit détrôner la Ferrari à la compétition du Mans de 1966.

Fiche Technique – Le Mans 66

Réalisateur : James Mangold
Interprètes : Matt Damon, Christian Bale, Caitriona Balfe, Tracy Letts …
Photographie : Phedon Papamichael
Montage : Michael McCusker
Sociétés de production : 20th Century Fox, Chernin Entertainment
Distributeur : Twentieth Century Fox France
Durée 2h33 minutes
Genre: Biopic/Drame
Date de sortie :  13 novembre 2019

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4

Tabou : Lyrisme, mon amour

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Comme la décennie s’achève, attardons-nous un instant sur l’un des joyaux du cinéma contemporain : Tabou du Portugais Miguel Gomes, sorti en 2012. Un film dont le premier des mérites est de convoquer le cinéma de Murnau pour mieux faire l’éloge de la toute-puissance de l’imaginaire.

Synopsis : Une vieille femme au caractère bien trempé, sa femme de ménage capverdienne, une voisine dévouée aux causes humanitaires vivent sur le même palier d’un immeuble de Lisbonne. Quand la vieille femme meurt les deux autres découvrent un épisode d’une partie de sa vie : une histoire d’amour, et un meurtre commis au pied du Mont Tabou.

À quoi sert le cinéma si ce n’est à faire éclore le vrai du faux, l’émotion de la fiction, afin que nous puissions croire en la possibilité du rêve malgré tout, malgré nous, malgré un réel bien souvent désolant. Plus qu’un art de la tromperie, le cinéma nous offre matière à espérer en réinventant le monde par la seule force de l’imaginaire. Et c’est bien à cela que Miguel Gomes nous convie de film en film, comme avec La gueule que tu mérites, Les Mille et Une Nuits, et surtout Tabou dans lequel il se réapproprie l’héritage de Murnau, non pas pour en faire un “remake” ou lui rendre hommage, mais pour exalter poétiquement le souvenir de notre propre innocence.

Avant d’évoluer pleinement sous la forme d’un diptyque, en confrontant le “Paradis perdu” au “Paradis”, Tabou nous dévoile immédiatement ses intentions dans un préambule éminemment symbolique. Nous voici plongés dans une Afrique de carte postale, dans une saynète épique et romanesque en diable : un aventurier s’engouffre dans la savane pour fuir le souvenir de sa défunte épouse. Le fantôme de celle-ci l’obsédant toujours, il se résout à se suicider en se jetant dans la gueule d’un crocodile. Un geste dramatique qui ne met pas fin au “sortilège “ pour autant, puisque son esprit survit dans l’animal, le crocodile devenant le réceptacle ou le médium de sa propre mémoire. Ce passage, en se voulant purement fictionnel, en exhibant clairement les attributs du cinéma d’antan (esthétique héritée du muet, voix off solennelle et musique grandiloquente rappelant le lyrisme du mélodrame…), nous annonce ce que sera la teneur du reste du film : une invitation à considérer l’imaginaire comme l’expression de notre intimité, comme le refuge intemporel de notre propre mémoire.

Dans la première partie, justement, c’est cet “imaginaire” qui est au plus mal : on se situe dans le Lisbonne actuel où la morosité quotidienne n’offre guère l’occasion de rêver, de frissonner, d’espérer. Pour ne pas se laisser emporter et broyer par ce réel ô combien cafardeux, Madame Pilar s’échine à embellir le monde du mieux qu’elle peut, en étant serviable et attentionnée, en participant à des rassemblements catholiques, etc. Mais c’est seulement en s’occupant de sa voisine, la dénommée Aurora, qu’elle va trouver le piment qui manque désespérément à son existence. Cette dernière, en effet, sous ses dehors de vieille misanthrope, s’avère être suffisamment fantasque pour orner le réel des couleurs du “fantastique” : elle fait du casino un terrain de jeu permanent, elle parle à des fantômes (Gian Luca Ventura), prête à Santa, sa femme de ménage capverdienne, des pouvoirs magiques, etc. Une vie qui pourrait être considérée comme simplement délirante si, un jour, le fameux Ventura n’apparaissait pas en chair et en os…

Pour donner tout son poids à son propos, Miguel Gomes convoque l’imaginaire propre à Murnau (le Mont Tabou renvoie à la malédiction qui pèse sur les deux amants, le prénom Aurora évoque L’Aurore…) tout en inversant l’ordre des chapitres du Tabou originel : on passe du “Paradis perdu” au “Paradis”, d’un temps présent désenchanté à un passé fantasmé. Certes la colonie n’a rien d’un idéal, mais ce qui intéresse le cinéaste c’est le fantasme qu’elle incarne : le rêve de grandeur pour une nation, la promesse d’une grande aventure pour le quidam. Et c’est bien cette promesse qui hante l’entièreté de la première partie : dans ce Lisbonne aux couleurs de plomb, où les intérieurs sont exigus et les extérieurs chargés de pluie, on attend la fin de la journée pour dévorer Robinson Crusoé ou pleurer en écoutant les Ronettes, on patiente jusqu’à la fin de l’année pour observer au loin le feu d’artifice qui illuminera enfin notre ciel.

Une promesse que la seconde partie concrétisera, en donnant la parole à ce témoin du passé qui accourt au chevet de son amour défunt. Le “paradis”, que nous découvrons du point de vue de sa perte, offre l’occasion à Gomes de renouveler le lyrisme démodé, et de donner chair à un imaginaire particulièrement émouvant. Tabou ne sera rien d’autre, au fond, que la mise en image de cette phrase dite par Gian Luca à Aurora : “La vérité est que la profonde émotion que je ressens quand je suis près de vous me transporte dans un territoire nouveau, effrayant, inconnu”.

Ce “territoire nouveau”, le cinéaste nous en dévoile déjà les atours, lors de la première partie, en laissant émerger la fiction à travers le réel, comme lorsque Aurora évoque son rêve au casino ou une anecdote simiesque sur son lit de mort. De plus, les éléments rappelant la mythologie africaine (les guirlandes ressemblant à des lianes, le chapeau semblable à celui de l’explorateur…) vont peu à peu coloniser l’écran avant que nous plongions dans un univers purement imaginaire, en suivant cette voix-off, calme et grave, qui est celle de Miguel Gomes lui-même !

Dès lors le fantasme devient tangible, avec l’avènement d’une image propice aux frissons et à l’émotion : l’Afrique se fait épique, débordant de légendes et de bêtes sauvages, de magie et de sortilèges ; l’histoire tourne au tragique, en associant la réalité des colons avec celle des colonisés, la vacuité des uns avec l’envie de révolte des autres ; les amours sont excessifs et romanesques, avec ces amants qui s’aiment et se déchirent, s’abreuvent d’espoirs et se noient dans le désespoir.

La bonne idée, en matière de mise en scène, sera de soutenir le fond par la forme, en se réappropriant l’esthétique propre au cinéma muet. Le travail réalisé sur l’image (le noir et blanc couplé au 16 mm) et les sonorités (le fond sonore est uniquement composé de la musique, de la voix-off et des bruits environnants) permettent l’exaltation de la passion amoureuse, transformant un rapport charnel ou une échappée à moto en grand moment poétique.

C’est bien là où réside toute la force de Tabou, dans sa capacité à extraire le spectateur du récit “réaliste” pour mieux le plonger au cœur d’une chimère lyrique et poétique. Et si celle-ci existe, c’est uniquement parce qu’on y croit ! On remarquera d’ailleurs que de nombreux éléments peuvent remettre en cause la véracité du récit “paradisiaque”, puisque le narrateur est non fiable (on nous présente Gian Luca comme un vieillard presque sénile) et que les images peuvent provenir de l’inconscient de l’interlocutrice, c’est-à-dire Mme Pilar. Mais tout cela importe peu, car la proposition faite par Tabou est de celle qui ne se refuse pas : fuir le réel, ne plus revenir à Lisbonne, pour explorer ce “territoire nouveau » où les animaux naissent dans le ciel, où les émotions sont plurielles et où les amours ne s’oublient jamais. Du moins tant que les crocodiles excitent notre imaginaire, tant que le cinéma nous offre matière à rêver.

Tabou : Bande-Annonce

Tabou : Fiche Technique

Titre : Tabou
Réalisation : Miguel Gomes
Scénario : Miguel Gomes, Mariana Ricardo
Photographie : Rui Poças
Direction artistique : Bruno Duarte
Production : Alexander Bahr, Luis Urbana, Janine Jackowski, Jonas Dornbach, Maren Ade, Fabiano Gullane
Société de production : ZDF, Arte, O Som e a Fúria, Komplizen Film, Gullane Filmes, Shellac Sud, RTP
Genre : drame, romance
Durée : 110 minutes
Date de sortie : 05 décembre 2012 (France)

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4.2

Critique de Vox Lux, un film de Brady Corbet : The Revolution Will Not Be Televised

Sous ses airs de film sur le monde de la musique, Vox Lux s’impose comme une dérangeante et fascinante oeuvre sur la décadence générationnelle où Brady Corbet assoit ses grandes qualités de cinéaste dans un cinéma qui divisera.

Synopsis : Sur une période de quinze ans, l’ascension de Celeste, une star de la pop.

D’abord acteur, qui a notamment joué sous la direction de réalisateurs tels que Gregg Araki et Lars Von Trier, Brady Corbet passa pour la première fois derrière la caméra en 2015 avec The Childhood of a Leader, film qui fut remarqué par son audace et son regard nihiliste d’une société qui cultive ses propres monstres en les élevant au rang d’idoles à suivre. Histoire fictive qui relate la montée en puissance du nazisme, sa première oeuvre était autant un film qui regarde vers le passé pour parler du présent et Corbet continue à suivre ses obsessions avec un Vox Lux mal vendu qui parle moins d’une star de la pop que du mal d’un siècle qui renie et cache ses propres dérives. Collant à l’actualité, liant frontalement son récit avec les fusillades dans les écoles et le terrorisme Vox Lux est un film au sujet sensible et dont le propos a traitement suffisamment vague pour être mal interprété. On ne peut nier l’audace du jeune cinéaste qui affirme ses thématiques avec une ferveur presque complaisante mais un brio certain, traçant la voie de son cinéma à mi-chemin entre le cinéma de Araki et de Darren Aronofsky.

Or, malgré son casting en or avec notamment Natalie Portman et Jude Law en tête d’affiche et son faux côté de film à paillettes sur une star de la pop, on s’attendait à ce que ce Vox Lux bénéfice d’un éclairage médiatique. Pourtant hormis un passage qui a divisé à la Mostra en 2018, et une sortie quasiment anonyme aux Etats-Unis, Vox Lux arrive en France dans le plus grand des secrets en passant directement par la case DVD. Un destin tragique mais qui finalement a plus à voir avec les sujets sensibles qu’aborde le film plutôt que  sa qualité. Car quand les choses touchent au terrorisme, cela à tendance à susciter un appel à la censure. C’est comme si Brady Corbet avait déjà préparé son coup : conscient que son film dérangera, il ne fait aucune concession sur la forme comme sur le fond, signant une oeuvre aussi austère que fascinante qui impressionne par sa maîtrise insolente. Divisé en deux parties, avec un prélude et un épilogue, le récit de Vox Lux commence très fort. D’ailleurs le film aura même du mal à se relever de son incroyable première partie et surtout de son prélude crépusculaire et brutal. Ce sera sans doute son deuxième acte qui lui donnera son sens et la morale de son histoire, mais le cinéaste se perd parfois dans des séquences explicatives un peu fumeuses, surtout qu’il a tendance à forcer le trait de la déchéance de sa protagoniste.

La deuxième partie manque donc un peu de force, surtout que Corbet n’évite pas un discours un peu simpliste parfois même s’il touche du doigt une problématique qui mérite réflexion quand il met en parallèle les frasques du star system et le terrorisme. Évoquant une génération plus obnubilée par ses idoles que les problèmes qui la rongent, Corbet s’emploie à désacraliser les institutions américaines souvent creuses et illusoires comme la religion et le fameux star system. Il élabore d’ailleurs intelligemment un film en manque de revendications, ni les terroristes anonymes réduits à de simples silhouettes, ni la protagoniste n’auront une quelconque revendication. Céleste, dont le film assume pleinement l’ironie du nom, assumait pleinement faire de la pop pour que les gens oublient les malheurs du monde. Un moyen qu’elle a d’oublier et de cacher son propre malheur, le film usant symboliquement de sa propre blessure au cou, qu’elle cache constamment, comme propos d’une génération qui cache ses cadavres sous un tapis doré et de paillettes.

Même si on ressent à travers le personnage principal une volonté de ne pas se laisser définir par le drame qu’elle a vécu, étant la seule survivante d’une tuerie qui a eu lieu dans sa classe où là aussi les motivations du tueur ne sont jamais évoquées, c’est en refusant de l’affronter qu’elle laisse ce jour fatidique guider sa vie. Dans ce constat assez nihiliste, Corbet n’évite pas un discours un peu pédant sur une génération perdue où les choses étaient « mieux avant » mais il possède aussi une ironie suffisamment prononcée pour remettre en cause sa propre vision des choses notamment à travers un final qui accouche d’une révélation trouble dont on s’interroge de la véracité et conclut le film sur un point final qui laisse songeur. L’épilogue se montre en ça assez brillant dans sa construction, nous faisant vivre une bonne partie du concert de sa star effaçant les interrogations de son récit comme ici l’horreur d’un massacre effroyable s’évapore dans les affres musicaux et la frénésie lumineuse. Le Vox Lux, « voix de lumière », qui baigne le monde dans l’insouciance et la passivité. Admirable, Vox Lux l’est assurément mais il n’est pas constamment plaisant à regarder. Par son manque de subtilité dans son récit par instants, privilégiant sa symbolique au profit parfois de sa narration, mais aussi par son rythme erratique notamment dans son deuxième acte qui traîne en longueurs.

D’ailleurs Brady Corbet se montre moins inspiré sur la deuxième moitié de son film, où il signe une mise en scène plus classique et un brin poseuse loin des fulgurances de son début. Le prélude est en ça une leçon de montée de la tension et d’imagerie crépusculaire. Le jeu de lumière y est sublime comme lorsque la silhouette de l’élève qui tuera par la suite ses camarades de classe se dessine doucement, sortant des ténèbres de la nuit, sur une route mal éclairée. Nous dévoilant ce qu’on devinera par la suite comme les débuts de sa folie meurtrière quand il filme une maison de banlieue paisible où le silence est déchiré par des bruits de coups de feu et un hurlement de terreur. La scène dans l’école, que ce soit la tuerie ou la découverte des faits par la police, émane d’une tension sidérante là où Corbet ne cède jamais au voyeurisme ou au sensationnalisme avant que celui-ci plonge sur un générique à l’onirisme envoûtant et aux élans de mise en scène prodigieux. L’imagerie qu’il créera autour de Céleste lors de son ascension marque la rétine au point qu’il ne parviendra jamais à dynamiser la deuxième partie de son récit avec les mêmes fulgurances de mise en scène qui jonchent la première. Le constat sera le même pour le casting, avec un Jude Law effacé mais surtout une Natalie Portman en surjeu, bien trop dans la performance pour paraître crédible. De plus elle succède à Raffey Cassidy, qui interprète la jeune Céleste dans le premier acte puis sa fille dans le second, qui avait mis la barre très haut dans le rôle. Véritable star du film, elle livre une performance tout en sensibilité vraiment saisissante et éclipse tout le monde par sa présence charismatique. Bonne surprise aussi pour une Stacy Martin faussement effacée et qui livre une prestation marquante en plus d’être le personnage le plus tristement solaire et attachant du film.

Vox Lux est une habile réinvention du genre de la grandeur et la décadence, se servant du destin hors norme d’une chanteuse pop pour le mettre en parallèle avec celui d’une société désabusée qui se désintéresse de ses horreurs. L’insouciance et la désinvolture qui émanent des personnages alarment et trouvent un écho pertinent du monde dans lequel on vit. Brady Corbet n’évite pas une certaine prétention et quelques défauts peuplent son film mais sont plus le résultat d’une envie de trop en faire que d’un manque de talent. Vox Lux divisera ceux qui s’essaieront à le voir, mais son audace impressionne dans sa façon de confronter l’actualité du terrorisme et d’ériger le star system comme le fanfaron volontairement pour détourner l’attention des vrais problèmes. Le triste portrait du 21e siècle comme se sous-titre lui-même le film, et du fait que sa sortie a globalement été privée des salles de cinéma et passée sous silence pour celle en VOD en France , on se dit que Vox Lux a peut-être touché une vérité cinglante sur la censure déguisée de notre époque. L’ironie vient du fait que c’est là que le film trouve toute sa légitimité.

Vox Lux : Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=Hlh9nDD0NW8

Vox Lux : Fiche technique

Réalisation : Brady Corbet
Scénario : Brady Corbet et Mona Fastvold
Casting : Natalie Portman, Jude Law, Raffey Cassidy, Stacy Martin, Willem Dafoe, …
Costumes : Keri Langerman
Photographie : Lol Crawley
Montage : Matthew Hannam
Musique : Scott Walker
Producteurs : D.J. Gugenheim, David Hinojosa, Andrew Lauren, David Litvak, Michel Litvak, Robert Salerno, Christine Vachon, Gary Michael Walters et Brian Young
Production : Killer Films
Durée : 114 minutes
Genre : Drame
Dates de sortie : 2 octobre 2019 en DVD

États-Unis – 2018

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4

Les années 2010 : Nicolas Winding Refn, Pour servir la violence, il faut savoir l’éclairer

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La décennie qui vient de s’écouler a permis à Nicolas Winding Refn d’opérer une rupture de ton franche et assumée avec le début de son œuvre. Il y a développé une musique entêtante, une toile tissée puis tendue sur le plafond de ses obsessions : la violence, la quête du Beau, la filiation, la solitude, la masculinité… Du Driver esseulé et amoureux à la figure poissonneuse de la jeunesse qui s’expose, il s’est affranchi du réalisme de ses débuts, pour partir à la conquête d’une forme, d’une couleur, d’une empreinte pour les symboles qu’il explore avec une obsession évidente. Il y a là, tant la volonté d’imprimer de façon pérenne sa trace, de bâtir son mythe, que de soigner ses tares et de combattre ses affres sans fin. Que ce soit dans une chambre de motel, un ascenseur ou sur un ring déserté, Refn se cherche avant tout lui-même, dans une quête éternelle (et vaine ?) de maestria parfaite et inoubliable.

La main d’un créateur

A partir de Drive (2011), Nicolas Winding Refn affirme sa volonté de se muer en auteur soucieux du style et de l’allure qu’il saura apposer à ses créations. Celles-ci se déchaussent du sens du récit habituel pour s’orienter vers une abstraction entièrement vouée au développement d’une métaphore filée sur la durée (Too Old To Die Young). Le réalisateur devient créateur et c’est donc tout naturellement qu’il profite de l’explicité du monde de la mode qu’abrite The Neon Demon  pour devenir NWR, tel un styliste qui veut faire de son nom une marque à part entière, un gage de qualité. Car s’il ne manque pas d’exposer la noirceur du monde de la mode, il reconnaît lui-même, et le prouve dans chacune de ses recherches formelles, qu’il en chérit la manière de mettre en lumière et de se passionner pour l’esthétisme.

C’est l’artisan, l’esthète qui ne cherche plus à cacher sa soif de reconnaissance et ses ambitions dont on questionne la démesure. Ses films deviennent créations stylistiques, avec tout ce que cela implique d’incompréhension, voire de dégoût et de rejet. Il y a une volonté d’avant-gardisme certaine, accouplée à une auto-persuasion farouche de son génie et de son talent, mais aussi la construction d’une solide bibliothèque à plusieurs étages, regroupant des ouvrages dont les couvertures néonneuses regroupent des thématiques obsessionnelles qui se recoupent sans cesse en, plutôt que de chercher des réponses, développant les questions de leur existence même.

Un violent poème

Les détracteurs de Refn n’ont de cesse de brandir l’étendard de la violence gratuite, de la manie tendancieuse d’un usurpateur qui choquerait pour choquer. Pourtant, c’est nier la base même du travail entamé par l’auteur durant cette décennie, celui qui consiste en une poursuite sans fin du Beau et de son essence. Chez NWR, le Beau est un étui, un emballage dont l’on recouvre la noirceur et le vide existentiel qui font aussi l’être que l’on voudrait « humain ». Que ce soit Ryan Gosling dans Drive et Only God Forgives, ou Elle Fanning dans The Neon Demon, les personnages créés par le maître sont en premier lieu icônisés par le biais de leur beauté physique. Cette dernière est un leurre, un puissant moyen d’opposition avec la violence ou la dangerosité que leur être intérieur finit toujours par dévoiler. Quand la forme se craquelle, se fissure, le pus qui en ressort a le même caractère extrême dans sa violence que dans son aspect glauque. C’est le Driver qui, en un moment de bascule presque imperceptible, passe de l’accomplissement d’un des plus beaux baisers de cinéma, soit de la preuve ultime de la pureté de son amour, à un déchaînement d’extrême violence, de massacre enragé et immodéré. Ce sont les deux facettes de l’être humain qui se dévoilent dans l’espace confiné d’un ascenseur. Un être humain qui aime mais crée des guerres.

C’est donc tout logiquement que son dernier film, The Neon Demon, se fait illustration « finale » de cette réflexion en dévorant, régurgitant puis avalant encore l’objet de la beauté qui est en lui-même matrice de la violence.

Miroir pour regard (de l’) intérieur

Tout au long de cette décennie, NWR s’est appliqué à construire, avant même ses œuvres, des personnages. Autour de ceux-ci s’opère un fétichisme certain car, avant que ce ne soit les spectateurs qui ne le fassent, c’est Refn lui-même qui leur voue un culte et les construit avec toujours cette volonté d’empreinte puissante et inoubliable. Le meilleur exemple demeure son Driver, avec déjà dans le choix de l’absence de nom, au profit de la dénomination qui renvoie à son activité mystique, une volonté certaine de bâtir un mythe à élever au rang de classique. Le héros taiseux à l’inimitable manière de conduire donc, tantôt rageuse, tantôt douceur cathartique à l’intérieur, ou en dehors, du carcan de la solitude, est aussi un blouson au scorpion doré, un cure-dent emblématique, une phrase culte (« I drive »), mais aussi une gueule qu’on n’oublie pas, celle de Ryan Gosling.

Au travers de ces personnages, il faut aussi voir le fascinant kaléidoscope introspectif qui s’y joue. Avant d’être génie revendiqué, Refn est un homme qui s’interroge sans cesse sur sa masculinité et ses filiations : l’impuissance, la virilité, la beauté… Autant de questionnements qui connaissent sûrement leur point culminant avec Only God Forgives, récit s’il en est, de celui qui ne sait comment devenir ce que l’on attend de lui, c’est-à-dire un homme, un vrai (« tu seras viril mon Kid » n’est-ce pas ?). Refn y cultive le paradoxe de la beauté que l’on tabasse, comme un cri vengeur face à ses propres complexes. Car, n’oublions pas que NWR, c’est aussi celui qui, au début d’une projection de The Neon Demon explique que celui-ci est né d’une question sans réponse, « Pourquoi ma femme et mes enfants sont si beaux et moi non ? »…

Décennie écoulée pour portrait ambigu

Derrière le magnat visionnaire bouffé par la fierté, la décennie a également su éclairer les failles, faiblesses et doutes dévorants d’un Nicolas Winding Refn qui crée pour catalyser ses questionnements sombres et intimes (preuve en est avec l’excellent documentaire réalisé par sa femme, Liv Corfixen, My Life Directed By Nicolas Winding Refn). Car, avant la quête de reconnaissance, l’homme qui se tord les mains d’anxiété avant la projection de son film, ou demande à Jodorowsky de lui tirer les cartes, ne serait-il pas en demande d’amour, comme tout artiste qui se respecte ?

Critique The Mandalorian – Chapitre 1 : Chasse & Mandales, c’est la Fett !

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TOU DOUM. Révolution dans le milieu du streaming : Disney+ a débarqué aujourd’hui aux États-Unis et arrivera le 31 Mars 2020 en France. La plateforme de Mickey compte bien concurrencer les gros comme Netflix et Amazon Prime et pose c***** sur table avec The Mandalorian. À un mois de la sortie de l’Ascension de Skywalker, l’ultime épisode de la dernière trilogie Star Wars, cette série annonce un tournant stratégique pour le géant américain et la saga sur la guerre des étoiles.

– Je t’aime.

– Oui, je sais.

Disney s’est un peu offert la condescendance d’Han Solo en rachetant Star Wars. Qu’importe ce que je fasse, tant que c’est sur Star Wars, les gens aimeront et regarderont. Alors après la dernière trilogie et le spin-off Rogue One, Mickey plonge dans l’univers de Georges Lucas, au format série cette fois-ci. Mais où et quand exactement ?
Situé entre l’épisode VI et VII, The Mandalorian suit les aventures d’un … Mandalorien. On va la faire courte. Venant de la planète Mandalore, ces derniers sont craints à travers toute la galaxie car ils ont la particularité d’être des chasseurs de prime. Dans un univers manichéen où s’affrontent Jedi et Sith, ces mystérieux mercenaires masqués tirent leur réputation de récits légendaires. Braves, malins et redoutablement efficaces, ils sont devenus une véritable icône de l’univers de Star Wars, notamment grâce à Boba et Jango Fett, Jango que l’on remercie chaleureusement pour son implication et son dévouement à la cause scientifique en matière de clonage.

Rentrons dans le vif du sujet. Qu’en est-il de ce pilote de The Mandalorian ? Attention, SPOILER ALERT !

 » Disney has spoken « 

Bon, tout d’abord, nul besoin de sortir le pop-corn en pensant que vous allez passer 2 heures dans votre canapé, l’épisode ne fait que 38 minutes. Si vous voulez mettre un hachis au four, pas besoin de minuteur, regardez The Mandalorian.

L’épisode commence par notre chasseur en terrain glacial. On s’y fait notre première impression sur le personnage principal en quelques minutes. Débarquant dans un bar pour faire son taf, il est calme, méticuleux, très à l’aise au combat, utilise judicieusement ses outils (grappin) et son environnement (porte en forme d’anus), tranquille. En gros, c’est Batman, sans la voix qui mue. Il récupère un Mythrol, qui préfère discuter tuning que s’opposer à son chasseur. On y découvre là un Mandalorien peu bavard, appliqué à la tâche et qui collectionne les plaques de carbonite dans son Razor Crest. L’association intergalactique des philatélistes a appelé, ils en ont marre de passer pour des ploucs à côté des Mandaloriens.

Sa vie se résume donc à écumer la galaxie, à bord de son vaisseau, et à traquer des gens qui doivent de la thune à quelqu’un qui, lui, a les finances pour se permettre ce genre de service. En gros, un Mandalorien, c’est un huissier en freelance. Alors lui, il enchaîne les “ palets “, ces hologrammes qui lui indiquent qui il doit chasser, et il mène sa petite vie. Sauf que problème. Ces palets, il y en a de moins en moins. Les primes sont trop basses et ne couvrent même plus le coût du carburant. Galère galère la taxe carbone.

Notre Mandalorien (qu’on appellera Pedro jusqu’à ce qu’on sache son « identification ») est loin d’être une tanche. Il a bien bossé alors on va lui proposer une mission peu … conventionnelle. Pas de code d’identité, pas de palet, tout se fait sous la table. L’URSAFF des chasseurs de prime en PLS.

Pas de palet, pas de palet. L’intrigue est en place !   

Alors, la commande est simple. On donne à Pedro un capteur de positionnement et les quatre derniers chiffres d’identification de sa cible. On sait donc qu’il a 50 ans, qu’on va entendre bip-bip quand il va s’en rapprocher, et que son client le veut vivant. Mort, c’est possible, mais la récompense sera rabaissée. La récompense d’ailleurs, c’est un camtono rempli de beskar, un acier mandalorien utilisé pour fabriquer leurs armures. J’ai pas jeté un œil à la bourse de Coruscant, mais ça semble valoir bonbon.

Sa mission amènera Pedro sur une autre planète, qui ressemble étrangement à Tatooine. Là, petit comité d’accueil, il se fait attaquer (ou plutôt mordre en vrai) par deux piranhas sur pattes. Un habitant du coin, un figurant de La Planète des Singes de 1968 (ouais, ceux de Tim Burton ils font peur) qui s’est probablement perdu lors du tournage, déboule pour tazer les méchants piranhas. Ouf ! Pedro n’était pas loin de concurrencer Snoke aux Star Wars Darwin Awards.

On rigole on rigole mais cet habitant, pacifiste malgré son tazer, sera bien utile à notre Pedro. Il est prêt à l’aider car il veut se débarrasser “ des mercenaires assoiffés d’argent et de destruction dont leur place n’est pas ici “. Sauf que sans Blurrg, les piranhas sur pattes, pas possible de rejoindre leur campement ! Alors au boulot, une leçon d’équitation s’impose. Pedro galère un peu et ça craint pour lui. Bah ouais, d’habitude, la monture des Mandalorians, c’est un Mythosaure. Là, il sait même pas dompter un Blurrg, c’est comme s’il se faisait ridiculiser au saut d’obstacle par Capucine, 5 ans et demi, et son poney Camomille.

Mais, à force de persévérance, il y arrive le Pedro. Alors il chevauche son Blurrg, avec son nouveau pote, et il arrive au campement des mercenaires. Là, plus le temps de niaiser, c’est l’heure de se mettre au boulot ! Il tâte le terrain, jusqu’à ce qu’un autre collègue, un droïde, décide de venir jouer les cow-boys. Bon, tant pis, il semble avoir la gâchette facile, alors il va pouvoir l’aider contre ces dizaines de mercenaires, et partager la récompense. Pedro, il est pas là pour la thune lui, il est là pour faire le taf avant tout. Ils font donc équipe, ils butent les mercenaires et rentrent dans le bâtiment. C’est vide, c’est le bordel, mais le bip-bip sonne et le dirige vers … un landau.

Elle est où la caméra cachée ? Bah oui, parce que quand on se souvient que la cible devait avoir 50 ans, on se dit que finalement, un palet, ça évite de prendre les chasseurs de prime pour des cons et de les envoyer au charbon pour changer des couches au gamin de Jabba. Puis, on voit deux petites oreilles vertes sortir. C’est un petit bébé Yoda ! Un bébé Yoda de 50 ans, trop choupi !

Trop choupi, trop choupi, le droïde lui, qui doit pas s’enfiler de vidéos de chats au petit-déjeuner, souhaite boucler sa mission : en l’éliminant. C’est trop pour Pedro qui l’en empêche et débute ainsi sa carrière de nounou de l’espace.

Écran noir. Générique. Clap-clap.

Voilà pour l’histoire en quelques lignes, mais est-ce que c’était bien ? La mandale était bonne ?

Alors, il y a plusieurs avantages à faire une série dans l’univers de Star Wars :

La première, c’est de faire de la thune. Bon, nous, à l’échelle de spectateurs, ça nous en touche une sans faire balancer l’autre comme dirait notre défunt président.

La deuxième, c’est de s’alléger de la pression de faire un film. La saga Star Wars étant le Saint-Graal des sagas cinématographiques, il est compliqué de prendre des risques tant les trilogies s’étalent sur les générations. Il faut plaire à tout le monde, ne pas brusquer le néo-spectateur comme le fan inconditionnel. C’est pas évident et ça crée un clivage entre les générations, comme on a pu le constater pour la dernière trilogie.

Le troisième prend à contre-pied la pression, car une série, ce n’est pas un film. Une série qui s’implante dans un univers cinématographique aussi gigantesque, c’est la chance de s’offrir un nouveau virage, de creuser plus en profondeur dans un environnement si vaste, de se libérer de la pression de personnages iconiques auxquels le public est tant attaché et dont le moindre changement peut être adoré comme complètement rejeté.

Et quelle chance que de s’immiscer dans cet univers qu’est celui de Star Wars ! Quelle jouissance ce dut être pour Jon Favreau, le réalisateur du live action du Roi Lion, aux commandes de la série.

Car dans le cas de The Mandalorian, on rentre dans le quotidien de cette espèce peu développée dans les films, dont les innombrables légendes ont fait la réputation dans toute la galaxie. De redoutables chasseurs de primes, qui n’enlèvent jamais leur masque et qui chevauchaient des Mythosaures. Ça en jette sur le papier comme ça.

Dans la réalité, celle de Pedro, on y découvre un chasseur de prime orphelin qui n’est pas intéressé par l’argent. Loin de là même, puisqu’il offre le surplus de son beskar pour les orphelins (le forgeron a fait un peu de forcing en vrai mais on lui crédite la bonne action) et n’hésite pas à partager le gâteau s’il le faut. On ressent dans tout l’épisode le poids de la légende des Mandaloriens et cela attise la curiosité. On veut en savoir plus sur eux, on veut en savoir plus sur Pedro, on veut comprendre pourquoi cette chasse est ancrée dans leurs gènes. The Mandalorian va nous offrir une série qui va explorer l’univers de Star Wars sous un autre regard, un regard plus neutre et apolitique, un regard plus sombre et plus profond.

Car plonger dans The Mandalorian, c’est plonger parmi les oubliés de Star Wars, les laissés-pour-compte, comme Jar-Jar Binks ou Watto, les retraités, comme ce bon vieux figurant de la Planète des Singes. Car là où certains sont venus chercher la paix, ils y ont trouvé la guerre et le conflit. Et c’est l’intervention d’un intermédiaire extérieur qui va permettre de retrouver l’équilibre, de remettre l’équilibre dans la force. Et cet intermédiaire sera quelqu’un d’autre qu’un Jedi ou qu’un Sith.

À l’instar des westerns, dont on ressent grandement l’inspiration et les codes, The Mandalorian offre une image différente de Star Wars, une image plus clandestine, moins glorieuse. Une aventure solitaire d’un chasseur de prime orphelin dont la quête est de poursuivre l’héritage de ses ancêtres dans un monde où son seul repère semble être le siège conducteur de son Razor Crest.

En résumé, le pilote de The Mandalorian est très prometteur. Bien que le scénario soit, en surface, assez léger, les aficionados de Star Wars comme les amateurs trouveront leur bonheur dans ce nouveau format. L’environnement, très fidèle et réussi (heureusement quand on voit le budget alloué à cette production) nous ouvre grandement les portes d’un univers Star Wars hors des sentiers battus. Et on sent déjà le plaisir que l’on va avoir à chercher les Easter eggs de la saga la plus suivie dans le monde. Rendez-vous pour le chapitre 2 !

Concours : remportez des places de cinéma du film Countdown, l’application maléfique

Concours : Remportez des places de cinéma du slasher horrifique 2.0 Countdown, réalisé par Justin Dec, dans lequel, l’application pour smartphone compte à rebours, vous annonce le nombre d’années, jours, minutes et secondes qu’il vous reste à vivre…

SYNOPSIS, INFOS, BANDE-ANNONCE

Synopsis : Voulez-vous savoir combien de temps il vous reste à vivre ? Téléchargez l’appli Countdown ! Lorsque Quinn, une jeune infirmière, télécharge cette application à la mode, elle découvre qu’il ne lui reste que 3 jours à vivre. Elle doit trouver un moyen d’échapper à son sinistre destin avant la fin du compte à rebours.

Réalisation : Justin Dec
Genre Epouvante-horreur
Nationalité américain
Distributeur Metropolitan FilmExport
Le film sort ce mercredi, le 13 Novembre 2019, dans les salles obscures.

Le casting du film, Countdown, met en scène Elizabeth Lail (You, Dead of Summer, Once Upon A Time), Anne Winters (13 Reasons Why), Jordan Calloway (Black Lightning/ Riverdale), Tom Segura (Apprentis Parents), Tichina Arnold (Tout le Monde Déteste Chris), Peter Facinelli (Twilight), P.J Byrne (Rampage). Peter Facinelli (Twilight, Supergirl), ainsi que Talitha Eliana Bateman vue dans Annabelle 2.

Remportez 5×2 places de cinéma du  long métrage Countdown, un film horrifique entre Rendez-vous avec la peur (Night of the Demon) de Jacques Tourneur, Destination finale et Black Mirror.

Modalités du jeu concours

Pour participer à notre concours, réservé à la France Métropolitaine, il vous suffit de compléter le formulaire avant le 20 Novembre 2019. Pour augmenter vos chances, abonnez-vous à notre page Facebook ou notre compte Twitter. Renseignez vos réponses, vos coordonnées et cliquez à chaque étape sur les boutons « Suivant », puis « Envoyer » situés en bas du formulaire. Attention, aucune réponse mise en commentaire ne sera validée. En cas de problème, contactez-nous en utilisant le formulaire de contact.

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Les années 2010 : Jeff Nichols, l’humain comme raison de filmer

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Durant cette décennie des années 2010, un cinéaste américain aura tiré son épingle du jeu, à la fois par la simplicité naturaliste de ses essais mais aussi grâce à la véritable humanité qui se dégageait de ses intentions. Ce cinéaste n’est autre que Jeff Nichols, un artiste autant inspiré par Terrence Malick que par Steven Spielberg, qui derrière l’humanisme naissant de ses intrigues, observe avec inquiétude les peurs de notre société contemporaine. 

Sans que cela ne soit une quelconque coïncidence, c’est intéressant de noter que Jeff Nichols et Steve McQueen sont deux réalisateurs passionnants et totalement différents qui ont éclos plus ou moins au même moment : un peu comme le Yin et le Yang. L’un avec un cinéma esthétisant qui analysait avec férocité la mécanique organique du corps pendant que l’autre n’avait cesse de parler d’une Amérique subalterne, effrayée et en perdition, celle d’une périphérie en discorde, avec une mise en scène sobre et fluide tout en jalonnant ses films d’une de ses thématiques phares : celle de la paternité et ses fêlures. Alors que son premier film Shotguns Stories avait commencé à installer les caractéristiques de son univers, Take Shelter, son deuxième film, fut un coup d’éclat comme on en a rarement vu en cette année 2012, contant alors l’histoire d’un père ayant des visions d’apocalypse, et qui par la force des choses sombra dans une forme de paranoïa contagieuse (ou prophétique) qui fit se télescoper autant la sphère privée (la vie de famille, le couple) que la sphère sociale (la peur de l’autre, l’Amérique ostracisée). 

Au-delà de la performance extatique et viscérale de Michael Shannon, c’est l’interprétation tout en colère silencieuse de Jessica Chastain qui donnera aussi ses lettres de noblesse à Take Shelter. Pourtant, tant dans le fond que dans la forme, la présence de Jessica Chastain, qu’on venait tout juste de découvrir avec The Tree of Life, dans Take Shelter, paraissait presque naturelle tant Terrence Malick est du premier coup d’oeil une influence saisissante du cinéma de Jeff Nichols, notamment en comparaison avec la période de La Balade Sauvage ou de Les Moissons du ciel. En ce sens, le cinéma de Jeff Nichols, malgré ses aspirations aériennes et de genre (la SF pour Midnight Special), est une ode à la nature et au questionnement sur la place de l’humain dans un environnement parfois obscur et tétanisant. Que cela soit de Take Shelter à Loving, en passant aussi et surtout par Mud, le réalisateur, avec une certaine humilité, déclare son amour pour la Nature et les paysages foisonnants de cette Amérique naturaliste et parfois dépeuplée par une certaine misère sociale. Mais le cinéaste ne fait jamais du prisme social, un combat de classe : il observe la défaillance d’un système (judiciaire pour Loving) et fait de ses histoires, des récits initiatiques de grande envergure, obligeant toujours ses personnages à combattre pour leurs idéaux malgré une certaine fuite en avant. 

Sans rentrer dans les errements purement contemplatifs d’un Terrence Malick ou même dans la dureté sensorielle d’une Andrea Arnold (American Honey), Jeff Nichols marie plus son art avec celui de Kelly Reichardt (Certaines femmes), celui d’un cinéma « terrien », qui oscille entre académisme et classicisme d’une élégance rare: un univers où l’économie de moyens n’en oublie jamais le romanesque, où l’interrogation sociale n’en demeure pas moins influencée par un vrai travail de mise en scène. Ce n’est pas dans l’abus de verbiage ou l’appui stylistique que le réalisateur américain va puiser les contours savoureux de son cinéma, mais plutôt dans la simplicité du trait, un plaisir inquiet face au mythe, le respect du genre, sa direction d’acteur flamboyante ( Matthew McConaughey dans Mud ou Ruth Negga dans Loving), et un regain d’intérêt pour le portraitisme cinématographique. Autant que le mythe américain, la figure du père et la notion de famille sont un point d’ancrage dans la récurrence de ses thèmes. C’est celle qui se rapproche et s’unit par le biais des sentiments et l’amour de l’autre, l’envie de protéger l’être aimé, et par le sacrifice de soi comme pouvait en témoigner son troisième film, Mud. La famille étant une bulle dans laquelle on peut ou doit se réfugier face à une société qui voit sommeiller en elle des démons ambivalents qui ne cessent de vouloir la désolidariser. 

Pendant que le cinéma américain abuse parfois de films misérabilistes sur une population « white trash » en décomposition – Joe de David Gordon Green par exemple -,  Jeff Nichols va quant à lui prendre avec finesse le pouls d’une société où la peur de l’autre et la haine de l’inconnu sont monnaie courante : de l’image du père dans Take Shelter, de celle du repris de justice dans Mud, de celle fils prodigue dans Midnight Special et surtout de celle du couple de Loving luttant contre le racisme étatique, le cinéaste américain a toujours voulu lier le sort de l’humanité et sa capacité au bon vivre ensemble avec l’emprise de la Nature omnisciente et quasi divine sur l’humain (ou inversement). A l’instar d’un photographe comme Wright Morris, Jeff Nichols portraitise les bâtisses, les frêles fondations du rêve américain, l’enclos familial ou même la faune environnante. Il s’empare du mythe de l’Amérique et dissèque la liberté de l’Homme dans un décorum aussi social que naturaliste : Jeff Nichols est un peu comme Jim Jarmusch, un cinéaste qui aime filmer les détails du quotidien et magnifie les choses de la vie de tous les jours qui épousent la narration douce du cinéaste. 

Et même s’il se permet certaines échappées dans le cinéma de genre qu’est la SF avec Midnight Special, il n’en demeure toujours pas moins un cinéaste de l’humain, qui cette fois-ci, voit ses références s’acheminer un peu plus vers la filmographie de Steven Spielberg. Sauf que derrière ces images de Nature, de plaines, du ciel infini ou de longues routes découpant l’immensité étasunienne, Jeff Nichols est un réalisateur qui pointe du doigt les peurs de notre société et qui observe non sans frayeur la contagion d’un mal être sociétal d’une grande modernité : la peur de fin du monde, la violence du monde, la dureté de la jeunesse, le déterminisme familial, la croyance et le sectarisme, le racisme, la course à l’armement…

Avec des films comme Take Shelter, Mud ou même Loving, Jeff Nichols est l’un des grands cinéastes américains de la décennie, un nouveau visage singulier du cinéma mondial, loin du cynisme rigolard et de la misanthropie viscérale d’un Yorgos Lanthimos par exemple. Il revient à des fondamentaux, d’un art plus sobre et d’une retenue qui fait éclore, à de nombreux instants, des émotions humaines salvatrices. Un cinéaste qui voit l’Amérique par le biais de son horizontalité visuelle (celle du Sud, surtout) et par sa propension à diagnostiquer les stigmates d’une société en proie à la dissension.

Les années 2010 : Denis Villeneuve, un Québécois à la conquête d’Hollywood

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Petit Canadien devenu grand. Qui aurait pu croire, en l’espace de 10 ans, que le réalisateur d’Un 32 août sur terre et Maëlstrom deviendrait l’un des cinéastes les plus en vue dans le monde et coqueluche d’Hollywood. En une décennie, Denis Villeneuve s’est construit une filmographie à la fois ambitieuse et exigeante atteignant des sommets de cinéma, renouvelant les genres, tout en poursuivant l’œuvre de ses pairs/pères. À l’heure des bilans, il est impossible de ne pas revenir sur le génie canadien, aujourd’hui personnalité incontournable du paysage audiovisuel contemporain.

Pour comprendre l’étonnante ascension de Denis Villeneuve, il est important de saisir l’évolution d’un cinéma à la fois étrange et singulier, audacieux et conscient de ses forces qui deviendra au fur et à mesure un pur cinéma de mise en scène. C’est en 1998 que le cinéaste fait ses premiers pas avec Un 32 août sur terre, fable décalée poético-romantique sur une femme qui décide d’avoir un enfant après qu’un grave accident de voiture. Le film est présenté dans plus de 35 festivals dont Cannes (Un Certain Regard) et Toronto.

Il y a déjà, dans ces premiers balbutiements de caméra, un sens aiguisé du cadre, des échelles, de la profondeur et des couleurs. Un sens décalé de la narration qu’il poursuivra dans Maëlstrom (2000), objet plus bancal narrativement où un vieux poisson – à la veille de se faire découper en rondelles – devient narrateur du film. Le film rencontrera un certain succès et sera considéré comme fer de lance d’un nouveau cinéma québécois dont Jean-Marc Vallée emboîtera le pas.

L’ÉCLOSION : Polytechnique et Incendies

Après neuf ans de disette ou presque (si excepté son court-métrage Next Floor en 2008), Denis Villeneuve monte son cinéma d’un cran avec Polytechnique. Un film charnière de sa filmographie sur la tuerie de l’Ecole Polytechnique de Montréal en 1989. Un choc brutal et âpre, en noir et blanc, plongeant dans les origines du mal et de la folie meurtrière. Un film faisant forcément écho à l’Elephant de Gus Van Sant mais qui aborde le massacre de manière beaucoup plus frontale, sèche. Mais la vraie bascule de son cinéma advient avec son film suivant : Incendies (2010).

Une ouverture saisissante sur You and Whose Army ? de Radiohead suffit presque à nous happer dans ce drame percutant et puissant. Le cinéma ambitieux de Denis Villeneuve prend alors toute sa mesure dans cette adaptation de la pièce de Wajdi Mouawad. Une grande tragédie contemporaine, un voyage initiatique sous forme de quête des origines pour deux jumeaux, s’étalant sur plusieurs époques, lieux et générations. Usant de multiples allégories et flash-backs, le cinéaste québécois démontre sa capacité à allier la puissance d’un récit à une grande maîtrise de mise en scène. Le résultat est d’une redoutable efficacité, renouant avec une certaine idée de la tragédie grecque, à la fois dévastateur et haletant. Personne ne s’y trompera et ce succès critique s’en suivra d’une ribambelle de prix et d’une nomination à l’Oscar du meilleur film étranger en 2011.

À LA CONQUÊTE D’HOLLYWOOD : Enemy, Prisoners, Sicario 

Fort du succès international d’Incendies, Denis Villeneuve accède aux portes d’Hollywood avec deux projets diamétralement opposés qu’il écrira et réalisera en l’espace de 18 mois : Prisoners et Enemy (2013). Particularité assez rare pour être soulignée, Enemy fut tourné avant Prisoners mais c’est ce dernier qui sortira le premier. Question de statut entre les deux films : « Le film de studio est comme une opération militaire préparée des années à l’avance […] les producteurs savaient que Prisoners allait sortir le 20 septembre 2013 depuis 18 mois, donc toute la structure de fabrication du film et le plan marketing ont été faits en fonction de cette sortie. […] Tout le monde a décidé, avec sagesse, de repousser Enemy à plus tard, parce que ça devenait compliqué de superposer les promotions des deux films en même temps » [1]

Trajectoire logique lorsque l’on regarde la mutation de son cinéma. Enemy, et ses tons jaunâtres, constitue la dernière pièce volontairement étrange et inclassable de sa filmographie (pour l’instant ?) avant d’épouser les grosses productions hollywoodiennes. Objet aussi fascinant que troublant, sur le double et l’identité, Villeneuve dévoile un film psychologique complexe et moite, se servant de l’environnement oppressant des tours de Toronto pour livrer une expérience déroutante et oppressante.

Selon l’auteur de ces lignes, la rencontre avec les grands studios mais aussi Roger Deakins (immense chef opérateur), va considérablement transformer le cinéma de Denis Villeneuve, lui donnant les moyens de ses ambitions visuelles, sans abandonner ni sa singularité d’auteur, ni sa fascination pour les origines, les troubles et la complexité. C’est d’abord le cas pour Prisoners, où il retrouve Jake Gyllenhall, dans l’un des meilleurs thrillers de ces vingt dernières années, renvoyant la balle à David Fincher (Seven, Zodiac) et Jonathan Demme (Le Silence des Agneaux).

L’atmosphère sombre et épurée qui berce le film, s’accompagne d’une réflexion sur le rapport qu’entretien l’homme face à la violence, au désir de vengeance et de justice. D’une noirceur abyssale, tendu comme un fil, haletant de bout en bout, incarné magistralement, Prisoners est la grande réussite du genre que l’on n’attendait plus.

Autre réussite s’il en est, Sicario (2015) permet d’asseoir la légitimité d’un cinéaste qui aura carte blanche pour ce thriller où tensions et faux-semblants baignent dans l’univers des cartels mexicains. Quand Villeneuve épouse les genres, il le fait à corps perdu, apportant à la fois son identité visuelle tout en respectant (et dépassant) les poncifs inhérents aux genres. Armé d’une précision de mise en scène, devenant véritable marque de fabrique, Sicario balade malicieusement le spectateur dans un thriller mental, aux fulgurances tendues, à l’instar de cette séquence de course poursuite à la frontière mexicaine.

SF mon amour : Premier Contact, Blade Runner 2049

Pour l’amateur de genre qu’il est, il était difficile de ne pas voir Denis Villeneuve se frotter à l’un des genres roi du cinéma : la science-fiction. Les plus grands s’y sont attelés. Avec Premier Contact, Villeneuve renoue avec un certain genre de SF, une sorte de prolongement de l’œuvre de Spielberg (Rencontres du troisième type).

Un retour aux origines gagnant pour une œuvre oscillant entre le palpable et le mystère, le spectaculaire et l’intime. Villeneuve y imprime sa marque, grâce à une innovation visuelle et sensorielle stupéfiante ; des décors intérieurs et extérieurs jusqu’au langage extraterrestre, la minutie et l’inventivité de l’entreprise forcent le respect. L’une de ses plus grandes réussites pour un « petit » budget de 50 millions de dollars, relativement peu pour un film de ce calibre, de quoi caresser les producteurs dans le sens du poil avec 100 M de dollars de recettes. Un pari gagnant qui l’entrainera dans son œuvre la plus démesurément ambitieuse à savoir Blade Runner 2049.

Reprendre une œuvre aussi fondatrice du genre, influente et culte que Blade Runner relevait d’un défi fou autant que d’une prise de risque insensée. Déjà, il fallait répondre à l’univers visuel cyberpunk de Ridley Scott, ce qui sur le papier n’était pas une mince affaire. Villeneuve et Deakins y offre un univers visuel époustouflant de richesse et sidérant de beauté, notamment sur l’harmonie des couleurs et l’éclat des nuances. Blade Runner 2049 est d’une ampleur folle. Jamais son travail sur la profondeur de champ et les changements d’échelles et de perspectives n’a été aussi poussé, à la fois très épuré et complexe.

La démesure de l’entreprise et l’ambition sans limites qu’il s’est octroyé en font très probablement l’une des grandes œuvres visuelles de notre époque. Il y développe un art de la contemplation, de l’abstraction. Cependant, Villeneuve n’oublie jamais d’y injecter la part d’intime qui fait le sel de tous ses films. Les personnages sont complexes, portant l’héritage du film de Scott tout en développant de nouvelles idées, de nouvelles perspectives. C’est peut-être son plus beau, son plus grand. La conclusion d’une décennie quasi-parfaite d’une œuvre fascinante en construction à peu d’égal.

Le premier film du reste de ta vie : Dune

D’un mythe à l’autre, Denis Villeneuve va s’attaquer désormais à une œuvre maudite : Dune de Frank Herbert. Une nouvelle adaptation du roman de science-fiction après le projet dingue avorté d’Alejandro Jodorowsky (N.D.L.R : voir Jodorowsky’s Dune qui en parle) et David Lynch, gâchis de l’époque et renié par son auteur, dont Villeneuve semble vouloir s’écarter : « Ce n’était pas le film que j’avais imaginé. Je tenterais de mettre en image ce que j’avais imaginé quand je lisais les lignes de Frank Herbert, ce que je voyais, ce que j’imaginais. Ce ne sera pas un remake ou un reboot mais seulement une adaptation du roman.» Un film prévue pour décembre 2020, qui réunira un casting de prestige, à savoir Timothée Chalamet, Oscar Isaac, Josh Brolin, Javier Bardem, Charlotte Rampling, Zendaya et d’autres encore.

Cinéaste du spectaculaire et de l’intime, Denis Villeneuve aura ébloui de son talent la décennie 2010 par des œuvres d’une grande richesse à la fois visuelle et thématique, sachant revisiter et renouveler les gens avec un réel sens de la narration. Pour preuve, sa présence à trois reprises (Incendies, Premier Contact et Blade Runner 2049) dans notre top de la décennie. Du cinéma de mise en scène, de l’image, conscient de son ambition mais qui n’oublie jamais l’essence même de ce qui fait le septième art : l’émotion. Du beau et bon cinéma populaire, comme il en existe trop peu aujourd’hui. Une œuvre en mouvement qui va trouver son prolongement à l’aune de la décennie qui arrive, auquel tout le monde sera attentif.

Source :

[1] : Allociné
[2] : Première

Midway : la guerre selon Roland Emmerich

Après l’échec très médiatisé de son Independance Day : Resurgence, on se demandait où le vétéran Roland Emmerich allait poser ses caméras pour un énième spectacle pyrotechnique. Et quoi de mieux pour un partisan de la destruction massive féru d’histoire que de convoquer un évènement justement empli d’explosions et de douilles par centaines ? Telle est la raison d’être de Midway en somme, qui lui permet ainsi un come-back inespéré dans le game du destruction porn, tout en donnant à voir une page de la Seconde Guerre mondiale. Hélas, si les intentions sont louables, le résultat est très franchement en-deçà des ambitions du bonhomme. Touché, coulé comme on dit…

Que ce soit via The Patriot – qui évoquait la naissance des Etats-Unis -, Anonymous – qui plongeait dans l’époque shakespearienne -, ou 10.000 qui montrait une certaine idée de la Préhistoire, on a fini par comprendre une chose vis à vis de Roland Emmerich : il kiffe l’Histoire. Bon, il kiffe aussi les explosions, les théories du complot et les intrigues à teneur mondiale, mais on sent surtout qu’en tant que cinéaste, il voue un certain respect tacite à l’Histoire, car cette entité est inaltérable, intangible et surtout terreau à quantité d’anecdotes et de faits souvent méconnus. Passé ce constat, inutile de dire que le voir loucher bien fort sur un film de guerre, qui plus est pendant la Seconde Guerre mondiale, avait tout du cheminement logique. Et ce d’autant plus quand l’on sait que le bonhomme est depuis ses débuts attiré par une idée de cinéma à contre-courant des normes actuelles : la dilution de la fonction sujet. Ainsi chez Emmerich, pas question de n’avoir qu’un seul héros qui récolte tous les lauriers, mais bien plusieurs. Et si possible, de différente stature. De cette manière, pas difficile de comprendre pourquoi il s’est entiché de la bataille de Midway, survenue dans l’immensité du Pacifique en 1942. Cette bataille, capitale pour l’Oncle Sam, fut en effet une victoire sans appel pour les forces américaines qui parvinrent à gagner au prix d’une parfaite collaboration entre tous les corps de métiers de l’aéronavale : les pilotes d’abord, les marins ensuite et surtout les agents de renseignements qui dictèrent sciemment le sens des combats en crackant les messages de l’ennemi japonais, permettant ainsi de duper les forces impériales et leur infliger des pertes à telles point colossales qu’elles tueront dans l’œuf leurs velléités d’invasion des USA. Voilà, ça c’est le contexte, l’idée de base quoi. On aurait pu penser qu’avec ça et Roland Emmerich en caution pyrotechnique, le film allait être la cible d’une bataille entre plusieurs studios désireux de caser dans leur line-up envahi par les super-héros & le lycra, une odyssée guerrière bien faite afin d’appâter le chaland âgé de plus de 45 ans. Et on aurait eu tort. Aucun studio n’a répondu à l’appel, le forçant à autoproduire son film (chose assez rare à Hollywood) et donc à porter à bras le corps ce projet, sans soutien digne de ce nom. Qui dit aucun studio, dit donc aucun vrai budget et c’est ainsi que Emmerich, au prix de beaucoup de partenariats et ventes internationales, a dû composer avec un budget de 100 millions de $, faisant de son film un des longs-métrages indépendants parmi les plus chers de l’histoire.

Reste que 100 millions de dollars, dès lors qu’on cause blockbuster de guerre, ça pèse pas lourd dans la balance. Pas du tout même. Résultat, le film, sans doute au grand dam d’Emmerich, accumule les concessions et autres pirouettes pour éviter les dépenses inutiles. Ça passe par quantité d’incrustations ratées, de fonds verts mal finalisés, d’interprétations rabotés et surtout d’une volonté de limiter l’action au minimum. Ça a le mérite d’épouser l’idée à la base du projet – à savoir les louanges adressées aux Renseignements qui furent décisifs dans la victoire des USA – et surtout, fait rare, d’humaniser l’autre force en présence : les Japonais. Dans le Pearl Harbor de Michael Bay, les japonais étaient unis derrière une volonté manifeste d’humilier les USA. Ils semblaient antipathiques, fonctions, clichés même, et on ne ressentait pas derrière leurs agissements, quelconque humanité. A cela, Emmerich ose prendre le chemin inverse en humanisant le Japon. Dès le début d’ailleurs, qui se déroule en 1937, nous voyons des Japonais en pleins pourparlers de paix avec les USA, et par la suite, nous les verrons humbles, humains, combattifs certes, mais emplis de doutes et loins de l’image carnassière déployée dans beaucoup d’autres films situés à la même période. Ainsi, sans pour autant tomber dans la plus pure empathie avec eux, on éprouve à l’instar des USA, un respect comme dans chaque combat. Et quel combat. Puisque si l’on peut déplorer un manque criant de moyens, rendant parfois difficile l’immersion dans tout ce délire pyrotechnique, force est d’admettre que Roland Emmerich n’a rien perdu de son mojo dès lors qu’on parle destruction de masse, grand spectacle et gigantisme. Le film respire ainsi une aura guerrière à tous les instants, on se plait à voir douilles, explosions, avions, bateaux, torpilles, et on a beau avoir du mal à le dire, on est pris à fond dans le délire. On passe d’un corps de l’armée à un autre, on entrevoit beaucoup de têtes connues pour quiconque aime cette partie de l’Histoire, et surtout le traitement accordé à l’ensemble laisse poindre un vrai respect des deux camps. Reste que derrière le spectacle proposé, on en revient toujours à un détail qui fait malheureusement la différence ici : le budget. Nul doute ainsi que si Roland Emmerich avait eu le moyen de ses ambitions, et surtout un vrai budget, on aurait pu assister à un croisement entre le solennité d’un Pearl Harbor et le réalisme d’un Dunkerque. Patatras, tout ce qu’on aura, c’est un film qui fait honneur au diction : on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a. Est-ce suffisant pour accoucher d’un bon film ? Pas si sûr. Est-ce suffisant pour accoucher d’un bon divertissement ? C’est possible oui.

Si l’on peut remercier Roland Emmerich de partiellement laver l’affront de son Indépendance Day : Resurgence en montrant qu’il est toujours apte à servir du grand spectacle à la demande, reste que Midway souffre une fois n’est pas coutume d’un criant manque de moyens pour convaincre définitivement. En atteste son torrent d’effets visuels souvent grossiers qui empêchent l’immersion totale, quand bien même le bougre filme un véritable apocalypse aéronaval avec un certain sens du panache et de la jouissance. 

Bande-annonce : Midway

Synopsis : Après la débâcle de Pearl Harbor qui a laissé la flotte américaine dévastée, la marine impériale japonaise prépare une nouvelle attaque qui devrait éliminer définitivement les forces aéronavales restantes de son adversaire. La campagne du Pacifique va se jouer dans un petit atoll isolé du Pacifique nord : Midway. L’amiral Nimitz, à la tête de la flotte américaine, voit cette bataille comme l’ultime chance de renverser la supériorité japonaise. Une course contre la montre s’engage alors pour Edwin Layton qui doit percer les codes secrets de la flotte japonaise et, grâce aux renseignements, permettre aux pilotes de l’aviation américaine de faire face à la plus grande offensive jamais menée pendant ce conflit

Midway : Fiche Technique

Réalisation : Roland Emmerich
Scénario : Wes Tooke
Casting : Woody Harrelson, Luke Evans, Mandy Moore, Patrick Wilson, Ed Skrein, Aaron Eckhart, Nick Jonas, Tadanobu Asano, Dennis Quaid, Keean Johnson, Luke Kleintank, Jun Kunimura, Etsushi Toyokawa, Darren Criss, James Carpinello, Mark Rolston, Jake Weber
Direction artistique : Isabelle Guay
Décors : Kirk M. Petruccelli
Costumes : Mario Davignon
Photographie : Robby Baumgartner
Montage : Peter R. Adam et Christoph Strothjohann
Musique : Harald Kloser et Thomas Wanker
Production : Roland Emmerich, Mark Gordon, Harald Kloser
Coproducteurs : J. P. Pettinato et Marco Shepherd
Producteurs délégués : Alastair Burlingham, Matt Jackson, Carsten H. W. Lorenz, Brent O’Connor et Dong Yu
Sociétés de production : Centropolis Entertainment, Starlight Culture Entertainment Group et The Mark Gordon Company
Budget : 100 000 000$

Etats-Unis – 2019

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Adèle Haenel : itinéraire d’un embrasement annoncé

Lorsqu’Adèle Haenel s’exprime le lundi 4 novembre, elle ne le fait pas seulement pour parler d’elle et des faits qu’elle reproche au réalisateur Christophe Ruggia, mais pour s’adresser à la société. Cet acte politique fort est à l’image de la carrière de l’actrice qui s’inscrit lui aussi dans l’espace public pour dire quelque chose de la société. Nous avons donc décidé de revenir sur l’itinéraire de l’actrice et sur la capacité du cinéma, de la société à entendre sa parole avant de lui adresser une lettre ouverte.

Regarder la société et le cinéma en face

Il ne s’agit pas pour Adèle Haenel de faire l’actrice (au sens péjoratif du terme), mais d’utiliser le jeu, son corps de comédienne pour donner à voir et à penser certains phénomènes. Cela se construit autour de cinéastes engagés notamment Céline Sciamma qui dès Naissance des pieuvres s’attachait à déconstruire une image de femme fatale faussement attribuée à une jeune ado, Floriane (jouée par Adèle Haenel). L’idée était de déconstruire une image pour forcer le regard du spectateur à se méfier des apparences et à accepter de regarder les choses en face, sans détourner les yeux. Après cela, la carrière d’Adèle Haenel a été jonchée d’autres films marquants portants sur ces questions de regard et de perception. On se souviendra notamment de la sortie d’Orpheline d’Arnaud Des Pallières qui racontait sur plusieurs années et à travers quatre actrices jouant la même femme, le parcours chaotique d’une jeune femme et son rapport aux hommes.

La construction même du personnage, les choix qu’elle faisait étaient autant d’instants parfois choquants qui s’attachaient à montrer à quel point le regard du masculin sur le féminin pouvait aller jusqu’à biaiser la représentation même du personnage. Ainsi, dans son rapport aux hommes, l’héroïne d’Orpheline se sentait obligée de jouer un rôle : sexuel d’abord, mais aussi lié à la propreté, au besoin de faire le ménage pour s’inscrire dans un lieu. Bref, d’être à la fois objet sexuel et utile pour satisfaire ce qu’elle croyait être les attentes des hommes. Parfois satisfaits, parfois heurtés, les hommes du film étaient également construits autour de ce rôle que Renée se donnait auprès d’eux et de la place qu’ils voulaient bien lui donner, de l’image qu’ils lui renvoyaient d’elle. Un trajet complexe défendu par l’actrice Adèle Haenel qui portait une parole sur le film parfois accusé de misogynie. Elle mettait en avant notamment l’idée que son parcours, le discours qu’elle construit dans l’espace public et à travers le cinéma, ne pouvaient cautionner une telle vision et qu’il fallait forcément voir au-delà, à travers ce film. « Ce n’est pas tant le sujet du film que le regard qui m’intéresse. D’ailleurs, les films à sujet sont souvent les plus chiants parce que traités de manière ultraclassique, sans invention » (interview donnée au Nouvel Obs en avril 2017).

Cet exemple montre à quel point le regard porté sur les femmes est complexe dans la société. Souvent réduit à peu de choses, stigmatisé ou caricaturé, il n’aboutit jamais à regarder la réalité en face. D’autres femmes publiques ou de cinéma ont pourtant ouvert leur voix et la voie récemment en témoignant notamment contre Hervé Weinstein. On l’a vu avec le documentaire L’intouchable Hervé Weinstein d’Ursula Macfarlane, cela n’a pas été facile. Le documentaire revenait en grande partie sur le système global qui a permis à un tel homme d’agir. Il poussait à réfléchir à ce système tout entier et à ce qu’il construit. C’est tout le travail, hors monde du cinéma puisqu’on est ici dans le domaine religieux, que faisait aussi François Ozon avec Grâce à Dieu. La question n’est pas seulement de condamner un homme, mais de faire vaciller tout un système pour le pousser à se regarder en face et à s’interroger. Dans une moindre mesure, quand Andréa Bescond écrit Les Chatouilles, elle interroge un autre système fermé dans lequel tout et n’importe quoi peut arriver : la famille. Là encore le système clos, l’amour qui unit ses membres, les liens forts, certains de domination, entraînent des difficultés à faire émerger la parole et rendent de telles situations possibles.

Dans le cinéma, et c’est d’ailleurs ce que met en avant Christophe Ruggia dans son droit de réponse à Médiapart, il y a un mythe d’une relation entre le réalisateur, le « maître à bord du vaisseau tournage » et ses acteurs (bien souvent des actrices) : un rapport bien souvent décrit comme amoureux puisque la caméra « frôle » les corps, les caresse, les embellit, les magnifie. Quand Ruggia parle de « pygmalion », c’est bien ça qu’il évoque aussi, puisqu’il ne s’agit rien moins que d’un créateur qui tombe amoureux de sa création, ou encore pire, de sa créature. Or, une actrice, et encore plus une enfant qui débute dans le cinéma, n’est pas une créature mais un être humain. Et Les Diables est un film complexe à aborder car c’est un film débordant d’amour entre une petite fille autiste et son frère, des enfants abandonnés, invisibles, auxquels Ruggia prétend donner une voix, comme il l’avait fait aussi avec l’adaptation du livre Le Gone du Chaâba au cinéma. Les Diables est un film viscéral dans lequel l’actrice Adèle Haenel est bouleversante aux côtés de Vincent Rottiers. Mais le film reflète aussi un malaise, celui du rapport au corps de ces enfants qui découvrent, pourtant liés par le sang, leur sexualité. Le manque de discernement de l’enfant étant renforcé par son handicap. A la différence de Marie et Floriane qui s’observent, se cherchent et finissent par avoir une relation sexuelle certes douloureuse mais consentie (dans Naissance des pieuvres), Joseph et Chloé (dans Les Diables) sont deux personnages malades, fatigués par la vie qui n’ont d’autres choix que se jeter l’un dans l’autre pour délier une curiosité, une soif, presque un besoin…

Aujourd’hui, il est difficile de ne pas soutenir Adèle Haenel tant sa parole n’appelle pas au lynchage de Ruggia mais à la réflexion d’une société qui préfère se voiler les yeux en brandissant des étendards (tels que le voile, les féministes et leur prétendue mauvaise foi ou haine des hommes) plutôt que de réfléchir collectivement au problème qui se pose et qui ne s’arrête pas seulement au cinéma, mais qui engage la société. Laissons la parole à Adèle Haenel car elle l’a très bien exprimé, faisant monter le débat au-delà de sa seule personne : « les monstres ça n’existe pas, c’est nous, c’est nos amis, c’est nos pères, c’est notre société, c’est ça qu’il faut regarder…Ça ne veut pas dire qu’il faut les éliminer mais il faut les changer, il faut passer par un moment où ils se regardent, où on se regarde… ». Adèle Haenel a pour elle d’avoir parlé, l’enquête de Médiapart qui revient longuement sur les accusations de l’actrice, avec des témoignages (qui parlent d’un malaise mais n’ont pas assisté aux faits eux-mêmes) sont aussi de son côté, elle ne parle pas de nulle part. Il y a certes son refus de porter plainte, la présomption d’innocence qui fait qu’on se doit de garder la raison et de rester prudents. Pourtant, désormais, une enquête va avoir lieu puisque le parquet s’est autosaisi, une fois que l’hystérie collective retombe, Christophe Ruggia n’a pas été lynché en place publique, son éviction de la SRF est encore en attente comme le dit très bien cet article. Pourtant, si l’on peut s’étonner que la parole d’Adèle Haenel se fasse dans l’espace public et non dans celui de la justice, qui le croit-on est moins hystérisant, il a été de tout temps des paroles qui se sont écrites dans l’art et pas dans les tribunaux.

Et heureusement qu’il a aussi ce rôle de dire les choses douloureuses. Ne cherchons pas systématiquement à vouloir faire taire une parole sous prétexte que certaines auraient été faussées. Adèle Haenel se sent aujourd’hui légitime à parler et nous avons très envie de l’écouter, de la remercier pour ce courage, ce choix. Qu’on puisse lui dire et qu’elle puisse penser que cela serait un frein à sa parole est un véritable problème, comme une seconde violence. Sommes-nous prêts cependant à écouter réellement cette parole, à en faire quelque chose ou prétendons-nous le faire comme depuis deux ans et la naissance du mouvement « me too » ? Quand Zola écrit son « J’accuse » il le fait à l’encontre de toute question juridique, il le fait pour s’adresser à la société, pour la forcer à s’observer, à se questionner, à désigner les coupables certes, pas pour les détruire, mais pour les aider, eux aussi, à se reconnaître ainsi. Il en venait donc à parler de la société car lui aussi voulait remettre le monde « dans le bon sens » : « Quand une société en est là, elle tombe en décomposition », et  c’était ça le véritable enjeu, pas l’accusation elle-même.

Alors écoutons Adèle Haenel, soutenons-là au nom de ses mots jamais violents, de sa pudeur, de ses prises de paroles publiques toujours mesurées, presque pétries d’excuses d’être-là, pleines de blancs, de trous, jamais dogmatiques.

Écoutons-là car nous l’avons regardée jusqu’à maintenant : ce grand corps puissant, brut, mais aussi fragile, souriant.

Je me souviens d’Adèle souriant à Pio Marmai en lui expliquant sur un schéma sur une nappe une histoire d’amour compliquée. Elle jouait Marianne il jouait Alex dans Alyah d’Elie Wajman.

Je me souviens d’Adèle répondant « bah… c’est moi » à un spectateur l’interrogeant sur la manière de construire la démarche de son personnage, sa gouaille dans Les combattants.

Je me souviens aussi d’Adèle alias Léa au milieu de toutes ses sœurs de cinéma dans L’Apollonide de Bertrand Bonello.

Je me souviens de sa stature forte et sincère dans La fille inconnue des frères Dardenne, de ce regard apaisant et droit.

Je me souviens aussi et surtout du regard porté sur Adèle par Céline Sciamma : quand elle la filmait dansant dans une fête d’ados dans Naissance des pieuvres, se dérobant déjà au regard de ceux qui voulaient la cataloguer ou quand elle l’observe s’émerveiller devant un opéra à la toute fin de Portrait de la jeune fille en feu. La connivence intellectuelle des deux artistes s’écrit ainsi. Et c’est ainsi que toute œuvre d’art devrait toujours se construire. Car dans Portrait de la jeune fille en feu, un personnage dit que c’est beau l’égalité, et lutte ainsi contre les questions de pouvoirs qui pourrissent les œuvres, leurs auteurs et ceux qui en deviennent les objets.

Espérons seulement que le sursaut vanté par tous les médias, le « moment Adèle », fasse plus qu’être une date mais soit un instant de réflexion réel, voire de reconstruction, pour remettre le monde du cinéma dans le bon sens !

Chloé Margueritte

Lettre ouverte à Adèle Haenel par Chris 

Avec toujours ce fidèle mouvement de lèvres légèrement pincées et ces larmes au bord du gouffre que tu te refuses à laisser couler tout à fait Adèle, aujourd’hui, tu parles, plus fort et distinctement que jamais.

Adèle, si tu peux aujourd’hui amorcer une telle tribune et livrer ta parole d’une telle façon, c’est, comme tu le dis si pertinemment toi-même, par le biais du confort, de l’importance et du poids que te confère ta situation sociale. Ce confort de vie est la matrice du silence qui devient parole. Parole qui compte et que l’on entend. Car, parler, tu l’avais déjà fait, et même de cela dix ans en arrière, mais il était alors plus facile pour les récepteurs de taire cette confession et de revêtir les œillères si chères à notre société. Au contraire du temps présent, où, du fait de ta notoriété grandissante, il serait déplacé (question d’image, encore et toujours…), même pour les principaux protagonistes, d’ignorer de tels propos. Tu décris un acte en deux temps, une prise de conscience de ce qui a été vécu d’abord, un devoir d’agir ensuite pour « abriter mes sœurs ». Quelle phrase sublime Adèle… Tu places la sororité au cœur de ton combat, tu veux éclairer « le fond de la scène », prendre la main de tes sœurs inconnues qui partagent ta souffrance sourde. Et, dans ce combat, c’est bel et bien ta notoriété même, ta place sociale qui fait que tu n’as rien à gagner, mais tout à perdre.

Qui est cet homme qui, aujourd’hui que vos rôles se sont inversés (la puissance a changé de camps pour ainsi dire), ose dire qu’il t’a « découverte », qu’il t’a faite si je comprends bien ? Qui est-il pour se prétendre élément déclencheur de ton talent, de ta force et de ton importance ? On ne « fait » pas les autres, on se fait soi-même, toujours, forcément. Il y a, que ce soit au cinéma ou ailleurs, des êtres qui se construisent et donc des destinées qui se croisent, s’épaulent et font un bout du chemin ensemble. En cela, cet homme ne t’a pas élevée que je sache ? Il est peut-être l’un des premiers à avoir perçu ton talent, certes, mais pas celui qui l’a placé dans tes tripes, ça non, personne d’autre que toi ne l’a fait chère Adèle.

Un autre des points qui fait la pertinence de tes paroles est la réflexion que tu exprimes quant à la culture du viol, et, plus globalement, de la représentation des femmes au sein du septième art. Le Male Gaze que celui-ci véhicule depuis toujours est une réalité, un sombre fait. C’est lui qui fait, qu’aujourd’hui, un film comme Portrait De La Jeune Fille En Feu soit en tout premier lieu défini par son regard féminin, et que nous (en particulier en tant que femmes nous-mêmes) en soyons soulagées, comme enfin libérées d’un poids. Nous sommes en 2019 et nous sommes surprises d’être enfin face à un film qui aborde notre point de vue ! Surprises, l’espace de deux heures, de ne pas être objectifiées, aliénées, déconsidérées, que le statut de muse n’est pas un statut passif ! Bien évidemment que je grossis le trait, car toi comme moi savons que d’autres cinéastes ont déjà tenté de mener ce combat, mais le fait est que ces actions restent remarquées, car exceptionnelles, et c’est là tout le fond du problème. La question est la même pour la représentation du viol, et plus précisément de la pédo-criminalité. Quelle n’est pas aussi notre surprise, pas plus tard (enfin ça l’est bien assez !) que l’année dernière, de découvrir le sublime Les Chatouilles d’Andréa Bescond et de se dire « tiens, c’est vrai que peu de films représentent aussi frontalement la violence et le traumatisme du viol d’un enfant ». De voir que, comme tu le dis si bien, les monstres n’existent pas. En tout cas, les monstres ne violent pas, les « humains », si….

Adèle, ta prise de parole est une détonation (que j’espère énorme et pérenne) au sein de l’omerta monstre qui règne au sein du cinéma français quant aux faits d’agressions sexuelles. Tu pousses, de la seule force de tes bras, jeunes encore, le couvercle solidement vissé par toute une industrie sur l’innommable des actes dont même la justice ne fait pas (ou trop peu) cas. Ah, qu’elle est belle cette grande famille de cinéma, solidaire et taiseuse, qui se serre les coudes, se renvoie la balle et ignore les fautes impardonnables de ses confrères. Qu’ils sont beaux ces artistes et techniciens qui font l’image mais se cachent eux-mêmes les yeux. Qu’elle est belle cette justice, qu’il est beau ce peuple, qui font du statut de l’artiste, un alibi en lui-même.

Adèle, très chère Adèle, tu nous parles, tu leur parles, tu me parles, et c’est donc tout naturellement, de ta force seule, que découle le besoin de t’adresser cette lettre ouverte. Car oui Adèle, tu es entendue, la preuve en est que l’on te répond aujourd’hui, faisant fi de l’impartialité et de l’objectivité qui devrait être la nôtre en tant que journalistes, car, et c’est je crois la base même de ta pensée, nous sommes des humains avant tout, qui devons prendre le temps de se regarder les uns les autres. Ton regard, je l’ai moi-même croisé, en août de cette année, à l’occasion d’une interview, puis de petits moments volés, où ton intelligence n’avait d’égal que la force de ton rire magnifique. A ce moment-là, tu nous confiais te plonger plus que jamais dans les écrits et pensées féministes, avec la rage silencieuse d’agir je crois. Quel chemin parcouru depuis ces mots Adèle. Tu n’es plus Héloïse, tu es Marianne. Notre Marianne.

Comment et pourquoi « filmer le quotidien » au cinéma ?

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Aux Impressions nouvelles paraît Filmer le quotidien, un ouvrage collectif questionnant le septième art dans ce qu’il a de moins spectaculaire : le caractère itératif et ordinaire de la vie privée et/ou publique, dans les chaumières comme dans les villes. Comment cette existence « de tous les jours » est-elle enregistrée, montrée et explorée sur grand écran ?

Cet ouvrage collectif s’articule comme suit : treize rédacteurs, pour la plupart professeurs, étudient chacun une facette du « quotidien » tel qu’il est présenté au cinéma. Ces auteurs sont placés sous la direction de Sarah Leperchey, maître de conférence en histoire et esthétique du cinéma, et José Moure, professeur en études cinématographiques, tous deux à l’Université de Paris 1 – Panthéon-Sorbonne, d’où est issue la majorité des contributeurs. Trois grands thèmes structurent l’essai : « Formes et Rituels », « Rythmes et Temporalités », « Conditions et Expériences de vie ».

Le quotidien, objet anti-spectaculaire mais complexe

Cela peut paraître contre-intuitif, mais le quotidien au cinéma peut être effeuillé de mille façons et qualifié à bon droit d’inépuisable. Dans « L’économe et la pelure », Térésa Faucon nous explique par exemple en quoi la formulation visuelle des gestes du quotidien peut traduire un état d’esprit. Dans le Printemps tardif de Yasujirō Ozu, le père pèle un serpentin de pomme dans une configuration telle qu’elle restitue dans un geste ordinaire toute la solitude et la tristesse dont l’homme est désormais porteur (suite au départ de sa fille). Toujours chez Ozu, José Moure note une mise en scène de la vie et de ses rituels. Les codes de représentation du quotidien, la densité émotionnelle sous-jacente, la tension entre l’objet filmé et la manière dont il l’est, les vues sans personnage instaurant l’accès à un tout immanent sont questionnés par l’auteur avec un regard clinique et passionnant.

Chez Judd Apatow, ce sont des séquences par épisodes, souvent en ouverture de ses films, qui viennent expliciter le quotidien des personnages. Dans Muriel ou le Temps d’un retour d’Alain Resnais, repas, promenades, mises au lit et conversations se mêlent à une description fine de la ville de Boulogne. Sarah Leperchey analyse alors la manière dont le quotidien peut s’avérer un biais pertinent pour évoquer la torture en Algérie. Le film laisse transparaître que la guerre est étouffée à la fois dans et par la vie quotidienne. L’auteure revient par ailleurs sur le hiatus entre le propos du film et les images qu’il montre. Et en filigrane émerge « le caractère discordant du confort moral et matériel dont se contente une grande partie de la classe moyenne française de l’après-guerre ».

De Wang Bing à Gustave Flaubert

Comme Ozu, Wang Bing fait également l’objet d’un chapitre à lui seul. Antony Fiant le décrit comme un cinéaste « ne cherchant finalement rien d’autre qu’à témoigner du quotidien ». Pour ce faire, l’homme recourt à une caméra numérique classique pourvue d’une focale courte et d’un simple micro intégré. Il s’intéresse aux laissés-pour-compte de l’expansion économique chinoise ou recueille les témoignages des victimes de la politique de Mao, toujours dans une position d’observateur « neutre » – pour autant que la neutralité soit possible dès lors qu’un thème est identifié et choisi, et sachant que le montage constitue déjà une forme d’écriture cinématographique. Le quotidien se révèle alors par le truchement de personnages, de situations et d’histoires eux-mêmes révélateurs d’une précarité protéiforme.

Ailleurs, on s’interroge sur le mode itératif du cinéma en l’opposant à la littérature de Gustave Flaubert (Dominique Chateau, « Le rythme du quotidien ») ; on note une résistance du quotidien à la représentation avant de se pencher sur « l’écriture du réel », socio-anthropologique, de Maurice Pialat (Fanny Cardin, « Figurer la cruauté au quotidien ») ; on met en exergue le couple quotidien-modernité-métropole et on évoque les symphonies urbaines faisant de la ville la scène prééminente de la modernité industrielle et de la foule, un fourmillement de formes et de couleurs fantasmagoriques (Steven Jacobs, « Siegfried Kracauer, les symphonies urbaines et le quotidien »).

Une pluralité de formes de représentation façonne le quotidien restitué au cinéma. Sans aucune prétention à l’exhaustivité, Filmer le quotidien fait état d’un travail minutieux, à finalités diverses, autour de l’ordinaire, dans ce qu’il énonce (Apatow), ce qu’il annonce (Resnais) et ce qu’il dénonce (Bing) – mais pas que. L’ouvrage est passionnant en ce sens qu’il se détache des analyses habituelles sur l’événementiel afin de se recentrer sur ce que le spectateur, lambda ou cinéphile, tend à traiter (à tort) en quantité négligeable. Après tout, que serait la caractérisation sans un travail de conception décomposé en scènes ordinaires ?

Filmer le quotidien, ouvrage collectif sous la direction de Sarah Leperchey et José Moure
Impressions Nouvelles, novembre 2019, 256 pages

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